RONSARD DEPUIS TROIS SIECLES
Lorsque paraît l'in-folio de 1623, ce '< monument sacré— pour parler comme Sainte Beuve — autour duquel se rallièrent une dernière fois les défenseurs du poète," l'éclipsé de sa renommée est commencée depuis longtemps, depuis que Malherbe a donné ses premiers vers. Mathurin Régnier ni Mlle de Gournay n'y pourront rien : le génie français se détourne pour deux cents ans de la poésie lyrique ; et ce que Malherbe crée, non par addition, mais par élimination, c'est une langue restreinte aux mots d'action et de raisonnement, privée de souplesse musicale et d'images, asservie à l'ordonnance et à la logique oratoires, celle qu'emploieront bientôt les Corneille et les Racine, c'est-à-dire les poètes dramatiques.
Aussi, d'instinct plus encore que par doctrine, Malherbe— ce personnage vaniteux, mal-embouché, au cœur parfaitement sec, ce rimeur pénible qui gâte toute une rame de papier pour polir une strophe et qui gémit trois années sur une ode — n'a t'il pas seulement le mépris, mais la haine de Ronsard, cet enthousiaste, cet amoureux, ce libre inspiré. Il avait effacé, à coups de plume, plus de la moitié de ses œuvres ; et comme des amis lui demandaient s'il trouvait bon ce qu'il n'avait point effacé, il bifîa le reste.
Autour de lui, on n'est pas loin de penser de même. Bientôt, Ronsard n'aura plus que quelques admirateurs attardés: Mdile deScudéry, Chapelain, et ce bon Guillaume Colletet qui ne se contentera pas d'écrire une intéressante vie du poète, mais trouvera lui-même des accents de poète pour protester contre l'injustice et les injures des générations nouvelles :
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Afin de témoigner à la Postérité Que je fus en mon temps partisan de ta gloire, Malgré ces ignorants de qui la bouche noire Blasphème impudemment contre ta Déité,
Je viens rendre à ton nom ce qu'il a mérité, Belle âme de Ronsard, dont la sainte mémoire Obtenant sur le temps une heureuse Victoire, Ne bornera son cours que de l'éternité.
Attendant que la Ciel mes desseins favorise, Que je te puisse voir dans les plaines d'Élyse; Ne t'ayant jamais vu qu'en tes doctes écrits,
Belle âme, qu'Apollon ses faveurs me refuse, Si, marchant sur les pas des plus rares Esprits, Je n'adore toujours les fureurs de ta Musel
Telle est la dernière protestation du siècle en faveur de Ronsard ; et l'on est presque étonné de lire dans Balzac, l'oracle littéraire du règne de Louis XIII, un jugement qui ne soit point tout-à-fait une condamnation, quand il nous dit: '* Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète. C'est une grande source, il le faut avouer, mais c'est une source trouble et boueuse..."
La condamnation absolue est dans les incroyables vers de Boileau, qui, après avoir parlé de Marot, ajoute:
Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Mais sa muse, en français parlant grec et latin, Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque. Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. Enfin, Malherbe vint...
Oui, le retour fut " grotesque," et Boileau, en employant ce mot à contre sens, pour la rime, ne croit pas si bien dire. Il n'a certainement pas lu dix pages de Ronsard qui, s'il a eu, de loin en loin, le tort de vouloir faire passer dans notre langue certains mots grecs par lui tranci5es, ou certaines epithetes en mots composés à la façon d'Homère, a toujours parlé, à ces très
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rares exceptions près, la langue la plus traditionnellement française, la plus familière, la plus simple, la plus propre • lui qui. dans son Abrogé de l'Art poétique, recommande de ne pas rejeter les vieux mots de nos romans, d'employer les justes termes de tous les métiers, enhn de «« dextrement choisir et approprier les mots les plus significatifs des dialectes de notre France ; "—lui qui, dans la Préface de la Franciade. lorsqu'il veut bien <•' encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux," ajoute aussitôt: " pourvu qu'ils soient moules et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple ; "—lui qui, dans une conversation rapportée '' en propres termes par Acrrippa d'Aubigné, s'élève, en les qualifiant de ^'marauds," contre les poètes ''qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de vocables étrangers, vu qu'il y en avait d'aussi bons dans notre propre langue ; —lui qui, enfin, sur cent mille vers, n'en a pas écrit deux cents qui méritent le reproche de Boileau, infiniment p us grec et latin que lui dans son langage, comme le phiio- Wue Arsène Darmesteter l'a démontré, non sans malice. La Fontaine.— que Boileau, cet ennemi décide de toute poésie un peu libre, n'a pas même nommé dans son Art poétique,— n^n reprend pas moins, sans les contrôler, ses allégations :
Ronsard est dur, sans goût, sans choix. Arrangeant mal les mots, gâtant par son françois Des grecs et des latins les grâces infinies.
Lettre à Racine.
Lui non plus n'avait pas lu Ronsard, le plus grand peintre d'animaux avant lui, le plus grand ami de la nature avant lui. celui enfin dont la langue a le plus d'analogie avec sa langue, pleine aussi de mots pris a nos vieux livres et à nos dialectes. Il se fut reconnu en lui, plus qu'en tout autre poète, s'il l'avait lu !
Du moins. Corneille nomme Ronsard avec honneur dans l'avertissement de sa Mélite, et Racine dans la préface de son Andromaque. Ce sont les derniers hommages.
Au dix-huitième siècle, quand le sens de a poésie lyrique sera tout-à-fait perdu. Voltaire, rappelant que, en son temps, personne n'eut plus de réputation que Ronsard, en donnera, avec désinvolture, cette raison
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légère : " C'est qu'on était barbare au temps de Ronsard." Et, ailleurs, il remettra en prose les sottises que Boileau avait si prosaïquement versifiées, et il écrira: ''Ronsard gâta la langue, en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les philosophes et les médecins. Malherbe répara un peu les torts de Ronsard."
Enfin, voici l'aube du Romantisme: la poésie se réveille en France, et l'astre de Ronsard sort de nouveau de l'ombre, où il ne rentrera plus. La grande date de la réhabilitation est, pour le vieux maître, cette année 1828 en laquelle Sainte-Beuve publie son Tableau historique et critique de la Poésie française et du Théâtre français au XVP siècle, livre dont le second volume est formé d'un choix de poésies de Ronsard, et en tête duquel on peut lire ce sonnet, timide encore, de Sainte-Beuve lui-même:
A toi, Ronsard, à toi qu'un sort injurieux Depuis deux siècles livre au mépris de l'histoire, J'élève de mes mains l'autel expiatoire Qui te purifiera d'un arrêt odieux !
Non que jamais j'espère, au trône radieux D'où jadis tu tombas, replacer ta mémoire : Tu ne peux de si bas remonter à la gloire: Vulcain impunément ne tomba point des cieux.
Mais qu'un peu de pitié console enfin tes mânes ;
Que, déchiré longtemps par des rires profanes.
Ton nom, d'abord fameux, recouvre un peu d'honneur ;
Qu'on dise: Il osa trop, mais l'audace était belle;
Il lassa sans la vaincre une langue rebelle,
Et de moins grands depuis eurent plus de bonheur
Oui, ce sonnet est trop timide, et Sainte-Beuve avant de mourir, put voir s'élever de nouveau à l'apogée de la gloire celui qu'il eût fallu comparer non pas à Vulcain tombé du ciel, mais plutôt à Apollon lui-même, descendu de l'Olympe et qui retrouva ses prérogatives divines après une longue servitude chez Admète.
Sainte-Beuve avait réhabilité principalement la grâce des sonnets et des odes de Ronsard; depuis, des maîtres de la critique, notamment MM. Ferdinand Brunetière
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et Emile Faguet, nous ont montré tout ce qu'il y avait de grandeur éparse dans ses œuvres^moins parfaites telles que les Discours, les Hymnes, et les Elégies. Et les poètes de l'École parnassienne, encore plus sensibles que les Romantiques à l'absolue perfection formelle, ont salué, plus chaleureusement qu'eux encore, celui qui avait fondé vraiment l'art des vers. Que citerai-je des fervents poèmes qu'ils ont composés à l'envi en l'honneur de l'ancêtre? L'odelette de Théodore de Banville ou celle d'Albert Glatigny ? Le sonnet de François Coppée ou celui de Paul Bourget ? Lisons, au moins, celui de Sully Prudhomme ;
A Ronsard
O maître des charmeurs de l'oreille, ô Ronsard, J'admire tes beaux vers, et comment ton génie, Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.
Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,
J'aime ta passion d'antique poésie,
Et cette téméraire et sainte fantaisie
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop tard.
Ah ! depuis que les cieux, les champs, les bois et l'onde N'avaient plus d'âme, un deuil assombrissait le monde, Car le monde sans lyre est comme inhabité !
Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes. Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes, Et tu refais aux dieux une immortalité.
Après ces vers, qui fermeront dignement la couronne poétique de Ronsard, nous ne pouvons plus que dire quelques mots sur notre édition.
Ce petit livre, où pour la première fois sont réunis, en un seul volume, les meilleurs poètes du XVI» siècle, n'est pas destiné aux seuls érudits et curieux : c'est un ouvrage populaire que nous avons entendu offrir au public. En conséquence, nous n'y avons recueilli que les poèmes les plus achevés, les plus dignes, sous tous les rapports, d'orner et d'enchanter la mémoire. Nous n'avons pas hésité à faire, dans le» pièces un peu inégales, quelques coupures.
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Nous avons, enfin, adopté l'orthographe moderne — sauf lorsque nous en étions empêché par la rime — et, très discrètement, une douzaine de fois peut-être, substitué à un mot absolument tombé en désuétude, un synonyme de même mesure, trouvant inutile et contraire à notre dessein d'arrêter l'esprit du lecteur et de diminuer son plaisir par la rencontre d'un archaïsme sans aucune grâce particulière. Nous n'aurions eu garde d'aller plus loin et de prétendre rajeuni', en la défigurant, une langue dont le propre est justement d'avoir gardé toute la fraîcheur de la jeunesse. Un glossaire de quelques pages suffira amplement à expliquer le petit nombre de vocables oubliés, ou dont le sens a été modifié par l'usage, que l'on recontrera encore dans le texte.
Puisse notre recueil, ainsi conçu, propager les chefsd'œuvre de Ronsard et de son École partout où la Poésie est aimée 1
AUGUSTE DORCHAIN