CES
Un mot d'introduction. — Ce qui distingue essentiellement le chemin de fer de tout autre mode de transport. — Solidarité de ses éléments. — Esquisse du plan de cet ouvrage.
Lorsque, sur les bancs de l'école, j'entendis prononcer pour la première fois le mot de chemin de fer, je me fis spontanément, avant toute description, une singulière idée de l'invention nouvelle. Avec cette exubérance d'imagination propre à mon âge, je me figurai une large voie, cuirassée d'un épais plancher de fer poli comme une glace, sur laquelle glissaient avec rapidité les voitures retentissantes. Détails, de machine à vapeur, il n'était pas question dans cette manière naïve de concevoir un mode de locomotion, que bien des hommes faits traitaient
encore d'impossible et de chimérique. Dans ma pensée, le chemin de fer était comme l'idéal de la route de terre, d'autant plus parfaite qu'elle est plus unie, plus dure, plus horizontale.
Et de fait, n'est-ce pas vers cet idéal que tendirent les anciens Romains, ces maîtres en l'art de construire des routes quasi éternelles? Dans toutes les provinces de la Gaule d'après Jules César, on trouve encore, de nos jours, des restes de voies romaines : ce sont des amas de cailloux, cimentés et unis avec de la chaux, jusqu'à la profondeur de trois ou quatre mètres, formant une masse aussi compacte et aussi dure que le marbre. Dix-sept siècles et les injures du temps ont passé sur ces débris qui cèdent à peine, aujourd'hui encore, aux efforts de la pioche ou du marteau. Quelquefois même, comme dans les voies Appienne et Flaminienne, ces routes étaient pavées régulièrement avec de grandes pierres de taille carrées.
De là aux chemins de fer tels que je les concevais, il n'y avait qu'un pas. Le nom lui-même était presque identique : vue ferrex (voies ferrées) , disaient les Romains > des routes pavées de pierres très-dures.
Quand, plus tard, je sus au juste ce qu'étaient les voies nouvelles, je fus, je l'avoue, un peu désenchanté. Qu'étaient deux minces bandes de fer, auprès du luxe de construction rêvé par mon imagi-
nation de douze ans? Il ne fallut rien moins que la vapeur, la puissante locomotive, pour racheter cette infériorité du réel vis-à-vis du rêve. Mais évidemment, la source de mes erreurs provenait de l'usage d'une dénomination aussi incomplète qu'inexacte, celle de chemin de fer.
Les Anglais, d'ordinaire plus positifs et plus précis que nous en ces matières, disent rail-ways> littéralement chemins à bandes. Ce mot à coup sûr m'eût épargné une déception ; m'aurait-il mieux renseigné î Non , car il ne m'aurait appris ni la matière de ces bandes, ni la nature — et c'est là cependant un point capital — du moteur employé.
— Quel est donc, selon vous, me dira-t-onj le vrai nom des voies nouvelles î
— Je n'en sais rien. Mon intention ne peut être de soulever ici une puérile question de mots : je laisse ces subtilités aux grammairiens. Le nom de chemin de fer est consacré ; l'usage, que nous acceptons tous, en a définitivement prévalu en France, c est entendu. Mais je saisirai cette occasion, pour définir le chemin de fer lui-même, pour tracer avec netteté ses caractères essentiels et distinguer ainsi de tous les autres ce mode nouveau de transport. Voyons donc.
Un radeau descend le cours d'une rivière. Qu'y a-t-il dans ce fait si simple, j'entends au point de vue qui nous occupe, celui de la locomotion? Il y a
ce qu'on trouve dans toute locomotion : un objet mû, un moteur, un chemin. L'objet mû peut être identique dans les modes de transport les plus variés; ce qui change, c'est tantôt le moteur, tantôt la nature du chemin, de la voie.
Ici le moteur, la force qui entraîne le radeau n'est autre que Faction de la pesanteur, soit qu'elle agisse directement, soit qu'elle communique sa vertu motrice par l'intermédiaire des eaux mobiles. Une rivière est donc un plan incliné naturel, liquide et mobile; dans un langage plus pittoresque, c'est un chemin qui marche.
Le lac, la mer sont encore des plans liquides, mais horizontaux au lieu d'être inclinés. La voie reste la même, le moteur change. Comme dans les rivières et les fleuves à la remonte, il a fallu employer un moteur autre que le poids du véhicule et de la marchandise transportée, par exemple, le vent, les rames, la vapeur.
Enfin, pour ne rien négliger, qu'est-ce que le canal? Une >oie liquide, composée d'une série de plans horizontaux, se succédant comme les gradins d'un escalier, et reliés par des écluses. Mêmes moteurs que sur le lac et la mer, en y joignant toutefois, tantôt la force musculaire des chevaux, tantôt celle de l'homme lui-même, qui, dans ce cas , fait le rude et abrutissant métier de bête de somme.
Voyons maintenant les routes de terre, depuis le simple sentier jusqu'à la route de première classe. Le champ de traction, ou la voie, est tantôt horizontal, tantôt incliné ; seulement la surface en est solide, fixe et résistante. Quant au moteur, il y est fort varié. Ici c'est la force musculaire de l'homme, comme dans le colporteur; là celle du cheval, du bœuf ou du mulet. En Chine, les voituriers empruntent la force du vent; bientôt, dans notre Europe, si Ton en croit les essais aujourd'hui commencés, ce sera la vapeur même, et nos routes ordinaires seront sillonnées de locomotives libres dans leurs allures , émancipées de la tutelle des rails.
Voilà, certes, des modes de locomotion bien divers, se distinguant les uns des autres, soit par la nature même du chemin, soit par celle du moteur ou par la forme du véhicule. Mais un caractère leur est commun : c'est que chaque voie admet, pour ainsi dire indifféremment, tous les genres de force, des véhicules de toutes formes et de toutes dimensions. Sur la mer, sur les lacs, rivières et canaux, se meuvent toutes sortes de navires, depuis les barques de pôcheurs et ces mille bateaux diversement gréés, jusqu'aux trois- ponts gigantesques, armés de puissantes voilures, jusqu'aux vaisseaux à vapeur qui frappent la nappe liquide de leurs roues à aubes, ou la percent de leurs hélices submergées. Les
routes de terre admettent de même les véhicules les plus divers, mus de la façon la plus variée, depuis le simple piéton et le cavalier, jusqu'aux lourdes carrioles, aux diligences et -aux calèches. Le chemin, la voiture et le moteur y semblent en quelque sorte indépendants.
Pour éviter tout reproche d'exagération — « qui prouve trop ne prouve rien » dit le proverbe — je me hâte de dire que cette indépendance n'est point absolue. Ainsi la forme du navire, son gréement, sa voilure et son chargement sont soumis à une série de conditions qu'il faut remplir,. si Ton veut réaliser le maximum de sécurité, de stabilité ou de vitesse. Et de quoi dépendent ces conditions? de la densité de4'eau de mer, de la direction et de la force des vents, du plus ou moins de fréquence des orages dans les régions que le navire doit traverser, enfin de la profondeur des ports.
De même pour la navigation fluviale.
On ne saurait nier non plus qu'il y ait une certaine dépendance entre la route de terre, ses pentes plus ou moins fortes, la nature des matériaux qui composent la chaussée, les voitures qui la parcourent et les moteurs qui traînent ces voitures sur le sol. Mais cette dépendance est très-vague, très-indéterminée; témoin, ai-je dit plus haut, la variété de forme et de nature des appareils qui circulent sur toutes ces voies, variété qui laisse une latitude pour
ainsi dire indéfinie aux mille caprices du voiturier et du marin.
Sur le chemin de fer, c'est tout autre chose. La plus étroite solidarité unit toutes les parties du système. Voie, moteur et véhicules sont si intimement liés, si bien construits les uns pqpr les autres, qu'une modification parfois insignifiante dans l'un, peut entraîner dans les deux autres un remaniement complet.
D'où vient cette dépendance î Je vais essayer d'en donner une idée.
Si j'avais à vous faire parcourir les phases de l'histoire des chemins de fer, — histoire intéressante comme celle de la plupart des grandes inventions humaines — vous seriez frappé de la coexistence d'une double série de progrès, longtemps parallèles, et qui ont fini par se souder les uns aux autres. Je veux parler, en premier lieu, des perfectionnements apportés aux diverses parties de la voie, en second lieu, des modifications parfois radicales subies, soit par le principe du moteur, soit par son organisme • 11 est curieux, du reste, de voir avec quelle prudente lenteur tous ces progrès sç sont accomplis.
On s'étonne des travaux gigantesques des Romains en matière de routes ; mais il ne faut pas oublier ce qui a rendu ces travaux possibles, j'entends l'organisation à la fois militaire et indus-
trielle de leur armée. Préoccupés surtout du point de vue stratégique, ils avaient à merveille compris l'importance des routes, pour la conquête et la colonisation militaire. De là ces voies magnifiques, sillonnant toutes les provinces, et rayonnant du cœi*r aux extrémités de l'empire. Ne pouvant les entretenir d'une façon régulière et continue, ils préféraient les construire pour des siècles.
Plus timide, et surtout plus pacifique, l'industrie moderne a dû procéder d'une manière plus lente, peut-être, mais en somme beaucoup plus progressive.
Les ressources financières des États ne permettant pas, il y a un siècle, ces grands travaux auxquels nous sommes habitués de nos jours, on dut chercher à obtenir les qualités d'une bonne route par des moyens plus économiques. D'abord les ornières furent simplement pavées. Puis, on les fit successivement, en bois et saillantes, plates et coulées en fonte.... enfin telles que les chemins de fer nous les montrent aujourd'hui. La pierre, le bois, la fonte, le fer forgé, et bientôt l'acier, dit-on: voilà pour la matière; plates et de niveau, rectangulaires et à rebords saillants, enfin terminées comme aujourd'hui par un bourrelet simple ou double : voilà pour la forme.
Quant au moteur, mêmes et aussi nombreuses transformations. C'est au début le cheval, comme
sur les routes de terre, puis le plan incliné, c'està-dire la force de la pesanteur, enfin la vapeur utilisée dans des machines, fixes d'abord, en dernier lieu locomobiles.
Vous voyez, dès 1759, poindre l'idée de l'emploi de la vapeur d'eau comme force motrice, fur les chemins; idée purement spéculative au début, s'essayant ensuite dans des tentatives infructueuses, tour à tour abandonnée et reprise, jusqu'en 1804, où l'on vit fonctionner régulièrement la première locomotive. C'était en Angleterre, près de Newcastle, sur le chemin de fer de Merthyr Tydwill. Mais combien imparfaite encore ! On était dans l'enfance de l'art. De nos jours, Stephenson, Marc Seguin et d'autres ont fait le reste, vrais créateurs des chemins de fer, de ce magnifique système de locomotion, qui fonctionne aujourd hui, des extrémités de l'Europe aux confins de la Sibérie asiatique, de l'Occident européen au continent d'Australie.
Mais ce qu'il importe de remarquer, et sur quoi j'insiste, c'est que ces progrès du moteur et de la voie, d'abord isolés, se sont mêlés de plus en plus, de plus en plus combinés, de manière à donner lieu à un tout ordonné et systématique. En sorte que, s'il eût été possible de devancer l'expérience, et de poser dès l'origine le problème des chemins de fer par voie déductive ou scientifique, en ces termes : Étant donnée la locomotive actuelle comme moteur, dé-
terminer la forme et le poids des rails, les dimensions et l'inclinaison de la voie, celles des ouvrages tfart.... etc. y il en serait résulté une solution définie, mathématique, pour ainsi dire, de tous les éléments du système.
Le poids des rails, par exemple, dépend de celui de la locomotive et du convoi qu'elle entraîne. À son tour, le poids de la locomotive est déterminé, tant par la puissance propre de la machine, puissance en rapport avec la surface de chauffe, que par la nécessité de l'adhérence. Celle-ci, empêchant les roues motrices de glisser sur les rails, leur donne les points d'appui nécessaires au mouvement : sans ce mordant d'un nouveau genre, la machine tournait sur place, et donnait raison aux prédictions de quelques savants en x et en y, qui avaient oublié que la théorie procède par abstractions, et se fie à la pratique pour compléter ses omissions volontaires.
Autre exemple de cette solidarité des parties de l'organisme, dans le rail-way. Telle machine pèse, pleine, soixante-trois mille kilogrammes. Joignez à ce poids énorme celui des voitures, wagons et fourgons qui composent le convoi; et dites-moi quelle doit être la force de la vapeur pour vaincre une telle résistance , lorsqu'il faut gravir une rampe ; pour empêcher une telle masse de glisser, sous l'invincible traction de la pesanteur, et d'aller,
en se brisant elle-même, briser tout sur son passage. De là, nécessité pour la chaudière d'une surface de chauffe en rapport avec la quantité de vapeur à produire; de là, une certaine limite d'inclinaison pour les rampes et pour les pentes qui se succèdent sur la voie.
Dimensions de la machine, dimensions de la voie, distance qui sépare les rails, largeur de l'entrevoie, forme des essieux et des roues, courbure de la direction du chemin, dimensions des ouvrages d'art, des ponts, viaducs et tunnels..., sont donc autant de conditions solidaires les unes des autres : plus loin nous les étudierons. C'en est assez maintenant, je pense, pour vous faire saisir la mutuelle dépendance des éléments de cet organisme qu'on nomme chemin de fer, et qu'il faudrait appeler chemin à bandes de fer et à locomotive à vapeur 9 si l'on tenait à en exprimer les caractères essentiels, et si une telle dénomination était compatible avec le génie de notre langue française, amoureuse avant tout de la netteté et de la concision.
Un mot maintenant du plan de cet ouvrage.
Non que je veuille sèchement, méthodiquement découper d'avance, par chapitres et paragraphes, la matière de ce volume : les discours en trois points, je le sais, ne plaisent plus guère. Encore est-il bon toutefois, quand on se met en route, de savoir oh l'on va, sauf à vagabonder ensuite çà et
là sur les côtés du chemin. J'essayerai donc seulement de vous donner une idée d'ensemble de la marche que nous allons suivre, et qui peu à peu nous initiera à tous les secrets de l'immense machine.
Nous venons de voir que c'est autour de la locomotive que gravitent tous les autres éléments du chemin de fer. N'est-ce pas elle qui donne au système dont elle est le pivot toute sa physionomie? Imaginez un convoi mû par une force mystérieuse et invisible, mais privé de sa machine : c'est un convoi décapité, un bataillon qui a perdu son chef. La vaillante coursière ne mugit plus, ne lance plus çà et là, aux caprices du vent, son blanc panache de vapeur, ne rougit plus la voie des débris de son foyer étincelant. La monotonie et le silence ont succédé à sa respiration saccadée et bruyante, la mort à la vie. Voilà pour le côté pittoresque.
D'autre part, si la locomotive nécessite tant et de si dispendieux ouvrages, un personnel si nombreux, des ateliers si gigantesques, un tel appareil de signaux , enfin une si active surveillance , ne rend-elle pas au double tout ce qu'elle reçoit? N'est-ce pas d'elle que les chemins de fer tirent toute leur supériorité? Vitesse, réglée à la volonté de l'homme, au besoin jusqu'à cent vingt kilomètres à l'heure ; précision de marche à peine altérée de quelques secondes, d'une sta'ion à l'autre; fré-
quence de convois, pour les voyageurs et les marchandises, qui dépasse les besoins du commerce comme les caprices des touristes; régularité et constance enfin, comparables, suivant l'expression d'un illustre publiciste, au mouvement du globe sur son axe!
Il semble donc que c'est par la locomotive, que devrait commencer ma description. Ne pourrait-on la construire pièces par pièces, et, comme conséquence de son intime constitution, en déduire un plan complet pour l'établissement de la voie, des travaux d'art et de tout le service? Théoriquement parlant, cette marche serait jusqu'à un certain point possible, nous venons de le voir, mais elle ne serait certainement ni la plus claire ni la plus naturelle.
Ce qui me parait beaucoup plus simple, c'est de procéder comme la pratique elle-même, en ne faisant fonctionner la locomotive, qu'après l'installation du matériel qu'elle réclame ; c'est de dérouler sous les yeux du lecteur le tableau des opérations qui se succèdent, depuis le projet et la construction, jusqu'à l'exploitation d'une ligne de fer.
Quelles sont ces -opérations ? Les voici, sommairement indiquées :
En premier lieu, l'étude du tracé et le tracé luimême, question grave à tous les points de vue, et dont la solution n'exige pas moins que les médita-
tiôns combinées de l'ingénieur, de l'économiste, du stratégiste et de l'homme d'État ;
Viennent ensuite les travaux de terrassements, déblais et remblais, l'une des opérations qui intéressent le plus le prix de revient du chemin de fer; puis les travaux d'art, les ponts, viaducs et tunnels, maisons de garde, ateliers et gares, et enfin la pose de la voie. Pendant cette phase de l'établissement de la ligne, les usines fabriquent le matériel roulant, les locomotives, et cette immense quantité de voitures, de fourgons, de wagons, nécessaires au trafic; enfin les plaques, chariots, ponts tournants , et les signaux indispensables à la manœuvre;
Une fois la voie construite, le matériel et l'outillage complet fabriqués , mis en place et prêts à fonctionner, la seconde phase est terminée. La troisième période, celle du mouvement et de l'exploitation, la dernière de toutes, va lui succéder. Le personnel est à son poste ; à chacun sa tâche a été rigoureusement fixée et distribuée; l'administration a ses livres prêts, sa comptabilité en ordre; les premiers convois sont en ligne ; la vapeur impatiente mugit emprisonnée dans la chaudière; le public attend aux portes. Tout à coup elles s'ouvrent, le mouvement commence. Plus de repos désormais : incessamment l'immense machine fonctionne, ne connaissant plus ni jour ni nuit.
Nous assisterons alors à toutes les manœuvres, déchiffrant les signaux, signalant aux voyageurs les causes d'accidents, indiquant par quelles précautions on peut les prévenir, tâchant enfin de pénétrer le secret de cette organisation si complexe , si régulière pourtant, et si bien ordonnée.
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PREMIÈRE PARTIEla VOIE.