‹ Les chefs-d'vre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 25 sur 36 · ESTIENNE DE LA BOÉTIE · texte numérisé non relu

ESTIENNE DE LA BOÉTIE

CE jourd'hiii, du soleil la chaleur altérée A jauni le long poil de la belle Cérès ; Ores, il se retire ; et nous gagnons le frais, Ma Marguerite et moi, de la douce soirée.

Nous traçons dans les bois quelque voie égarée ; Amour marche devant, et nous marchons après ; Si le vert ne nous plait des épaisses forêts. Nous descendons pour voir la couleur de la prée.

Nous vivons francs d'émoi, et n'avons point souci Des rois, ni de la cour, ni des villes aussi. O Médoc, mon pays solitaire et sauvage !

Il n'est point de pays plus plaisant à mes yeux ! Tu es au bout du monde, et je t'en aime mieux : Nous savons après tous les malheurs de notre âge.

OLIVIER DE MAGNY

BIENHEUREUX est celui qui, loin de la cité, Vit librement aux champs dans son propre héritage, Et qui conduit en paix le train de son ménage. Sans rechercher plus loin autre félicité.

Il ne sait que veut dire avoir nécessité. Et n'a point d'autre soin que de son labourage, Et si sa maison n'est pleine de grand ouvrage, Aussi n'est-il grevé de grande adversité.

Ores il ente un arbre, et ores il marie

Les vignes aux ormeaux, et ore en la prairie

Il débonde un ruisseau pour l'herbe en arroser :

Puis au soir il retourne et soupe à la chandelle

OLIVIER DE MAGNY

Avecques ses enfants et sa femme fidèle, Puis se chauffe ou devise et s'en va reposer.

Aux Grâces

SAINTES filles d'Eurydomène Sans qui tout déplaît à nos yeux, Soit la déesse qui vous mène, Soit son fils le maître des dieux :

Le jeu sans vous n'a point de grâce, Et sans vous, Grâces, le plaisir Ne peut plaire en aucune place.

Ni contenter aucun désir.

A chacune de vous je donne.

Humblement par trois chastes vœux.

Une florissante couronne, Pour en honorer vos cheveux.

A chacune je donne encore Un petit pot plein de lait doux.

Et chacune de vous j'honore D'un petit vase de miel roux.

Afin qu'il vous plaise d'épandre Tant de grâce en mes petits vers, Que Marguerite puisse prendre Plaisir en leurs nombres divers...

ESTIENNE JODELLE

J sa Muse

TU sais, ô vaine Muse, ô Musc solitaire Maintenant avec moi, que ton chant qui n'a rien Du vulgaire, ne plait non plus qu'un chant vulgaire.

L'ÉCOLE DE RONSARD

Tu sais que plus je suis prodigue de ton bien Pour enrichir des grands l'ingrate renommée, Et plus je perds le temps, ton espoir et le mien.

Tu sais que seulement toute chose est aimée Qui fait d'un homme un singe, et que la vérité Sous les pieds de l'erreur git ores assommée.

Tu sais que l'on ne sait où git la volupté,

Bien qu'on la cherche en tout, car la raison, sujette

Au désir, trouve l'heur en l'infélicité.

Tu sais que la vertu, qui seule nous rachète De la nuit, se retient elle-même en sa nuit, Pour ne vivre qu'en soi, sourde, aveugle et muette.

Tu sais que tous les jours celui-là plus la fuit Qui montre mieux la suivre, et que notre visage Se masque de ce bien à qui notre cœur nuit.

Tu sais que le plus fol prend bien le nom de sage, Aveuglé des flatteurs ; mais il semble au poisson Qui engloutit l'amorce et la mort au rivage.

Tu sais que quelques uns se repaissent d'un son, Qui les flatte partout ; mais, hélas ! ils démentent La courte opinion, la gloire et la chanson.

Tu sais que, moi vivant, les vivants ne te sentent,

Car l'équité se rend esclave de faveur.

Et plus son crus ceux-là qui, plus effrontés, mentent.

Tu sais que le savoir n'a plus son vieil honneur. Et qu'on ne pense plus que l'heureuse nature Puisse rendre un jeune homme à tout œuvre meilleur.

Tu sais que d'autant plus, me faisant même injure, Je m'aide des vertus, afin de leur aider, Et plus je suis tiré dans leur prison obscure.

ESTIENNE JODELLE

Tu sais que je ne puis si tôt me commander ;

Tu connais ce bon cœur, quand pour la récompense

Il me faut à tous coups le pardon demander.

Tu sais comment il faut gêner ma contenance, Quand un peuple me juge, et qu'en dépit de moi J'abaisse mes sourcils sous ceux de l'ignorance.

Tu sais que, quand un prince aurait bien dit de toi, Un plaisant s'en rirait ou qu'un piqueur stoïque Te voudrait par sottise attacher de sa loi.

Tu sais que tous les jours un labeur poétique Apporte k son auteur ces beaux noms seulement De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.

Tu sais que si je veux embrasser mêmement Les affaires, l'honneur, les guerres, les voyages, Mon mérite tout seul me sert d'empêchement.

Bref, tu sais quelles sont les envieuses rages

Qui même au cœur des grands peuvent avoir vertu.

Et qu'avec le mépris se naissent les outrages.

Mais tu sais bien aussi, (vainement aurais-tu Débattu si longtemps et, dedans ma pensée, De toute ambition le pouvoir combattu),

Tu sais que la vertu n'est point récompensée. Sinon que de soi-même, et que le vrai loyer De l'homme vertueux, c'est sa vertu passée.

Pour elle seule donc je me veux employer. Me dussé-je noyer moi-même dans mon fleuve Et de mon propre feu le chef me foudroyer.

Si donc un changement au reste je n'épreuve, Il faut que le seul vrai me soit mon but dernier, Et que mon bien total dedans moi seul se trouve :

Jamais l'opinion ne sera mon collier.

L'ECOLE DE RONSARD

COMME un qui s'est perdu dans la forêt profonde Loin de chemin, d'orée, et d'adresse, et de gens ; Comme un qui en la mer, grosse d'horribles vents, Se voit presque engloutir des grands vagues de l'onde ;

Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au

monde Ravit toute clarté, j'avais perdu longtemps Voie, route et lumière, et presque avec le sens, Perdu longtemps l'objet où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour) Aux bois, en mer, aux champs, le but, le port, le jour, Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire :

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,

J'oublie en revoyant votre heureuse clarté,

Forêt, tourmente et nuit, longue, orageuse et noire.

JEAN ANTOINE DE BAÏF

Du Printemps

LA froidure paresseuse De l'hiver a fait son temps :

Voici la saison joyeuse Du délicieux printemps.

La terre est d'herbes ornée. L'herbe de fleurettes l'est ; La feuillure retournée Fait ombre dans la forêt.

De grand matin la pucelle Va devancer la chaleur Pour de la rose nouvelle Cueillir l'odorante fleur ;

JEAN ANTOINE DE BAÏF

Pour avoir meilleure grâce, Soit qu'elle en pare son sein, Soit que présent elle en fasse A son ami de sa main,

Qui de sa main l'ayant eue Pour souvenance d'amour.

Ne la perdra point de vue La baisant cent fois le jour.

Mais oyez dans ce bocage Le flageolet du berger.

Qui agace le ramage Du rossignol bocager.

Voyez l'onde claire et pure Se crêper dans les ruisseaux ; Dedans voyez la verdure De ces voisins arbrisseaux.

Les ménagères avettes Font ca et là un doux bruit, Voletant par les fleurettes Pour cueillir ce qui leur duit.

En leur ruche elles amassent Des meilleures fleurs la fleur :

C'est afin qu'elles en fassent Du miel la douce liqueur.

Tout résonne des voix nettes De toutes races d'oiseaux : Par les chants des alouettes, Des cygnes dessus les eaux.

Aux maisons les hirondelles, Les rossignols dans les bois,

L'ECOLE DE RONSARD

En gaies chansons nouvelles Exercent leurs douces voix.

Doncques la douleur et l'aise De l'amour je chanterai, Comme sa flamme ou mauvaise Ou bonne je sentirai.

Et si le chanter m'agrée, N'est-ce pas avec raison, Puisqu'ainsi tout se récrée Avec la gaie saison ?

ROBERT GARNIER

Les Juives

C/iaurs

PAUVRES filles de Sion, Vos liesses sont passées :

La commune affliction Les a toutes effacées.

Ne luiront plus vos habits De soie avec l'or tissue ; La perle avec le rubis N'y sera plus aperçue.

La chaîne qui dévalait Sur vos gorges ivoirines, Jamais, comme elle soûlait, N'embellira vos poitrines.

ROBERT GARNIE R

Vos seins, des cèdres pleurants En mainte larme tombée Ne seront plus odorants, Ni des parfums de Sabée...

L'or crêpé de vos cheveux, Qui sur vos tempes se joue, De mille folâtres nœux N'ombragera votre joue.

Nous n'entendrons plus les sons De la soupireuse lyre.

Qui s'accordait aux chansons Que l'Amour vous faisait dire,

Quand les cuisantes ardeurs Du jour étant retirées, On dansait sous les tiédeurs Des brunissantes soirées...

Las ! que tout est bien changé !

Nous n'avons plus que tristesse, Tout plaisir s'est étrange De nous, et toute liesse.

Notre orgueilleuse cité,

Qui les cités de la terre

Passait en félicité.

N'est plus qu'un monceau de pierre.

Et nous, malheureux butin,

Allons soupirer captives.

Bien loin dessous le matin,

Sur l'Euphrate aux creuses rives...

L'ECOLE DE RONSARD

COMMENT veut-on que maintenant

Si désolées, Nous allions la flûte entonnant

Dans ces vallées ?

Que le luth touché de nos doigts

Et la cithare Fassent résonner de leurs voix

Un ciel barbare ?

Que la harpe, de qui le son

Toujours lamente, Assemble avec notre chanson

Sa voix dolente ?

Trop nous donnent d'affliction

Les maux publiques Pour vous réciter de Sion

Les saints cantiques.

Hélas ! tout soupire entre nous,

Tout y larmoie :

Comment donc en attendez-vous

Un chant de joie ?

Notre âme n'a plus de chanter

Envie aucune Mais bien de plaindre et lamenter

Notre infortune...

Aussi, tandis que nous aurons

Cette détresse.

Jour et nuit nous lamenterons

Notre tristesse...

ROBERT GARNIER

Car, hélas ! qui se contiendra

De faire plainte, Lorsque de toi nous souviendra,

Montagne sainte ?

Or, tandis qu'en son corps sera Notre âme enclose,

Israël jamais n'oubliera Si chère chose.

Nos enfants nous soient désormais

En oubliance.

Si de toi nous perdons jamais

La souvenance !

Page 1