CATHERINE DES ROCHES
A ma Quenouille
QUENOUIL L E, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours, et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien étranger Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure.
Vous ayant au côté, je suis beaucoup plus sûre Que si encre et papier se venaient arranger Tout à l'entour de moi : car, pour me revenger, Vous pouvez bien plutôt repousser une injure.
Mais, quenouille, ma mie, il ne faut pas pourtant Que, pour vous estimer, et pour vous aimer tant, Je délaisse de tout cette honnête coutume
D'écrire quelquefois : en écrivant ainsi. J'écris de vos valeurs, quenouille, mon souci, Ayant dedans la main le fuseau et la plume.
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
Sonnet au Roi
SIRE, votre Citron, qui couchait autrefois Sur votre lit paré, couche ores sur la dure : C'est ce fidèle chien qui apprit de nature A faire des amis et des traîtres le choix :
AGRIPPA D'AUBIGNÉ
C'est lui qui les brigands effrayait de sa voix,
Et de dents les meurtriers : d'où vient donc qu'il
endure La faim, le froid, les coups, les dédains, et l'injure, Payement coutumier du service des Rois ?
Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable Le fit chérir de vous ; mais il fut redoutable A vos haineux, aux siens, par sa dextérité.
Courtisans, qui jetez vos dédaigneuses vues Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues, Attendez ce loyer de la fidélité.
Prière
TU vois, juste vengeur, les fléaux de ton Eglise Qui, par eux mise en cendre et en masure mise, A, contre tout espoir, son espérance en toi. Pour son retranchement, le rempart de la Foi.
Tes ennemis et nous sommes égaux en vice, Si, juge, tu te sieds en ton lit de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfants ou d'ennemis, Et ce choix est celui que ta grâce y a mis.
Si tu leur fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes, Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mêmes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ; Quand tu nous meurtrirais, si te bénirions-nous.
Veux tu longtemps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemi ? n'es-tu Seigneur du Monde, Toi, Seigneur, qui abats, qui blesses, qui guéris. Qui donnes vie et mort, qui tues et qui nourris ?
L'ECOLE DE RONSARD
Les temples du païen, du Turc, de l'idolâtre Haussent au ciel l'orgueil du marbre et de l'albâtre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A bâti tout le monde et n'y est pas logé !
Nous faisons des rochers les lieux où l'on te prêche, Un temple de l'étable, un autel de la crèche ; Eux, du temple une étable aux ânes arrogants, De la sainte maison la caverne aux brigands.
Les premiers des chrétiens priaient aux cimetières : Nous avons fait ouïr aux tombeaux nos prières. Fait sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort. Et annoncé la vie au logis de la mort.
En ces lieux caverneux, tes chères assemblées Des ombres de la mort incessamment troublées Ne feront-elles plus résonner tes saints lieux Et son renom voler des terres dans les cieux ?
Quoi ! serons-nous muets ? serons-nous sans oreilles ? Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles ? As-tu éteint en nous ton sanctuaire ? non. De nos temples vivants sortira ton renom.
Tel est en cet état le tableau de l'Eglise : Elle a les fers aux pieds, sur les gênes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain. Un Psaume dans la bouche et un luth en la main.
Tu aimes de ses mains la parfaite harmonie :
Notre luth chantera le principe de vie ;
Nos doigts ne sont point doigts que pour trouver
tes sons, Nos voix ne sont point voix qu'à tes saintes chansons
Mets à couvert ces voix qui les pluies enrouent ; Déchaîne donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent ;
AGRIPPA D'AUBIGNE
Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous montre le ciel pour y tourner les veux.
Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières. De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de main pour donner, mais bien pour nous ôter,
Trouvent tes yeux fermés à juger leurs misères ; Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières ; Ton sein ferré soit clos aux pitiés, aux pardons. Ta main sèche stérile aux bienfaits et aux dons.
Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre ; Le méchant rit plus haut que le bon n'y soupire ; Nos cris mortels ne font qu'incommoder leurs ris, Les ris de qui l'éclat ôte l'air à nos cris.
Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais, du trône où tu te sieds, Et la Mort et l'Enfer qui dorment a tes pieds ?
Lève ton bras de fer, hâte tes pieds de laine ; Venge ta patience en l'aigreur de la peine ; Frappe du ciel Babel : les cornes de son front Défigurent la terre et lui ôtent son rond.
JEAN BERTAUT
Les Palmiers Fragment d'Elégie
HEUREUX est le destin du serviteur absent De qui l'on sent l'absence autant qu'il la ressent !
On dit qu'en Idumée, aux confins de Syrie
L'ECOLE DE RONSARD
Où bien souvent la palme au palmier se marie, Il semble, à regarder ces arbres bienheureux, Qu'ils vivent animés d'un esprit amoureux. Car le mâle, courbé vers sa chère femelle. Montre de ressentir le bien d'être plein d'elle ; Elle fait le semblable et, pour s'entrebrasser, On les voit leurs rameaux l'un vers l'autre avancer. De ces embrassements leurs branches reverdissent ; Le ciel y prend plaisir, les astres les bénissent, Et l'haleine des vents soupirants à l'entour Loue en son doux murmure une si sainte amour. Que si l'impiété de quelque main barbare Par le tranchant du fer ce beau couple sépare, Ou transplante autre part leurs tiges désolés, Les rendant pour jamais l'un de l'autre exilés, Jaunissant de l'ennui que chacun d'eux endure • Ils font mourir le teint de leur belle verdure, Ont en haine la vie, et pour leur aliment N'attirent plus l'humeur du terrestre élément.
Si vous m'aimiez, hélas ! autant que je vous aime, Quand nous serions absents nous en ferions de même; Et chacun de nous deux regrettant sa moitié, Nous serions surnommés les palmes d'amitié !
Chanson
Les Cieux inexorables Me sont si rigoureux, Que les plus misérables Se comparant à moi se trouveraient heureux.
Je ne fais à toute heure Que souhaiter la mort,
JEAN BERTAUT
Dont la longue demeure Prolonge dessus moi l'insolence du Sort
Mon lit est de mes larmes Trempé toutes les nuits ; Et ne peuvent ses charmes, Lors même que je dors, endormir mes ennuis.
Si je fais quelque songe J'en suis épouvanté Car même son mensonge Exprime de mes maux la triste vérité.
La pitié, la justice, La constance et la foi, Cédant a l'artifice.
Dedans les cœurs humains sont éteintes pour moi.
L'ingratitude paie Ma fidèle amitié ; La calomnie essaie A rendre mes tourments indignes de pitié.
En ce cruel orage On me laisse périr.
Et, courant au naufrage, Je vois chacun me plaindre et nul me secourir.
Et ce qui rend plus dure La misère où je vis ; C'est, es maux que j'endure, La mémoire des biens que le ciel m'a ravis.
Félicité passée Qui ne peux revenir.
Tourment de ma pensée.
Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !
L'ECOLE DE RONSARD
Sonnet
IL est temps, ma belle âme, il est temps qu'on finisse Le mal dont vos beaux yeux m'ont quatre ans tourmenté.
Soit rendant mon désir doucement contenté, Soit faisant de ma vie un cruel sacrifice.
Vous tenez en vos mains ma grâce et mon supplice.
Jugez lequel des deux mon cœur a m.érité :
Car ma fidèle amour ou ma témérité
Veut qu'on me récompense ou bien qu'on me punisse.
Mais si vous ne portez un cœur de diamant, Vous ne punirez point un misérable amant De vous avoir été si longuement fidèle ;
Vu même que son mal doit vous être imputé :
Car enfin, puis qu'Amour est fils de la Beauté,
Si c'est péché qu'aimer, c'est malheur qu'être belle.