LA MER D’AIRAIN
A force de travaux et de veilles, maître Adoniram avait achevé ses modèles, et creusé dans le sable les moules de ses figures colossales. Profondément fouillé et percé avec art, le plateau de Sion avait reçu l’empreinte de la mer d’airain, destinée à être coulée sur place, et solidement étayée par des contre-forts de maçonnerie auxquels plus tard on devait substituer les lions, les sphinx gigantesques destinés à servir de supports. C’est sur des barres d’or massif, rebelles à la fusion particulière au bronze, et disséminées çà et là, que portait le recouvrement du moule de cette vasque énorme. La fonte liquide, envahissant par plusieurs rigoles le vide compris entre les deux plans, devait emprisonner ces fiches d’or et faire corps avec ces jalons réfractaires et précieux.
Sept fois le soleil avait fait le tour de la terre depuis que le minerai avait commencé de bouillir dans la fournaise couverte d’une haute et massive tour de briques, qui se terminait à soixantes coudées du sol par un cône ouvert, d’où s’échappaient des tourbillons
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de fumée rouge et de flammes bleues pailletées d’étincelles.
Une excavation, pratiquée entre les moules et la base du haut fourneau, devait servir de lit au fleuve de feu lorsque viendrait le moment d’ouvrir avec des barres de fer les entrailles du volcan.
Pour procéder au grand œuvre du coulage des métaux, on choisit la nuit : c’est le moment où l’on peut suivre l’opération, où le bronze, lumineux et blanc, éclaire sa propre marche ; et si le métal éclatant prépare quelque piège, s’il s’enfuit par une fissure ou perce une mine quelque part, il est démasqué par les ténèbres.
Dans l’attente de la solennelle épreuve qui devait immortaliser ou discréditer le nom d’Adoniram, chacun dans Jérusalem était en émoi. De tous les points du royaume, abandonnant leurs occupations, les ouvriers étaient accourus, et le soir qui précéda la nuit fatale, dès le coucher du soleil, les collines et les montagnes d’alentour s’étaient couvertes de curieux.
Jamais fondeur n’avait, de son chef, et en dépit des contradictions, engagé si redoutable partie. En toute occasion, l’appareil de la fonte offre un intérêt vif, et souvent, lorsqu’on moulait des pièces importantes, le roi Soliman avait daigné passer la nuit aux forges avec ses courtisans, qui se disputaient l’honneur de l’accompagner.
Mais la fonte de la mer d’airain était une œuvre gigantesque, un défi du génie aux préjugés humains, à la nature, à l’opinion des plus experts, qui tous, avaient déclaré le succès impossible.
Aussi des gens de tout âge et de tout pays, attirés par le spectacle de cette lutte, envahirent-ils de bonne
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heure la colline de Sion, dont les abords étaient gardés par des légions ouvrières. Des patrouilles muettes parcouraient la foule pour y maintenir l’ordre, et empêcher le bruit, tâche facile, car, par ordre du roi, on avait, à son de trompe, prescrit le silence le plus absolu sous peine de la vie ; précaution indispensable pour que les commandements pussent être transmis avec certitude et rapidité.
Déjà l’étoile du soir s’abaissait sur la mer ; la nuit profonde, épaissie de nuages roussis par les effets du fourneau, annonçait que le moment était proche. Suivi des chefs ouvriers, Adonirarn, à la clarté des torches, jetait un dernier coup d’œil sur les préparatifs et courait çà et là. Sous le vaste appentis adossé à la fournaise, on entrevoyait les forgerons, coiffés de casques de cuir à larges ailes rabattues et vêtus de longues robes blanches à manches courtes, occupés à arracher de la gueule béante du four, à l’aide de longs crochets de fer, des masses pâteuses d’écume à demi vitrifiées, scories qu’ils entraînaient au loin ; d’autres, juchés sur des échafaudages portés par de massives charpentes, lançaient, du sommet de l’édifice, des paniers de charbon dans le foyer, qui rugissait au souffle impétueux des appareils de ventilation. De tous côtés, des nuées de compagnons armés de pioches, de pieux, de pinces, erraient, projetant derrière eux de longues traînées d’ombre. Ils étaient presque nus : des ceintures d’étoffe rayée voilaient leurs flancs ; leurs têtes étaient enveloppées de coiffes de laine et leurs jambes étaient protégées par des armures de bois recouvert de lanières de cuir. Noircis par la poussière charbonneuse, ils paraissaient rouges aux reflets de la braise ; 011 les voyait çà et là comme des démons ou des spectres.
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Une fanfare annonça l’arrivée de la cour : Soliman parut avec la reine de Saba, et fut reçu par Adoniram, qui le conduisit au trône improvisé pour ses nobles hôtes. L’artiste avait endossé un plastron de buffle ; un tablier de laine blanche lui descendait jusqu’aux genoux ; ses jambes nerveuses étaient garanties par des guêtres en peau de tigre, et son pied était nu, car il foulait impunément le métal rougi.
« Vous m’apparaissez dans votre puissance, dit Balkis au roi des ouvriers, comme la divinité du feu. Si votre entreprise réussit, nui ne se pourra dire cette nuit plus grand que maître Adoniram !... »
L’artiste, malgré ses préoccupations, allait répondre, lorsque Soliman, toujours sage et quelquefois jaloux, l'arrêta :
« Maître, dit-il d’un ton impératif, ne perdez pas un temps précieux ; retournez à vos labeurs, et que votre présence ici ne nous rende point responsables de quelque accident. »
La reine le salua d’un geste, et il disparut.
« S'il accomplit sa tâche* pensait Soliman, de quel monument magnifique il honore le temple d’Adonaï ; mais quel éclat il ajoute à une puissance déjà redoutable ! »
Quelques moments après, ils revirent Adoniram devant la fournaise. Le brasier, qui l’éclairait d’en bas, rehaussait sa stature et faisait grimper son ombre contre le mur, où était accrochée une grande feuille de bronze sur laquelle le maître frappa vingt coups avec un marteau de fer. Les vibrations du métal résonnèrent au loin, et le silence se fit plus profond qu’auparavant. Soudain, armés de leviers et de pics, dix fantômes se précipitent dans l’excavation pratiquée sous le foyer du fourneau et placée en regard
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du trône. Les soufflets râlent, expirent, et Ton n’entend plus que le bruit sourd des pointes de fer pénétrant dans la glaise calcinée qui lute l orifice par où va s’élancer la fonte liquide. Bientôt l’endroit attaqué devient violet, s’empourpre, rougit, s’éclaire, prend une couleur orangée ; un point blanc se dessine au centre, et tous les manœuvres, sauf deux, se retirent. Ces derniers, sous la surveillance d’Adoniram, s’étudient à amincir la croûte autour du point lumineux, en évitant de le trouer... Le maître les observe avec anxiété.
Durant ces préparatifs le compagnon fidèle d’Adonirara, ce jeune Benoni qui lui était dévoué, parcourait les groupes d’ouvriers, sondant le zèle de chacun, observant si les ordres étaient suivis, et jugeant tout par lui-même.
Et il advint que ce jeune homme accourant, effaré, aux pieds de Soliman, se prosterna et dit : « Seigneur, faites susprendre la coulée, tout est perdu, nous sommes trahis ! »
L’usage n’était point que l’on abordât ainsi le prince sans y être autorisé ; déjà les gardes s’approchaient de ce téméraire ; Soliman les fit éloigner, et se penchant sur Benoni agenouillé, il lui dit à demi-voix : « Explique-toi en peu de mots,
— Je faisais le tour du fourneau: derrière le mur il y avait un homme immobile, et qui semblait attendre ; un second survint, qui dit à demi-voix au premier : Vehmamiah ! On lui répondit : Eliael! Il en arriva un troisième qui prononça aussi : Vehmamiah ! et à qui l’on répliqua de même : Eliael ! ensuite l’un sécria :
« — Il a asservi les charpentiers aux mineurs.
« Le second : — Il a subordonné les maçons aux mineurs.
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« Le troisième : — Il a voulu régner sur les mineurs.
« Le premier reprit : — Il donne sa lorce à des étrangers.
« Le second : — Il n’a pas de patrie.
cc Le troisième ajouta : — C’est bien.
« —Les compagnons sont frères,... recommença le premier.
« — Les corporations ont des droits égaux, continua le second.
« Le troisième ajouta : — C’est bien.
« J’ai reconnu que le premier est maçon, parce qu’il a dit ensuite : — J’ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier ; il a dit : — J’ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux. Voici qu’elles étaient ses paroles : — J’ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de soufre ; je les ai mêlées à la fonte.
« En ce moment une pluie d’étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor;le charpentier est Phénicien, on l’appelle Amrou : le mineur est Juif, de la tribu de Ruben ; son nom est Méthousaël. Grand roi, j’ai volé à vos pieds : étendez votre sceptre et arrêtez les travaux 1
— Il est trop tard, dit Soliman pensif ; voilà le cratère qui s’entr’ouvre ; garde le silence, ne trouble point Adoniram, et redis-moi ces trois noms.
— Phanor, Amrou, Méthousaël.
— Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu ! »
Benoni regarda fixement le roi et prit la fuite avec
la rapidité de l’éclair. Pendant ce temps-là, la terre cuite tombait autour de l’embouchure bâillonnée du
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fourneau, sous les coups redoublés des mineurs, et la couche amincie devenait si lumineuse, qu’il semblait qu’on tût sur le point de surprendre le soleil dans sa retraite nocturne et profonde... Sur un signe d’Adoniram, les manœuvres s’écartent, et le maître, tandis que les marteaux font retenir l'airain, soulevant une massue de fer, l’enfonce dans la paroi diaphane, la tourne dans la plaie et l’arrache avec violence. A l’instant un torrent de liquide, rapide et blanc, s’élance dans le chenal et s’avance comme un serpent d’or strié de cristal et d’argent, jusqu’à un bassin creusé dans le sable, à l’issue duquel la fonte se disperse et suit son cours le longs de plusieurs rigoles.
Soudain une lumière pourpre et sanglante illumine, sur les coteaux, les visages des spectateurs innombrables ; ces lueurs pénètrent l’obscurité des nuages et rougissent la crête des rochers lointains. Jérusalem, émergeant des ténèbres, semble la proie d’un incendie. Un silence profond donne à ce spectacle solennel le fantastique aspect d’un rêve.
Comme la coulée commençait, on entrevit une ombre qui voltigeait aux entours du lit que la fonte allait envahir. Un homme s’étaient élancé, et, en dépit des défenses d’Adoniram, il osait traverser ce canal destiné au feu. Comme il y posait le pied, le métal en fusion l’atteignit, le renversa, et il y disparut en une seconde.
Adoniram ne voit que son œuvre ; bouleversé par l’idée d’une imminente explosion, il s’élance, au péril de sa vie, armé d’un crochet de ter ; il le plonge dans le sein de la victime, l’accroche, l’enlève, et avec une vigueur surhumaine, la lance comme un bloc de scories sur la berge où ce corps lumineux va s’éteindre
en expirant... H n’avait pas même eu le temps de reconnaître son compegnon, le fidèle Benoni.
Tandis que la fonte s’en va, ruisselante, remplir les cavités de la mer d’airain, dont le vaste contour déjà se trace comme un diadème d’or sur la terre assombrie, des nuées d’ouvriers portant de larges pots à feu, des poches profondes emmanchées de longues tiges de fer, les plongent tour à tour dans le bassin de feu liquide, et courent çà et là verser le métal dans les moules destinés aux lions, aux bœuls, aux palmes, aux chérubins aux figures géantes qui supporteront la mer d’airain. On s’étonne de la quantité de feu qu’ils font boire à la terre ; couchés sur le sol, les basreliefs retracent les silhouettes claires et vermeilles des chevaux, des taureaux ailés, des cynocéphales, des chimères monstrueuses enfantées par le génie d’Adoniram.
« Spectacle sublime 1 s’écrie la reine de Saba. O grandeur !ô puissance du génie de ce mortel, qui soumet les éléments et dompte la nature !
— Il n est pas encore vainqueur, repartit Soliman avec amertume ; Adonaï seul est tout-puissant ! »
l’apparition
Tout à coup Adoniram s’aperçoit que le fleuve de fonte déborde ; la source béante vomit des torrents ; le sable trop chargé s’écroule : il jette les yeux sur la mer d’airain ; le moule regorge ; une fissure se dégage au sommet ; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un cri si terrible, que l’air en est rempli et que les échos le répètent sur les montagnes. Pensant que la
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terre trop chauffée se vitrifie, Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d’eau, et, d’une main précipitée, dirige cette colonne d’eau sur la base des contre-forts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris l'essor, dévale jusque-là : les deux liquides se combattent ; une masse de métal enveloppe l’eau, l’emprisonne, l’étreint. Pour se dégager, l’eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation retentit ; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à vingt coudées de hauteurs ; on croit voir s’ouvrir le cratère d’un volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux; car cette pluie d’étoiles sème en tous lieux la mort : chaque goutte de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue. La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense cri d’épouvante. La terreur est au comble, chacun luit ; la crainte du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse .. les campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flambloyaient, allumées par les foudres de Jéhovah.
Adoniram, éperdu, court çà et là pour rallier ses ouvriers et fermer la gueule à l’abîme inépuisable ; mais il n’entend que des plaintes et des malédictions ; il ne rencontre que des cadavres : le reste est dispersé. Soliman seul est demeuré impassible sur son trône ; la reine est restée calme à ses côtés. Ils font encore briller dans ces ténèbres le diadème et le sceptre.
« Jéhovah Ta]châtié ! dit Soliman à son hôtesse... et il me punit, par la mort de mes sujets, de ma faiblesse, de mes complaisances pour un monstre d’orgueil.
— La vanité qui immole tant de victimes est cri-
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minelle, prononça la reine Seigneur, vous auriez pu périr durant cette infernale épreuve : l’airain pleuvait autour de nous.
— Et vous étiez là / Et ce vil suppôt de Baal a mis en péril une vie si précieuse ? Partons, reine ; votre péril m’a seul inquiété.
Adoniram, qui passait près d’eux, l’entendit ; il s’éloigna en rugissant de douleur. Plus loin, il avisa un groupe d’ouvriers qui l’accablaient de mépris, de calomnies et de malédictions. Il fut rejoint par le Syrien Phanor, qui lui dit : « Tu es grand ; la fortune ta trahi ; mais elle n’a pas eu les maçons pour complices. »
Ainrou le Phénicien le rejoignit à son tour et lui dit :
« Tu es grand, et ta serais vainqueur, si chacun eût fait son devoir comme les charpentiers. »
Et le Juif Méthousaël lui dit :
« Les mineurs on fait leur devoir ; mais ce sont ces ouvriers étrangers qui, par leur ignorance, ont compromis l’entreprise. Courage ! une œuvre plus grande nous vengera de cet échec.
— Ah! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que j’aie trouvés... »
11 lui fut facile d’éviter les rencontres ; chacun se détournait de lui, et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface n’éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni :
« Il m’abandonne à son tour... » murmura-t-il avec tristesse.
Le maître restait seul au bord de la fournaise.
« Déshonoré ! s'écria-t-il avec amertume; voici le
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fruit d’une existence austère, laborieuse et vouée à la gloire d’un prince ingrat ! Il me condamme, et mes frères me renient ! Et cette reine, cette femme... elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris... j’ai dù le subir ! Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre ? Seul ! je suis seul et maudit. L’avenir m’est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance, et cherchela dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave ! » Il s’avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et pétille au contact de l’humidité. Peut-être que la lave tressaillait sur des cadavres. D’épais tourbillons de fumée violette et fauve se dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de cette lugubre aventure. C’est là que ce géant foudroyé tomba assis sur la terre et s’abîma dans sa méditation... l’œil fixé sur ces tourbillons enflammés qui pouvaient s’incliner et l’étouffer au premier souffle du vent.
Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les yeux éblouis d’Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de géants, des blocs d’or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles s’emparèrent de son imagination en délire, et lui sembla que du sein de flammes s’élevait une voix retentissante et grave qui prononçait son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d’Adoniram.
Autour de lui, personne... Il contemple avidemment la tourbe enflammée, et murmure : « La voix du peuple m’appelle I »
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Sans détourner la vue, il se soulève sur un genou, étend la main, et distingue au centre des fumées rouges une forme humaine indistincte, colossale, qui semble s’épaissir dans les flammes, s’assembler, puis se désunir et se confondre. Tout s’agite et flamboie à l’entour;... elle seule se fixe, tour à tour obscure dans la vapeur lumineuse, ou claire et éclatante au sein d’un amas de fuligineuses vapeurs. Elle se dessine, cette figure, elle acquiert du relief, elle grandit encore en s’approchant, et Adoniram, épouvanté, se demande quel est ce bronze qui est doué de la vie.
Le fantôme s’avance. Adoniram le contemple avec stupeur. Son buste gigantesque est revêtu d’une dalmatique sans manches; ses bras nus sont ornés d’anneaux de fer ; sa tête bronzée, qu’encadre une barbe carrée, tressée et frisée à plusieurs rangs,... sa tête est coiffée d’une mitre vermeille : il tient à la main un marteau. Ses grands yeux, qui brillent, s’abaissent sur Adoniram avec douceur, et d’un son de voix qui semble arraché aux entrailles du bronze : « Réveille ton âme, dit-il ; lève-toi, mon fils. Viens, suis-moi. J’ai vu les maux de ma race, et je l’ai prise en pitié...
— Esprit, qui donc es-tu ?
— L’ombre du père de tes pères, l’aïeul de ceux qui travaillent et qui souffrent. Viens ; quand sa main aura glissé sur ton front, tu respireras dans la flamme. Sois sans crainte, comme tu fus sans faiblesse... »
Soudain, Adoniram se sentit enveloppé d’une chaleur pénétrante qui l’animait sans l’embraser ; l’air qu’il aspirait était plus subtil ; un ascendant invincible l’entraînait vers le brasier où déjà plongeait son mystérieux compagnon.
« Où suis-je? Quel est ton nom î Où m’entraînestu ? murmura-t-il.
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— Au centre de la terre... dans l’àme du monde habité ; là s’élève le palais souterrain d’Hénoch, notre père, que l’Égypte appelle Hermès, que l’Arabie honore sous le nom d’Edris.
— Puissances immortelles ! s’écria Adoniram ; ô mon seigneur I est-il donc vrai ? vous seriez...
— Ton aïeul, homme... artiste, ton maître et ton patron : je tus Tubal-Kaïn. »
Plus ils s’avançaient dans la profonde région du silence et de la nuit, plus Adoniram doutait de luimême et de la réalité de ses impressions. Peu à peu, distrait de lui-même, il subit le charme de l’inconnu, et son âme, attachée tout entière à l’ascendant qui le dominait, fut toute à son guide mystérieux.
Aux régions humides et froides avait succédé une atmosphère tiède et raréfiée ; la vie intérieure de la terre se manifestait par des secousses, par des bourdonnements singuliers ; des battements sourds, réguliers, périodiques, annonçaient le voisinage du cœur du monde ; Adoniram le sentait battre avec une force croissante, et il s’étonnait d’errer parmi des espaces infinis ; il cherchait un appui, ne le trouvait pas, et suivait sans la voir l’ombre de Tubal-Kaïn, ' qui gardait le silence.
Après quelques instants qui lui parurent longs comme la vie d’un patriarche, il découvrit au loin un point lumineux. Cette tache grandit, grandit, s’approcha, s'étendit en longue perspective, et l’artiste entrevit un monde peuplé d’ombres qui s’agitaient iivrées à des occupations qu’il ne comprit pas. Ces clartés douteuses vinrent enfin expirer sur la mitre éclatante et sur la dalmatique du fils de Kaïn.
En vain Adoniram s’eflorça-t-il de parler: la voix expirait dans sa poitrine oppressée ; mais il reprit
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haleine en se voyant dans une large galerie d’une profondeur incommensurable, très-large, car on n’en découvrait point les parois, et portée sur une avenue de colonnes si hautes, qu'elles se perdaient au-dessus de lui dans les airs, et la voûte qu’elles portaient échappait à la vue.
Soudain il tressaillit; Tubal-Kaïn parlait : « Tes pieds foulent la grande pierre d’émeraude qui sert de racine et de pivot à la montagne de Kaf ; tu as abordé le domaine de tes pères. Ici règne sans partage la lignée de Kaïn. Sous ces forteresses de granit, au milieu de ces cavernes inaccessibles, nous avons pu trouver enfin la liberté C’est là qu’expire la tyrannie jalouse d’Adonaï, là qu’on peut, sans périr, se nourrir des fruits de l’Arbre de la Science. »
Adoniram exhala un long et doux soupir : il lui semblait qu’un poids accablant, qui toujours l’avait courbé dans la vie, venait de s’évanouir pour la première fois.
Tout à coup la vie éclate ; des populations apparaissent à travers ces hypogées ; le travail les anime, les agite ; le joyeux fracas des marteaux résonne ; des bruits d’eaux jaillissantes et de vents impétueux s’y mêlent ; la voûte éclaircie s’étend comme un ciel immense, d’où se précipitent sur les plus vastes et les plus étranges ateliers des torrents d'une lumière blanche, azurée, et qui s’irise en tombant sur le sol.
Adoniram traverse une foule livrée à des labeurs dont il ne saisit pas le but ; cette clarté, cette coupole céleste dans les entrailles de la terre l'étonnent ; il s’arrête. « C’est le sanctuaire du feu, lui dit Tubal- Kaïn ; de là provient la chaleur de la terre, qui, sans nous, périrait de froid. Nous préparons les métaux,
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nous les distribuons dans les veines de la planète, après en avoir liquiéfié les vapeurs.
« Mis en contact et entrelacés sur nos têtes, les filons de ces divers éléments dégagent des esprits contraires qui s’enflamment et projettent ces vives lumières... éblouissantes pour tes yeux imparfaits. Attirés par ces courants, les sept métaux se vaporisent à l’entour, et forment ces nuages de sinople, d’azur, de pourpre, d’or, de vermeil et d’argent qui se meuvent dans l’espace, et reproduisent les alliages dont se composent la plupart des minéraux et des pierres précieuses. Quand la coupole se refroidit, ces nuées condensées font pleuvoir une grêle de rubis, d’émeraudes, de topazes, d'onyx, de turquoises, de diamants, et les courants de la terre les emportent avec des amas de scories : les granits, les silex, les calcaires qui, soulevant la surface du globe, la rendent bosselée de montagnes. Ces matières se solidifient en approchant du domaine des hommes... et à la fraîcheur du soleil d’Adonaï, fourneau manqué qui n’aurait même pas la force de cuire un œuf. Aussi, que deviendrait la vie de l’homme, si nous ne faisions passer en secret l’élément du feu, emprisonné dans les pierres, ainsi que le fer propre à retirer Tétincelle ? »
Ces explications satisfaisaient Adoniram et l’étonnaient. Il s’approcha des ouvriers sans comprendre comment ils pouvaient travailler sur des fleuves d’or, d’argent, de cuivre, de fer, les séparer, les endiguer et les tamiser comme l’onde.
« Ces éléments, répondit à sa pensée Tubal-Kaïn, sont liquidés par la chaleur centrale : la température où nous vivons ici est à peu près une fois plus forte que celle des fourneaux où tu dissous la fonte. »
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Adoniram, épouvanté, s’étonna de vivre.
« Cette chaleur, reprit Tubal-Kaïn, est la température naturelle des âmes qui turent extraites]de l’élément du feu. Adonaï plaça une étincelle imperceptible au centre du moule de terre dont il s’avisa de faire l’homme, et cette parcelle a suffi pour échauffer le bloc, pour l’animer et le rendre pesant ; mais, làhaut, cette âme lutte contre le froid : de là, les limites étroites de vos facultés; puis il arrive que l’étincelle est entraînée par l’attraction centrale, et vous mourez. »
La création ainsi expliquée causa un mouvement de dédain à Adoniram.
«Oui, continua son guide ; c’est un dieu moins fort que subtil, et plus jaloux que généreux, le dieu Adonaï? Il a créé l’homme de boue, en dépit des génies du feu ; puis, effrayé de son œuvre et de leurs complaisances pour cette triste créature, il l’a, sans pitié pour leurs larmes, condamnée à mourir. Voilà le principe du différend qui nous divise : toute la vie terrestre procédant du feu est attirée par le feu qui réside au centre. Nous avions voulu qu’en retour, le feu central fût attiré par la circonférence et rayonnât au dehors : cet échange de principes était la vie sans fin.
« Adonaï, qui règne autour des mondes, mura la terre et intercepta cette attraction externe. Il en résulte que la terre mourra comme ses habitants. Elle vieillit déjà; la fraîcheur la pénètre de plus en plus ;des espèces entières d’animaux et/le plantes ont disparu; les races s’amoindrissent, la durée de la vie s’abrège, et des sept métaux primitifs, la terre, dont la moelle se congèle et se dessèche, n’en reçoit déjà plus que
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cinq (1). Le soleil lui-même pâlit; il doit s’éteindre dans cinq ou six milliers d’années. Mais ce n’est point à moi seul, ô mon fils, qu’il appartient de te révéler ces mystères : tu les entendras de la bouche des hommes, tes ancêtres; »