RONSARD
Vers 1340, un cadet d'ancienne famille, le fils puîné du marquis de Ronsard, quittait le pays
D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace,
— c'est à dire la Roumanie actuelle, — à la tête d'une compagnie de gentilhommes, cadets comme lui, et qui, comme lui, cherchaient aventure. Après avoir traversé avec eux la Hongrie, l'Allemagne et la Bourgogne, Baudouin de Ronsard offrait ses services au roi de France, Philippe de Valois, alors en guerre contre les Anglais, et se comportait de telle sorte que le roi, pour le retenir, le comblait de biens et d'honneurs. C'est ainsi que Baudouin s'établit au pays de Vendômois et fit bâtir, près du village de Couture, ce château de la Poissonnière où devait naître près de deux siècles plus tard, le 1 1 septembre 1524, Pierre de Ronsard, le grand poète.
Pierre était le sixième enfant de Loui? de Ronsard, maître d'hôtel du roi François !«' et chevalier de son ordre. La mère était Jeanne de Chandrier, dont la famille tenait à celle de la Trémouille ; et comme de ces La Trémouille descendaient, par alliance avec l'impératrice Mathilde, les rois d'Angleterre, le poète pouvait se dire allié, au seixième ou dix-septième degré, à la reine Elisabeth, qui fut d'ailleurs une de ses protectrices.
Mis à neuf ans au collège de Navarre, il semble si promptement y dépérir de tristesse que son père l'en
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retire pour l'emmener en Avignon où François I^"^ prépare une nouvelle campagne contre Charles-Quint, dont les troupes ont déjà envahi la Provence; et c'est là que l'enfant rencontre son premier protecteur, Charles, duc d'Orléans, dernier fils du roi, qui le prend au nombre de ses pages. Bientôt, lorsque Madeleine de France, sœur de son maître, épouse Jacques Stuart, il passe au service de la jeune reine d'Ecosse, et demeure deux années à Edimbourg, où un gentilhomme écossais l'initie à la connaissance de Virgile et d'Horace. Mais c'est en vain que Jacques veut le retenir davantage : il part, emploie six mois à parcourir la Grande-Bretagne, et revient en France reprendre son service auprès du duc d'Orléans. Sa vocation poétique s'est éveillée déjà :
Je n'avais pas douze ans, qu'au profond des vallées, Dans les hautes forêts des hommes reculées. Dans les antres secrets de frayeur tout couverts, Sans avoir soin de rien je composais des vers : Écho me répondait ; et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades, Égipans qui portaient des cornes sur le front Et qui, ballant, sautaient comme les chèvres font, Et le gentil troupeau des fantastiques fées Autour de moi dansaient à cottes agrafées.
Cette vocation précoce ne laisse pas d'inquiéter le père du poète qui, animé de sentiments tout-à-fait prosaïques et terre-à-terre, cherche à le détourner d'un état où l'on ne saurait s'enrichir. Car enfin, lui dit il :
" Homère, que tu tiens si souvent en tes mains, Qu'en ton cerveau malsain comme un dieu tu te peins, N'eut jamais un liard.,."
Qu'il entre donc dans la carrière des armes :
" Par si noble moyen souvent on devient riche. Car envers les soldats un bon prince n'est chiche..."
Ou, à défaut, qu'il embrasse la médecine,
" L'argenteuse science Dont le sage Hippocrate eut tant d'expérience..."
Ou encore, qu'il se fasse avocat :
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*< Hante-moi le Palais, caresse-moi Barthole, Et, d'une voix dorée, au milieu d'un parquet. Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet, Et, fumeux et sueux, d'une bouche tonnante, Devant un président mets-moi ta langue en vente : On peut par ce moyen aux richesses monter, Et se faire du peuple en tous lieux Donneter..."
c'est à dire saluer du bonnet. Mais en vain Louis de Ronsard tient-il ces propos, la vocation résiste :
Par menace ou prière, ou courtoise requête Que mon père me fît, il ne sut de ma tête Oter la poésie ; et plus il me tançait. Plus à faire des vers la fureur me poussait.
Et quand, bien des années après, au quatrième de ses Poèmes^ Ronsard contera ainsi ces choses à son ami Pierre Lescot, l'illustre architecte du Louvre, il pourra, non sans un juste orgueil, ajouter :
Donc, suivant ma nature aux Muses enclinée, Sans contraindre ou forcer ma propre destinée, J'enrichis notre France et pris en gré d'avoir, En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.
Cependant, le père put croire un instant que la vie active allait décidément arracher à la contemplation ce poète obstiné. Voici qu'en effet le duc d'Orléans charge son page d'aller en Flandre saluer de sa part la nièce de l'empereur Charles-Quint, qui lui a été promise en mariage: puis de remplir une mission en Hollande; enfin d'aller porter un message en Ecosse.
A peine Ronsard s'est-il dirigé, pour la seconde fois, vers ce dernier pays, qu'une tempête s'élève et ballotte pendant trois jours son navire, qu'elle jette, fracassé, sur la côte écossaise, où le poète, cette fois, est contraint d'aborder à la nage.
Ses pérégrinations sont-elles terminées? Non: à son retour, le duc d'Orléans pour le récompenser, le met hors de pages, et l'envoie en Allemagne avec Lazare de Baïf, ambassadeur de France à la Diète de Spire (i 540). Comme Lazare a aussi emmené son fils, Antoine de Baïf, le futur
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poète, entre ces deux jeunes gens «'exalte encore l'amour de la Muse. Ronsard apprend l'allemand à Spire comme il a appris l'anglais à Edimbourg. Bientôt il apprendra aussi l'italien, dans une dernière mission, quand le roi Henri II le chargera d'accompagner à Turin l'illustre capitaine Guillaume de Langey, seigneur du Bellay, viceroi du Piémont et cousin de Joachim du Bellay le poète.
Ronsard a seize ans. Sa fréquentation des plus grands personnages, sa haute culture, sa connaissance des contrées et des langues étrangères semblent le destiner à la diplomatie ; mais à son retour en France, comme il est allé rejoindre la cour, qui se tient alors à Blois, et vivre dans la familiarité du roi Henri II, une grave maladie se déclare, qui le laisse presque sourd et le rend définitivement à la vie contemplative Une autre cause l'y retient, l'amour :
L'an d'après, en Avril, amour me fit surprendre, Suivant la cour à Blois, des beaux yeux de Cassandre. Soit le nom faux ou vrai, jamais le temps vainqueur N'ôtera ce beau nom du marbre de mon cœur.
Elégie à Rémy Beileau .
Et pour apprendre à chanter plus dignement Cassandre, lorsqu'il atteint sa vingtième année et que son père, qui vient de mourir, ne peut plus s'opposer à son penchant, il va se ranger, avec son jeune ami Jean Antoine de Baïf, sous la discipline du célèbre helléniste Jean Dorât, principal au collège de Coqueret, à Paris.
'•Ronsard, — dit Claude Binet son vieux biographe, — ayant été nourri jeune à la Cour, accoutumé de veiller tard, continuait l'étude jusqu'à deux ou trois heures après minuit, et, se couchant, réveillait Baïf qui se levait, prenait la chandelle et ne laissait refroidir la place. En cette contention d'iionneur, il demeura sept ans avec Dorât, continuant toujours l'étude des lettres grecques et latines, de la philosophie et autres bonnes sciences."
C'est pendant ces années de fièvre savante que Ronsard, au retour d'un voyage à Poitiers, rencontra dans une hôtellerie un jeune homme qui, ayant achevé son droit en cette ville, s'apprêtait à retourner à Paris. Ce jeune
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homme, c'était Joachim du Bellay, son parent éloigne, qui allait devenir son ami le plus proche, A Ronsard, à Du Bellay, à Dorât, à Baïf se joignent bientôt trois autres poètes: Estienne Jodellt, Ponthus du Thyard et Rémy Belleau ; et Ronsard baptise ce petit groupe de sept chanteurs : La Pléiade. Plus tard, il mettra sur le même rang Olivier de Magny, Amadis Jamyn, Robert Garnier, Passerat, Desportes, du Perron, Bertaut et quelques autres encore, étoiles plus ou moins brillantes de cette constellation qu'est l'école de Ronsard.
A la période de recueillement et d'étude va pouvoir succéder maintenant la période de production. Joachim du Bellay donnera le signal en publiant sa Défense et Illustration de la Langue française (^1543), manifeste de la Pléiade et l'un des monuments de notre prose. L'année suivante, Ronsard publiera ses Odes, avec un succès d'enthousiasme, qui grandira encore à la publication de ses Amours en 1552.
En vain les survivants de la vieille école poétique de Marot, — Mellin de Saint-Gelais à leur tête, et les derniers partisans d'une poésie toute légère, facile et gauloise, — s'insurgeront-ils contre les audacieux et ambitieux '' pindariseurs." Ronsard triomphera. Le roi Henri II, qui a résisté d'abord, se range à la fin de son côté; et il a eu, dès la première heure, le sourire et l'appui de la belle Marguerite de France, future duchesse de Savoie, à laquelle il vouera, toute sa vie, le culte le plus tendre, après lui avoir dédié, en 1555, ses Hi^mnes et, en 1556, la continuation de ses Amours.
Sous le règne si court de François II, il auia pour nouvelle protectrice la reine Marie Stuart, qui l'invitera même à publier la première édition collective de ses œuvres, en 1560. Mais avant qu'il ait pu lui en offrir le dernier tome, elle sera déjà veuve — à seize ans — et elle aura repris le chemin de l'Ecosse, laissant au poète la tristesse de son absence et l'éblouissement de sa beauté:
Le jour oij votre voile aux vagues se courba Et de nos yeux pleurants les vôtres déroba,
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Ce jour la même voile emporta loin de France
Les Muses qui soûlaient y faire demeurance
Quand l'heureuse fortune ici vous arrêtait
Et le sceptre français entre vos mains était...
Les Muses en pleurant ont laissé nos montagnes ;
Que pourraient plus chanter les neuf belles compagnes,
Quand cet ivoire blanc qui enfle votre sein,
Quand votre belle, longue et délicate main,
Quand votre belle taille et votre beau corsage
Qui ressemble au portrait d'une céleste image,
Quand vos sages propos, quand votre douce voix
Qui pourrait émouvoir les rochers et les bois.
Las I ne sont plus ici ; quand tant de beautés rares
Dont les grâces des cieux ne vous furent avares,
Abandonnant la France, ont de l'autre côté
L'agréable sujet des Muses emporté 1...
On lira le sonnet qu'il écrivit, lorsqu'elle fut captive, pour adjurer les Français de courir à sa délivrance, et pour supplier Elisabeth d'adoucir sa colère. Marie, de son côté, n'oubliera jamais son poète: en 1583, dans la seizième année de sa captivité, elle lui enverra, comme marque de son admiration et de son amitié fidèles, un buffet magnifique surmonté d'un rocher représentant le Parnasse, d'où Pégase fait jaillir l'Hippocrène, avec cette inscription :
A Ronsard, l'Apollon de la Source des Muses,
L'année suivante, par une délicatesse exquise, Ronsard rayera de la dernière édition de ses œuvres le nom et l'éloge du comte de Leicester, l'ancien favori d'Elisabeth. Et n'est-ce pas ici le lieu de rappeler que, vingt ans plus tôt, un gentilhomme dauphinois, Chastelard, ayant été condamné à mort pour s'être introduit dans la chambre de Marie Stuart qu'il aimait, ne voulut, avant de monter sur l'échafaud, recevoir l'assistance d'aucun prêtre ou ministre, mais demanda seulement de pouvoir lire jusqu'au bout r Hymne de la Mort de Pierre de Ronsard, le poète préferé^de celle pour qui il allait mourir ?
Au reste, Elisabeth ne tint jamais rigueur au poète de cette fidélité à l'infortune de Marie. Elle avait pour lui autant d'admiration que sa prisonnière. Elle lui envoya même un jour un diamant d'une valeur considérable, dont
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elle comparait l'éclat et la pureté à sa poésie. Elle ne devait jamais oublier les beaux vers qu'il lui avait adressés à l'occasion de la paix avec la France, en 1565, et où, après avoir fièrement affirmé son patriotisme, Ronsard préconisait avec tant d'éloquence l'union et l'amitié des deux royaumes :
N'ofîensez point par armes ni par noise, Si m'en croyez, la province gauloise...
Le Gaulois semble au saule verdissant:
Plus on le coupe et plus il est naissant, Et rejetonne en branches davantage, Prenant vigueur de son propre dommage.
Pour ce, vivez comme amiables sœurs :
Par les combats les sceptres ne sont seurs (sûrs). Quand vous serez ensemble bien unies, L'amour, la foi, deux belles compagnies, Viendront çà-bas le cœur vous échauffer, Puis, sans harnois, sans armes et sans fer, Et sans le dos d'un corselet vous ceindre, Ferez vcs noms par toute Europe craindre, Et l'âge d'or verra de toutes parts Fleurir les lys entre les léopards.
Notre poète est, on le voit, l'un des précurseurs de
"l'entente cordiale."
Le règne de Charles IX (1560- 1574) nous montre à leur apogée le génie et la renommée de Ronsard. Il est le protégé de la reine mère, Catherine de Médicis, et du roi lui-même, qui ne peut se passer de lui, qui lui donne un logement dans son palais, lui accorde des pensions, des abbayes, des prieurés, lui rend visite, lui adresse des vers. Son seul tort est de lui avoir commandé d'écrire un poème épique, cette Franciade, composition artificielle et froide, illisible et justement oubliée, restée inachevée d'ailleurs, dont le héros est Francus fils d'Hector, mythique fondateur de la monarchie franque. Mais à l'instigation de Catherine, Ronsard avait, dès 1563, écrit ce Discours sur les Misères de ce Temps qui, suivi de quelques morceaux d'inspiration analogue, devait faire de lui un grand poète civique et religieux, le créateur de l'éloquence poétique et de la haute satire, un précurseur catholique
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de cet illustre huguenot Agrippa d'Aubigné dont la plume, quarante ans plus tard, burinera /.^rj Tragiques pour montrer les misères de ce même temps à la lueur d'une foi différente ; et l'ancêtre le plus certain aussi du Victor Hugo des Châtiments et de r Année terrible.
Comme Victor Hugo, en tête de ce dernier livre devait écrire :
J'entreprends de conter l'année épouvantable, Et voilà que j'hésite, accoudé sur ma table. Faut-il aller plus loin ? Dois-je continuer ? France 1 ô deuil ! voir un astre aux cieux diminuer I Je sens l'ascension lugubre de la honte. Morne angoisse ! un fléau descend, un autre monte 1 N'importe. Poursuivons. L'histoire en a besoin. Ce siècle est à la barre, et je suis son témoin.
Ronsard avait dit i
Or, quand Paris avait sa muraille assiégée, Et que la guerre était en ses faubourgs logée, Et que les morions et les glaives tranchants Reluisaient en la ville et reluisaient aux champs, Voyant le laboureur tout pensif et tout morne. L'un traîner en pleurant sa vache par la corne, L'autre porter au col ses enfants et son lit. Je m'enfermai trois jours, renfrogné de dépit, Et, prenant le papier et l'encre de colère. De ce temps malheureux j'écrivis la misère.
Où sont ces beaux vers ? Dans le dernier des Discours^ celui qui est intitulé : Réponse de Pierre de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels àredicanlereaux et ministreaux de Genève, sur son Discours et Continuation des Misères de ce Temps (1564). Ces injures et calomnies lui avaient été d'autant plus sensibles qu'elles venaient de deux disciples autrefois aimés : Florent Chrestien et Jacques Grévin. Dans sa Réponse, il défend contre eux ce qu'ils avaient attaqué : sa foi, son vie, son œuvre. Cherchons-y, sur ces trois points, en consultant aussi les autres Discours, la confession de Ronsard lui-même. Ce sont des documents inestimables ; et nous y recourrons d'autant plus volontiers que ces poèmes, trop longs, diffus, pleins de redites, ne sauraient figurer en entier dans une anthologie, mais que
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pourtant, si l'on n'en connaissait point certaines pages, on ignorerait quelques unes des plus géniales inspirations du maître.
La foi de Ronsard, c'est la foi catholique. Aux ennemis qui l'ont accusé, non seulement de n'être pas chrétien, mais d'être athée, il répond :
Pourquoi tais-tu courir si faussement de moi Que je suis un athée infidèle et sans loi ?... J'ai le chef élevé pour voir et pour connaître De ce grand univers le Seigneur et le maître. Car en voyant du ciel l'ordre qui point ne faut, J'ai le cœur assuré qu'un moteur est là-haut, Qui tout sage et tout bon gouverne son empire, Comme un pilote en mer gouverne son navire ; Et que ce grand palais si largement voûté De son divin ouvrier ensuit la volonté.
Or, ce Dieu tout-puissant, plein d'éternelle essence, Tout rempli de vertu, de bonté, de puissance. D'immense majesté, qui voit tout, qui sait tout, Sans nul commencement, sans milieu ni sans bout, Dont la divinité très-royale et suprême N'a besoin d'autre bien sinon de son bien même, Se commençant par elle et finissant en soi, Bref, ce Prince éternel, ce Seigneur et ce Roi, Qui des peuples le père et le pasteur se nomme, Ayant compassion des misères de l'homme, Et désirant qu'il fût du péché triomphant, En ce monde envoya son cher unique enfant. Eternel comme lui et de la même essence. Ayant du père sien la gloire et la puissance. Or ce fils bien-aimé qu'on nomme Jésus-Christ, Au ventre virginal conçu du Saint Esprit, Vêtit sa déité d'une nature humaine.
Et, sans péché, porta de nos péchés la peine; Publiquement au peuple en ce monde prêcha ; De son père l'honneur, non le sien, il chercha. Et sans conduire aux champs ni soldats ni armées, Fit germer l'Evangile aux terres Idumées. Il fut accompagné de douze seulement.
Mal logé, mal vêtu, vivant très pauvrement.
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Bien que tout fût à lui, de l"un à l'autre pôle ; Il fut très admirable en œuvre et en parole : Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux, Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ; Il soûla de cinq pains les troupes vagabondes, Il arrêta les vents, il marcha sur les ondes. Et de son corps divin mortellement vêtu Les miracles sortaient, témoins de sa vertu
Et dans ce langage précis et magnifique tout ensemble, il continue d'exposer la doctrine catholique: la mort de Christ, la prédication de l'Évangile, l'établissement des cérémonies, la tradition de l'Église, qu'il pense n'avoir jamais varié depuis les Apôtres. Il est anti-individualiste: s'il ne s'est point jeté dans la Réforme, si, un jour qu'il avait, au faubourg Saint-Marceau, écouté un sermon de Théodore de Bèze, il s'est, avec soulagement et joie, échappé du prêche, c'est qu'il a en horreur le sens propre, la recherche individuelle de la vérité, ce que, en maint passage, il appelle "l'opinion " enl'opposant à la tradition. Et s'il la condamne, c'est surtout, semble t'-il, parce qu'il voit dans l'unité religieuse le fondement de l'unité politique et de la paix sociale, quelle que soit d'ailleurs la religion pratiquée:
Tout sceptre, tout empire et toutes régions Fleurissent en grandeur par les religions ; Par elles ou en paix ou en guerre nous sommes, Car c'est le vrai ciment qui entretient les hommes. Remontrance au Peuple de France.
C'est donc d'avoir détruit chez nous ce qu'il tient pour le ciment de la société civile, qu'il fait grief aux novateurs :
O heureuse la gent que la mort fortunée
A depuis neuf cents ans sous la tombe emmenée !
Heureux les pères vieux des bons siècles passés
Qui sont, sans varier, en leur foi trépassés,
Ains que de tant d'abus l'Église fût malade 1
Qui n'ouïrent jamais parler d' Œcolampade,
De Zwingle, de Bucer, de Luther, de Calvin,
Mais, sans rien innover au service divin.
Ont vécu longuement, puis, d'une fin heureuse,
En Jésus ont rendu leur âme généreuse I
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Las ! pauvre France, hélas I comme une opinion Diverse a corrompu ta^première union 1
Elégie sur le Tumulte (T Amboise.
Maïs Ronsard vient de parler des abus dont souffre l'Eglise ; iLne se contentera pas de les avouer d'un mot, voyez avec quelle force il les stigmatise et les dénonce:
Il ne faut s'étonner, chrétiens, si la nacelle
Du bon pasteur Saint Pierre en ce monde chancelle,
Puisque les ignorants, les enfants de quinze ans,
Je ne sais quels muguets, je ne sais quels plaisants
Tiennent le gouvernail, et que les bénéfices
Se vendent par argent ainsi que les offices.
Mais que dirait Saint Paul, s'il revenait ici,
De nos jeunes prélats, qui n'ont point de souci
De leur pauvre troupeau dont ils prennent la laine
Et quelquefois le cuir, qui tous vivent sans peine.
Sans prêcher, sans prier, sans bon exemple d'eux,
Parfumés, découpés, courtisans, amoureux.
Veneurs ou fauconniers, et avec la paillarde
Perdent le bien de Dieu dont ils n'ont que la garde?
Que dirait-il de voir l'Eglise à Jésus-Christ,
Qui fut jadis fondée en simplesse d'esprit,
En toute patience, en toute obéissance.
Sans argent, sans crédit, sans force, sans puissance,
Pauvre, nue, exilée, ayant jusques aux os
Les coups de fouet sanglants imprimés sur le dos ;
Et la voir aujourd'hui riche, grasse et hautaine.
Toute pleine d'écus, de rente et de domaine,
Ses ministres enflés, et ses Papes encor
Pompeusement vêtus de soie et de drap d'or?...
Plus tard, dans l'autre camp, d'Aubigné n'aura pas plus de virulence quand il comparera Sion et Babel, quand il opposera le catholicisme corrompu à la primitive Église dont il croit voir la résurrection dans l'Église protestante et persécutée. Mais, plus fanatique, il ne se contentera pas, comme Ronsard, de redouter la foudre pour l'Église dégénérée, il l'appellera sur elle, dans la frénésie de son exaltation religieuse.
Ronsard n'est pas exalté à ce point. Si, quelquefois, nous le surprenons préconisant la force pour étouffer le
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parti qu'il croît contraire à l'unité Française, nous voyons en même temps qu'il y est poussé par une raison politique, et non pas mû par la passion religieuse, dont on ne retrouve chez lui aucune trace. C'est la paix seule qu'il veut imposer ainsi ; le grand reproche qu'il fait aux réformés, c'est de vouloir, par la force, imposer la foi ellemême, c'est de prêcher en France
...une Evangile armée Un Christ empistolé tout noirci de fumée. Portant un morion en tête et, dans la main, Un large coutelas rouge de sang humain.
Et il oppose à leur violence la douceur de ceux dont ils se réclament:
Jésus que seulement vous confessez ici
De bouche et non de cœur, ne faisait pas ainsi ;
Et Saint Paul en prêchant n'avait pour toutes armes
Sinon l'humilité, les jeûnes et les larmes ;
Et les pères martyrs, aux plus rudes saisons
Des tyrans, ne s'armaient sinon que d'oraisons ;
Bien qu'un ange du ciel, à leur moindre prière,
En soufflant eût rué les tyrans en arrière.
Continuation du Discours d:s Misères de ce Temps ^ ^ 5^4*
Il oublie seulement que, des deux parts, la violence a été égale, que les crimes ont été pareils ; et il ne peut prévoir qu'à ses paroles de douceur et de concorde, c'est, quelques années plus tard, la cloche de la Saint-Barthélémy qui répondra. N'importe! plus les haines s'enveniment, plus son grand cœur s'épanche en appels d'amour et de paix. A Catherine de Médicis, il écrit, dans le Bocagi Jioj/al (1^67):
Assez et trop ce royaume puissant
A vu son sceptre en son sang rougissant,
Et vos cités l'une à l'autre combattre...
Et il évoque devant elle, pour l'inciter à la conclure, une paix qu'un instant il suppose faite et dont il déroule à ses yeux le tableau chimérique :
Morts sont ces mots : papaux et huguenots ; Le prêtre vit en tranquille repos,
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Le vieux soldat se tient à son ménage, L'artisan chante en faisant son ouvrage, Les marchés sont fréquentés des marchands, Les laboureurs sans peur sèment les champs.,.
Et la même année, au cinquième livre de ses Odes, liante par cette même idée de pacification religieuse et de tolérance, il dit à son ami M, de Verdun :
Ne romps ton tranquille repos Pour papaux ni pour huguenot?, Ni ami d'eux, ni adversaire.
Croyant que Dieu, père très-doux, Qui n'est partial comme nous, Sait ce qui nous est nécessaire.
Paroles et leçon surprenantes, quand on songe à leur date. N'allons pas en conclure que Ronsard soit, au fond, un sceptique: non, il est un croyant sincère, que le spectacle des divisions dogmatiques de la Réforme et, convenons-en, sa parfaite incuriosité d'esprit en matière religieuse, retiennent dans la foi traditionnelle, dans l'obéissance à l'autorité catholique. Ajoutons que son tempérament d'homme et d'artiste, que sa sensualité délicate mais profonde, ne l'inclinent point vers le culte, sévère et comm.e dépouillé, des nouveaux-venus, ni vers une austérité de mœurs qu'ils prêchent, non sans raison, certes, mais d'une âme un peu rigoureuse et d'une bouche un peu morose. Aussi, — et voilà bien l'un des passages les plus curieux de ses Discours — nous confesse-t'il que, s'il abandonnait le catholicisme, ce ne serait point pour se faire protestant, mais païen. Si les chrétiens, dit-il, continuent à vivre ainsi en discorde,
Si la Religion, et si la foi chrétienne Apporte de tels fruits, j'aime mieux la quitter Et, banni, m'en aller les Indes habiter, Sous le pôle antarctique où les sauvages vivent Et la loi de nature heureusement ensuivent.
Et, avec autant de magnificence, qu'il a paraphrasé tout à l'heure le Symbole d'Athanase, il s'écrie :
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La nuit, j'adorerais les rayons de la lune, Au matin le soleil, la lumière commune. L'œil du monde ; et si Dieu au chef porte les yeux, Les rayons du soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous conservent et gardent, Et les faits des humains en ce monde regardent. Je dis ce grand soleil, qui nous fait les saisons Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons, Qui remplit l'univers de ses vertus connues. Qui d'un trait de ses yeux nous dissipe les nues, L'esprit, l'âme du monde, ardent et flamboyant. En la course d'un jour tout le ciel tournoyant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme. Lequel tient dessous lui tout le monde pour terme. En repos, sans repos, oisif et sans séjour. Fils aîné de nature et le père du jour.
J'adorerais Cérès qui les blés nous apporte. Et Bacchus qui le coeur des hommes réconforte, Neptune, le séjour des vents et des vaisseaux. Les Faunes et les Pans, et les Nymphes des eaux, Et la terre, hôpital de toute créature. Et ces Dieux que l'on feint ministres de Nature. Remontrance au Peuple de France.
Dépassant la mythologie, il atteint au naturalisme. Et je crois entendre le Sati^re de la Légende des Siècles, celui qui personnifie, pour Victor Hugo, l'esprit de la Renaissance :
Place au rayonnement de l'âme universelle !... Place à Toutl Je Suis Pan ; Jupiter, à genoux 1
Ronsard, en réalité, a deux religions : le Catholicisme, dans le domaine de la foi, qu'il ferme strictement à tout examen ; et le naturalisme, dans le domaine de l'imagination, qu'il ouvre largement à tous les rêves. Et c'est par cette dualité, traduite à chaque instant dans ses poèmes, où l'âme chrétienne et l'âme païenne se fondent avec harmonie, — comme, dans les monuments contemporains, l'ogive se combine avec le plein cintre, et les ornements gothiques avec les quatre ordres de Vitruve, — c'est par là que Ronsard est, en France, le poète le plus représentatif
de son siècle
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Autant que dans son œuvre, il nous apparaîtra comme tel dans sa vie, que ses détracteurs de Genève lui ont donné l'heureuse occasion de nous retracer. Avec quelle hauteur il pourrait, s'il le voulait, leur renvoyer leurs accusations 1 Jugez-en par ces vers superbes :
Ah ! qui voudrait de près informer de ta vie, On verrait que l'honneur, l'ambition, l'envie, L'orgueil, la cruauté se paissent de ton cœur Et boivent de ton sang, — comme l'aigle vainqueur Dont l'immortelle faim, par nulle chair domptée. Se paît incessamment du cœur de Prométhée I
Mais il aime mieux — et de quelle délicieuse manière î — nous dire l'emploi de ses heures, nous introduire dans la noble et charmante familiarité de son existence quotidienne :
M'éveillant au matin, devant que faire rien, J'invoque l'Éternel, le père de tout bien. Le priant humblement de me donner sa grâce Et que le jour naissant sans l'offenser se passe ; Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moi, Qu'il me veuille garder en ma première foi, Sans entreprendre rien qui blesse ma province, Très humble observateur des lois et de mon Prince.
Après, je sors du lit, et, quand je suis vêtu, Je me range à l'étude et apprends la vertu. Composant et lisant, suivant ma destinée Qui s'est dès mon enfance aux Muses enclinée. Quatre ou cinq heures seul je me tiens enfermé ; Puis, sentant mon esprit de trop lire assommé, J'abandonne le livre et m'en vais à l'église. Au retour, pour plaisir, une heure je devise ; De là je viens dîner, faisant sobre repas, Je rends grâces à Dieu ; au reste, je m'ébats. Car, si l'après-dînée est plaisante et sereine. Je m'en vais promener, tantôt parmi la plaine, Tantôt en un village., et tantôt en un bois. Et tantôt par les lieux solitaires et cois. J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage ; J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage.
Là, devisant sur l'herbe avec un mien ami,
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Je me suis par les fleurs bien souvent endormi
A l'ombrage d'un saule, ou, lisant dans un livre,
J'ai cherché le moyen de me faire revivre....
Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur,
Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien seur,
Je cherche compagnie, ou je joue à la prime.
Je voltige ou je saute, ou je lutte, ou j'escrime,
Je dis. le mot pour rire et, à la vérité,
Je ne loge chez aïoi trop de sévérité.
J'aime à faire l'amour, j'aime à parler aux femmes,
A mettre par écrit mes amoureuses flammes ;
J'aime le bal, la danse et les masques aussi,
La musique et le luth, ennemis du souci.
Puis, quand la nuit brunette a rangé les étoiles, Encourtinant le ciel et la terre de voiles, Sans souci je me couche ; et là, levant les yeux Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux, Je fais mon oraison, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute.
Où Ronsard menait-il cette vie harmonieuse ? Son disciple Claude Binet nous la dira: *' Sa demeure ordinaire était à Saint-Cosme, lieu fort plaisant et comme l'œillet de la Tou raine, jardin de France ; ou a Bourgueil, à cause du déduit de la chasse, auquel il s'exerçait volontiers ; comme aussi à Croix-Val, recherchant ores la solitude de la forêt de Gastine, ores les rives du Loir et la belle fontaine Bellerie ou celle d'Hélène... 11 prenait singulier plaisir à jardiner... Il savait, comme il n'ignorait rien, beaucoup de beaux secrets pour semer, planter, ou pour enter et greffer en toutes sortes et souvent en présentait des fruits au roi Charles, qui prenait à gré tout ce qui venait de lui... Quand il était a Pans et qu'il voulait s'éjouir avec ses amis ou composer a requoy, il se délectait ou à Meudon, tant à cause des bois que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou à Gentilly, Arcueil, Saint Cloud et Vanves, pour l'agréable fraîcheur du ruisseau de Biêvre et des fontaines que les Muses aiment naturellement."
Claude Binet nous apprend encore que <* la peinture et la sculpture, comme aussi la musique, lui étaient a singulier plaisir," et qu'il aimait à chanter et à entendre
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chanter ses vers, lesquels, d'ailleurs, avaient inspiré aux plus fameux musiciens du temps, à Orlando de Lassus, à Jannequin, à Goudimel, des airs demeurés longtemps populaires.
Parfois, lorsque le poète se trouve en son abbaye de Bellozane, ou dans quelqu'un de ses prieurés, ou dans la cathédrale du Mans, dont il est archidiacre, il revêt le surplis, la chape et l'aumusse, et il suit avec dévotion les offices ; mais ce n'est point en qualité de prêtre, car il n'est jamais entré dans les ordres, quoi qu'en disent ses calomniateurs, qui voudraient opposer méchamment ce caractère sacré à cette vie mondaine. Et c'est parce qu'aucun vœu ne le lie que — tout '< Aumônier ordinaire de Sa Majesté Charles IX" qu'il est encore — il peut, sans honte ni scandale, convenir, comme il vient de le faire si joliment, de ce qu'il doit à l'amour et à la société des femmes.
Parlerai-je ici de toutes les inspiratrices de Ronsard, de celles, par exemple, dont il cache le visage véritable sous les masques poétiques d'Astrée, de Sinope, de Genèvre? Tenons-nous en, plutôt, aux trois femmes qu'il a pardessus toutes et le plus longtemps célébrées, à celles dont, de nos jours, José-Maria de Heredia s'est plu à rapprocher les noms dans ce beau sonnet de ses Trophées: Sur le Livre des Amours de Pierre de Ronsard :
Jadis plus d'un amant, aux jardins de Bourgueil,
A gravé plus d'un nom dans l'écorce qu'il ouvre.
Et plus d'un cœur, sous l'or des hauts plafonds du Louvre,
A l'éclair d'un sourire a tressailli d'orgueil.
Qu'importe? Rien n'a dit leur ivresse ou leur deuil ; Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre, Et nul n'a disputé, sous l'herbe qui les couvre, Leur inerte poussière à l'oubli du cercueil.
Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre, Vos beaux corps ne seraient qu'une insensible cendre, — Les roses et les lys n'ont pas de lendemain —
Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire, N'eût tressé pour vos fronts, d'une immortelle main, Aux myrtes de l'amour le laurier de la gloire.
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De Cassandre, qui fut la première, nous ne connaissons guère que la nom : Mdlle du Pré ; nous savons seulement que le vingt-unième jour du mois d'Avril 1541, comme le poète errait dans les prairies des environs de Blois, elle passa près de lui, chantant un branle de Bourgogne; qu'elle était très jeune, presque une enfant; qu'elle avait des yeux noirs, des cheveux blonds ondes, un gracieux embonpoint, un joli sourire qui, à son menton et à ses joues, creusait des fossettes ; enfin qu'elle était pauvre et simplement vêtue. Elle semble avoir été pour Ronsard non pas une maîtresse, mais une Muse, une '' dame des pensées," la Laure à demi-fictive de ce jeune homme de vingt ans qui rêvait de devenir le Pétrarque de la France.
La seconde fut Marie, cette '' fleur angevine de quinze ans " dont il fit rencontre à Bourgueil, un jour qu'il parcourait l'Anjou avec son ami Baïf.
J'aime un pin de Bourgueil, où Vénus apprendit Ma jeune liberté...
dit-il: allusion, entre plusieurs autres, au nom de famille de Marie du Pin, Elle est la muse du deuxième livre de ses Amours. Il la chante durant six années, sans avoir jamais rien obtenu d'elle, qui pousse l'ingratitude jusqu'à en aimer un autre : Charles de Pisseleu, futur évêque de Condom, cousin du poète lui-même. Mais, tout comme Pétrarque, Ronsard sait trouver des compensations aux rigueurs de sa Dame ; et lorsque nous rencontrons chez lui des stances ou des sonnets dont le caractère n'est nullement platonique, nous pouvons être assurés que, malgré le nom qui les couvre,. ils ne s'adressent, sinon en rêve, ni à Cassandre ni à MariëT Ne cherchons pas quelle amante, plus réelle, a pu les inspirer: jouissons seulement de leur volupté délicate, où s'épanouit la saine fleur d'un désir non pas grossier ni frivole, mais ému, mais tendre, mais presque grave, à l'appel de la beauté, de la grâce et de la jeunesse.
Ce fut seulement au déclin de son âge que le poète connut la profondeur et la mélancolie d'un amour où l'âme a plus de part que les sens, où, plus haut que l'imagination, c'est le coeur qui parle. Et, cette fois, il fut payé de retour. Ecoutons ce que, de cette passion
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dernière, nous dit le poète-historien Pierre de Nolhac en un délicieux Sonnet pour Hélène:
Sonnet pour Hélène
Lorsque Ronsard vieilli vit pâlir son flambeau Et connut le néant des gloires passagères, Il voulut échapper aux amours mensongères Et d'une chaste fleur couronner son tombeau
Faisant don de sa Muse et de son cœur nouveau
A la jeune vertu d'Hélène de Surgères,
Il confia ce nom à des rimes légères
Et son dernier amour ne fut pas le moins beau.
Us se plaisaient ensemble à fuir les Tuileries Et devisaient d'Amour sur les routes fleuries, D'Amour, honneur des noms qu'il sauve de périr.
Le poète songeait, triste qu'elle fût belle Alors qu'il était vieux et qu'il allait mourir; — Mais elle, souriait, se sachant immortelle.
Hélène de Eurgères, fille de René, baron de Surgères et d'Anne de Cossé-Brissac, était fille d'honneur de la Reine-mère Catherine de Médicis. Les sonnets qui l'ont immortalisée auraient suffi à immortaliser Ronsard luimême, qui n'a rien écrit de plus émouvant ni de plus parfait dans toute son œuvre. Et, dit Claude Binet, " il finit quasi sa vie en la louant."
Mais revenons en arrière et retrouvons notre poète aux prises avec ses détracteurs- Ils ne lui ont point seulement reproché son prétendu athéisme et sa vie soi-disant licencieuse, ils ont, dans leurs poèmes satyriques, attaqué son art et cherché à rabaisser ses poèmes. Heureuse jalousie, car elle a donné au Maître l'occasion d'exposer dans sa Réponse, et sa conception de la Poésie, et la grande idée qu'il se faisait si justement de son propre rôle. Lisons d'abord cette leçon d'Art Poétique :
Tu te moques, aussi, de quoi ma poésie Ne sait l'art misérable et va par fantaisie. Et de quoi ma fureur, sans ordre se suivant, Eparpille mes vers comme feuilles au vent ;
xxiv NOTICE
Voilà, comme tu dis, que ma Muse sans bride S'égare répandue où la fureur la guide.
Si tu avais les yeux aussi prompts et ouverts A dérober mon art qu'à dérober mes vers, Tu dirais que ma Muse est pleine d'artifice, Et ma brusque vertu ne te serait un vice.
En l'art de poésie, un art il ne faut pas Tel qu'ont les prédicants, qui suivent pas à pas Leur sermon su par cœur, ou tel qu'il faut en prose, Où toujours l'orateur suit le fil de la chose. Les poètes gaillards ont artifice à part ; Ils ont un art caché, qui ne semble pas art Aux versificateurs, d'autant qu'il se promène D'une libre contrainte où la Muse le mène.
As-tu point vu voler, en la prime saison, L'avette qui de fleurs enrichit sa maison ? Tantôt le beau Narcisse, et tantôt elle embrasse Le vermeil Hyacinthe, et, sans suivre une trace, Erre de pré en pré, de jardin en jardin, Portant un doux fardeau de mélisse et de thym. Ainsi, le bon esprit que la Muse époinçonnc, Porté de la fureur, sur Parnasse moissonne Les fleurs de toutes parts, errant de tous côtés. En ce point, par les champs de Rome étaient portés Le Damoiseau TibuUe, et celui qui fit dire Les chansons des Grégeois à sa romaine lyre. Tels ne furent jamais les versificateurs. Des Muses avortons, ni tous ces imposteurs Dont l'ardente fureur d'Apollon n'a saisie L'âme d'une gentille et docte frénésie.
Tel bien ne se promet aux hommes vicieux, Mais aux hommes bien nés qui sont aimés des cieux.
Remarquez, en passant, ces deux mots profonds : " libre contrainte." C'est la définition même et la justification de l'art des vers et de ses lois : discipline qui est, non pas un obstacle, mais une aide merveilleuse à la liberté du poète.
Puis, après avoir reproché à ses adversaires leur doctrine, leurs calomnies, leurs injures, ïl oppose fièrement «a conduite à la leur, en leur disant ce qu'il est et ce qu'il a voulu être :
NOTICE xxT
Pour moi, tout éloigné d'imposture et d'abns.
Amoureux des présents qui Tiennent de Phœbus,
Tout seul me suis perdu par les rives humides
Et par les bois touffus après les Piérides,.
Les Muses, mon souci, qui m"ont tant honoré
Que de m'aroir le front de myrte décoré.
Car pour ton aboiement je ne perds la couronne
De laurier, dont Phcebus tout le chef m'environne;
Elle ombrage mon front, signal victorieux
Qu'Apollon a dompté pour moi ses envieux.
Aussitôt que la 5.1u;e eut enflé mon courage, M'agitant brusquement d'une gentille rage. J'ai senti dans mon cœur un sang plus généreux. Plus chaud et plus gaillard, qui me ûz amoureux. A vingt ans je choisis une belle maîtresse, Et voulant par écrit témoigner ma détresse, Je vis que des Français le langage trop bas A terre se traînait sans ordre ni compas: Adoncques, pour hausser ma langue maternelle, Indompté de labeur, je travaillai pour elle, Je fis des mots nouveaux, ;e rappellai les vieux, Si bien que son renom je poussai jusqu'aux cieux ; Je fis, d'autre façon que n'avaient les antiques, Vocables composés, et phrases poétiques.
Et mis la poésie en tel ordre, qu'après, Le Français fut égal aux Romains et aux Grecs.
Et comme c'est à des disciples envieux et ingrats qu'il s'adresse, il ajoute, avec un magnifique et légitime orgueil :
Tu ne peux le nier : car de ma plénitude Vous êtes tous remplis; je suis seul votre étude; Vous êtes tous issus de m.a Muse et de moi ; Vous êtes mes sujets, je suis seul votre roi ; Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine ; Et plus vous m'épuisez, plus ma fertile veine, Repoussant le sablon, jette une source d'eaux. D'un surgeon éternel, pour vous autres ruisseaux.
Si, après les vers à Catherine de Médicis sur la paix, on relit les stances qui sont à la fin des Châtiments: "Temps futurs, vision sublime..." et si, de la Rt^nnje aux mi'.utrtM on se reporte à la pièce de rAnnét TtrrihU intitulée : A
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un é-véque qui m'appelait athée, et, dans les Contemplations, à la fameuse Réponse à un acte d'accusation, l'on verra tout ce que Victor Hugo doit à Ronsard, ou l'on conviendra du moin? que, par affinité de génie, Ronsard est en quelque sorte, du plus grand de nos poètes lyriques, une ébauche, déjà sublime. ^^ ^
L'avènement de Henri III. (1574) trouve Ronsard en pleine apothéose.
'* C'est lui, — pourra dire bientôt un de ses disciples, Du Perron — qui a le premier étendu la gloire de nos paroles et les limites de notre langue. C'est lui qui a fait que les autres nations ont cessé de l'estimer barbare et se sont rendues curieuses de l'apprendre et de l'enseigner, et qu'aujourd'hui on en tient école jusques aux parties de l'Europe les plus éloignées, jusques en la Moravie, jusques en Pologne et jusques à Dantzig, où les œuvres de Ronsard se lisent publiquement."
Les pays Scandinaves eux-mêmes se piquent alors d'étudier la moindre de ses œuvres. Telle dissertation de lui n'est connue que par une copie que la bibliothèque de Copenhague possède depuis le XVI® siècle, et telle autre page par l'exemplaire unique retrouvé à l'université d'Upsal.
Lorsque, en 1575, le Tasse vient à Paris à la suite du cardinal d'Esté, il soumet à Ronsard les premiers chants de sa Jcrusalem ddrorée.
Henri III. ne le prise pas moins que n'avaient fait ses prédécesseurs, et il l'appelle à cette Académie du Palais où, deux fois la semaine, il se plaît, — nous conte Agrippa d'Aubigné, — " à ouïr les plus doctes hommes et même quelques dames qui avaient étudié."
Pourtant, Ronsard a cessé de suivre la Cour, car sa santé décline et il souffre cruellement des premières atteintes de la goutte. Ce mai, joint à sa surdité aggravée et à la douleur de perdre ses chers amis Estienne Jodelle et Remy Belleau, comme il avait perdu déjà Olivier de Magny et du Bellay, plonge le poète dans une tristesse qui l'incline de plus en plus à la retraite. Enfin, il redoute la venue de cet âge où il craint que l'inspiration ne le trahisse, lui qui l'a toujours crue la compagne inséparable de la jeunesse,
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Comme on voit, en Septembre, aux tonneaux angevins Bouillir en écumant la jeunesse des vins.
Alors, il se recueille ; il s'enferme tout un hiver â Paris, chez son ami Jean Galland, principal au collège de Boncourt, et là se donne pour tâche de revoir, de corriger ses œuvres, de les rassembler en un seul volume. L'in-folio est achevé d'imprimer le 4 janvier 1584. Mais ce long et minutieux travail de révision a continué d'épuiser les forces du poète qui retourne, très malade, en Vendômois, L'année suivante revenant d'un dernier voyage à Paris, il ira mourir dans sa chère Touraine, en son prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle, le 27 décembre 1585, après une lente et cruelle, mais sereine et lucide agonie, pendant laquelle il ne cessera de dicter des vers et d'édifier son entourage par la beauté toute religieuse de ses suprêmes entretiens.
Il fut inhumé à Saint-Cosme. Deux mois plus tard, Galland lui fit dresser un cénotaphe dans la chapelle du collège de Boncourt, et une messe solennelle y fut chantée en son honneur par la Alusique du Roi, en présence du prince Charles de Valois, du duc et du cardinal de Joyeuse, et d'une députation du Parlement de Paris. Dans l'après-midi. Du Perron, depuis évêque d'Evreux et cardinal, prononça l'oraison funèbre. Elle est pleine d'allusions mythologiques ; il y annonce que '* le grand Pan est mort ; " il y évoque à la fois les Anges et les Muses assistant à l'agonie du poète, qu'il raconte en des pages émouvantes et souvent dignes d'un Bossuet par la splendeur des images: ainsi quand il nous montre Ronsard luttant contre la rigueur de son mal et nous dit que son âme ''prenait de jour en jour de nouvelles forces, non pas en touchant la terre à la façon d'Antée, mais en s'approchant du ciel et le touchant avec l'espérance et le désir." Et à l'issue de l'oraison, les assistants se retrouvèrent pour la représentation d'une Èglo^e mêlée de Claude Binet iur le Trépas de Pierre de Ronsard, OU dialoguèrent un berger, un chasseur et une poétesse, et que termina un chœur de Nymphes...
Et ce double hommage, chrétien et païen, fut merveilleusement conforme au génie du poète, si conforme luimême au génie de son siècle.
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L'ÉCOLE DE RONSARD
C'est vraiment une école : un maître souverain, des disciples respectueux et reconnaissants. Je ne parlerai point de tous, inais seulement de ceux dont on trouvera des vers dans ce recueil. Et encore ne dirai-je que peu de mots de leur vie et de leurs ouvrages, préférant montrer, par quelques citations, quels liens étroit^ d'admiration et d'amitié unissaient les disciples et le maître.
Nous connaissons déjà Joachim du Bellay (1525-1560). Nous nous rappelons sa première rencontre avec Ronsard et la publication de son manifeste. Il était né au bourg de Lire, près d'Angers. Son enfance avait été souffreteuse ; il s'était mis tardivement à l'étude et ce n'est qu'en ^549 q^'il avait publié son premier Recueil de Vers^ suivi bientôt des sonnets de FOlive, inspirés par un amour tout idéal pour une dame de la noble famille de Viole, dont ce nom d'Olive était l'anagramme.
La renommée commence alors à lui sourire, et il s'attache, en 1550, à la fortune de son parent le cardinal du Bellay, qui l'emmène à Rome, en qualité d'intendant, — comme il y a jadis emmené, en qualité de médecin, François Rabelais. Le poète assistera à deux conclaves et se mêlera à la vie somptueuse que mène le cardinal dans le palais qu'il s'est fait bâtir près des Thermes de Dioclétien.
D'abord ébloui par la grandeur de la Ville Eternelle, il la chantera dans ses sonnets des Antiquités de Rome, qui eurent bientôt l'honneur d'être traduits en anglais par le grand poète Edmond Spenser. Puis, dans le recueil des Regrets, il exhalera, tout à la fois, sa nostalgie d'exilé et une verve caustique qui s'est éveillée au spectacle d'une Rome ne rappelant plus que de bien loin, par ses mœurs, celle des âges héroïques. Deux autres poètes français s'y trouvent à la même heure: Olivier de Magny, qui a suivi M. d'Avançon, ambassadeur de France, et Panjas,
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qui suit le cardinal de Lorraine ; mais ils n'y sont pas moins tristes que lui-même:
Las I et nous cependant nous consumons notre âge
Sur le bord inconnu d'un étrange rivage,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrangés flanc à flanc parmi l'herbe nouvelle, Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.
C'est à Ronsard que Du Bellay adresse le sonnet qui finit par ces vers délicieux, à Ronsard qui est son aîné de quelques mois à peine, mais devant le génie de qui, toute sa vie, il s'inclinera. En vingt endroits, il lui rend hommage, et d'abord en ce beau sonnet, écrit pour être mis en tête du livre des Amours :
Comme un torrent, qui s'enfle et renouvelle Par le dégoût des hauts sommets chenus, Froissant et ponts et rivages connus, Se fait, hautain, une trace nouvelle:
Tes vers, Ronsard, qui par source immortelle Du double mont sont en France venus.
Courent, hardis, par sentiers inconnus, De même audace et de carrière telle.
Heureuses sont tes nymphes vagabondes, Gastine sainte, et heureuses t&s ondes, O petit Loir, honneur du Vendômois !
Ici le luth, qui naguère sur Loire
Soûlait répondre au mouvoir de mes doigts.
Sacre le prix de sa plus grande gloire.
Mais Ronsard n'est point en reste avec ce généreux frère d'armes : son nom revient à chaque instant dans le recueil même des Amours. Il lui dédie aussi plusieurs de ses odes, et notamment celle où il parle des poètes erotiques.
Entre lesquels le ciel ordonne
Que le premier lieu l'on te donne.
Du Bellay, qui montres tes vers
Entés sur le tronc d'une Olive,
Olive dont la feuille vive
Se rend égale aux lauriers verts.