NOTICE XXXV
C'est encore un fils pieux de Ronsard que le parisien Guillaume Colletet (1598-1659). Il avait même, à l'un des rares moments de son existence où l'argent ne lui fit pas faute, acheté, dans le Faubourg Saint-Marceau, la propre maison du grand poète. Mais bien qu'il lut l'un des "cinq auteurs" protégés par Richelieu, et l'un des premiers académiciens, il vécut fort pauvrement, travaillant tout le jour à '' l'utile prose" et rimant le soir pour •on plaisir ; toujours joyeux, d'ailleurs, car, comme l'écrivait Chapelain, "il a passé sa vie dans l'innocence, entre Apollon et Bacchus, sans souci du lendemain, parmi les plus fâcheuses affaires."
Il ne restera peut-être de lui que quelques sonnets excellents; mais il bâcle, pour vivre, des tragédies, des odes, des traductions, des discours et cent trente biographies de poètes. Comme il a peu de temps à perdre, il aime au plus près, et il épouse trois de ses servantes. La dernière, Claudine, est fort gracieuse et jolie; mais ce n'est pas assez pour son amoureux époux : il veut que, par surcroît, elle soit considérée comme une femme d'esprit et même comme un poète; et, lorsqu'il reçoit ses amis, il lui fait lire, au dessert, des vers qu'elle est censée avoir composés le matin. Bien plus, se sentant mourir, il poussera la précaution jusqu'à rimer la pièce où, après sa mort, Claudine déclarera qu'elle renonce, par désespoir, à la poésie:
Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde, J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous I
Personne d'ailleurs, ne s'y trompa; et La Fontaine fit cette épigramme :
Les oracles ont cessé,
Colletet est trépassé.
Dès qu'il eut la bouche close,
Sa femme ne dit plus rien :
Elle enterra vers et prose
Avec le pauvre chrétien. / ^ , /C y
Saint-Amand, Théophile et Colletet ont eu la bonne fortune d'être réhabilités par Théophile Gautier; mais
xxxvi NOTICE
dans sa galerie des '* grotesques " manque le portrait de l'un des plus étonnants personnages et de l'un des plus Trais poètes de cette époque de Louis XIII si féconde en tempéraments originaux: Tristan l'Hermite (1601-1655).
Né' dans la Alarche, au vieux château de Soliers, où ses ancêtres, bravant la justice du roi, avaient mené une vie de gentilhommes rançonneurs et pillards, il eut luimême une vie pleine d'aventures, dont son roman autobiographique, le Page disgradé, nous conte les premières années. A six ans, Henri IV le donne pour page à son bâtard Henri de Bourbon, A quinze ans, ayant dû fuir, à la suite d'une rixe où il y a eu mort d'homme, il est précepteur en Angleterre, se fait aimer de sa jeune élève, est mis en prison, s'évade, passe en Ecosse, puis en Norvège, où il vend "des martres zibelines, des hermines et autres belles fourrures," revient à Londres, rentre en France, perd au jeu l'argent qu'il a rapporté, songe à se rendre à pied en Espagne pour chercher fortune, rencontre en route, à Loudun, le vieux poète Scévole de Sainte-Marthe, un survivant de la Pléiade, qui le prend pour lecteur, enfin, après bien d'autres traverses, il est présenté à Louis XIII et rentre en grâce.
En 1636, quelques mois avant le Cid, il donne sa tragédie de Marianne, qui balancera le succès du C/V, et qui sera suivie de plusieurs autres, les seules dignes, avec celles de Rotrou, d'être lues et admirées parmi l'immense production dramatique des contemporains de Corneille. Le poète lyrique n'est pas inférieur au poète de théâtre. Dans ses Amours et dans Vers Héroïques, il y a autant à retenir que dans l'œuvre de Saint- Amand ou de Théophile ; et la Solitude de ce dernier est surpassée encore par ce Promenoir des deux Amants où Tristan a repris le thème éternel: l'invitation à l'Amour dans le mystère des bois et du silence. Si l'on en retranche, comme nous le ferons, les dernières strophes, gâtées par des traits d'une maniérisme déplorable, il reste un poème enchanté, doué de ce magique pouvoir de suggestion qui est l'essence même du génie lyrique.
Quand Tristan THermite sera mort, — pauvre et phtisique mais consolé par la religion, et après avoir écrit des sonnets chrétiens non moins beaux que ses chansons amoureuses, — il ne restera plus guère à Paris de ces
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bohèmes du Parnasse dont nous venons d'esquisser quelques silhouettes. Eux disparus, adieu le rêve et la fantaisie! Il ne faudra plus demander aux poètes, à de rares exceptions près, que de l'ingéniosité, de l'esprit, de l'éloquence, de la raison chantée, des émotions purement intellectuelles," zT .<>. ^-^ )
* * * A cette évolution de la poésie, la " Société précieuse,"
contribuera beaucoup. On sait comment, à partir de 1608, elle se groupa autour de la Marquise de Rambouillet, en son hôtel de la rue Saint-Thomas du Louvz'e, entre le Carrousel et le Palais Cardinal, et qu'on y fit, selon la parole d'un contemporain, " profession solennelle de sagesse, de science, de vers et de vertu." Nous y avons vu paraître Malherbe et Racan ; c'est là qu'après eux s'achèvera, en quelque sorte, leur œuvre doctrinale ; que se purifiera la langue, en s'appauvrissant un peu ; que s'élaboreront — dans la conversation enjouée ou sérieuse, mais toujours décente, d'une assemblée de grands seigneurs, d'honnêtes femmes et d'écrivains de mérite — les idées littéraires qui doivent triompher vers le milieu du siècle.
Un Colletet traversera bien le "Salon bleu d'Arthénice," mais il s'y sentira mal à l'aise et retournera vite à son vide-bouteille et à ses servantes. Le grand Corneille y lira ses chefs-d'œuvre, du Cid jusqu'à Rodogune, mais il ne sera là qu'en passant, lorsqu'il viendra de Normandie pour donner aux comédiens une pièce nouvelle. Ceux qui s'y trouvent à l'aise, ce sont des poètes de meilleure compagnie que Colletet et de moins de génie que Corneille : Georges de Scudéry, Godeau, Ménage, Chapelain, Ogier de Gombaud, Benserade, Montreuil, Maleville, Sarrasin, Segrais, Vincent Voiture. De presque tous ces poètes on trouvera, ci-après, quelques pièces, mais ce sont en général de trop minces personnages, et qui ne survivent que par trop peu de vers, pour que nous nous étendions beaucoup sur leur vie.
Jean Chapelain (1595- 1674), fort savant homme et poète peu doué, fut pendant trente années, non-seulement l'oracle de l'Hôtel de Rambouillet, mais celui de
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toute la littérature. On ne connaissait presque rien de lui, mais on savait que, dans ses veilles laborieuses, il préparait à la France un poème épique sur la Pucelle, qui devait éclipser à la fois V Iliade, V Enéide et la Jérusalem D'eliiirèe. En attendant qu'il parût, on confiait à l'auteur, sur ce crédit, les missions les plus éminentes, notamment celle de rédiger les fameux Sentiments de l^ Académie sur le Cid,
Enfin, en 1656, parurent le douze premiers chants de son épopée. ..et depuis, le nom de Chapelain n'est plus connu que comme celui du plus ennuyeux, du plus rocailleux, du plus illisible des poètes. Lui-même n'a jamais osé publier les douze derniers chants, encore qu'ils fussent composés. Il crut, d'ailleurs, à une monstrueuse injustice des contemporains et continua de se déclarer " le premier poète pour l'héroïque," si bien que, à ce titre, il s'inscrivit lui-même, avec une pension de 3.000 livres, sur la liste des poètes à pensionner que Colbert l'avait chargé de dresser en 1663. Et, après, il y inscrivit Corneille, avec 2.000 livres seulement 1 Ajoutons bien vite qu'il y a quand même, dans la Pucelle, deux ou trois belles pages, et que V Ode au Cardinal de Richelieu, l'un des rares morceaux lyriques de Chapelain, n'est pas indigne de Malherbe.^:^:^. /•/ j
Ogier de Gombaud, gentilhomme saintongeois de haute niine, de belles manières et de noble langage, grandit, vécut et mourut, à près de cent ans (1666), avec l'illusion que, dans sa jeunesse, il avait été mystérieusement et silencieusement adoré par la reine Marie de Médicis. Vieux, il gardera, auprès des dames, l'attitude ridicule et touchante du Don Guritan de Rut/ Blas On le raillera mais on le respectera. Il y a quelque chose de solennel et de charmant tout à la fois dans sa galanterie Quand M. de Alontausier pour plaire à la belle Julie d'Angennes, fille de 'a Marquis de Rambouilllet, invitera tous les beaux esprits de l'Hôtel à tresser avec lui la célèbre Guirlande ae Julie, c'est Gombaud qui rimera ainsi le madrigal de V Amarante :
Je suis la fleur d'amour qa' Amarante on appelle Et qui vient de Julie adorer les beaux yeux.
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Rose, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle:
11 n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux Vf- . *û )
Martin le Roy, Sieur de Gomberville (1600-1674) est surtout goiité des Précieuses comme auteur du roman de Polexandre, dont la faveur égale ceux même de Mlle de Scudéry ; mais, pieux janséniste, il écrira aussi quelques sonnets pleins d'élévation héroïque et religieuse/iï"./. ^7y
Mathieu de Montreuil (1620-1692) est plus pétulant et plus léger. Mme de Sévigné le déclare '•' douze fois plus étourdi qu'un hanneton." Il papillonne autour des dames, les harcèle de petits vers où il y a beaucoup de courtoisie et de grâce, même de la tendresse quelquefois, ou un peu de passion vive et pressante. Sous les stances que nous donnerons, on croira entendre les pizzicati de la Sérénade de Don Juan, dans Mozart, fs',- •?,€ )
Claude de Maleville (1597- 1647), secrétaire du Maré-
chal de i3assompierre, puis du Cardinal de Bérulie, et
enfin du Roi, passe quelquefois '"'du grave au doux" et
'•'du plaisant au sévère," mais c'est dans le doux et le
plaisant qu'il excelle; et quand un tournoi mettra aux
prises les auteurs des sonnets célébrant la belle Alatineute,
il remportera le prix sur Voiture lui-même, dont le sonnet
suit le sien dans notre recueil.^'jjf^ /jTy
Vincent Voiture (1598-1648), fils d'un riche marchand de vins d^Amiens, se poussa si bien dans le monde, grâce à ses anciens camarades du Collège de Boncour et de l'Université d'Orléans, qu'il y fit oublier sa roture. Il remplira des missions diplomatiques en Espagne, en Angleterre, à Florence; il sera comblé de faveurs, de sinécures, et de pensions qu'il perdra facilement au jeu. Surtout, il sera, auprès de la Marquise de Rambouillet, puis de Julie d'Angennes, le poète par excellence de l'Hôtel, c'est-à-dire le plus infatigable et le plus ingénieux des faiseurs de rondeaux, de chansons et de
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ballades. On ne lit plus guère que ses lettres, bien artificielles aussi, mais très supérieures à ses vers. Et si l'on cite encore son sonnet à'Uranie. c'est qu'il déchaîna, dans les salons et les ruelles d'alors, la frivole et fameuse guerre des Uranins et des Jobelins. Les Jobelins étaient ceux qui préféraient le sonnet sur Job, que venait d'écrire Benserade, et que voici :
Job de mille tourments atteint
Vous rendra sa douleur connue ;
Et raisonnablement il craint
Que vous n'en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue;
Il s'est lui-même ici dépeint:
Accoutumez- vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.
Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances, On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n'alla.
Il souffrit des maux incroyables, Il s'en plaignit, il en parla ; J'en connais de plus misérables.
Oh ! la médiocre pointe, à propos du plus sublime des livres! Au moins VUranie de Voiture a-t-elle de vraies grâces, encore qu'un peu surannées. Le monde littéraire hésita; et ce fut une avalanche de dissertations, de parallèles et de gloses dans les deux camps. Corneille, consulté, fit la plus spirituelle des épigrammes, dans cette conclusion à la Normande:
Deux sonnets partagent la Ville, Deux sonnets partagent la Cour, Et semblent vouloir tour à tour Rallumer la guerre civile.
Le plus sot et le plus habile En mettent leur avis au jour, Et ce qu'on a pour eux d'amour A plus d'un échauffe la bile.
Chacun en parle hautement Suivant son petit jugement.
Et s'il y faut mêler le nôtre,
NOTICE xli
L'un est sans doute mieux rêvé,
Mieux conduit, et mieux achevé,
Mais je voudrais avoir fait l'autre. ( . St )
Il ne faudrait pas juger Isaac de Benserade (1612-1691) sur ce fâcheux sonnet de Job. Le poète était encore à ses débuts, et c'est plus tard, lorsqu'il composera des mascarades et des ballets, représentés à Versailles avec les plus grands seigneurs, les plus grandes dames et le Roi-Soleil lui-même pour acteurs, c'est alors seulement que l'on devra chercher le véritable Benserade. Et l'on trouvera un poète dont Théodore de Banville a pu dire que ses inventions de mytliologie et de chevalerie sont souvent "des miracles d'esprit et de noblesse" et qu'il a su, comme nul avant lui, "amalgamer dans un type idéal le personnage représenté et son interprête." Le sonnet Pour le roi représentant Roger est même quelque chose de plus qu'une spirituelle et noble louange : c'est l'âme historique de la France que Benserade y montre incarnée dans la personne de son roi^;^'-; /^ )
Jean-François Sarrasin, pourtant, est un artiste supérieur encore à Benserade et à Voiture. Né en 1603, près de Caen, il fait ses études à l'université de cette ville, vend sa terre familiale et vient à Paris, où il est présenté à l'hôtel de Rambouillet par Mlle Paulet " la belle lionne." Plus tard, il brillera de même aux Samedis de Mlle de Scudéry. Le voilà secrétaire de Paul de Gondi, le futur Cardinal de Retz. Il le deviendra du Prince de Conti, chez lequel il pourra fréquenter, à Chantilly, le Duc d'Enghien, c'est-à-dire le grand Condé, frère aine du prince, et, à Pézenas, le grand Molière, quand celui-ci, obscur encore, ira y jouer avec sa troupe, pendant la tenue des États du Languedoc. C'est à Pézenas qu'il mourra, en 1654, empoisonné, dit-on, par un mari jaloux. On lui doit, outre de belles pages d'histoire à la Salluste, les strophes assurément les plus élégantes, les mieux rimées, les mieux écrites de toutes celles que prodiguèrent les poètes de la "Société polie."
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Il a •'< malherbisé " une fois, dans une ode sur la bataille de Lens, où il est médiocre. Partout ailleurs, il est original et il est exquis. (% , --.c : j
C'est surtout au temps de Julie d'Angennes, que Segrais (1625-1701) hantera l'Hôtel de Rambouillet, au cours des années qu'il passera à Paris comme gentilhomme ordinaire de Mademoiselle de Montpensier, puis comme ami et collaborateur de Madame de La Fayette. Mais, en 1669, ayant pris femme dans son pays natal, à Caen, il s'y fixera, y deviendra premier échevin, y présidera l'Académie du lieu, y élèvera une statue à Malherbe, et y mourra, en bon normand et en vrai sage.
Que Segrais dans l'églogue enchante les forêts I
a dit Boileau. C'est en effet, avant tout, un poète bucolique, encore qu'il ait écrit, '-'Sur un dégagement," des stances qui font penser à Alfred de Musset.
11 n'a pas seulement aimé et traduit Virgile, il a une âme naturellement virgilienne. Le petit poème à'Amire pourrait être rencontré, sans qu'il y détonnât, dans les Elégies d'André Chénier. Victor Hugo aimait les vers de Segrais, auxquels il a emprunté deux fois des épigraphes ; et, dans le Groupe des Idylles de la seconde Légende des Siècles, il lui fait dire :
Muse, je chante, et j'ai près de moi Stésichore, Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore. J'aime I et je suis Segrais, qu'on nomme aussi Tircis ; Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis ; Et cette chanson s'est de ma flûte envolée Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée. Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit La descente sacrée et sombre de la nuit.
La poésie idyllique, après Segrais, deviendra de plus en plus froide et conventionnelle, et rien n'en restera que, grâce à la joliesse du rythme, VAllégorie pastorale de Madame Deshoulières (1633-1694), une "précieuse" attardée qui, lorsque l'Hôtel de Rambouillet ferma ses portes, tint à son tour "Bureau d'esprit 1 " On y
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cabala, hélas I contre la Phèdre de Racine, par une fidélité mal entendue au vieux Corneille;^:^ --f<^ ;
Pierre Corneille! (1606-1684). Ici, nous rentrons dans la région des génies, dont il est le premier en date. Après viendront La Fontaine (1621-1695), Molière (1622-1673), Racine (1639-16919); et l'on ne saurait séparer d'eux, si inférieur qu'il leur soit, Nicolas Boileau- Despréaux (1636-1711), l'impérieux théoricien de l'art classique. D'aucun de ces hommes illustres nous n'esquisserons même la biographie, présente à toutes les mémoires; nous nous contenterons d'indiquer, en peu de mots, à quelles occasions ces poètes du théâtre, de la fable ou de la satire, furent aussi, accessoirement, des poètes lyriques.
Accessoirement? On ose à peine appliquer ce mot à Corneille, tant son œuvre lyrique est considérable. Ses tragédies eussent-elles disparu que, par ses autres vers, il resterait encore un grand poète. Dans ses œuvres diverses, trop peu lues, on trouverait, non-seulement des galanteries et des fantaisies délicieuses, écrites dès sa jeunesse, mais plusieurs sonnets admirables de sa maturité, des vers superbes adressés au Roi, enfin toute la suite des poèmes inspirés, sur le tard, au cœur sensible du vieux Maître, par la belle comédienne Marquise- Thérèse de Gorla, femme du comédien Du Parc, lorsqu'elle vint, en 1688, jouer à Rouen avec la troupe de Molière. On y passe du madrigal spirituel à l'élégie presque douloureuse; et le chef-d'œuvre en est, dans sa fière désinvolture, le morceau intitulé Stances a la Marquise, par un confusion volontaire de l'un des noms de l'actrice avec un titre de noblesse auquel elle ne prétendait point.
Mais voici l'œuvre capitale: L^ Imitation de Jésus-Christ traduite et paraphrasée en -vers français, achevée en 1654, et qui est, à notre avis, l'un des livres essentiels de la poésie française, non pour l'invention des pensées, bien entendu, mais pour la splendide ampleur des rythmes, presque tous innovés par Corneille, et pour l'incomparable pouvoir de cette langue à exprimer, en raccourci, les les idées plus subtiles et les plus profondes. Jamais, ni
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avant, ni depuis, des vers n'ont été plus pleins de substance morale. Et si l'on se rappelle qu'alors Corneille avait déjà écrit les stances du Cid et celles de Polyeude, on conviendra que le premier poète lyrique du XV!!» siècle, ce n'est pas Malherbe, c'est \\3\.(:P^ t-r-j
Il serait injuste de ne pas rapprocher de V Imitation le livre trop oublié: Lts Entretiens solitaires, de Guillaume de Erébeuf (1618-1661) un normand encore, célèbre en son temps par une traduction en vers de la Pharsale, mais dont les vers religieux, supérieurs encore à ses beaux vers épiques, atteignent parfois la sublimité de ceux de Corneille. Pour en entendre encore de cet accent et de cette largeur, au cours du siècle, il faudra ramener au jour quelques strophes presque inconnues du plus lyrique des prosateurs, de Jacques-Bénigne Bossuet lui même, (1627-1704) qui avait, à seize ans, prêché par jeu son premier sermon à l'Hôtel de Rambouillet, devant Voiture, en attendant qu'il prononçât à Notre-Dame, devant Louis XIV, l'oraison funèbre du Prince de Condé, cette ode en prose où "l'aigle de Meaux " a des coups d'ailes et des planements à la Pindare^^', ,/
Quelques chansons, dans les divertissements de ses comédies, montrent que Alolière faisait une part au lyrisme sur le théâtre. Hors de la scène, il ne nous appartient que par le sonnet émouvant écrit en 1664 à son ami La Mothe Le Vayer, qui venait de perdre son fi\s^,J/j
Jean Racine a sacrifié bien davantage à la Muse lyrique, et^ cela dès sa seizième année. Élève des '•'petites Ecoles" jansénistes, il décrit le Paysage de Port-Royal en sept odes où se fait sentir l'influence de Théophile. Deux ans plus tard, à Chevreuse, où son cousin Vibert, intendant du Duc de Luynes, l'a envoyé pour surveiller les réparations du château, il rumine une pièce de théâtre et, lorsqu'il s'échappe jusqu'à Paris, en promet le rôle principal, tantôt à Mlle Reste, de
NOTICE xlv
la troupe du Marais, tantôt à Mlle Beauchâteau, de rHôtel de Bourgogne. Laquelle des deux, à moins que ce ne soit quelque jolie personne de l'entourage des Vitart, a-t-il chantée sous le nom de Parth'enice ? N'importe: il l'a fait avec une fraîcheur et une grâce tendres qui annoncent déjà l'incomparable poète de l'amour qu'il sera dans la tragédie. A vingt ans c'est une ode écrite à l'occasion du mariage du roi, La Nymphe de la Seine, qui lui vaut la protection de Chapelain et celle de Colbert. Si le lyrisme est absent de ses premières pièces, il y reparaîtra, dans l'accent, avec Phèdre; il y sera réintroduit, dans la forme, avec les chœurs à'' Eslher, et il y triomphera, au centre de l'action même, avec la sublime extase de Joad, au troisième acte à' Athalie (1691). Après une mélodieuse interprétation des Hymnes du Bréviaire romain, Racine chantera enfin son chant du cygne, les Cantiques spirituels, qui semblent avoir donné à Lamartine le ton de ses Méditations religieusesj«7ir^/y
Est-il vrai que ce soit en lisant une ode de Malherbe que Jean de La Fontaine se soit senti tout à coup poète? Je n'en puis rien croire. Bien que, ingénument, sur la foi de Malherbe, il ait dit du mal de Ronsard, c'est à Ronsard qu'il se rattache, beaucoup plus qu'à son contempteur. Pour la langue, il s'écarte résolument de celui-ci, reprenant chez les poètes de la Pléiade, et plus haut encore, chez Marot, chez Rabelais, chez Bonaventure des Periers, jusque chez les vieux trouvères du moyenâge, tons les mots dont il a besoin, y joignant les termes de métiers et les expressions les plus savoureuses des patois de France, faisant, en somme, tout juste ce que Malherbe avait interdit. Pour l'inspiration, même contraste, La Fontaine étant, lui, toute imagination, toute sensibilité, toute liberté, tout caprice : à sa Muse, comme à la Vénus de son poème à^ Adonis, il ne manque :
Ni le mélange exquis des plus aimables choses, Ni le charme secret dont l'œil est enchanté, Ni la grâce, plus belle encor que la beauté.
Et pourtant, ajoute Vénus :
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La beauté, dont les traits, même aux dieux, sont si doux, Est quelque chose encor de plus divin que nous.
Le poète en eût pu dire autant de la bonté. Elle l'inspira souvent, et jamais mieux que lorsqu'elle lui dicta, pour demander au roi la^ grâce du surintendant Fouquet son bienfaiteur, cette Elégie aux Nymphes de Vaux où Torgueilleux monarque put lire le vers le plus tendrement humain qui ait été écrit depuis le fameux " Homo sum..." de Térence ;
Et c'est être innocent que d'être malheureux I
Mais quand nous arrêterions nous, si nous entreprenions de parler du "bonhomme?" Tous, nous savons ses Fables par cœur ; en revanche, bien peu ont lu ses poésies diverses; odes ou chansons, épitres ou élégies, rondeaux ou ballades. Pourtant, c'est là tout un trésor d'épis qu'il a négligemment laissé tomber en liant ses gerbes, et qui suffiraient à la fortune d'un poète. Nous en recueillerons ici quelques-uns/:^" -^^ )
Nicolas Boileau-Despréaux, fils d'un greffier du Palais, greffier lui-même sur le Parnasse et auteur de f Art poétique ^ doit passer, sans contredit, pour l'homme de son siècle à qui la notion même de la poésie lyrique aura été la plus étrangère. En matière de théâtre, il a donné à Racine et à Molière d'excellents conseils, dont ils n'avaient pas un pressant besoin ; dans la Satire, il a lui-même excellé, étant de complexion raisonnable, réaliste et caustique; mais que de la musique et des images, au lieu de discours et de raisonnements, viennent à passer dans les vers qu'on lui lit ou qu'on lui montre, et aussitôt il devient sourd, il devient aveugle. Insensible aux incantations de Ronsard, il le vilipende et il ose lui préférer, sans non plus les aimer, du reste. Desportes et Bertaut. Il ignore Maynard et Tristan. 11 méprise Saint-Amand et Théophile, comme il méprisera Philippe Quinault (1635-1688), ce mélodieux librettiste des opéras de Lulli. Quant à La Fontaine, il ne daignera point même le mentionner, ni parler de ses Fables, comptant pour peu ce rimeur et ces bagatelles.
Parfait honnête homme, du reste, plein d'honneur et
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de courage, et si bon ouvrier de vers qu'il est capable de composer, par indignation, l'épitaphe vraiment lapidaire du célèbre janséniste Antoine Arnaud persécuté, chassé, mort en exil. Et il a mérité d'écrire, sans crainte qu'on le lui rappelle jamais dans un blâme, cet alexandrin qui peut servir encore de pierre de touche pour éprouver la véritable et la fausse monnaie de poésie:
Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
Malheureusement, ce n'est pas seulement de la bassesse, mais aussi de la sécheresse du cœur que le vers se ressent toujours ; et tel est le cas des vers de Boileau. Il a encore moins de sensibilité devant la nature que son héros Malherbe: dans un seul de ses vers on voit apparaître un arbre, le noyer de son jardin d'Auteuil; mais c'est pour nous dire qu'il est " du passant insulté," autrement dit, que les gamins y jettent des cailloux : sentiment non de poète mais de propriétaire. Quant aux femmes, sauf deux gracieux couplets '•' pour mettre en chant," elles ne lui ont jamais inspiré que la Satire X, merveille de style mais féroce réquisitoire contre le sexe, effroyable galerie de portraits où il n'y a que des Mégères et des Xantippes, des Brinvilliers et des Messalines.
Pouvait-on demander à un pareil homme de comprendre Ronsard et La Fontaine, et surtout de faire des vers lyriques? Il en fit pourtant, une fois, et ce fut pour la revanche des Muses offensées, car il écrivit alors cette Ode sur la Prise de Namur qui serait la chose la plus ridicule du monde si l'auteur ne l'avait point fait précéder d'un Discours dont le comique involontaire est encore supérieur à celui de Y Ode.
On y lit: "Comme il n'est pas possible de leur faire voir (aux lecteurs ignorant le grec) Pindare dans Pindare même, j'ai cru que je ne pourrais justifier ce grand poète qu'en tâchant de faire une ode en français à sa manière, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où l'esprit parût plus entraîné du démon de la poésie que guidé par la raison. ..J'y ai jeté, autant que j'ai pu, la magnificence des mots ; et à l'exemple des anciens poètes dithyrambiques, j'y ai employé les figures les plus audacieuses...Je ne sais si le public, accoutume aux sages emportements de Malherbe, s'accommodera de ces saillies et
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de ces excès pindariques,.." Ah! le démon qui entraîne Boileau ! Ah! les magnificences, les audaces, les saillies, les excès pindariques de Boileau I
Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?
Chastes Nymphes du Permesse, N'est-ce pas vous que je voi?...
Est-ce Apollon et Neptune Qui, sur ces rocs sourcilleux, Ont, compagnons de fortune.
Bâti ces murs orgueilleux?
De leur enceinte fameuse La Sambre, unie à la Aleuse, Défend le fatal abord ; Et, par cent bouches horribles.
L'airain sur ces monts terribles Vomit le fer et la mort.
Dix mille vaillants Alcides Les bordant de toutes parts, D'éclairs au loin homicides Font pétiller les remparts, etc..
Il s'agit ici des canons et des fusils, des artilleurs et des mousquetaires ! Et quand, plus haut, le poète se demande si ce sont Apollon et Neptune qui, compagnons de fortune, ont bâti ces murs orgueilleux sur ces rocs sourcilleux, c'est que, paraît-il, ces deux Olympiens s'étaient jadis loués ensemble à Laomédon pour rebâtir les murs de Troie. Du moins, Boileau nous l'assure, dans une note, au bas de la page.
Invocations, exclamations, apostrophes et prosopopées; termes impropres et périphrases ; allégories et mythologie ; rimes en épithètes, écœurantes à force d'être faciles, interchangeables tant elles sont banales; le tout dans un délire de commande et dans un désordre concerté : voilà l^Ode sur la Prise de Namur, et voilà, pour cent années, toute l'ode française, dont le ''Législateur de notre Parnasse" aura donné le modèle définitif. Quoi qu'il en pense, rien ne ressemble moins à du Pindare ; c'est du Malherbe inconsciemment parodié, gauchement imité, par un homme qui n'a gôuté, qui n'a admiré chez ce
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maître de la rime précieuse, de la forte langue et de la haute éloquence, que ses artifices, que ses faiblesses et que ses froideurs. Mais alors, pensera-t-on, Boileau n'aurait pas plus compris Malherbe que Ronsard ? Assurément non, Malherbe étant, comme Ronsard, un poète lyrique.
Boileau, après cet unique "excès," se trouva si fatigué qu'il n'osa plus jamais évoquer le terrible démon de l'Ode ; mais il eut du moins la consolation de former, avant de mourir, un élève qui devait réaliser complètement son idéal de lyrisme : Jean-Baptiste Rousseau.
Rousseau était né à Paris en 1671. Fils d'un cordonnier qui fit les plus grands sacrifices pour lui donner une éducation brillante, il commença par rougir de ce père et par vouloir changer son nom, de peur que ce témoignage d'une humble origine lui portât préjudice aux yeux des grands seigneurs dont il voulait devenir, plus humblement encore pourtant, le valet. Qu'après cela il ait été capable, ayant échoué au théâtre, de choisir sans vocation, et simplement parce qu'il y avait là une place à prendre, la carrière de poète lyrique; qu'il se soit consolé d'être obligé d'écrire des odes sacrées en composant des épigrammes obscènes, dont il disait cyniquement qu'elles étaient les ''gloria patri " de ses psaumes ; qu'il ait été accusé, avec trop de vraisemblance, d'avoir rimé contre plusieurs de ses confrères des couplets infâmes, et pour cela banni à perpétuité du royaume par un arrêt du Parlement, on ne s'en étonnera point outre mesure. Il avait prévenu l'arrêt en s'exilant volontairement, dès 1712, en Suisse. Accueilli là par notre ambassadeur, le comte de Luc, il le suivit bientôt à Vienne, lorsque lui fut donnée l'ambassade d'Autriche, et il y trouva, dans le prince Eugène, le plus illustre des protecteurs. A tous deux, il dédiera d'abord des odes reconnaissantes; mais il ne tardera pas à leur préférer, dès la première rencontre, cet étrange aventurier limousin, le comte de Bonneval, qui devait finir pacha à Constantinople. Sans vergogne, il prendra parti pour lui contre le prince Eugène, écrira même des chansons injurieuses sur une femme aimée du prince qui, généreux, se contentera d'éloigner de lui le misérable poète en l'envoyant à Bruxelles, avec la