‹ Les chefs d'écoleChapitre 2 sur 59 · IL G · texte numérisé non relu

IL G

Pari?, 19 mai 1889.

PRÉFACE DE LA 3e ÉDITION.

En écrivant ce livre, mon premier livre, il y a vingt ans, je voulais retracer L'histoire de la peinture française dans la première moitié du xixe siècle, sous la forme vivement accentuée d'une série de monographies. Je voulais clore une période d'action déterminée qui, avant accompli son mouvement jusqu'au bout, n'avait plus rien à donner. Je voulais, en évitant le pédantisme et l'ennui, écrire une œuvre d'enseignement libre et sincère, â propos de ce siècle qui jusqu'à ce jour a été plus agité qu'il n'a été grand.

Et ce n'était point une œuvre inutile. 11 fallait refrapper une médaille déjà fruste, ramener l'attention sur une époque bien éloignée quoique très voisine encore. On l'oubliait, on s'en détour-

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nait, et pourtant elle est cligne de l'intérêt le plus sérieux. N'est-elle pas, en effet, le point de départ de Fart moderne? N'est-ce pas elle qui a définitivement rompu avec cette tradition italienne qui nous aurait amollis, alanguis enlevé toute vigueur, toute sève originale? N'at-elle pas préparé l'avènement du règne humain dans l'art, en épuisant tour â tour les combinaisons, les formules qui lui sont le plus opposées : l'héroïsme pseudo-grec et latin, la fantaisie déréglée et la négation de l'idéalisme , — l'asservissement, la licence et l'abaissement?

Je me décide aujourd'hui â revoir ces pages, â de nouveau les soumettre au public artiste. Il y a quelque opportunité â le faire au moment où il est très sérieusement question de fonder un Musée français du xixe siècle, très heureuse pensée que nous ne saurions trop approuver. Mes jugements d'autrefois — Ingres et Delacroix vivaient encore — n'ont pas varié. Peut-être aujourd'hui y mettrais-je moins de rigueur. Il m'a paru nécessaire pourtant de n'y rien changer et de me borner â les annoter et â les compléter lorsqu'il y avait lieu.

A David, et non au delà, commence le mouvement moderne en peinture.

Ce mouvement complexe, particulièrement troublé, qui s'est accompli avec la plus grande singularité d'action, — despotique, anarchiqtte, tour à tour, tantôt affectant les caractères d'une majesté lente, et tantôt d'une fougue inconsidérée, — l'heure nous parait venue de chercher à s'en rendre un compte exact. Il est temps d'analyser et de juger d'une manière définitive cette période de l'art français qui sonviv avec le ta-

bleau desHoraces en 1785 et s'arrête vers 1848, ou, pour être plus précis, à l'Exposition internationale des beaux-arts, en 1855. A cette date extrême, le cercle se ferme, parce que tous ceux qui l'ont traversé ont dit sinon leur dernier mot, — quelques-uns nous promettent encore de belles œuvres, — ont dit au moins leur mot essentiel. Alors les symptômes d'une ère nouvelle se laissent apercevoir, premiers et pâles rayons d'après lesquels il serait imprudent d'annoncer la journée dont ils ne sont que l'aurore : les aurores, presque toujours, ne sont-elles pas trompeuses !

Il y aurait de l'audace et de l'inexpérience a méconnaître les difficultés réelles d'une telle analyse ; l'on ne saurait nier cependant qu'elle est pour nous plus facile qu'elle ne le fut à ceux qui primitivement tentèrent de l'entreprendre. Cette étude est possible aujourd'hui et d'aujourd'hui seulement dans les meilleures conditions

d'impartialité, et par conséquent elle apporte avec soi les éléments d'une décision sans appel.

En effet, tant que l'école de David seule dominante fut debout, nul ne put échapper h l'influence qu'exerce inévitablement sur nos appréciations l'ordre de choses établi, lorsque nous l'avons établi de nos mains et qu'il est identifié, — cause ou effet — â nos propres conceptions. Plus tard, la lutte engagée entre cette école et les romantiques fut assez passionnée pour diviser les esprits absolument et sans partage ; ceux qui restèrent entre les partis, sans se rallier â l'un d'eux, furent les faibles, les irrésolus, non les forts qui s'élèvent au-dessus des agitations contemporaines et, les jugeant de haut, tracent en dehors d'elles une voie indépendante et non encore foulée. C'est une loi de notre humanité que tous, dans la mesure de nos forces personnelles, nous donnions notre sincère et entier concours â Tune des impulsions souvent oppo-

sées qui traversent notre siècle. Mêlés aux courants dont le flot nous aveugle, nous n'en voyons ni la direction générale, ni l'embouchure ; â peine en connaissons-nous les sources. A la seule postérité il appartient de résumer les efforts individuels, d'adopter ou de rejeter les résultats que l'on croyait acquis.

Mais n'oublions pas que pour être rigoureusement justes envers toute personnalité qui obtint un empire durable sur l'esprit de ses contemporains, si nous avons â nous tenir en garde contre leur admiration, â contrôler leur enthousiasme, nous devons aussi ne pas rester obstinément â l'écart des faits généraux qui ont signalé l'heure de sa manifestation. Il est nécessaire de se reporter au temps même où l'homme se produisit et fut acclamé dans sa gloire, de reconstruire, pour ainsi dire, les mœurs de son époque, de se replacer dans le milieu vivant de cette société dont il fut le témoin et le corn-

pagnon, tout en profitant de la distance des événements, distance où nous nous trouvons tout naturellement et qui est notre garantie d'impartialité. Pour un travail de la pensée concordant et multiple, il faut réaliser ce singulier effet d'optique, — ce phénomène, — d'obtenir simultanément un double point de vue : le point de vue absolu et le point de vue relatif. La grande timidité, l'hésitation de la libre critique â parler de l'art dans l'antiquité provient précisément de la difficulté qu'elle éprouve â pénétrer dans ces âges disparus, â se faire une idée seulement vraisemblable de la vie païenne. Cette difficulté, nous ne l'éprouverons point pour les hommes du xixe siècle, ils sont heureusement plus près de nous ; et au besoin nous pourrions invoquer le témoignage de personnes qui les ont connus, ont fréquenté leur atelier et reçu directement leurs leçons.

Classiques, romantiques ont enfin désarmé ;

les heures de combat sont déjà loin dans le souvenir, et nous avons maintenant le champ né- - cessaire pour embrasser l'ensemble de Faction dont nous étudierons les origines en étudiant l'œuvre de David. C'est qu'en réalité, pour les quatre-vingts années où se circonscrit l'histoire de l'art moderne, â cette heure seulement le jour de la postérité se lève.

Sèvres, 29 septembre 1860.

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