‹ Les chefs-d'œuvre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 4 sur 29 · XXX NOTICE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE

Du Bellay meurt à trente-cinq ans, à son retour de Rome, peu de temps après avoir publié son charmant recueil des Jeux Rustiques, Sa mort est Pun des deuils qui semblent avoir le plus profondément affecté son illustre rival. De longues années après, dans une dédicace du Bocage Royal à Catherine de Médicis, . Ronsard évoque encore, d'une façon touchante, la mémoire de l'ami perdu :

Je pleurais du Bellay, qui était de mon âge.

De mon art, de mes mœurs et de mon parentage, Lequel, après avoir d'une si docte voix Tant de fois rechanté les princes et les rois, Est mort pauvre, chétif, sans nulle récompense, Sinon d'un peu d'honneur que lui garde la France.

Cet honneur lui fut toujours gardé: sa renommée, moins haute que celle de Ronsard, n'eut pas, du moins, à subir les mêmes vicissitudes. Depuis trois siècles, ses vers «Heureux qui comme Ulysse..." n'ont point cessé d'être l'ornement des anthologies. C'est à ce sonnet que fait allusion un sonnet récent que l'on m'excusera peutêtre de reprendre en tête de la dernière édition moderne du poète des. Regrets: je l'adressais à l'éditeur nouveau, M Léon Séché, poète lui-même :

Poète, tu fais bien, quand, d'un pinceau pieux, Du gentil Du Bellay tu ravives l'image, Et viens, un juste esprit t'inspirant cet hommage, Replacer ce dieu lare à côté des grands dieux.

Certe, il n'a pas tenté les sommets orgueilleux, Il n'est pas le prophète altier, le puissant mage ; Mais, quand l'amour le point au cœur, de son ramage Un tendre rossignol enchante aussi les cieux.

Un jour, loin du pays de " douceur angevine," Une larme lui vint... et la perle divine Fait pâlir de Ronsard les joyaux éclatants

Virgile eût soupiré ce chant élég^aque.

Et le << petit Lyre " traversera les temps Comme le Simoïs que pleurait Andromaque

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Ne séparons par Louise Labé, la poétesse Wonnaise f 1525-1566^ de son cher Olivier de Magny, né a Cahors (1530-1559).

Louise Labé, fort instruite, pariant plusieurs langues, jouant du lutii et chanunt à ravir, était, de plus, fort habile à tous les exercices du corps ; si bien que, en 1542, son père et ses frères s'étant rendus au siège de Perpignan, elle voulut les suivre à cheval, vêtue d'une armure, sous le nom du Capitaine Loys. La vue du Dauphin, le futur Henri II, semble avoir fait d'abord quelque impression sur le cœur de la jeune guerrière, mais non pas assez pour l'empêcher d'épouser, à son retour à Lyon, un homme de beaucoup plus Âgé qu'elle, un riche cordier, — d'où son surnom de «la belle Cordière" — dans la maison de qui elle réunit une cour de poètes et d'artistes. On y rencontrait Pontus de Thyard et Maurice Sève, amis de Ronsard, et Jean de Tournes, le fameux imprimeur. En 1 550, un jeune homme de vingt ans, qui accompagnait l'ambassadeur Jean d'Avançon allant i Rome, fut introduit dans le Cénacle : c'était Olivier de Magny. Louise et Olivier conçurent l'un pour l'autre une passion brûlante que, pendant plusieurs années, n'éteignirent point de longues et fréquentes séparations. On en retrouvera l'ardent reflet dans les Amour* d'Olivier de Magny (1553) et surtout dans les Œuvres de Louise, parues à Lyon en 1555.

A Rome, l'éloignement de Louise contribue â donner à Magny cette nostalgie de la France qu'il partage avec son ami Du Bellay. Pendant que celui-ci compose ses Regretty celui-là écrit — dans le même sentiment mais non point avec le même art — ses Soupirs (1557). Ce n'est point de son amante seule qu'il nous y parle, mais aussi des amis qu'il a laissés là-bas. L'un d'eux passe-t'il par Rome, il l'interroge impatiemment sur les autres :

Assieds- toi là, Guyon, et me dis des nouvelles ; Nous nous sommes assez embrassés et chéris.

Que dit-on à la cour ? — que fait-on à Paris ? Quels seigneurs y voit-on, et quelles demoiselles ? As- tu point apporté quelque livre nouveau ?

As-tu point TU Ronsard, ou Paschal, ou Belleau ?..

C'est de Ronsard surtout qu'il s'inquiète, de Ronsard

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qui, par un sonnet, vient justement de charger Du Bellay de lui apprendre que :

Une fille d'Anjou le retient en serrage.

En quelle occasion, à son retour en France, eut-il à prendre la défense de son maître? Je l'ignore. Mais lisons, au second livre des Poèmes de Ronsard, le chaleureux témoignage de gratitude que celui-ci voulut donner à son disciple, dans ces vers dédiés A Olivier de Magny^ poète lyrique :

Qu'on me dresse un autel ; qu'à non-pair on m'amène Trois porcs, et trois agneaux frisés de blanche laine ; Qu'on me tire du vin pour verser sur le feu : Je veux faire aujourd'hui publiquement un vœu Devant toute la France et, dév6t, me contraindre, Par un serment prêté, de ne jamais l'enfreindre ; Car par droit de nature un bon cœur est tenu De soutenir celui qui l'aura soutenu.

Or, ainsi que le poil de cette noire béte Craquette dans le feu, ainsi ma chère tête Y puisse craqueter, si jamais envers toi Constant en mon contrat, je te manque de foi.

En te serrant les mains, par les Dieux je te jure De n'endurer jamais qu'un sot te fasse injure. Sans te venger ainsi que tu m'as revengé Du sot injurieux qui m'avait outragé.

Doncques, mon cher Magny, que nul ne se hasarde D'offenser ton renom ; car j'en ai pris la garde. Et peux montrer à ceux qui s'en voudraient moquer De quel âpre aiguillon ma Muse sait piquer.

Tandis, par cent travaux poursuis ton entreprise : Les Dieux ont la sueur devant la vertu mise ; Il faut beaucoup grimper pour atteindre au sommet Du roc où la vertu libérale promet.

Après dix mille ennuis, une gloire éternelle A ceux qui, comme toi, seront amoureux d'elle, Et qui dédaigneront, d'un courage hautain.

Ces mâtins envieux qui nous mordent en vain.

S'il faut en croire la légende, Olivier, à son dernier passage à Lyon, aurait trouvé Louise infidèle. Ronsard ne l'avait-il point, autrefois, averti du danger, quand

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il lui avait dédié la chanson ironique, imitée de Bembo, où il essayait ainsi de définir l'amour :

C'est une foi pleine de tromperie.

Où plus est sûr celui qui moins »*j fie ; C'est un marché qu'une fraude accompagne, Où plus y perd celui qui plus y gagne...

C'est un feint ris, c'est une douleur vraie, C'est, sans se plaindre, avoir au coeur la plaie, C'est devenir valet au lieu de maître.

C'est mille fois le jour mourir et naître.

C'est une erreur de jeunesse, qui prise Une prison trop plus que que sa franchise ; C'est un penser qui jamais ne repose Et, si, ne veut penser que d'une chose.

Et bref, Magny, c'est une jalousie.

C'est une fièvre en une frénésie.

Quel plus grand mal au monde pourrait être

Que recevoir une femme pour maître ?

Doncques, afin que ton cœur ne se mette Sous les liens d'une loi si sujette.

Si tu m'en crois, prends-y devant bien garde: Le repentir est une chose tarde.

Ce sont des conseils fiiits pour n'être point suivis, surtout quand ils sont si peu prêches d'exemple par celui qui les donne. Et qui sait si, malgré la trahison de son amie, Olivier se repentit jamais de ne les avoir pas écoutés ?

Il mourut jeune, â trente ans. Louise Labé lui survécut, sans peine ; mais il fut pleuré de Ronsard.

Remy Belleau (152S-1577) tient peut-être, avec Du Bellay, la plus grande place dans les amitiés de Ronsard. Son nom revient â chaque instant sous sa plume, dans les jimoyrs, dans les Odei, dont plusieurs lui sont adressées, dans les Poèmes, où il lui dédie trois pièces, dans les Èlégiesf où c'est à lui qu'il conte l'origine de sa famille et ses souvenirs de jeunesse :

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Je veux, mon cher Belleau, que tn n'ignores point D'où, ni qui est celui que les Muses ont joint D'un nœud si ferme à toi, afin que des années A nos futurs neveux les courses retournées Ne cèlent que Belleau et Ronsard n'étaient qu'un, Et que tous deux avaient un même cœur commun.

Il était né à Nogent-le-Rotrou. Attaché, très jeune, au marquis d'Elbeuf, il fit avec lui l'expédition de Kaples, en 1557» puis fut chareé de l'éducation de son fils Charles de Lorraine, et passa heureusement sa vie dans la maison de ses protecteurs. En l'appelant, comme ses contem> porains, « le gentil Belleau," on a défini la nature et les limites de son talent gracieux et tendre.

Il avait traduit en vers les odes bacchiques d'Anacréon, étant, lui, le plus sobre des hommes, ce dont Ronsard le raillait en souriant :

Tu es un trop sec biberon.

Pour un tourneur d'Anacréon I

Et, tout en rédigeant d'érudits commentaires sur le second livre àe» Amours du maître qui le plaisantait de la sorte, il écrivait des BergerUs, — comme il convenait à celui que Ronsard avait mis en scène sous le nom du pasteur Bellot, dans ses Églogues, — puis des Odes et un recueil intitulé: Les Pierres Précieuses,

Il mourut à vingt-neuf ans. On l'enterra avec honneur dans la nef des Grands-Augustins, où il fut porté sur les épaules de ses illustres amis Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Philippe Desportes et Amadis Jamyn. Et Ronsard, se souvenant sans doute que l'ami perdu avait dédié à Hélène de Surgères son poème de VAgatiuy écrivit pour sa tombe cette épitaphe :

Ne taillez, mains industrieuses.

Des pierres pour couvrir Belleau :

Lui-même a bâti son tombeau Dedans ses Pierres Précieuses.

Estienne Pasquler (1529-1615), parisien, né un an après Belleau, devait, au contraire de lui, vivre une longue vie dans le culte de Ronsard. Il fut surtout

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connu comme juriscdnsulte et comme auteur de ces Reehtrtkes sur la France qui sont le plut YMte monument d'histoire littéraire du XVI* siècle. Mais il avait aussi fait d'aimables vers, parmi lesquels je veux relever déjà ce modeste et spirituel salut au rénovateur de la Poésie :

Ronsard, à qui la France fait homma^, Pendant qu'ici d'un bras audacieux Fais retentir nos gestes jusqu'aux cieux, Faisant trembler sous ta plume notre âge ;

Moi, ton Pasquier, non de moindre courage, Mais non d'un son autant industrieux.

Fais résonner les assauts furieux De mes amours et leur bouillante rage.

Tu chantes haut les monarques, lés rois, Ceux qui sont nés pour établir leur lois D'un poids égal sur toutes les provinces :

Quand moi, quittant humblement ces discours, Je chante bas ie petit dieu d'amours^ Mais petit dieu qui donne loi aux princes.

« Mon Pasquier," l'appelait en effet Ronsard en un des sonnets qu'il lui dédia. Et les Reeherchet de Pasquier, où est exalté le grand effort poétique de le Pléiade, témoignent, aussi éloquemment que ces rers, l'admiration du disciple pour le maître.

Estienne de la Boétle (x ^30*1 563) né à Sarlat, dans le Périgord, doit le meilleur de sa renommée à son traité ' De la Servitude Volontaire et à l'amitié que lui voua Montaigne. Toutefois, il fut poète à ses heures et, treize ans après sa ttort prématurée, l'auteur des £ssais itacorporait vingt-neuf sonnets de lui dans la première édition de son livre immortel. En l'un de ces sonnets La Boétle rend à Ronsard un délicat hommage, lorsque, formant le vœu d'illustrer un jour sa Dordogne, il énumère les rivières et les fleuves déjà célébrés par les poètes — tels qne le Mincius de Virgile, la Sorgue et l'Arno de Pétrarque — et en rapproche le «< petit Loir " du poète Vendômois ;

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Vois-tu le petit Loir comme il hite le pai, Comme déjà parmi les plus grands il se compte ?

Et Monuigne ne démentait point le jugement de son ami lorsqu'il écrivait : « Quant aux Français, je pense qu'Us l'ont montée (la poésie) au plus haut degré où elle sera jamais ; et aux parties en quoi Ronsard et du Bellay sont excellents, je ne les trouve guère éloignés de la perfection ancienne." « «

- Jean Antoine de Baïf (1531-1589), né à Venise pendant l'un des voyages de son père Lazare de Baïf, nous est déjà connu pour avoir été très étroitement mêlé à la jeunesse de Ronsard.

Ronsard que les neuf sœurs et leur bande savante

Suit comme son Phœbus...

dit-il de son aîné dans les Amours dt Franeime; et il est de cette bande qui suit partout le maître : nous le trouvons, sous le nom du berger Thoinet, dans le récit que fait Ronsard de ce voyage i Tours qu'ils entreprirent ensemble pour aller voir l'un sa Francine et l'autre sa Marie; et il est encore de ce '< folitrissime Voyage d'Arcueil " dont nous parlerons tout à l'heure.

Bien que Ronsard l'ait généreufement loué à plusieurs reprises, bien que du Bellay ait dit de lui, en l'appelant «le grand Baïf:"

Ton vers français que le français adore

Suit de Ronsard le vol audacieux,

nous voyons surtout en lui le lourd pédant bourré de latin et de grec, qui s'efforce en vain d'introduire dans notre métrique des vers mesurés à la façon des anciens, tout en s'adonnant aux réformes orthographiques les plus bizarres. De toutes les gloires de la Pléiade la sienne a le plus pâli. Mais entre tant de pages pesantes et raboteuses, il a quelques strophes pleines de fraîcheur et de grâce ; et par là, il appartient à notre anthologie.

Estienne Jodelle (1532- 1573), né â Paris, mérite, an contraire, de grandir dans notre estime, pour quelques vers lyriques où, â travers de fâcheuses obscurités, brille

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une torte d'inspiration géniale, dont les tierces rimes ^ m Jltiiuet donneront une exacte idée.

Lui aussi tient à honneur d'être de la troupe de Ronsard; et dans une épitre â Marenerite de Savoie, qu'il chante sous le nom de Minenre, il dit à. la déesse. :

Je ne senrirais plus, fors qu'à ton sacré ios,

D'imiter, languissant, les esprits plus dispos ;

Mais puisque nous voyons croître en France un tel nombre

De brouilleurs, qui ne font sinon que porter ombre

A la vertu naissante, il te fiiut prendre au poing

Ton glaive et ton bouclier pour m'aider au besoin,

Afin qu'encourageant mes forces, à l'exemple

Du vainqueur Vendômois, je sorte de ton temple

Pour sur les ignorants redoubler les efforts.

Et voir ces avortons aussitôt nés que morts.

Afin que l'heur de France et des Muses je garde,

Faisant après Ronsard la seule arrière-garde.

Pour les contemporains, Jodelle est surtout un poète tragique. Ronsard, dans un de ses Fcèmet, dira de lui :

Jodelle le premier, d'une plainte hardie,

Françoisement chanta la grecque tragédie ;

Puis, en changeant de ton, chanta devant nos Rois

La jeune comédie en langage françois.

Et si bien les sonna, que Sophocle et Ménandre

Tant fussent-ils savants, y eussent pu apprendre.

La Clkpêin (1551) représentée en présence de Henri II au collège de Boncour, avec Remy Belleau et l'auteur lui-même comme interprètes, avait soulevé un enthousiasme extraordinaire. C'est à cette occasion que, se souvenant que les anciens offraient un bouc en sacrifice à Bacchus, père de la tragédie, et que cet animal était donné en prix au vainqueur du concours tragique, Ronsard avait convié ses amis Daurat, Amadis Jamyn, Baîf, Du Bellay, quelques autres encore, à cette fête d'Arcueil où un bouc, enguirlandé de lierre, fut, au milieu du festin, présenté â Jodelle : « Fol&trissime voyage," ripaille innocente chantée par Ronsard, et dont on parla longtemps après, car ce fut le prétexte que prirent les ennemis du Maître pour l'accuser de paganisme et de sacrilège.

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Après ClÀ>pâtre, Jodelle donna encore une tragédie, Dido/if puis sa comédie d'^Wm, œuvres curieuses, mais dont Ronsard comme tous alors, s'exagérait beaucoup le mérite : le théâtre français n'est pas encore fondé.

Il ne le sera pas daTantaee avec Robert Gamier ^1534-1590) qui| né à La Ferté-Bernard, fit ses études de aroit i Toulouse, fut avocat au Parlement de Paris et Lieutenant-Criminel au Mans, Ses tragédies, inspirées de Part si peu scénique d^un Sénèque, bien plus que de la dramaturgie si vivante d'un Sophocle ou d'un Euripide, sont des œuvres toutes scolaires, pleines de discours et vides d'action, où l'on rencontre d'ailleurs, çâ et là, des alexandrins qui semblent annoncer Corneille. En revanche, il en faut admirer les chœurs, aux strophes pleines de musique et riches d'images.

Ronsard, dont la première œuvre avait été un PUdtu, imité d'Aristophane, ne songeait plus, depuis oe temps, à courir . la carrière du théâtre ; mais comme chef de la Pléiade, il se plaisait â croire que les poètes de son école avaient rénové le Drame, comme ils avaient, avec lui, restauré l'Élégie et l'Ode, comme il avait, lui-même, tenté de rajeunir l'Épopée. Et c'est pourquoi, après Jodelle, il saluait, â maintes reprises, cet autre tragique, très admiré du reste, Robert Gamier. Pour être imprimés en tête de son HiùpolyU et de sa Tnadt, en tête aussi du recueil complet oe ses pièces, il avait écrit des sonnets, dont voici le plus beau par la majesté du style et par la gentillesse de l'amitié :

Quel son mâle et hardi, quelle bouche héroïque Et quels superbes vers entends-je ici sonner ? Le lierre est trop bas pour ton front couronner, Et le bouc est trop peu pour ta Muse tragique.

Si Bacchus retournait ap manoir Plutonique, Il ne voudrait Eschyle au monde redonner.

Il te choisirait seul, qui seul peux étonner Le Théâtre Français de ton cothurne antique.

Les premiers trahissaient l'infortune des Rois, Redoublant leur malheur d'une trop basse voix : La tienne conmie foudre en la France s'écarte.

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Heureux en bons esprits ce siècle plantureux I Après toi, mon Garjiieri je me sens bien heureux De quoi mon petit Loir est voisin de ta Sarthe.

Çt quand Ronsard mourut| Garnier le pleura dans une Élégie émouvante et large, dédiée à Philippe DesporteSf et où il associe éloquemment cette mort d'un poète aux malheur de la patrie encore déchirée par les guerres civiles. Lisons au moins quelques vers de cette noble plainte :

Adieu, mon cher Ronsard 1 L'abeille en votre tombe

Fasse toujours son miel l Que le baume arabique à tout jamais y tomb»

Et la manne du ciel !

Le laurier y verdisse avecques le lierre

Et le myrte amoureux !

Riche en mille boutons, de toutes parts Penserre

Le rosier odoreux 1...

Las I Ciothon a tranché le fil de votre vie

D'une piteuse main, La voyant de vieillesse et de goutte suivie,

Torturage inhumain ; Voyant la pauvre France, en «on corps outragée

Par le san? lant effort De ses enfants, qui l'ont tant de fois ravagée,

Soupirer à la mort !

Les meurtres inhumatna «e font entre les frères.

Spectacle plein d'horreur I Et déjà les enfants courent contre leurs pères

D'une aveugle fureur ; Le cœur des citoyens se remplit de furies ;

Les paysans écartés Meurent contre une haie ; ou ne voit que tueries

Par les champs désertés I...

Vous êtes done heureux, et votre mort heureuse,

O cygne des Fmnçoia I Ne lamentez que a«us, dont la vie ennuyeuse

Meurt le jour mille fois.

Vous errez maintenant aux campagnes d'Élyaie

A l'ombre des vergers, Où chargent en tout temps, assurés de la bise,

Le« iamies oranger* ;

xl NOTICE

Où les prés sont toujours tapissés de verdure,

Les vignes de raisins.

Et les petits oiseaux, gazouillants an murmure

Des ruisseaux cristallins.

En grand' foule accourue autour de tous se pressent

Les héros anciens Qui boivent le nectar, d'ambroisie se paissent

Aux bois Êlysiens :

Sur tous le grand Eumolpe, et le divin Orphée,

Et Line, et Amphion, Et Musée, et celui dont la plume échauffée

Mit en cendre Ilion, Le louangeur Thébain, le chantre de Mantoue,

Le lyrique latin.

Et avecques Sénèque, honneur grand de Cordoue,

L'amoureux Florentin!

Tous vont battant des mains, sautelant de liesse,

S'entre-disant entre eux :

« Voilà celui qui dompte et l'Itale et la Grèce

En poèmes nombreux I " L'un vous donne sa lyre, et l'autre sa trompette ;

L'autre vous veut donner Son myrte, son lierre, ou son laurier apprête

Pour vous en couronner.

Aussi, vivez heureuse, &me toute divine,

Tandis que le destin Nous réserve aux malheurs de la France, voisine

De sa dernière fin I

Après de tels vers on peut dire que Robert Garnier, s'il ne s'était point orienté à tort vers le théâtre, aurait pu devenir un grand poète lyrique.

Jean Passerat T 1534- 1602), né à Troyes, professeur d'éloquence au Collège de France, où il remplaça Ramus, collaborateur de Nicolas Rapin et de Gilles Durant pour la Satire Ménippee, fut l'un des plus savants hommes de son siècle. Il excellait dans la poésie grecque et latine autant que dans la française TSait-on que l'inscription latine de l'horloee du Palais ae Justice à Paris, est de lui ?). Ronsard le tenait en haute estime. Pour le remer-

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cier sans donte d'aroir loué la Franciadê en beaux hexamètres, il lui dédia son poème à^Hyhu :

Je te le donne ; et si en gré tu l'as, J'en aimerai mon présent darantage D'aToir su plaire i si grand personnage.

La muse française de Passent, en ses Vtr* di eàaisg H ^amuur est enjouée et délicate.

Vauquelin de la Fresnaye (1535 -1607) né à La Fresnaye-au-SauTa|;e, en Normandie, lieutenant général au siège présidial de Caen, publia en 1599 ses premiers ▼ers, ks ForuterUs, Puis il écrivit, sous le nom d*Iifyllies, des sonneu tendres et de fraîches odelettes. Il avait aussi, â l'instigation de Henri III, composé un Art j^»étiqiUf où Ronsard est traité comme le grand maître des Hymnes, de l'Epopée et surtout de la poésie lyrique, car, — ^lui (ait-il dire â lui-même, —

« Le premier des Français j'ai Êiçonné les modes De manier la lyre au nouveau son des odes."

C'est donc encore un pieux disciple de Ronsard que Vauquelin de la Fresnaye, et l'un des plus délicieux.

Amadis Jamyn (153^-1589) nait â Chaourse, près de Troves, étudie sous Dorât et Turnèbe ; puis, frappé de ses heureuses dispositions, Ronsard le prend, en qualité de page, â son service. Service aimable et (acile, comme on peut voir dans le joli poème de la Salade^ que Ronsard dédie à son jeune serviteur :

Lave ta main, blanche, gaillarde et nette, Suis mes talons, apporte une serviette, Allons cueillir la salade, et faison Part à nos ans des fruits de la saison...

Je cueillerai, compagne de la mousse, La raiponsette à la racine douce.

Et le bouton des nouveaux groseillers Qui lé printemps annoncent les premiers Puis, en lisant l'ingénieux Ovide,

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En cet beaux vers où Tamour est le guide, Regagnerons le logii pat â pa«.

Là, retroussant jusqu'au coude nos bras, Nous laverons nos herbes â main pleine, Au cours sacré de ma belle fontaine...

Hors de pages, Amadis Jamyn obtient, par Tentremise de Ronsard, un poste de Secrétaire de Roi, achève en vers la traduction de l'Iliade commencée par Hugues Salel, écrit des poèmes amoureux pour Oriane, pour Callirée, pour Artémit, des poésies chrétiennes enfin. Entre temps, il a composé les arguments de la Frumâadt et, en toute occasion, célébré son bienfaiteur :

Qui dira maii^tenant 9i| par toute l'Europe, Fleurit le chœur divin des soeurs de Calliope, Que l'auteur de leur être est le gnind Jupiter ? Hé I qui n'entend crier les Muses par la France? « /upiter ne se doit notre père compter :

Le cerveau de Ronsard nous 4 donné naissance."

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas (1544-1590), né à Montfort, près d'Auch, capitaine au Service du jevine roi de Navarre, écrivit, sur la création du monde, deux immenses poèmes: la Première Semaine (1579) et la Seconde Semaine (1584), aussi pénibles à lire l'un que l'autre. Le premier fut cependant accueilli avec enthousiasme, surtout par les ennemis littéraires de Ronsard et chez les corellgionaires de Du Bartas, qui était de la religion réformée. On tenta d'opposer sa renommée à celle du grand poète et l'on prétendit même que celui-ci, après avoir lu les vers du nouveau venu, s'était écrié, jouant sur le titre du livre: «Du Bartas a fait plus en une Semaine que moi en toute ma vie." Invention pure, contre laquelle Ronsard protestai dans un sonnet orgueilleux et indigné :

lis ont menti, Dorât, ceux qui le veulent dire Que Ronsard, dont la Muse a contenté les rois. Soit moins que Du Bartas, et qu'il ait par sa voix Rendu ce témoignage ennemi de sa lyre

Us ont menti, Dorât. Si bas ie ne respire ; Je sais trop qui je suis, et mille et mille fois

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Les plot cnieit toonnents plutôt je s ouffrirow Qn'un aren si coiitrure au nom que je désire.

Ils ont menti^ Dorât. C'est une invention Qui part, à mon avis, de trop d'ambition.

J'aurais menti moi-même en le faisant paraître ;

Francus en rougirait, et les Neuf belles Sœurs Qui trempèrent mes Ters dans leurs graves douceurs, Pour un de leurs en&nts ne me Toudraient connaître.

E(, â la suite, comme un jugement sur les vers tantôt ridiculement plats, tantôt grotesquement bouflSs, de son prétendu rival, il écrivit ce sizain :

-Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre, Ni ces vers ampoulés dont ie rude tonnerre ^'envole outre les airs ; les uns font mal au ooeur. Des liseurs dégoûtés, les autres leur font peur. Ni trop haut, ni trop bas : c'est le souverain style. Tel fut celui d'Homère et celui de Virgile.

La postérité a donné raison à Ronsard; mais Du Bartas lui-même, honnête homme et plein de modestie, savait à quoi s'en tenir ; et loin d'en vouloir au maître de sa vigoureuse protestation, il se fit honneur de célébrer, dans sa Seconde Semame :

...Ce grand Ronsard qui, pour orner la France, Du Grec et du Latin dépouille l'éloquence, Et, d'un esprit hardi, manie heureusement Toute sorte de vers, de style et d'agrément.

L'éloge est complet et sincère, s'il est d'une forme peu lyrique. Bien en a pris à Du Bartas d*avoir écrit, entre les innombrables alexandrins de ses poèmes sur la création, les quatorze beaux vers d'un sonnet sur les montagnes de son pays 1

Philippe Desportes (1546-1608^ né i Chartres dans une femille nombreuse de la petite bourgeoisie (il avait un frère et six * sœurs dont Tune fut la mère de Mathurin Régnier, le ^rand satyrique), mène d'abord une jeunesse fort dissipée. Clerc chez un procureur, il courtise la femme d'iceluy et se £sît mettre à la porte. Engagé, on

xlir NOTICE

ne sait â quel titre, dant la suite de Catherine de Médlds et de Charles IX qui conunenoent leur tour de France, il espère, Tainement, récolter en chemin quelque laveur, et nous le retrouvons bientôt mélancoliquement arrêté sur le pont d'Avignon, où s'assemblent les valets sans maître qui désirent entrer en place. Là, il apprend que Tévêque du Puy a besoin d'un secrétaire: il se présente, il est agréé, il s'éprend de la nièce du prélat, pour laquelle il rime ses premiers vers, suit l'évêque en Italie, apprend l'italien, se passionne pour l'Arioste, Pétrarque, Bembo, qu'il imitera souvent, et aussi, par malheur, pour les Tansiilo, les Molza, les Sannazar, auxquels il empruntera bien des concetti alambiqués et des galanteries fiides.

Rentré â Paris, il noue une noble et touchante amitié avec Claude de l'Aubespine, secrétaire des commandements de Charles IX, et, par lui, obtient la protection du marquis de Villeroj, principal ministre, et celle du duc d'Anjou lui-même. Désormais, sa fortune est faite. Le duc, élu roi de Pologne, l'emmène chez les Polonais; puis lorsqu'il abandonne son trône lointain pour succéder â Charles IX, il garde auprès de lui notre poète comme secrétaire particulier, et Desportes ne tardera plus â devenir « l'abbé le mieux rente de France," par la gr&ce de Henri III qui lui octroiera successivement l'abbaye de Tiron, celle des Vaux-de-Cernaj, celle de Josaphat, enfin celle de Bonport, en Normandie, la plus riche de toutes.

On comprend que, à la mort de Henri III, un homme si bien nanti d'abbayes ne se soit pas rangé tout de suite sous les drapeaux du roi protestant de Navarre. Obligé de fuir Bonport à l'approche de l'armée du Bé|mais, il quitte la crosse pour i'épée et il aide Villars, qui a pris comme lui le parti de la Ligue, à défendre la ville de Rouen. Pour tromper les ennuis du siège, il a emmené Madame de Simiers, qui le charge de coudre des rimes â sa prose, car elle se pique de littérature. Le roi luimême, ayant auprès de lui Agrippa d'Aubigné — poète contre poète! — vient diriger les opérations obsidionales. Mais la ville résiste à tous les assauts : elle ne cédera que librement et longtemps après, lorsque Henri IV, entrant dans Paris, aura vu toute la France s'incliner devant son panache blanc, et qu'il se sera engagé â rendre â Desportes toutes ses abbayes, y compris cale de Bonport,

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où il ira même rendre yisite au poète rallié* car le bon roi Henri n'a point de rancune.

Sous les règnes précédents, Desportes avait écrit des sonnets et élégies d'amour en l'honneur de Diane (Diane de Mansfeld), à* Hipfoiyie, de CUonice, et quelquefois aussi pour le compte de Charles IX et de Henri II! à l'adresse de Marie Touchet, de la Princesse de Condé ou de Madame de Châteauneuf. Plût an ciel qu'il n'eût pas poussé la complaisance jusqu'à écrire des sonnets funèbres sur la mort de Maugiron, de Quélus et de Saint-Mégrin, mignons du roil Maintenant, mûri par l'expérience, revenu de bien des erreurs, il ne quittera plus guère son abbaye de Bonport, où il passera les dernières années de sa rie, où il traduira les Ptaumu et composera ses Œttoru CArétiemmej, en l'aimable compagnie de Madame Patu et de Madame d'Aigrontin, du reste. Li, il se plait i tenir table ouverte, à &ire les honneurs de sa vaste bibliothèque, à répandre autour de lui de larges aumônes, 1 obtenir, pour les écrivains pauvres, des pensions ou des bénéfices : c'est ainssi que, sur sa demande, on donne â Vauquelin de la Presnaye l'Intendance des côtes de la mer.

Cet homme est rempli de contradictions I Dénué de certains scrupules essentiels, il a pourtant, on le voit, les plus grandes délicatesses d'esprit et de cœur. Dissipé dans sa vie, il trouve néanmoins le temps d'apprendre l'hébreu, d'approfondir les théologiens et les philosophes. Sceptique en religion — au point de ne pas ordonner de messes pour le repos de son âme, parcequ'il ne croit pas au Purgatoire — il ne laisse pas que de s'attacher à l'idée de la vie éternelle, et il écrit quelques uns des plus beaux vers religieux de son siècle. Léger en amour, il sait exprimer cependant la plus noble conception de l'amour ; ainsi lorsqu'il met dans la bouche de l'invincible dieu, qu'une pièce allégorique nous montre traduit par le poète devant le tribunal de la raison, cette protestation admirable :

Ingrat est-il vraiment, et sans reconnaissance, De me rendre à présent si pauvre récompense Pour cent mille bienfaits qu'il a reçus de moi. J'ai purgévon esprit par ma divine flamme,

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L'enleTant jusqu'au ciel et remplissant son âme D'amour, de beaux détirs, de constance et de foi I

Je l'ai fait ennemi du tumulte des villes.

Je l'ai purifié des passions serviles.

Compagnon de ces dieux qui sont parmi les bois ; J'ai chassé loin de lui l'ardente convoitise. L'orgueil, l'ambition, l'envie et la feintise, Cruds bourreaux de ceux qui font la cour aux rois ;

J'ai fait par ses écrits admirer sa jeunesse, J'ai réveillé ses sens engourdis de paresse.

Hautain et généreux je l'ai hit devenir ; Je l'ai séparé loin des sentiers du vulgaire, Et lui ai enseigné ce qu'il lui fallait taire Pour au mont de vertu sûrement parvenir.

Bien que de tels accents soient rares dans son œuvre, on ne peut s'étonner que Desportes, à la mort de Ronsard, ait été tenu à son tour pour le Prince des Poètes. Ronsard, d'ailleurs, prisait très fort ce glorieux disciple :

Desportes, qu'Aristote amuse tout le jour, Qui honores ton Eure et les champs qu'alentour Chartres voit de son mont et, penché, les regarde^ Je te donne ces vers...

lui disait-il à la fin de sa seconde Elégie. Il écrivait aussi un sonnet liminaire pour les Amours de Cléonice. £t les deux poètes s'étaient beaucoup rencontrés, notanunent chez Baïf, dans sa maison du Êiubourg St. Victor, et â l'Académie du Palais, chez le Roi.

Desportes n'a ni le beau caractère ni le vaste génie de Ronsard, mais c'est un charmant esprit et un artiste de

premier ordre.

Gilles Durant, Sieur de la Bergerie (1550-1615) né à Clermont, n'est qu'un gracieux poète, chez qui Sainte- Beuve signale avec raison « une sorte de rêverie philosophique qui n'exclut pas l'enjouement," et dont il loue << les grâces élégantes et quelquefois un peu raffinées du style." A la mort de Ronsard, Gilles Durant écrivit quatre épigrammes funéraires, dont voici l'une, que termine une si belle métaphore !

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Que sert, troupe sainte, d'épandre Des cris en vain sur son trépas?

Ronsard ne saurait iious entendre, Car pour lui nous parlons trop bas.

Catlierine des Roches dut naître vers 1550, à Poitiers. Elle mourut de la peste, le même jour que sa mère, Madeleine des Roches, en 1^87. Elles avaient cultivé ensemble la poésie, publié leurs vers, mêlés, en un même livre, été Tune et l'autre estimées et fréquentées des hommes les plus remarquables de l'époque, dont ces amis de Ronsard : Ëstienne Pasquier et Scévole de Sainte Marthe. Le joli sonnet de la Quenouille est de Catherine.

Voici une grande figure : Théodore Aerippa d'Aubigné (15^2-1630), né près de Pons, en Saintonge, toort à Genève. N'essayons pas de conter en quelques lignes la vie — qui fiit le plus extraordinaire et le plus héroïque des romans d'aventures — de cet historien et de ce poète, de ce théologien et de cet amoureux, de ce pamphlétaire et de ce soldat. Quelques anecdotes seulement.

En 1559 — il est dans sa septième année et traduit déjà couramment le latin, le g^ec et l'hébreu — ^Agrippa traverse la ville d'Amboise, que les Guises viennent de noyer dans le sang des huguenots. Son père, Jean d'Aubigné, reconnaissant, sur la poutre de la potence, les têtes de ses compagnons d'armes, s'écrie, au milieu d'une foule hostile : « Ils ont décapité la France I " et il ajoute aussitôt: «Mon en^ïnt, il ne faut pas que ta tête soit épargnée après la mienne pour Venger ces chefs pleins d'honneur ; si tu t'v épargnes, tu auras ma malédiction." Et trois ans plus tard, TenBint, arrêté avec son précepteur, aux environs d'Orléans oil flambent encore les bûchers, menacé avec lui du supplice, trouve à son tour cette réponse: ** L'horreur de la Messe m'ôte celle du feu."

L'homme, jusqu'au dernier jour, sera pareil â cet enfant. Il soutiendra la cause calviniste de son épée et de sa plume. De son épée à Blaye, â Coutras, à Ivry, aux

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càîéê de Henri IV doot il est l'ami, non le flatteur, dont il n'approuvera jamais Tabjuration, à qui, un jour, après l'attentat de Jean Chatel, il dira ces paroles prophétiques : " Sire, vous n'avec encore renoncé Dieu que des lèTres, il s'est contenté de les percer, mais quand tous le renoncerez du cœur, il vous percera le cœur." De sa plume, en écrivant les Tragiqtui, cette épopée satyrique et religieuse où la violence d'un Juvénal est dépassée, où la splendeur d'un Dante est quelquefois atteinte, au milieu d'obscurités et d'hyperboles : œuvre tourmentée, inégale et sublime. Par sa nature, elle échapperait â notre anthologie s! nous n'y avions pu recueillir un morceau purement lyrique, ipre et mystique d'ailleurs, et, par là, caractérisant bien toute l'œuvre.

Mais d'Aubigné avait débuté par la poésie amoureuse lorsque, dans sa jeunesse, il écrivait les vers du PrinUmpt pour la belle Diane Salviati, fille de Jean Salviati que son illustre orieine florentine apparentait à Léon X et à Catherine de Médicis, et de Mlle du Pré, la Cassandre immortalisée par Ronsard :

Ronsard, si tu m'as vu par tout le monde épandre L'amitié, la douceur, les grâces, U fierté, Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté. Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,

Je ne peux â l'envi pour sa nièce entreprendre D'en rechanter autant comme tu as chanté, Mais je veux comparer â beauté la beauté Et mes feux â tes feux et ma cendre à ta cendre.

Les deux jeunes' gens, qui étaient alors voisins — ^lui habitant sa petite terre des Landes, en Touraine, et elle le Château de Talcy — s'aimèrent d'un profond amour, encouraeés par Jean Salviati, mais sans pouvoir, deux années durant, iraincre l'opposition des autres membres de la famille, qui se souciaient peu de donner Diane à un gentilhomme de si douteuse noblesse et de religion différente. Aerippa part pour Paris, s'en échappe, â la suite d'un duel, trois jours avant la Saint-Barthélémy, revient à Talcy après avoir, en route, sauvé du pillage la petite ville de Mers, près d'Orléans, et, en arrivant, trouve son mariage indéfiniment reculé. Alors, il quitte de

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nouTeau Talcy et, << pour ne point se donner la tentation du retour " mit vingt-deux lieues d'une seule traite sur un cheval noir, don de Jean Salviati.

A peine a tMl mis pied à terre que, à la porte d'une hôtellerie de Beauce, en pantoufles et sans armes, il est attaqué traîtreusement par un cavalier qui fond sur lui à l 'improviste. 11 arrache l'épée d'un garçon de cuisine pour se défendre, blesse l'homme, mais, glissant sur la terre glacée, tombe et est blessé â son tour grièvement. A la mine du chirurgien il devine qu'on le croit perdu ; alors, malgré le sang qui coule de ses blessures, il remonte â cheval, refait les vingt-deux lieues pour aller mourir du moins sous les yeux de Diane, et, après être demeuré pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort, ne doit sa guérison qu'aux soins de sa maîtresse.

Pendant ce temps, l'affaire s'est ébruitée et l'évêque d'Orléans envoie son promoteur pour arrêter, non l'agresseur, la victime. Jean Salviati refuse de livrer son hôte ; mais le mariage est définitivement rompu ** sur le différent de la religion," et d'Aubigné, accablé de désespoir, pense en mourir.

Quelques années plus tard, lorsqu'il aura secoué " la torpeur de sa peine," Agrippa reverra Diane une dernière fois: c'est à Paris, dans un tournoi auquel elle assiste, étant alors fiancée à un M. de Limeux. Il s'y surpasse en bravoure et gentillesse. Alors, nous dit-il dans sa Fu à se* Emfantt, << cette demoiselle, apprenant et voyant, à l'estime de la cour, les différences de ce qu'elle avait perdu et de ce qu'elle possédait, amassa une mélancolie dont elle tomba malade, et n'eut santé jusqu'à la mort."

Telle est l'histoire d'Agrippa d'Aubigné et de la nièce de la Cassandre aimée par le poète dont il a dit: << J'ai connu privément M. de Ronsard, ayant osé, à l'âge de vingt ans, lui donner quelque pièce, et lui daigné me répondre... Je vous convie, et ceux qui me croiront, à lire et relire ce poète sur tous. C'est lui qui a coupé le filet que la France avait sur la langue, peut-être d'un style moins délicat que celui d'aujourd'hui, mais avec des avantages auxquels je vois céder tout ce qu'on écrit de ce temps où se trouve plus de fluidité : mais je n'y vois point la fureur poétique sans laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées..."

1 NOTICE

C'est justement ce que Mathurin Régnier va dire à Malherbe et à ses éldves, à tous ces regratteurs de syllabes pour qui

Ronsard en son métier n'était qu'un apprentif,

et qu'il stigmatisera en un passage bien connu de ses satires :

Ils laissent sur le vert le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'élève leur courage ; Us rampent bassement, faibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose.

Ainsi se rencontrent les vrais poètes dans une même idée de la Poésie.

Jean Bertaut (1552-1611), né à Caen, dut à ses poésies amoureuses une grande renommée et beaucoup d'honneurs. Il devint, tour à tour, secrétaire et lecteur du roi Henri III, conseiller au Parlement de Grenoble, premier aumônier de Catherine de Médicis, enfin, évêque de Séez, après avoir travaillé à la conversion de Henri IV.

Si Desportes a été son second maître et son protecteur, Ronsard fut d'abord son conseil et son guide :

Je n'avais pas seize ans, quand la première flamme Dont la Muse m'éprit s'alluma dans moïi âme Et fit que ma jeunesse, entrant dans son printemps, Tint déjà de l'hiver, ne prenant passe>temps Qu'à lire tes écrits, et jugeant profanée L'heure qu'à ce plaisir je n'avais pas donnée ; Car tu fils lors un feu, de ma crainte vainqueur, Qui m'éclaira l'esprit et m'échauffa le cœur. Quand, d'un conseil ami m'enseignant quelle voie Va droit sur l'Hélicon, et quelle s'en dévoie. Tu me dis que Clio me voyait d'un bon œil Lorsque mon premier jour salua le soleil ; Qu'il me allait oser ; que, pour longuement vivre. Il fallait longuement mourir dessus le livre. Et que j'aurais du nom si, sans être étonné.

Je l'allais poursuivant d'un labeur obstiné.

NOTICE It

Et nous savons par Mathurin Régnier, qui le tenait de son oncle Desportes, ce que Ronsard pensait de ce jeune disciple:

Mon oncle m'a conté que, montrant â Ronsard Tes Ters étincelants et de lumière et d'art, 11 ne sut que reprendre en ton apprentissage, Sinon qu'il te jugeait pour un Poète trop sage.

Régnier trouvait que Bertaut n'avait point assez écouté le N&ltre lorsqu'il avait dit «qu'il lui allait oser." Boileau, tout au contraire, devait un jour lui savoir trop de gré de cette retenue, involontaire d'ailleurs, car Bertaut eût été heureux de suivre en tout, s'il l'avait pu, le poète pour lequel il avait une admiration sans bornes, et que, en des vers moins << retenus " qu'ils ne sont d'ordinaire, il avait ainsi pleuré :

O l'éternel honneur de la France et des Muses, Qui premier débrouillant les semences confuses De notre poésie, en ordre les rangeas, Et leur chaos antique en ornement changeas ; Qui lui donnas des fleurs, donnas de la lumière, Réformas la laideur de sa forme première, De ses diversités formas de doux accords, Et d'une âme divine avivas tout «on corps ; Bel esprit qui n'eus onc ni n'auras en ce monde Au métier d'Apollon d'esprit qui te seconde ; Pure et sainte clarté des esprits les plus purs. Espoir des temps passés, désespoir des futurs I Si quelque sentiment reste encore à la cendre, Tant qu'à travers le marbre elle nous puisse entendre, Entends, grand Apollon du Parnasse François, Ces vers qu'en ton honneur je chante à haute voix. Et ne t'offense point si je romps, d'aventure. Le repos que tu prends dessous la sépulture, Maintenant que je viens pour te dire en ce lieu Et le dernier bonjour et le dernier adieu !

Dans son Art Poéttqtuj Boileau reprendra sans vergogne les premiers vers de cette période ardente et magnifique, pour les éteindre, pour les aplatir, pour en détourner enfin le sens au profit de deux autres poètes, dont son héros Malherbe :

lii NOTICE

Villon sut le premierf dans ces siècles grossiers, DârouiUer l'art em/u» de nos TÎenz romanciers... Enfin Malherbe vint et, le premier au France, Fit sentir dans les Ters une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouToir, Et réduisit la Muse aux règles du devoir.

Par ce saee écrivain la langue réparée N'ofTrît plus rien de rude à Toreille épurée,...

Entre les deux premiers de ces vers et les suivants, il y a l'incroyable jugement sur Ronsard que nous retrouverons tout à l'heure. Mais déjà Bertaut est vengé, par une simple comparaison de textes, de l'emprunt que Boileau lui a fait, sans lui emprunter toutefois sa ferveur, son souffle ni ses images, en un mot sa poésie.

Mlle de Gournay (1566- 1645), la fille adoptive de Montaiene, défendra de même la langue et le lyrisme du chef de la Pléiade: «Je sors d'un lieu, écrit-elle, où j'ai vu jeter au vent les vénérables cendres de Ronsard et des poètes ses contemporains, autant qu'une impudence d'ignorants le peut faire, brossant en leurs fantaisies, comme le sanglier échauffé dans une forêt." Et plus loin, toujours dans sa Défaut de la Poésie et du Langage des Poètes.- ** Voilà donc que, si ces écrivains non veaux- venus affectent en leur travail autre chose qu'une épineuse et triste difficulté, c'est de parler en Poésie à la mode qu'une fillette parle en prose, sinon plus servilement et scabreusement."

Oh ! la belle colère ! Et pour juste récompense l'ombre de Ronsard inspirera un jour i son enthousiaste championne un quatrain admirable sur Jeanne d'Arc, quatre vers dififnes de l'immortalité.

Nous ne savons pas grand chose du poète Claude Garnier, si ce n'est que, avant dans sa jeunesse connu Ronsard, il lui voua un culte toute sa vie; qu'il fut le premier à recueillir, pour l'édition posthume de 1603, les vers retranchés par Ronsard de la dernière impression de ses œuvres; qu'il écrivit un pieux commentaire sur les Discours; enfin qu'il composa, pour l'édition définitive en deux volumes in-folio de 1623, un sonnet qui y fut

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imprimé sous les portraits accolés de Ronsard et de Cassandre. Ce sonnet n'est pas indigne de terminer notre recueil, où il fiillait que le dernier mot Mt un hommage au Maître, rendu par le dernier disciple élevé directement à son école.

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