LES TROIS COMPAGNONS
Soliman et le grand prêtre des Hébreux s’entretenaient depuis quelque temps, sous les parvis du temple.
« Il le faut bien, dit avec dépit le pontife Sadoc à son roi, et vous n’avez que taire de mon consentement à ce nouveau délai. Comment célébrer un mariage, si la fiancée n’est pas là?
— Vénérable Sadoc, reprit le prince avec un soupir, ces retards décevants me touchent plus que vous, et je les subis avec patience.
— A la bonne heure ; mais moi, je ne suis pas amoureux, dit le lévite en passant sa main sèche et pâle, veinée de lignes bleues, sur sa longue barbe blanche et fourchue.
— C’est pourquoi vous devriez être plus calme.
— Eh quoi ! repartit Sadoc, depuis quatre jours, hommes d’armes et lévites sont sur pied ; les holocaustes volontaires sont prêts ; le feu brûle inutilement sur l’autel, et, au moment solennel, il faut tout ajourner. Prêtres et roi sont à la merci des caprices
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d une femme étrangère qui nous promène de prétexte en prétexte et se joue de votre crédulité. »
Ce qui humiliait le grand prêtre, c était de se couvrir inutilement chaque jour des ornements pontificaux, et d’être obligé de s’en dépouiller ensuite, sans avoir fait briller, aux yeux de la cour des Sabéens, la pompe hiératique des cérémonies d’Israël. Il promenait, agité, le long du parvis intérieur du temple, son costume splendide devant Soliman consterné.
Pour cette auguste cérémonie, Sadoc avait revêtu sa robe de lin, sa ceinture brodée, son épliod ouvert sur chaque épaule ; tunique d’or, d’hyacinthe et d’écarlate deux fois teinte, sur laquelle brillaient deux onyx, où le lapidaire avait gravé les noms des douze tribus. Suspendu par des rubans d'li3 T acinthe et des anneaux d’or ciselé, le rational étincelait sur sa poitrine ; il était carré, long d’une palme et bordé d’un rang de sardoines, de topazes et d’émeraudes, d’un second rang descarboucles, de saphirs et de jaspe; d’une troisième rangée de ligures, d’améthystes et d’agates ; d’une quatrième, enfin, de clirysolithes, d’onyx et de béryls. La tunique de l’éphod, d’un violet clair, ouverte au milieu, était bordée de petites grenades d’hyacinthe et de pourpre, alternées de sonnettes en or fin.Le Iront du pontife était ceint d’une tiare terminée en croissant, d’un tissu de lin, brodé de perles, et sur la partie antérieure de laquelle resplendissait, rattachée avec un ruban couleur d’hyacinthe, une lame d’or bruni, portant ces mots gravés en creux : adonaï est saint.
Et il fallait deux heures et six serviteurs des lévites, pour revêtir Sadoc de ces ajustements sacrés, rattachés par des chaînettes, des nœuds mystiques et des agrafes d’orfèvrerie. Ce costume était sacré ; il n’était permis
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d’y porter la main qu’aux lévites ; et c’est Adonaï luimême, qui en avait dicté le dessin à Moussa-Ben- Amram (Moïse), son serviteur.
Depuis quatre jours donc, les atours pontificaux des successeursde Melchissedechrecevaientunaffront quotidien, sur les épaules du respectable Sadoc, d’autant plus irrité, que, consacrant, bien malgré lui, l’hymen de Soliman avec la reine de Saba, le déboire devenait assurément plus vif.
Cette union lui paraissait dangereuse pour la religion des Hébreux et la puissance du sacerdoce. La reine Balkis était instruite... Il trouvait que les prêtres sabéens lui avaient permis de connaître bien des choses qu’un souverain prudemment élevé doit ignorer ; et il suspectait l’influence d’une reine versée dans l’art difficile de commander aux oiseaux. Ces mariages mixtes qui exposent la foi aux atteintes permanentes d’un conjoint sceptique n’agréaient jamais aux pontifes. Et Sadoc, qui avait à grand’peine modéré en Soliman l’orgueil de savoir, en lui persuadant qu’il n’avait plus rien à apprendre, tremblait que le monarque ne reconnût combien de choses il ignorait.
Cette pensée était d’autant plus judicieuse, que Soliman en était déjà aux réflexions, et trouvait ses ministres, à la fois moins subtils et plus despotes, que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était ébranlée ; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c’est que, du jour où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s’écroule avec lui, et Dieu même s’éclipse, avec son orgueilleux et funeste soutien.
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Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s’était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n’avoir que peu d’idées. Étendant l’interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme ; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité... Et, penser qu’une jeune fille de l’Yémen et un oiseau maudit, risquaient de renverser l’édifice d’une si prudente éducation !
Les accuser de magie, n'était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées?Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d’autres soucis : le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l’unique artiste capable d’élever au dieu d’Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d’attirer au pied de l’autel de Jérusalem l’admiration et les offrandes de tous les peuples de l’Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s’était aggravée. Dans tout l’éclat d’un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s’en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n’en avait point parlé à son grand prêtre, retenue inaccoutumée.
De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d’oracle, propres à faire impression sur l’imagination du prince. Soliman aimait assez les
BBS CHBFS-d'gSTTVRE DE b’OCCUETISME
discours, surtout, paÆe qu'ils lui offraient 1 occasion d’en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l’Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l’utilité de l’œil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l’intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l’inintelligible.
« Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n’est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple : malheur au roi qui se nourrit de paroles ! Trois inconnus vent se présenter ici, demander à m’entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j’ai choisi ce lieu ; il importait que leur démarche restât secrète.
— Ces hommes, seigneur, quels sont-ils?
— Des gens instruits de ce que les rois ignorent : on peut apprendre beaucoup avec eux.
Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leurs yeux inquiets.
« Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n’espérez pas en imposer au roi : vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l’ennemi d’Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l’œuvre de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d’airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu as aigri la fonte en y jetant
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des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement au titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mj^stère de vos actions les plus cachées.
— Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c’est une calomnie d’Adoniram, qui a tramé notre perte.
— Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien n’échappe à la sagacité de ceux qu’Adonaï protège.
L’étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand prêtre faisait peu de tond sur la faveur d’Adonaï.
« C’est donc en pure perte, reprit le roi, que vous déguiseriez la vérité. Ce que vous allez révéler m’est connu, et c’est votre fidélité que l’on met à l’épreuve. Qu’Amrou prenne le premier la parole.
— Seigneur, dit Amrou, non moins effrayé que ses complices, j’ai exercé la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les usines, Adoniram n’y a pas paru une seule fois.
— Moi, continua Phanor, j’ai eu l’idée de me cacher, à la nuit tombante, dans le tombeau du prince Absalon-ben-Daoud, sur le chemin qui conduit de Moria au camp des Sabéens. Vers la troisième heure de la nuit, un homme vêtu d’une robe longue et coiffé d'un turban, comme en portent ceux de l’Yémen, a passé devant moi ; je me suis avancé et j’ai reconnu Adoniram ; il allait du côté des tentes de la reine, et comme il m’avait aperçu, je n’ai osé le suivre.
— Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la sagesse habite en votre esprit ; je parlerai en toute sincérité. Si mes révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de si
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terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons afin que mes paroles retombent sur moi seulement. »
Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand prêtre, il se prosterna et dit : « Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point. »
Soliman étendit la main et répondit: « Ta bonne foi te sauve, ne crains rien, Méthousaël, de la tribu de Ruben !
— Le front couvert d’un cafetan, le visage enduit d’une teinture sombre, je me suis mêlé, à la faveur de la nuit, aux eunuques noirs qui entourent la princesse: Adoniram s’est glissé dans l’ombre jusqu’à ses pieds ; il l’a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu’à mon oreille le frémissement de leurs paroles ; une heure avant l’aube je me suis esquivé : Adoniram était encore avec la princesse... »
Soliman contint une colère dont Méthousaël reconnut les signes sur ses prunelles.
a O roi! s’écria-t-il, j’ai dû obéir; mais permettez moi de ne rien ajouter.
— Poursuis ! je te l’ordonne.
— Seigneur, l’intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je périrai, s’il le taut ; mais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers perfides. Le grand prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j’ai bien compris, Adoniram n est point ce qu’il paraît être, et il est investi, ainsi que la princesse, d une puissance magique. C’est par là ’ qu’elle commande aux habitants de l’air, comme l’artiste aux esprits du feu. Néanmoins, ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d’un anneau constellé dont
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elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée, et l’on a déploré, à ce sujet, une imprudence de Balkis. Je n’ai pu saisir le tond de l’entretien, car on avait baissé la voix, et j’aurais craint de me perdre en m’approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le grand prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou devant Adoniram, qui, comme je l’ai dit, est resté seul avec la reine de Saba. O roi ! puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie n'a point effleuré mes lèvres !
— De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maître ? Quel que soit notre arrêt, il sera juste... Que cet homme soit enfermé dans le temple comme ses compagnons ; il ne communiquera point avec eux, jusqu’au moment où nous ordonnerons de leur sort.
Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand prêtre Sadoc, tandis que les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman, entraînaient Méthousaël terrifié ? « Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume, votre prudence n’a rien pénétré ; sourd à nos prières, peu touché de nos sacrifices, Adonaï n’a point daigné éclairé ses serviteurs, et, c’est moi seul, à l’aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes. Ils ont des dieux fidèles... et le mien m’abandonne !
— Parce que vous le dédaignez, pour rechercher l’union d’une femme étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos adversaires vous seront livrés. Mais, comment s’emparer de cet Adoniram qui se rend invisible, et de cette reine que l’hospitalité protège ?
i,es chefs-d’ceuvre de i/occuetisme
— Se venger d’une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant à son complice, dans un instant, vous le verrez paraître. Ce matin même, il m’a fait demander audience, et c’est ici que je l’attends.
— Adonaï nous favorise, O roi ! qu’il ne sorte pas de cette enceinte !
— S’il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses défenseurs ne sont pas loin ; mais point d’aveugle précipitation : ces trois hommes sont ses mortels ennemis. L’envie, la cupidité ont aigri leur cœur. Ils ont peut-être calomnié la reine... Je l’aime, Sadoc, et ce n’est point sur les honteux propos de trois misérables que je ferai à cette princesse l’injure de la croire souillée d’une passion dégradante... Mais, redoutant les sourdes menées d’Adoniram, si puissant parmi le peuple, j’ai fait surveiller ce mystérieux personnage.
— Ainsi, vous supposez qu’il n’a point vu la reine?...
— Je suis persuadé qu’il l’a entretenue en secret. Elle est curieuse, enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma couronne. Son dessein est-il d’embaucher l’artiste, et de l’employer, dans son pays, à quelque magnifique entreprise, ou bien d’enrôler, par son entremise, une armée pour s’opposer à la mienne, afin de s’affranchir du tribut ? Je l’ignore... Pour ce qui est de leurs amours prétendues, n’ai-je pas la parole de la reine? Cependant, j’en conviens, une seule de ces suppositions suffît à démontrer que cet homme est dangereux... J’aviserai... »
Comme il parlait de ce ton ferme, en présence de Sadoc, consterné de voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muels reparurent avec leurs coiffures blanches, déformé sphérique, leurs jaquettes
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d’écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, l’avaient escorté jusque-là ; il leur glissa quelques mots à voix basse, et ils se retirèrent.
l’entrevue
Adoniram s’avança d’un pas lent, et avec un visage assuré, jusqu’au siège massif où reposait le roi de Jérusalem. Après un salut respectueux, l’artiste attendit, suivant l’usage, que Soliman l’exhortât à parler.
« Enfin, maître, lui dit le prince, vous daignez, souscrivant à nos vœux, nous donner l’occasion de vous féliciter d’un triomphe... inespéré, et de vous témoigner notre gratitude. L’œuvre est digne de moi ; digne de vous, c’est plus encore. Quant à votre récompense, elle ne saurait être assez éclatante ; désignezla vous-même : que souliaitez-vous de Soliman ?
— Mon congé, seigneur : les travaux touchent à leur terme ; on peut les achever sans moi. Ma destinée est de courir le monde ; elle m’appelle sous d’autres cieux, et je remets entre vos mains l’autorité dont vous m’avez investi. Ma récompense, c’est le monument que je laisse, et l'honneur d’avoir servi d’interprète aux nobles desseins d’un si grand roi.
\ otre demande nous afilige. J’espérais vous garder parmi nous, avec un rang éminent à ma cour.
— Mon caractère, seigneur, répondrait mal à vos bontés. Indépendant par nature, solitaire par voca-
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tion, indifférent aux honneurs pour lesquels je ne suis point né, je mettrais souvent votre indulgence à l’épreuve. Les rois ont l’humeur inégale ; l’envie les environne et les assiège ; la fortune est inconstante : je l’ai trop éprouvé. Ce que vous appelez mon triomphe et ma gloire n’a-t-il pas failli me coûter l’honneur, peut-être la vie ?
— Je n'ai considéré comme échouée votre entreprise qu’au moment où votre voix a proclamé le résultat fatal, et je ne me targuerai point d’un ascendant supérieur au vôtre sur les esprits du feu...
— Nul ne gouverne ces esprits-là, si toutefois ils existent. Au surplus, ces mystères sont plus à la portée du respectable Sadoc que d’un simple artisan. Ce qui s’est passé durant cette nuit terrible, je l’ignore : la marche de l’opération a confondu mes prévisions. Seulement, seigneur, dans une heure d’angoisse, j’ai attendu vainement vos consolations, votre appui, et c’est pourquoi, au jour du succès, je n’ai plus songé à attendre vos éloges.
— Maître, c’est du ressentiment et de l’orgueil.
— Non, seigneur, c’est de l’humble et sincère équité. De la nuit où j’ai coulé la mer d’airain, jusqu’au jour où ]e l’ai découverte, mon mérite n'a certes rien gagné, rien perdu. Le succès fait toute la différence..., et, comme vous l’avez vu, le succès est dans la main de Dieu. Adonaï vous aime ; il a été touché de vos prières, et c’est moi, seigneur, qui dois vous féliciter et vous crier : merci !
— Qui me délivrera de l’ironie de cet homme ? pensait Soliman. Vous me quittez sans doute pour accomplir ailleurs d’autres merveilles? demanda-t-il.
— Naguère encore, seigneur, je l’aurais juré. Des mondes s’agitaient dans ma tête embrasée ; mes rêves
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entrevoyaient des blocs de granit, des palais souterrains avec des forêts de colonnes, et la durée de nos travaux me pesait. Aujourd’hui,ma verve s’apaise, 1°. fatigue me berce, le loisir me sourit, et il me semble que ma carrière est terminée...
Soliman crut entrevoir certaines lueurs tendres qui miroitaient autour des prunelles d’Adoniram. Son visage était grave, sa physionomie mélancolique, sa voix plus pénétrante que de coutume ; de sorte que Soliman, troublé, se dit : Cet homme est très-beau...
« Où comptez-vous aller, en quittant mes Etats? demanda-t-il avec une feinte insouciance.
— A Tyr, répliqua sans hésiter l’artiste : je l’ai promis à mon protecteur, le bon roi Hiram, qui vous chérit comme un frère, et qui eut pour moi des bontés paternelles. Sous votre bon plaisir, je désire lui porter un plan, avec une vue en élévation, du palais, du temple, de la mer d’airain, ainsi que de deux grandes colonnes torses de bronze, Jakim et Boaz, qui ornent la grande porte dn temple.
— Qu’il en soit selon votre désir. Cinq cent cavaliers vous serviront d’escorte, et douze chameaux porteront les présents et les trésors qui vous sont destinés.
— C’est trop de complaisance : Adoniram n’emportera que son manteau. Ce n’est pas, seigneur, que je refuse vos dons. Vous êtes généreux; ils sont considérables, et mon départ soudain mettrait votre trésor à sec sans profit pour moi. Permettez-moi une si entière franchise. Ces biens que j’accepte, je les laisse en dépôt entre vos mains. Quand j’en aurai besoin, seigneur, je vous le ferai savoir.
— En d’autres termes, dit Soliman, maître Adoniram a l’intention de nous rendre son tributaire?
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L’artiste sourit et répondit avec grâce :
# Seigneur, vous avez deviné ma pensée.
— Et peut-être se réserve-t-il un jour de traiter avec nous en dictant ses conditions. »
Adoniram échangea avec le roi un regard fin et défiant.
«Quoiqu’il en soit, ajouta-t-il, je ne puis rien demander qui ne soit digne de la magnanimité de Soliman.
— Je crois, dit Soliman en pesant l’effet de ses paroles, que la reine de Saba a des projçts en tête, et se propose d’employer votre talent...
— Seigneur, elle ne m’en a point parlé.
Cette réponse donnait cours à d’autres soupçons.
« Cependant, objecta Sadoc, votre génie ne l’a point laissée insensible. Partirez-vous sans lui faire vos adieux ?
— Mes adieux..., répéta Adoniram, et Soliman vit rayonner dans son œil une flamme étrange ; mes adieux. Si le roi le permet, j’aurai l’honneur de prendre congé d’elle.
Nous espérions, repartit le prince, vous conserver pour les fêtes prochaines de notre mariage; car vous savez... »
Le front d’Adoniram se couvrit d’une rougeur intense, et il ajouta sans amertume:
« Mon intention est de me rendre en Phénicie sans délai.
— Puisque vous l’exigez, maître, vous êtes libre : j’accepte votre congé..
— A partir du coucher du soleil, objecta l’artiste. Il me reste à payer mes ouvriers, et je vous prie, seigneur, d’ordonner à votre intendant Azarias de taire porter au comptoir établi au pied de la colonne
ees chefs-d’ceuvre de e’occcetisme 231
de Jakim l’argent nécessaire. Je solderai comme à l’ordinaire, sans annoncer mon départ, afin d’éviter le tumulte des adieux.
— Sadoc, transmettez cet ordre à votre fils Azarias. Un mot encore : qu’est-ce que trois compagnons nommés Phanor, Amrou et Méthousaël ?
— Trois pauvres ambitieux honnêtes, mais sans talent. Ils aspiraient au titre de maîtres, et m’ont pressé de leur livrer le mot de passe, afin d’avoir droit à un salaire plus fort. A la fin, ils ont entendu raison, et, tout récemment, j’ai eu à me louer de leur cœur.
— Maître, il est écrit : « Crains le serpent blessé qui se replie. » Connaissez mieux les hommes : ceux-là sont vos ennemis ; ce sont eux qui ont, par leurs artifices, causé les accidents qui ont risqué de faire échouer le coulage de la mer d’airain.
— Et comment savez-vous, seigneur?...
— Croyant tout perdu, confiant dans votre prudence, j’ai cherché les causes occultes de la catastrophe, et comme j’errais parmi les groupes, ces trois hommes, se croyant seuls, ont parlé.
— Leur crime a fait périr beaucoup de monde. Un tel exemple serait dangereux ; c’est à vous qu’il appartient de statuer sur leur sort. Cet accident me coûte la vie d’un enfant que j’aimais, d’un artiste habile: Benoni, depuis lors, n’a pas reparu. Enfin, seigneur, la justice est le privilège des rois.
— Elle sera faite à chacun. Vivez heureux, maître Adoniram, Soliman ne vous oubliera pas.
Adoniram, pensif, semblait indécis et combattu. Tout à coup, cédant à un moment d’émotion :
«Quoi qu’il advienne, seigneur, soyez à jamais assuré de mon respect, de mes pieux souvenirs, de la
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droiture de mon cœur. Et si le soupçon venait à votre esprit, dites-vous : Comme la plupart des humains, Adoniram ne s’appartenait pas ; il fallait qu’il accomplît ses destinées !
— Adieu, maître... accomplissez vos destinées! »
Ce disant, le roi lui tendit une main sur laquelle
l’artiste s’inclina avec humilité ; mais il n’y posa point ses lèvres, et Soliman tressaillit.
« Eh bien ! murmura Sadoc en voyant Adoniram s’éloigner; eh bien ! qu’ordonnez-vous, seigneur ?
— Le silence le plus profond, mon père ; je ne me fie désarmais qu’à moi seul. Sachez-le bien, je suis le roi. Obéir, sous peine de disgrâce et se taire, sous peine de la vie, voilà votre lot... Allons, vieillard, ne tremble pas : le souverain qui te livre ses secrets pour t’instruire est un ami. Fais appeler ces trois ouvriers enfermés dans le temple ; je veux les questionner encore.
Amrou et Phanor comparurent avec Méthousaël : derrière eux se rangèrent les sinistres muets, le sabre à la main.
« J’ai pesé vos paroles, dit Soliman d’un ton sévère, et j’ai vu Adoniram, mon serviteur. Est-ce l’équité, est-ce l’envie qui vous anime contre lui? Comment de simples compagnons osent-ils juger leur maître ? Si vous étiez des hommes notables et des chefs parmi vos frères, votre témoignage serait moins suspect.Mais, non : avides, ambitieux du titre de maître, vous n’avez pu l’obtenir, et le ressentiment aigrit vos cœurs.
— Seigneur, dit Méthousaël en se prosternant, vous voulez nous éprouver. Mais, dût-il m’en coûter la vie, je soutiendrai qu’Adoniram est un traître ; en conspirant sa perte, j’ai voulu sauver Jérusalem de la tyrannie d’un perfide qui prétendait asservir mon
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pays à des hordes étrangères. Ma franchise imprudente est la plus sûre garantie de ma fidélité.
— Il ne me sied point d’ajouter foi à des hommes méprisables, aux esclaves de mes serviteurs. La mort a créé des vacances dans le corps des maîtrises : Adoniram demande à se reposer, et je tiens, comme lui, à trouver parmi les chefs des gens dignes de ma confiance. Ce soir, après la paye, sollicitez près de lui l’initiation des maîtres ; il sera seul... Sachez faire entendre vos raisons. Par là, je connaîtrai que vous êtes laborieux, éminents dans votre art et bien placés dans l’estime de vos frères. Adoniram est éclairé : ses décisions font loi. Dieu l’a-t-il abandonné jusqu’ici? a-t-il signalé sa réprobation par un de ces avertissements sinistres, par un de ces coups terribles dont son bras invisible sait atteindre les coupables? Eh bien ! que Jéhovah soit juge entre vous : si la faveur d'Adoniram vous distingue, elle sera pour moi une marque secrète que le ciel se déclare pour vous, et je veillerai sur Adoniram. Sinon, s’il vous dénie le grade de maîtrise, demain, vous comparaîtrez avec lui devant moi ; j’entendrai l’accusation et la défense entre vous et lui : les anciens du peuple prononceront. Allez, méditez sur mes paroles, et qu’Adonaï vous éclaire.
Soliman se leva de son siège, et, s’appuyant sur l'épaule du grand prêtre impassible, il s’éloigna lentement.
Les trois hommes se rapprochèrent vivement dans une pensée commune. « Il faut lui arracher le mot de passe ! dit Phanor.
— Ou qu’il meure ! ajouta le Phénicien Amrou.
— Qu’il nous livre le mot de passe des maîtres et qu’il meure ! » s’écria Méthousaël.
Leurs mains s’unirent pour un triple serment. Près
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de franchir le seuil, Soliman, se détournant, les observa de loin, respira avec force, et dit à Sadoc : « Maintenant, tout au plaisir !... Allons trouver la reine. »