SCÈNE III
JULES, BERNARDON, puis TAPIOU, puis PAU- LINE.
JULES, seul.
Ça continue à être un joli militaire ! Il me fait l'effet d'un sanglier, cet homme-là!... Mon oncle ne revient pas... Je voudrais pourtant bien filer...
BERNARDON, entrant.
Me voici... Mon affaire est arrangée.
JULES
Vous avez vu le chef de gare ?
BERNARDON.
Oui... il m'a donné satisfaction pour ma bourriche... On écrira dessus : Service de l'administration.
JULES
Allons, mon oncle... voici le moment de nous séparer.
BERNARDON.
Bon voyage ! (Ils s'embrassent. Jules entre dans le wagon n"" 321.) Prends garde de t'enrhumer, à cause de mon discours. [Bernardon est monté sur le marchepied du wagon.)
JULES, dans le ivago7i.
Ne craignez rien... Adieu! adieu!
TAPIOU, de la gauche, entre, et silencieusement graisse les roues des icagons; arrivé à Bernardon, il le heurte avec son graissoir.
BERNARDON.
Que fait cet animal !
LKS CHEMI.NS DE FER 57
TAPiou, sans faite altentiun à Bernardon, s'éloigne en disant, à droite.
Graisseur!... que sale métier ! {Il continue son travail et disparaU.,
vxvLiyE, entrant axec un éventaire de marchande de journaux, du premier plan, à droite.
Voyez les journaux !... Le Petit Moniteur... le Livret Chair:... V Indicateur des Chemins de fer...
BERNARDON.
Tiens! ma petite protégée! [Lui prenant le menton.) Eh bien! es-tu contente de ta nouvelle position?... Vendeuse de journaux à l'intérieur...
PAULINE
Oh! oui, monsieur.
BERNARDON.
Et ton nigaud de mari, est-il entré en fonctions?
PAULINE
Oui, monsieur... il graisse déjà.
BERNARDON.
Pourquoi me l'as-tu amené à quatre heures... méchante! (//■ lui frappe sur la joue.
TAPIOU, entrant avec son pot de graisse; il est furieux.
Ah ben! en v'ià des histoires! en v'ià des histoires!
PAULINE
Qu'as-tu donc ?
TAPIOU.
Je donne ma démission. {A Bernardon.) Tenez! v'ia le pot de la compagnie !
BERNARDON, sc reculaut vivement Prends donc garde !... tu vas me graisser !
PAULINE
Mais qu'est-il arrivé ?
58 LES CHEMliXS DE i-EU
Un accident... Je graissais, sans ostentation... Tout a coup, v'ià Une dame qui monte... sa robe s'étale par-dessus mon pot... Paf ! je lui plaque de ma sauce... sans le vouloir... Un rien... gros comme une noisette... ou un œuf de pigeon...
Ah! diable!
TAPIOU.
Elle crie... Je lui dis en souriaiit : Madame, il n"y a pas de mal... c'est du saindoux... Alors elle m'appelle : Butor!... animal! — Ah! mais madame... — Insolent! — Méchante cocotte! Le chef de gare arrive... et elle lui demande (rois cents francs de dommages et intérêts!... trois cents francs!... et il n'y a qu'un quart d'heure que je suis eu fonctions!
Sois tranquille ! nous arrangerons ça!
TAPIOU.
Non!... je demande une autre place.
Déjà?
TAPIOU.
Quelque chose de pas difficile à faire... a la campagne.
BERNARDON, à part»
Tiens! à la campagne!... c'est une idée! {Haut-} J'aurais peut-être ton afîaire... mais à soixante lieues d'ici...
PAULINE
Soixante lieues !
TAPI ou.
En bon air?... pas pour graisser?
BERNARDON.
Non...
TAi'iou, tendant la main.
Topez! ça \a!
BERNAKDON, 86 VeCUlant.
Prends donc garde! [Ecrivant sur une feuille de son calepin qu'il déchire.] Tiens! porte ça de ma part au chef (lu train.
Tout de suite, monsieur l'employé supérieur...
BERNARDON, à part.
Je déporte le mari!
TAPIOU, à sa femme f avec attendrisseinent. Pauline. . . embrasse-moi !
PAULINE
Ah! non!... tu me salirais!
TAPIOU, à part.
Klie a raison... Que sale métier... (// sort à gauche, deuxième plan.)
BERNARDON, à PauHue.
Je t'attends demain à huit heures... Tu diras que tu apportes mes faux cols... à cause de ma femme.
PAULINE
Toujours! [En sortant.] Voyez les journaux! Le Figaro.., le Petit Moniteur.., le Voleur illustré... la Revue pour Tous! [Elle disparaît.)
BERNARDON, la regardant sortir.
Très-gentille !
JULES, passant sa tête à la portière du wagon
et à part.
Est-ce qu'il va coucher ici?