‹ Les chefs-d'œuvre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 9 sur 23 · AMOURS DE CASSANDRE · texte numérisé non relu

AMOURS DE CASSANDRE

QUI voudra voir comme un dieu me surmonte. Comme il m'assaut, comme il se fait vainqueur, Comme il renflamme et renglace mon cœur, Comme il reçoit un honneur de ma honte ;

Qui voudra voir une jeunesse prompte A suivre en vain l'objet de son malheur, Me vienne voir, il verra ma douleur, Et la rigueur de Tarcher qui me dompte.

Il connaîtra combien la raison peut Contre son arc, quand une fois il veut Que notre cœur son esclave demeure.

Et si verra que je suis trop heureux D'avoir au flanc l'aiguillon amoureux.

Plein du venin dont il faut que je meure.

NATURE ornant la dame qui devait De sa douceur forcer les plus rebelles, Lui fit présent des beautés les plus belles, Que dès mille ans en épargne elle avait.

Tout ce qu* Amour avarement couvait

De beau, de chaste et d'honneur sous ses ailes,

Emmiella les grâces immortelles

De son bel œil, qui les dieux émouvait.

Du ciel à peine elle était descendue Quand je la vis, quand mon âme éperdue En devint folle, et d'un si poignant trait

Le fier Destin la grava dans mon âme, Que, vif ni mort, jamais d'une autre dame Empreint au cœur je n'aurai le portrait.

** AVANT le temps tes tempes fleuriront, De peu de jours ta fin sera bornée, Avant ton soir se clora ta journée.

Trahis d'espoir tes pensers périront.

" Sans me fléchir tes écrits flétriront, En ton désastre ira ma destinée.

Ta mort sera pour m' amour terminée, De tes soupirs tes neveux se riront ;

" Tu seras fait du vulgaire la fable.

Tu bâtiras sur l'incertain du sable,

Et vainement tu peindras dans les cieux."

Ainsi disait la nymphe qui m'afl^ole.

Lorsque le ciel, témoin de sa parole, D'un dextre éclair fut présage à mes yeux.

SI mille œillets, si mille lis j'embrasse Entortillant mes bras tout a l'entour.

Plus fort qu'un cep qui d'un amoureux tour La branche aimée en mille plis enlace ;

LES AMOURS

Si le souci ne jaunit plus ma face, Si le plaisir fait en moi son séjour ; Si j'aime mieux les ombres que le jour, Songe divin, cela vient de ta grâce.

En te suivant je volerais aux cieux :

Mais ce portrait qui nage dans mes yeux Fraude toujours ma joie interrompue.

Et tu me fuis au milieu de mon bien Comme un éclair qui se finit en rien, Ou comme au vent s'évanouit la nue.

QUAND je te vois seule assise a part toi. Toute amusée avecque ta pensée, Un peu la tête en contre-bas baissée, Te retirant du vulgaire et de moi,

Je veux souvent pour rompre ton émoi.

Te saluer ; mais ma voix offensée De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche, et me laisse tout coi.

Souffrir ne puis les rayons de ta vue ; Craintive au corps, mon âme tremble émue ; Langue ni voix ne font leur action :

Seuls mes soupirs, seul mon triste visage,

Parlent pour moi, et telle passion

De mon amour donne assez témoignage.

JE veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère, Et pour ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moi ; Si rien me vient troubler, je t'assure ma foi. Tu sentiras combien pesante est ma colère.

vTe ne veux seulement que notre chambrière Vienne faire mon lit, ton compagnon ni toi ; Je veux trois jours entiers demeurer à recoi, Pour folâtrer après une semaine entière.

Mais, si quelqu'un venait de la part de Cassandre, Ouvre-lui tôt la porte, et ne le fais attendre. Soudain entre en ma chambre et me viens accoutrer.

Je veux tant seulement à lui seul me montrer ; Au reste, si un dieu voulait pour moi descendre Du ciel, ferme la porte et ne le laisse entrer.

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