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Les chemises rouges

NoiFarel était fort sérieux dans son enthousiasme. Il avait commencé par être garçon au café du Luxembourg et devait être plus tard un de nos plus infatigables ecri-

Vains

-*Tu parles de pièces, n'esl-ce pas? dit le chanteur Trial en s'approchant de lui; on est venu nous en lire une ce matin, dont je ris encore.- Qu'est-ce donc? qu est-ce donc"^ demandèrent plusieurs voix en sempressanl autour de Trial. ~ Il s'agissait d'une comédie en trois actes mêlée d'ariettes, intitulée le Coche. Je ne sais comment

s'appelle l'individu qui est venu nous la lire sérieusement. Voici du reste en trois mots quel est le sujet de celte pièce. Au premier acte on voit paraître sur une grande route des bourgeoises qui attendent le coche avec impatience, parce qu'il y a dans le coche une personne de leur connaissance; et ils s'informent à tout le monde si le coche est passé ou s'il passera bientôt. Enfin, las de regarder à leur montre et de questionner, ils vont déjeuner dans le cabaret voisin; et c'est la fin du premier acte. Le second acte n'a d'autre action que celle du coche qui passe et des bourgeois qui vont demander au cocher si M. un tel est dans le coche; on lui répond que 3Î. un tel n'y est pas, et ils suivent la voiture en grondant beaucoup, telle est la fin du second acte. Le troisième est bien plus intéressant encore : les mêmes bourgeois reviennent sur la scène, maudissent leur étoile, regrettent la peine qu'ils ont prise et finissent par rentrer dans le cabaret pour se consoler.

Cette narration s'acheva au milieu des éclats de rire.

En se tournant, Trial se trouva face à face avec un petit vieillard qui venait d'entrer, le chef branlant, et fort mal vêtu,

— Chefdeville! s'écria-l-il après l'avoir attentivement regardé.

Le petit vieillard eut un sourire.

— Quoi! mon pauvre Chefdeville, c'est bien vous, vous en si piteux équipage, vous que j'ai connu plus riche cent fois que M. Lyonnais, le médecin des chiens! — Oui, riche! murmura le nouveau venu; j'ai été riche aussi, moi. Maintenant je ne le suis plus, voilà toute l'afTaire. Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Mon Dieu! rien. Je suis Normand et fils de meunier. La fortune a cent portes pour entrer dans la maison d'un homme qu'elle aime. Elle est entrée chez moi au son de la musette et il fut un temps où ma musette et moi eurent la vogue. Louis XV voulut m'entendre, il prit goût à la muselle et mesdames ses filles aussi. Les courtisans, qui étaient ce

qu'en tous pays sont les courtisans, imitèrent le roi; je ne pouvais suffire à leur donner des leçons. Ils me payaient chèrement. En peu de temps, j'amassai plus d'un demimillion, et j'achetai le château de Charolais, avec ses quarante arpents de jardins, dans le faubourg de la Nouvelle- France. C'était un prince qui les possédait, ce fut Chefdeville la Musette qui en devint le maître. Ainsi va le monde. J'ai commencé ma vie par faire danser des bergères, je l'ai finie par faire danser dos princesses. Vive la musette! — Mais, aujourd'hui, mon pauvre Chefdevilie, que sont devenues vos richesses? — Et votre château de Charolais- — Et vos quarante arpents de jardins? Le vieillard fit entendre un petit soupir.

— Vive la musette! vive la musette! J'ai tout bu, j'ai tout mangé, j'ai toutdépensé en fêles, mais je ne me plains pas. Vive la musette!

Il s'éloigna pour aller boire à crédit un verre de ratafia, ce quasi millionnaire qui mourut de pauvreté l'année suivante.

Sur un autre i)oint, c'était une autre histoire que racontait le fameux marquis de Bièvre, serré, pincé, presque grave, c'était son histoire, à lui, extravagant chefd œuvre, qui a fait le tour du monde et créé un nouveau genre de littérature.

— A douze ans, disait-il, je connaissais déjà toutes les langues fourrées; à treize je fis une ode en vers luisants, et je donnai une pièce de deux sous en cinq actes de contrition^ à Toccasion de laquelle on nfenvoya une meute de chiens dent et un superbe couteau de chasse marée Enfiu arriva le jour de ma présentation à la cour : pour y faire mon entrée de serrure, je commandai à mon tailleur de pierre un habit de velours à ramage de rossignol,hroûé en argenlcomp^a?/^, avec des manches à 6a/ai et des revers de fortune...

— Ah! ah! ah! faisait le cercle.

Le marquis continuait, imperturbable :

— A mon arrivée, on sonna toutes les cloches de

meloîif on fit battre la caisse (X'escompte, et l'on tira plus de quinze cents boîtes à bonbons. Plus loin, on récitait des harangues et Ton chantait des airs rébarbatifs. C'est ainsi que je fus conduit dans un niagnifKiue jardin où de belles serres dVyjerr/cr renfermaient les ])\m\\es des fneds les plus rares; un canal immense couvert de cygnes de /ét'e en rompait l'uniformité. En sorlantdelà, si, ut...— Grâce, criait la foule, cramoisie d'hilarité, — En sortant de là, &, c, d... — Assez! assez! — Je voulus voir plus haut, p, q. .

Le majordome Turpin s'était approché du marquis de Bièvre, pour ne pas perdre un seul de ses coqs-à-l'àne, dont il riait gros-joyeusement. Pendant ce temps, Emile, resté à sa place, remarquait un jeune commis'libraire, leste, vif, qui demandait à chacun d'une allure dégagée :

— Avez-vous lu les trois premières parties de mon Oman? — Quel roman? — Les Aventures du chevalier

de Faublas. — Non; mais j'en ai fort entendu parier. Où donc avez-vous appris, mon cher Louvet, à si bien connaître les grandes dames de noire siècle? — Ah! c'est mon secret.

Il se frottait les mains.

— Prenez garde, monsieur! lui dit un individu qui l'avait écouté; vous avez fait un livre d'autant plus dangereux que le vice y est paré et fardé comme pour une fête, et que la volupté y est présentée comme une vertu. Vous avez plus osé que Crébillon fils, qui habillait les Français en Turcs; vous, vous avez habillé les Turcs en Français, et vous avez placé leur sérail au milieu de Paris. Prenez garde. Votre roman peut avoir une portée toute diU'érente de celle que vous lui avez assignée dans votre imagination. Il a tout juste le degré banal de charme et de véracité qu'il faut pour être lu par le peuple. Point d'allégories, point de mystères; vous avez déchiré le voile qui couvre les productions de l'auteur de ïEcumoireeA de ses imitateurs; vous n'attaquez ni les ministres, ni le parlement, ni le roi, ni aucun pouvoir; vos

portraits ne sont pas commedans les Liaisons dangereuses les copies de personnes vivantes. Aussi, n'est-ce pas de la noblesse que partira votre succès. La noblesse ne se mire que dans les glaces qui la flattent ou l'enlaidissent; elle passe insouciante devant celles qui ne font que reproduire son image avec fidélité. Voire succès vous viendra d'en bas, ce qui est im grand^malhcnr, surtout pour les temps où nous vivons.

Louvet demeura un instant interdit sous cette amère semonce; puis, quand l'inconnu se fut éloigné :

— Quel est cet original? s'informa-t-il; un critique ou un philosophe? — On dit que c'est un docteur. — Et son nom? — Il s'appelle, je crois, M Guillotin.

Le jeune auteur de Faublas tourna sur ses talons et alla se mêler à d'autres groupes.

Mercier de Compiègne jouait aux dominos avec Mérard de Saint-Just, un maître d'hôtel devenu lilléraleur. Wérard de Saint-Just félicitait Mercier de Compiègne de ses éloges de la paille, de la goutte et de la boue, qui, à son tour, complimentait celui-là sur sa dernière lettre sans A adressée au duc de B***.

Un grand et beau garçon, le chevalier Michel de Cubières, que l'on appelait aussi Dorat-Cubières, à cause de son admiration fanatique pour ce poêle, geslicuiait avec violence pour dire des riens, entouré de Sabalier de Castres, de le Suire et de Saint-Ange, qui l'écoulaient en souriant satiriquement. Ce Saint-Ange, un des rédacleurs du Mercure de France, demeurait alors rue Française, au cinquième étage; il avait crayonné sur sa porte le distique suivant :

Messieurs, frappez une on deux fois,

Et vous verrez quelqu'un paraître; Si vous êtes forcés de i)ousser Jusqu'à trois, Vesi que je n'y suis pas ou bien n'y veux pas être.

L'attention de ces quatre personnages fut détournée

].ar l'arrivée crun écrivain original dont la réputation commençait h naître.

— Le berger Sylvain! s'écrièrent-ils.

Ce berger Sylvain était le bibliothécaire Sylvain Maréchal, premier athée de France. Il sortait en ce moment de la prison de Saint-Lazare, où il avait été enfermé pour son Almanach des Honnêtes Gens.

— Les im... bé...ciles! disait-il en bégayant; m'avoir fait un crime de placer Jésus-Christ à cô... cô... té... de >:inon de TEncIos... et de Spinosa! Par... bleu! ils en verront bien d'autres! — Quoi! vous ne vous repentez donc pas? demanda le Suire. — Votre détention ne vous a donc pas corrigé? dit Dorat-Cubières. — Allons donc! Je... je travaille à un nouvel ouvrage qui sera inti... tu... tu... — Intitulé, dit Sabatier de Castres. — Idée d'une société d'hommes sans Dieu. — C'est un fort beau titre. — N'est-ce pas? dit Sylvain Maréchal, enchanté.

L'heure avançait. Emile et Turpin se disposaient à sortir du café Dubuisson, lorsque dans un des coins de la salle s'éleva un tapage tel que la curiosité leur fit rebrousser chemin. Sétant approchés d'un groupe d'hommes qui criaient et se mouvaient, ils virent la cause de ce tumulte; c'était un personnage embobeliné d'un manteau. On l'accusait d'appartenir à la police et il se défendait maladroi tement, en suppliant qu'on le laissât s'en aller.

Emiie le reconnut et poussa un cri de joie.

— C'est lui, dit-il.

Il fendilrapidement la foule, et tendant la main au vieillard :

— Messieurs! messieurs! prononça-l-il, je vous assure que vous vous trompez, cet homme est l'ancien médecin des pauvres du quartier de la Cité, c'est le docteur Palmézeaux!

— Palmézeaux! — Le mégalunthropogénêrateur! sécria-t-on de toutes parts.

Avant d'aller plus loin, expliquons la singulière mésaventure de ce bonhomme. Depuis sa disparition du quai

des AuguslinSjConvaincu plus que jamais des dangers immenses que la rivalité attachait à ses pas, il s'était acheté plusieurs déguisements, afin de pouvoir circuler dans Paris sans être reconnu. A l'aide de ses transformations, il osa se glisser au sein des réunions de savants où il supposait qu'il se tramait des complots contre ses découvertes scientifiques. Cela lui donnait un tel mérite à ses propres yeux, que, lorsqu'il lui arrivait de se voir dans une glace, il se sentait de vagues désirs de se prosterner devant luimême. Le café Procope avait semblé à Palmézeaux l'antre où ses ennemis tenaient conseil. Pendant plusieurs jours, il se borna à rôder devant l'entrée, glissant son regard au moindre entre-bàiilement des rideaux, écoutant parler les gens qui sortaient, et les suivant quelquefois jusque chez eux pour savoir leurs noms. Tout cela ne lui avait pas révélé le mol de !a conspiration ourdie contre lui.

Un soir, le cœur plein de courage, il alla prendre place au milieu des insurgés au risque d'être poignardé comme jadis César. Mais il n'entendit pas un mot qui eût rapport à ses travaux ou à sa personne.

— Ils me savaient là, pensa-t-il en se retirant.

Le lendemain, il revint encore mieux métamorphosé. On parla politique, astronomie, poésie et théologie, sans avoir Pair de songer qu'il existât au monde un docteur Palmézeaux.

Le surlendemain, toujours sous un nouveau costume, l'infatigable savant prit encore place dans un angle. Il faisait mine de lire les gazettes et tenait ses oreilles ouvertes comme des entonnoirs. Des garçons l'avaient remarqué. En ce temps-lù, le volcan révolutionnaire grondait dans les entrailles de la France, et l'activité de !a police était connue de tout le monde. On supposa donc que ce singulier protée, qui, au café Dubuisson, n'apparaissait jamais deux fois de suite sous les mêmes vêtements, appartenait à la surveillance secrète du royaume.

On comprend maintenant l'accueil qui venait d'être fait au docteur Palmézeaux.

Mais, messieurs les philosophes, les savants et les poètes ne connaissent pas tous les hommes. Aussi à peine celuici eut-il dépouillé son anonyme qu'on le hissa sur un tabouret, et la, à sa grande confusion, des hourrahs célébrèrent ses âécou\erlei mégalanthropogénésiennes.

Il fallut qu'Emile el Turpin intervinssent une seconde fois pour l'arracher à ces nouvelles démonstrations, et ce ne fut pas sans peine qu'ils y réussirent.

Une fois qu'ils furent dehors :

— Où me conduisez-vous, mes enfants? demanda le docteur que chacun d'eux tenait par un bras. — A l'hôtel de Perverie, répondit Emile.

Hugues-Sylvain-Magloire-Etienne-Nicolas-Dominique- Charles de Noyai, duc de Xoyal-Treffléan, seigneur de Chef-Boutonne, de Fougereuse et de Ménitré, était demeuré suspendu au-dessus de la gueule d'un ours.

Cet ours était de race, lui aussi; c'était un ours gentilhomme, épais et brun, qui avait encore des glaçons de la Suisse emmêlés dans ses poils. Son allure était superbe sans trop de pesanteur, car il était jeune, et ses dents éblouissantes de fraîcheur dans leur cadre écarlate donnaient assez l'idée d'un piano petit module. Le duc, toujours cramponné à sa corde, put aisément se convaincre de la supériorité de celte mâchoire, en le voyant se dresser sur ses pattes et lui tendre, comme un mendiant, cette sebille de nouvelle espèce.

En toute autre occasion, le duc de Noyal-TrefQéan se fût empressé de rendre justice à l'incontestable beauté de cet animal. ^Mais en ce moment, ce ne sera pas trop hasarder que d'affirmer qu'il ne jouissait pas tout à fait de la sérénité

de son jugement, et que l'incommodité de sa situation lui enlevait une grande partie de sa liberté d'examen.

Ses forces s'épuisaient, son courage se lassait, des crampes le mordaient aux jambes, aux genoux et aux épaulas. Cinq minutes de plus, et ses doigts sans force allaient peut-être lâcher la corde; par bonheur, ce jour était le quinzième de sa captivité; et au moment où il sentait un nuage enflammé envahir son cerveau, la grille que heurlait son front se souleva tout à coup, le panier aux vivres fut mis en jeu par un mouvement ascensionnel.

Il était temps; car à peine le duc se trouva-t-il hors de danger qu'il lui prit une faiblesse. Son regard, tout à l'heure dilaté à l'excès, rentra sous la paupière fermée comme rentre un diamant dans l'écrin. Mais alors il était en lieu sûr, et ce fut François Soleil qui le reçut dans ses bras lorsqu'il le vit s'affa'isser.

Revenu entièrement à lui-même, le duc de Noyal- Treffléan sentit qu'on lui bandait les yeux. Il ne fit aucune résistance et se laissa guider.

On le fit monter par un escalier étroit et tortueux, comme celui d'une tourelle.

Puis il entendit le bruit d'une porte qu'on ouvrait; et l'air pur du dehors vint le battre au visage.

Bientôt le sable, criant sous ses pas, lui fit juger qu'il était dans un jardin ou sar une terrasse. Il pouvait être quelque chose comme cinq heures de l'après-midi, et le vent était frais.

Alors il pensa.

— Peut-être cette promenade n'a-t-elle d'autre but que celui de développer en moi le sens de la curiosité ou de me ramener à l'amour de la nature par l'appréciation exclusive de ses odeurs et de ses harmonies.

Dans cette idée, i? respira à pleins poumons et il écoula de toutes ses oreilles.

— Le fait est, murmura-t-il, que c'est tracassant de ne rien voir, surtout lorsqu'on sait pertinemment n'être pas aveugle. A la longue, cela constituerait un supplice bi-

zarre. Il faudra que j'essaye à le faire adopter par les tribunaux. Tel sera condamné à avoir les yeux bandés pendant cinq ans, tel autre pendant dix ans. tel autre encore...

3Iais le duc de >:oyal-Tre(ïléan fut subileinenl interrompu dans ses projets de pénalité.

Ses compagnons venaient de s'arrêter.

Un grand mouvement se faisait à cet endroit; il entendait des gens aller et venir; des ordres étaient donnés à voix basse.

Tout à coup une colonne d'air s'abattit sur lui si énorme qu'il faillit en être renversé et qu'il en passa un vaste frissonnement aux alentours.

— Ouais! dittout hautleduc, qu'est-ce quecela signifie? Aussitôt une voix s'écria précipitamment :

— Tenez les cordes! tenez ferme!

Il y eut encore une seconde bouffée d'air, mais plus faible et moins prolongée.

— Parbleu! M. Soleil, vous vous êtes trabi, et je viens de reconnaître votre voix. Est-ce une tempête que vous organisez sur le gazon? ou bien seulement avez-vous réussi à vous procurer le dieu Borée et à l'enfermer dans une outre?

Personne ne répondit.

Toutefois, l'agitation devenait de plus en plus intense autour du duc.

Au milieu du bruit des pas et des voix, il crut distinguer un cri éloufîe, un cri de femme...

Presque au même instant il fut saisi par les quatre membres sans qu'il eût le temps de se débattre, et il fut déposé dans une sorte de fauteuil oscillant, très-commode du reste et on ne peut plus moelleux.

— Holà! dit-il, dès qu'il fut revenu à lui, voulez-vous me donner une imitation du mal de mer?

Au fond, il était intrigué.

On le garrotta aux jambes et aux bras. Pendant cette opération, le fauteuil se balançait toujours et d'une façon qui commençait à devenir insupportable.

Un coup de sifflet partit.

Le duc de Noyal-Treffldan se sentit violemment enle\é; une commotion électrique lui courut par tout le corps; il eut froid aux tempes.

Un autre coup de sifflet retentit; les cordes qui le retenaient et le bandeau qui couvrait ses yeux tombcreul comme d'eux-mêmes.

II vit alors...

Et un cri involontaire s'échappa de sa poitrine, un cri perçant, vibrant, formidable.

II était emporté par un ballon...

Un ballon immense, ayant environ cinquante pieds de haut!

Et devant lui dans la nacelle, une femme, les yeux encore bandés...

Cette scène venait de se passer sur une terrasse d'une maison située dans la partie la plus solitaire de l'ile Louviers. M. Soleil l'avait louée pour y établir le théâtre de ses opérations, et, durant la réclusion du duc, il y avait fait construire un gigantesque aérostat, comme l'idée lui en était venue en lisant dans le Journal de Paris l'annonce d'une prochaine ascension des frères Robert. Les ballons faisaient alors grand bruit. On ne parlait que des expériences de M. de Morveau, de M. Charles et du pauvre abbé Miolaii, dans le nom duquel un plaisant avait trouvé cet anagramme : Ballon abîmé.

Celui que François Soleil avait fait faire pour le duc était prodigieux par son élévation, et, vraisemblablement, les cinquante mille livres n'avaient pas été de trop en cette circonstance. 11 avait ai'.pelé à lui les plus célèbres physiciens et les hommes spéciaux, qui s'étaient mis au travail sous ses ordres, en secret. Au bout de quatorze jours, le ballon était achevé, et le quinzième, il quittait la terre, à son premier signe de doigt.

Pendant que le duc de Noyal-Treffléan s'élevait dans les airs. Soleil descendait rescalier de la terrasse, afin d'aller jouir du coup d'œil au bord du quai. Sa figure

— lô —

élail épanouie, et il se battait des mains à lui-même. Par une éclatante el audacieuse combinaison, il avait fait coup double en obéissant aux volontés de la marquise el en inventant pour le duc une série de sensations nouvelles, couronnées par la plus exorbitante des fantaisies.

François Soleil avait donc toute raison de se trouver satisfait de sa personne, et il ne s'épargnait pas les congratulations intimes, lorsque, en ouvrant la porte qui menait au dehors, il se vit face à face avec Emile, qui accourait, pâle, bouleversé, haletant.

Un pressentiment traversa Tespril de Soleil, qui recula par un mouvement involontaire.

— Trois -Mai! Où est Trois-Mai? s écria Emile en lui sautant à la gorge.

Soleil devina tout, en voyant descendre d"un carrosse, qui venait de s'arrêter à l'angle de la maison solitaire, madame de Perverie suivie du docteur Palmézeaux. 11 comprit que ce dernier avait mis sur sa voie et que les indiscrétions de Christine avaient fait le reste. Tn juron s'élança du fond de sa gorge, mais il fut comprimé au passage par les doigts du jeune homme qui lui serraient le cou.

— Misérable! qu'as-tu fait de Trois-Mai? répéla-t-îl. François Soleil essaya de lutter, mais l'exaspération

d'Emile, jointe à sa force nerveuse, lui fut un insurmontable obstacle; en moins d'une seconde il tomba terrassé, et un genou s'ajouta sur sa poitrine aux deux mains qui lui faisaient un étau.

— Réponds, ou je t'étrangle comme un chien. — Lâchez! làchez-moiî disait Soleil gonflé el bleu.

Emile desserra un peu les mains pour lui laisser la possibilité de se faire entendre.

— Où est Trois-Mai? cria-l-il. — Là-haut!.. . articula François en désignant le ciel où l'on voyait monter majestueusement le ballon.

Sous les pied? du duc de Noyal-Treffléan, la terre

fuyait, les cimes des arbres s'abaissaient. Un grand vent lui battait la figure. Il ferma les yeux pour ne'pas choir, car le vertige allait s'emparer de lui. Tout à l'heure dans les entrailles de la terre, à présent au-dessus d'elle, dans les nuées, au pays des astres! Pendant quelques secondes il ne vit plus rien, n'entendit plus rien, ne sentit plus rien. Il doutait de son identité, il rêvait.

Le ballon montait, montait toujours, au milieu du silence et du calme lijiipide de l'atmosphère. Arrivé à une certaine hauteur, son vol devint insensible et égal, comme le vol harmonieux de Thirondclie. Il ne déchirait plus le ciel, il le fendait tranquillement et semblait respirer, à présent qu'il se sentait dans sa patrie bleue.

Ce fut en ce moment que le duc de Noyal-ïreffléan rouvrit les paupières, ébloui, enivré, sûr de lui-même celle fois. Il ne s'occupa pas d'abord delà femme aux yeux bandés qui était assise devant lui; une femme! il avait bien d'autres choses à voir. Il assura ses mains, et, inclinant la tète, il regarda au-dessous de lui.

Il distingua les boulevards depuis la porte Saint-Antoine jusqu'à la porte Saint-Martin; ils étaient couverts de monde, ce qui les faisait ressembler à une longue plate-bande de Heurs variées. Il passa au-dessus des jardins de la rue Saint-Antoine, et promenant sa vue au lointain, il découvrit la bulle Montmartre; puis Neuilly, Sainl-Cloud, Sèvres, Issy, Meudon. Le ballon montait toujours. Le duc, pour s'orienter, chercha le cours de la rivière, et la suivant de l'œil, il aperçut le confluent de l'Oise. Il jugea qu'il devait être encore à Passy ou à Chaillot. Mais au lieu de traverser la Seine, comme semblait rindiquer la direction de l'aérostat qui le portait sur les Invalides, il longea l'île des Cygnes et remonta jusqu'au-dessus de la barrière de la Conférence.

Depuis plusieurs instants le ballon semblait demeurer immobile et comme hésitant. Le vent changeait. Bientôt il éprouva une vive secousse et recommença à filer, mais dans un autre sens. Il traversa la rivière entre Asnières

et Sainl-Oiien, passa rapidement sur Gennevillière, Saint-Leu-Taverney, rile-Adara et Nesle.

La majesté du paysage qu"il avait sous les yeux ne pouvait se comparer à nulle autre. C'étaient des amonccl'cmenls de vallons et d > collines, baignés de vapeurs floltanles; des forêts qui avaient des nuages dans leurs cheveux; des courants d'eau qui brillaient dans des creux verts, sombres, jaunes, mordorés, bleuâtres, de toutes couleurs enfin, car on était dans Tautomne. Maisons et châteaux n'apparaissaient plus que comme des points disséminés dans l'espace, et tels qu'une poignée de grains de mil jetés là par une main du ciel.

S'il se retournait, il apercevait Paris, une botte de maisons, de choses noires et de tuyaux, reliés !par un cordon de murs où les barrières figuraient les nœuds. Paris, ce murmure peint de nuances diverses, ce trou mouvant qui de loin lui faisait l'effet d'un grand tas de vases peuplés. Paris, c'est-à-dire des hommes qui battent leurs femmes, des violons toujours raclés, un roi et une reine comme dans les contes, des baisers échangés entre deux portes, des voilures écrasant des petits enfants, un' fleuve d'eau sale que tout le monde s'empresse à boire, des armuriers qui forgent des révolutions et des libraires qui vendent les Lettres de madame de Sévigné.

M. le duc de Xoyal-Treffléan regardait tout cela et se sentait heureux, véritablement heureux, d'un bonheur jusqu'alors inconnu et sublime. Ce ne fut donc que par hasard que son regard tomba pour la deuxième fois sur la femme, sa compagne de voyage, qui se débattait dans ses liens et murmurait des plaintes inintelligibles.

— Au fait, dil-il, ce n'est pas un motif, parce que je suis en ballon, de désapprendre la galanterie.

Il se pencha vers elle et détacha avec précaution le bandeau qui l'empêchait de voir.

Une exclamation bondit dans sa poitrine.

— Ma fille! sécria-t-il. — Mon père.' balbutia Trois- Mai en ouvrant les veux.

Un brouillard assez épais enveloppait le ballon depuis peu de moments. L'air était devenu vif et humide, et les nuages, qui semblaient sortir de la terre, roulaient comme un océan informe. Des tourbillons de vent s'emparèrent de la machine et la firent tourner trois fois de droite à gauche et de gauche à droite.

— Où suis-je? murmura Ïrois-Mai; et qui ôtes-vous, vous qui m'appelez votre fille?

On n'apercevait plus ni ciel ni terre; le ballon demeurait à la même place, tourmenté et sifflant, ne pouvant plus descendre et empêché par son poids de monter encore.

— Tais-loi... répondit le duc, et ne bouge pas... Oui, tu es ma fille... mais ne fais pas un mouvement, pas un geste!...

Une inspiration lui fit chercher dans la nacelle; elle était lestée comme pour un voyage de long cours : couvertures, bonnets, fourrures, vivres, vin de Champagne.

Il commença par lancer une couverture de laine à travers les airs; elle se déploya dans toute son étendue et descendit lentement. Il jeta aussi quelques livres de terre qui remplissaient le fond du char. Alors le ballon, après avoir deux fois viré de bord, s'éleva avec une rapidité nouvelle et franchit bientôt la région humide où il se trouvait.

— Mon pèreî mon père! répétait la jeune fille, toute remplie de stupeur. — Tais-toi!

Le ballon montait toujours,éIargissanl l'horizon, bruissant comme un essor d'aigle; il montait, et le duc, agenouillé dans le char, une main sur le bord, regardait de son regard avide. L'autre main lui servait à contenir sa poitrine, qui avait en elle comme un battement de cloche.

Tout à coup il ouvrit la bouche. Une grande ligne brune se dessinait tout au loin.

— La mer! fit-il en étendant son doigt.

Mais le ballon avait fourni sa course. Comme un cheva| qui veut reprendre haleine, il s'arrêta droit et sans oscil-

lalion. On eût dit qu'il venait de prendre place parmi les planètes. Enthousiasmé, délirant, le duc s'écria :

— Encore! encore! je veux monter encore!

De ses deux mains, il reprit de la terre au fond du char et la lança dans le vide, où elle tomba muettemenl. Il en jeta tant qu'il y en eut, il jeta les fourrures, il jeta les serviettes, il jeta tout, et il monta. Il lui semblait qu'il était enlevé sous les aisselles par un géant volant.

En deux minutes, il fut à plus de trois cents toises, n'apercevant plus les objets terrestres, ne distinguant que les grandes masses de la nature. Alors il se releva dans le char et s'abandonna au spectacle que lui offrait limmensilé. A son départ de la terrasse, le soleil était couché pour les habitants de Paris; bientôt il se releva pour lui seul et vint dorer de ses rayons le globe emporté dans les nues. Le duc de Noyal-Trelïléan était le seul corps éclairé de l'horizon, et il voyait tout le reste plongé dans lorabre.

— Oh! que c'est beau! murmura-t-il.

Au milieu de son extase contemplative et du ravissement qu'il éprouvait, il fut rappelé par des douleurs extraordinaires aux tempes, aux oreilles et aux articulations.L'air devenait sec. Il se couvrit d'un bonnet de laine qui était à ses pieds, et saisit une bouteille de Champagne dont il fit sauter le bouchon. L'idée de s'enivrer dans les nuages se présenta à son esprit et lui parut souriante.

— J'ai froid! dit Trois-Mai.

Il ne l'entendit pas. Debout dans le ciel et la bouteille aux lèvres, il buvait à gorgées vastes. Lorsqu'elle fut vide, il la lança vers les étoiles qui commençaient à poindre.

— Encore! encore plus!

Le ballon ralentissait sa marche; le ballon n'en pouvait plus haut!

— Encore! cria le duc.

Il se dépouilla de son habit et le jeta hors du char;ensuite ce fut son gilet. Le ballon ne montait pas, il était

rendu. Délirant, le duc de Noyal-Treffléan se tordait les bras, interrogeant le ciel et frappant du pied la nacelle.

— Qu'est-ce que je pourrais bien encore jeter? se demandait-il.

Son regard tomba sur sa fille.

Une idée infernale entra dans sa tête, et la remplit pendant une minute.

Ses yeux luisaient horriblement.

Un moment il étendit les mains vers elle.

Mais, comme s'il eût été vaincu par une force invisible, il tomba tout à coup au milieu du char, sans parole, sans mouvement, roulé aux pieds de Trois-Mai...

La nuit allait venir.

Te voilà donc mort, mon pauvre dix-huitième siècle, ou peu s'en faut. La morale exige qu'on ne te regrette pas. Tu fus bien joli avec tes roses sur les joues et tes brillantes toilettes, mais comme tu fus dépravé! On s'éblouit et l'on s'indigne à te regarder, siècle de Voltaire, de madame de Pompadour, de Turgot et de l'ébéniste Boule.

Pas de pitié, non, le peuple n'aura pas de pitié pour toi. Déjà il a commencé à t'étreindrc dans ses vastes bras nus; lu sais, ces bras de peuple veinés comme des câbles, qui ne savent que battre ou travailler. Ils vont te saisir, le couper en morceaux et te faire bouillir dans le pot-aufeu de la révolution, comme ce vieillard de la fable dont on voulait opérer le rajeunissement.

Pauvre dix-huitième siècle, lu ne sais plus où te cacher maintenant. Tu viens de voir des flammes et as entendu des menaces^à ton côté! Tant que ce n'avaient été que des

plaintes, tu n'avais pas entendu. Mais aujourd'hui, diableî cela devient plus grave. Aussi n'est-ce qu'en tremblant que tu te revêts de ton habit d'apparat et que tu te hasardes à mettre le nez hors de ta chambre. Faites avancer ma voiture, dis-tu. Ta voiture? Voici un de tes valets qui va t'apprendre que des gens de mauvaise mine, passant par là, l'ont brûlée et ont dansé autour.

Des gens de mauvaise mine?...

Parbleu! crois-tu donc que ce soient les particuliers gras et souriants qui fassent des révolutions? .\e faut-il pas toujours avoir mauvaiseminepour demander la bourse ou la vie? Et comment se fait-ii que tu ne te sois pas attendu plus tôt à te rencontrer un jour face à face avec ces gens-là?

C'est également en vain que tu commandes ta chaise; les porteurs sont au club, te répond-on. Au club, oui, comme qui dirait au cercle du peuple, au petit lever du peuple, au jeu du peuple. 11 n'y a qu'un mot de changé dans cette manière de dire. M voiture, ni chaise; alors pour la première fois de ta vie, tu sortiras à pied.

Je le vois,- ce pauvre dix-huitième siècle, marchant comme sur un treillis de fers rouges, regardant avec inquiétude au bout de chaque rue et aspirant des odeurs inaccoutumées; je le vois, essayant de reconquérir son insolence, et, malgré lui, passant la main sur ses yeux comme pour faire la lumière en avant. Ceux qui passent près de lui, des gueux et des humbles cependant, n'ont pas l'air de le voir; il est heurté, il ne heurte plus. Les femmes mêmes, les femmesî n'ont plus une seule œillade pour sa bonne mine ou du moins pour son bel habit. Il ne sait pas ce que cela veut dire.

Tout bas il sMnterroge : Comment cela s'est-il fait? D'où vient que j'ai perdu mon prestige en un rien de temps, de la veille au matin? Hélas! hélas! j'aurais du me méfier de ces hommes venus d'Amérique, de M. Franklin et de son chapeau rond, de ce jeune et beau M. de la Favelte. Ils ont fanatisé la canaille de Paris!

Tu le trompes, il n'y a pas autre chose là dedans qu'un déplacement de vices; c'est l'esprit de désordre et de corruption qui des grands est descendu chez les petits. Jamais le peuple n'a montré plus de frénésie immorale qu'à la veille d'accomplir des choses saintes; et loin de se préparer par l'ascétisme aux révolutions; c'est au contraire le vin de la licence qu'il lui faut pour préluder aux œuvres grandioses. Or, le peuple a mis ses lèvres à ton verre, et maintenant c'est la bouteille qu'il veut vider toute.

Adieu, mon dix-huitième siècle, la tragédie va commencer. La tragédie t'attend au coin du faubourg. Fais bonne contenance, si tu peux, et lutte jusqu'au dernier moment. Secoue ces manchettes de dentelle, raffermis ta jambe de soie, redresse ton front blanc, et va à la mort!

Paris ressemble à l'Etna. Comme lui, il recèle un géant mal vaincu dont les moindres mouvements déchirent ses entrailles, dont Thaleine soulïle le feu. L'Encelade de Paris, c'est le peuple. Quand le peuple se retourne et grogne, il se fait des craquements dans les faubourgs, les rues s'ébranlent, les vitres se brisent. Il a des sommeils qui durent quelquefois des siècles; il a des réveils qui durent des années et pendant lesquels des pans de Paris tout entiers s'écroulent.

Ce jour-là, Encelade, en se remuant, renversa la Bastille qui lui pesait sur Testomac.

Mais c'est ufie anecdote qui vaut la peine d'être racontée en plus de mots, bien que certains auteurs fameux se soient déjà chargés de cette tâche. Peut-être la raconterai-je autrement qu'eux. A mon sens, l'œuvre des deux heures, qui a tant fait vibrer de cordes d'àmes et de cordes de lyres, n'est qu'une esquisse d'épopée, l'argument magnifique d'un chant qui n'a pas eu lieu.

Le malin du 17 juillet, il ne faisait pas beau. Le ciel était couvert de nuages, il avait fortement plu la veille. Dès le point du jour, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marceau sortirent de chez eux et descen-^

dirent désordonnémenl vers le centre de Paris. Le mauvais temps les avait mis en mauvaise humeur. Le faubourg Saint-Antoine avait à sa tête le gros brasseur Santerre; le faubourg Saint-Marceau était conduit par le curé de Saint-Etienne-du-Mont, Gabriel Sevrée de Penvorn. Ils se joignirent à quelques habitants du Marais, et le tapage commença.

On avait passé la nuit à dépaverions les coins de rues. Il y avait des barricades jusque sur les fenêtres, où les femmes avaient placé des meubles et des pots, en cas d'attaque de la part des troupes. Les derniers lampions qu'on avait tenus constamment allumés, pour se garer des surprises ou des traîtrises, achevaient de mourir au faiie des maisons. Non contents du tocsin qui sonnait dans chaque paroisse, des hommes passaient en agitant des cloches.

Avez-vous vu une inondation? Avez-vous vu un torrent qui se jette de côté et qui remplit vingt sentiers dont il fait vingt rivières? Dans les heures d'insurrection le peuple roule et coule à travers les quartiers de Paris, comme de l'eau. Il gonfle les petites rues à les faire éclater, il se glisse, il se faufile, il déborde, il a ses cascades à chaque débouché. Ainsi faisait-il ce jour-là, plein d'écume et de limon, sous un ciel triste et noir, envahi par d'énormes nuages qui se succédaient au pas de course, comme dans une déroute.

La mer, le lion et le peuple ont des voix semblables. C'était un bruit immense, un roulement sourd encore; on ne faisait rien que gronder seulement; c'était un prélude; on s'accordait...

Sur la route, on devisait, on s'entretenait particulièrement des exploits de la veille. Beaucoup de ces messieurs avaient fait partie de l'expédition dirigée contre le couvent des religieux de Saint-Lazare, au faubourg Saint- Denis. Ils se racontaient comment ils étaient entrés dans les caves, pêle-mêle, au cri de liberté, et comment ils en étaient sortis, à quatre pattes, donnant du nez contre

chriquo marche de l'escalier, couverts de meurtrissures et de lie, jurant, se relevant, retombant, toujours au cri de liberté. C'était un joyeux dialogue, coupé de gorgeschaudes et aussi de regrets altérés.

— J'étais le premier ici! se vantait Tun. — J'étais la première là! — Ces! moi qui ai cassé la première vilreî — C'est moi qui ai mis le feu à la porte! — Oui, grâce à ma pipe que je t'ai prêtée pour allumer ta torche. — Te souviens-lu de co buffet où il y avait tant d'assiettes? ce fut là un fier carillon! — El comme ce beau miroir a chanté quand je feus apostrophé d'un coup de gourdin, cli, cla, cla, cla!

Quelques-uns, les plus exaspérés, marchaient à la suite d'un polisson qui portait un pot de rouge dont il se servait pour marquer selon leur ordre les hôtels qu'ils savaient devoir receler des royalistes, ou des parlementaires, ou des membres du clergé, ou des gens attachés à la cour. C'était un signal muet pour la populace qui venait après eux, et qui s'atlroupant devant les portes rougies, envoyait des pierres dans les fenêtres, insultait de la voix et allait ainsi défiant la police. Pauvre police! pauvre M. de Crosne! Que faisiez-vous en ces temps chauds!

Ce (jue Ton voulait, ce que voulait le peuple, ce qu'il voulait depuis plusieurs jours, c'étaient des armes. Pourquoi faire? il n'en savait trop rien; mais la présence de quelques régiments autour de Paris l'inquiélaii. Et puis M. S'ccker avait été renvoyé. El puis, et puis, enfin, le peuple qui ressemble aux femmes grosses, par ses envies, le peuple depuis quelque temps voulait se battre, battre ou être battu. Voilà!

Il avait déjà plusieurs canons, ceux des gardes-françaises; il avait des piques, des bâtons plombés, des couteaux et de longues faux. Ce n'était pas assez. On continuait à piller les armuriers, même les forgerons, dont on prenait les marteaux, les pinces et les barres de fer. Les enfants, qui se fourrent partout, montraient leurs poches pleines de cailloux, ainsi que leurs mains. Maigres, comme

de vrais enfants de Paris, déguenillés, noircis, ils gambadaient à l'avant-garde, criaient à se déchirer la bouche et se jetaient daus les jambes des hommes.

Les maisons qui n'étaient pas encore bien éveillées rendaient des sons confus, sur le passage de ces cohortes. On cntenJait les portes s'ouvrir précipitamment, les meubles tomber, des pas retentir...

Et chacune de ces maisons fournissait au moins un volontaire qui descendait avec enthousiasme; les plus vieilles et lesplusdélabréessevidaient tout entières. Ainsi fut conquis le Marais, après avoir servi de point de jonclion entre les deux faubourgs; le paisible 31arais, une fois hors des gonds, devait accomplir des prodiges de bruit.

Des armes! des armes! c'était le cri des nouveaux venus. Des armes et de la poudre! ElTectivement l'insurrection manquait des instruments nécessaires; ce fut alors qu'on songea aux Invalides et qu'on y courut. Pendant ce temps-là les bavards du Palais-Royal ne cessaient pas de bavarder, ils motionnaient, motionnaient, motionnaient; et comme il arrive dans toutes les révolutions, les ambitieux, tournant le dos au peuple, montaient l'escalier de l'hôtel de ville...

On eut des armes, aux Invalides; on eut des fusils, des pistolets, des sabres, de quoi armer soixante mille hommes; on eut des tambours et des drapeaux. Des forts de la halle, chevaux humains, s'attelèrent aux pièces d'artillerie, après les avoir enlevées. L'ardeur était à son comble; et l'eau du ciel venant à pleuvoir sur la foule immense qui couvrait la grande place, il n^en fût pas tombé une goutte à terre.

Ainsi armé, il fallait que le peuple s'en prît sinon à quelqu'un, du moins à quelque chose. Il s'en prit à ce gros monument noir qui l'offusquait depuis des siècles, la Bastille, devant laquelle il n'oubliait jamais de froncer le sourcil et de grommeler de vagues imprécations. Il se mil en tête de la prendre et de la jeter bas, puis d'eu

broyer les débris sous ses pieds. C'était une idée comme une autre. Cependant je m'évertue à chercher le motif et la nécessité de ce grand duel contre la pierre, sous le règne le plus e]inemi des détentions injustes, alors que le donjon de Vincennes venait d'être évacué, ainsi que plusieurs autres prisonniers d'Etat. Ce n'était pas même une vengeance rétrospective : le peuple n'avait rien de commun avec la Bastille, qui n'était après tout que la forteresse de la noblesse et de la littérature, une maison de correction pour les pamphlétaires, et un lieu d'exil pour les libertins comme Fronsac. En renversant cette masse débonnaire, le peuple a arraché le dernier morceau de pain de la bouche des poètes, car c'était une ressource pour eux que cette Bastille tant calomniée. Là du moins ils n'étaient pas exposés à mourir de besoin. Marmontel eut le bonheur d'y être admis pour une parodie dont il n'était pas l'auteur et il fut émerveillé du dîner qu'on lui servit dans cette maison royale. Je ne parle pas de la bibliothèque où l'on trouvait les meilleurs livres, des promenades sur la belle plate-forme où l'on respirait un air si pur, et de la partie qu'on faisait le soir chez le commandant ou chez M. le major. La Providence semblait avoir ménagé aux écrivains cette aimable retraite dans laquelle ils jouissaient de ce doux loisir si nécessaire aux travaux de l'esprit et que l'on chercherait en vain dans le tourbillon de la société. « La Bastille ne vient pas, et je ne sais comment payer mon terme! » disait l'un d'eux dont le nom m'échappe. L'érudit et fécond Lenglet de Fresnoy, qui a publié plus de trois cents volumes de toute sorte, était tellement accoutumé a ce voyage que, dès qu'il voyait arriver l'huissier Tapin, « Toinette, criait-il à sa gouvernante, vite, mon bonnet de nuit, mon paquet de linge et ma provision de tabac! »

N'ai-je donc pas raison de dire qu'en cette occasion le peuple s'est mal comporté envers ses émancipateurs el que ce fut ingrat à lui de leur démolir cet unique et dernier refuge, plus vaste que l'hôpital et d'ailleurs plus

digne d'eux. Pour une prison supprimée on lui en a rendu cinquante. Lui-même s'est vu obligé bient<)t d'en faire de nouvelles avec des couvents, avec des casernes, avec des collèges, avec toutes les maisons qui lui tombaient sous les mains, pour y mettre à son tour un peu de tout le monde, réalisant ainsi la monnaie de la Bastille lorsque la Bastille aurait alors si bien fait son affaire.

Mais, je le répète, il fallait ce jour-là que le peuple utilisât ses armes. iVe se voyant pas attaqué, ainsi qu'il s'attendait à l'être, il attaqua. Il se retourna, d'un puissant coup de queue, comme font les poissons, et retraversant Paris, il vint se heurter contre l'énorme citadelle.

Ce fut alors que le ciel se découvrit et que le soleil se leva.

Des lueurs éclatantes et mobiles se détachèrent sur ce pêle-mêle d'hommes maniant l'acier. Haillons, habits rouges, épaulettes blanches, poitrines demi-nues, cheveux brouillés, tricornes galonnés d'argent, tout se prit à briller, à resplendir. Les visages échauffés soudainement apparurent dans leur sincérité hideuse ou belle. Il se déterminait quelquefois parmi ces groupes des points tellement flamboyants qu'on eût cru que le soleil se mettait à les incendier.

— Où allez-vous? demandait une partie de la population à l'autre, celle qui allait à celle qui revenait. — Prendre la Bastille. — Tope!

Et l'on ne rencontrait aucune incrédulité, aucun effroi. Et l'on se répandait dans la longue rue Saint-Antoine, la rue de l'enthousiasme, par où ont passé toutes les révolutions populaires, une rue qui est faite au canon et qui l'aime. On se donnait le bras' et on riait d'aise, en songeant au bonheur d'être libre! Libre de vaguer, libre de ne pas travailler, libre de casser des monuments!

La croupe blanche dun beau cheval ondulait quelquefois au-dessus de cette tourbe; c'était le cheval déjà historique du marquisde la Fayette. L'élégant héros de l'indépendance américaine, \eBlondinet, comme l'appelait la

cour, ou Gilles le Grand, comme l'avait surnommé sa famille, était ce jour-là supérieurement poudré. Il se tenait droit en selle et agitait son chapeau en réponse aux vivat. Le flot , qui lui montait jusqu'aux genoux, l'emportait comme un demi-dieu...

Plus on se rapprochait de la Bastille, plus le tumulte grandissait; tumulte de voix et de pas. Des nouvellistes essoufflés colportaient les on dit de l'hôtel de ville et de Versailles. De pittoresques orateurs, juchés sur de complaisantes épaules, excitaient les patriotes au combat par des discours à pleine poitrine, étoupe enflammée dont le vent portait au loin les étincelles. Liberté, union, nation, tels étaient les mots dominants de ces harangues. Et quels applaudissements frénétiques! quels serments de courage! quelles promesses de victoire!

Au tournant de la rue du Roi de Sicile, une femme était montée sur une borne et adossée contre une boutique fermée. Elle s'adressait à un gros de gardes-françaises, dont quelques-uns donnaient le bras à des dames de la halle, le sein paré d'énormes bouquets et montrant des visages écarlates d'orgueil. On l'écoutait avec enthousiasme. C'était du reste une singulière créature, belle comme les combattantes de Tantiquité, avec un costume moins succinct toutefois; son œil brûlait dans son orbite, elle avait le geste inspiré auquel les comédiens n'arrivaient que lorsqu'ils ne s'en doutent pas; sa parole était véhémente, quoique tourmentée et bizarre.

Elle était vêtue d'une espèce d'amazone en drap bleu, brodée d'or, et d'une jupe de soie blanche, festonnée et brodée en cordonnet noir. Un chapeau à la Henri IV, surmonté d'un panache, était incliné sur son oreille. Les bouts en noeuds d'un mouchoir de mousseline qui garnissait son cou retombaient sur sa gorge; elle avait deux pistolets à double batterie entortillés dans la ceinture et un sabre gigantesque, attaché à une large ganse. Ses brodequins étaient de peau noire, ornés d'un gland d'or.

Un tel orateur était fait, on en conviendra, pour pac-

lES CHEMISES ROIGES, T. 5. 5

tiver le ^peuple; aussi le peuple aîmail-il celle femme étrange qu'il rencontrait sans cesse depuis quelque temps sur son passage^ qu'il heurtait à TAssemblée, aux clubs, partout. Cette femme était brave, cette femme était jolie, elle s'habillait avec une gracieuse originalité, et elle était la première à'accourir au moment du péril. Pourquoi le peuple n'aurait-il pas regardé, écouté, aimé, applaudi el suivi cette femme?

Chacun la connaissait et savait son nom. Quand elle eut fini de parler, ce fut une clameur à remplir la rue :

— Vive la belle patriote! dirent les gardes-françaises. — Vive la jolie Liégeoise! dirent les dames de la halle. — VivelaThéroigneîlaThéroignearaison! A bas la tyrannie!

C'était en efifet la célèbre Théroigne de Méricourt, une des plus étonnantes héroïnes de notre ancienne révolution, tète ardente, corps indomptable, sublime bête fauve que l'on voit se ruer à travers tous les grands carnages : c'était la Théroigne ou plutôt la Thérouégne, comme prononçait le peuple; c'est-à-dire le plus extravagant mélange de crime el de coquetterie, de rage el de naïveté, de passion et de politique, de bravoure et de délire...

Descendue de sa borne, Théroigne de Méricourt se confondit dans la masse qu'elle entraîna rapidement après elle; car Théroigne, c'était la flamme, la flamme courant sur la poudre, c'était l'exaltation personnifiée. Une incroyable force d'imagination résidait en elle, mêlée à cette puissance communicative qui empoigne et soulève les esprits comme par un manche invisible.

Quand Paris se met en train, il va bien. Tout le monde s'en mêle alors. Les femmes poussaient leurs maris hors de la maisan et leur disaient : « Marche donc, lâche, marche donc, c'est pour le roi, et la patrie! » Car on se battait pour le roi. A propos, j'avais oublié de le dire.

On arriva sur la place de la Bastille. Jamais la vieille prison n'avait été plus noire, plus triste, plus pesante. Une cohue énorme fourmillait à ses pieds. La Bastille regar-

(lait tout ce monde avec une certaine mélancolie; on eût dit qu'elle sentait que son dernier jour était arrivé. Elle se défendait mal, car elle savait qu'elle ne pouvait être vaincue que par le hasard, point par la force. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des petites balles et des petits boulets qui pleuvaient sur elle.

Il fallut que le hasard mît la main à l'œuvre, comme il fait toujours dans les affaires des Français. On sait qu'un boulet coupa la chaîne qui retenait le ponl-levis. Supprimez ce boulet de Thistoire, et vous supprimez toute la révolution...

Parbleu! quand ce pont fut abaissé, le peuple loutentier passa sur ce pont. Il entra dans la Bastille avec des hurlements de rage victorieuse, il s'accrocha aux grilles, il enfonça les portes. La prison se laissa évenlrer, sans murmure. Elle était aussi noire au dedans qu'au dehors; des torches s'allumèrent et la lumière courut dans les corridors étonnés. Le croira-t-on? il fut un instant sérieusement question de brûler le magasin à salpêtre!

Celui qui monta le premier sur les tours, ce fut un jeune homme pâle et mince, mais d'un assez beau visage. Ses vêtements étaient déchirés, lui-même portait les traces de dilTérentes meurtrissures. Entre ses mains noires de poudre il tenait un fusil tout chaud. L'enthousiasme le plus sincère était peint sur ses traits expressifs, et Ion voyait bien que son courage lui venait de l'àme.

Arrivé au sommet, il se jeta sur un soldat suisse et le désarma. IMais pendant qu'il le forçait à démonter un canon, le peuple d'en bas le prenant pour un ennemi qui cherchait à diriger le feu, tira sur lui et le blessa.

Un groupe d'assiégeants débouchait en ce moment par lescalier. A leur tête se trouvait Théroigne de Méricourt, le sabre nu et la gorge dépouillée à demi. A l'aspect du jeune homme qui perdait son sang, elle s'élança vers lui, et, le couvrant de son corps, elle déploya aux yeux de la multitude un drapeau, qui fit njonler jusqu'au faîte des tours une acclamation unanime.

— Vive la nation!

Les vainqueurs répondirent à ce cri, dont l'écho se prolongea dans les profondeurs les plus secrètes de la Bastille. Après quoi, Théroigne de 3ïéricourt planta son drapeau, qui se déroula avec majesté sous l'admirable soleil qu'il faisait.

Ce fut alors que se passa une scène pleine de caractère et de beauté.

Le Jeune honinie qui ne sentait pas sa blessure et dont les pieds semblaient brûler le sol, s'écria dans un accès de transport prophétique : «Amis! c'est mieux qu'une Bastille que nous venons de conquérir, c'est la liberté. Les grandes choses veulent de grands prétextes. A travers les ruines du passé, frayons le chemin de l'avenir. Que chacun me regarde et fasse comme moi! »

S'adressant à un homme qui l'avoisinait :

— Donne-moi ta pioche, dit-il.

Et se dirigeant vers les créneaux, après trois ou quatre coups furieux, il parvint à détacher une pierre, qu'il jeta dans les fossés en criant :

— Liberté!

Puis il passa la pioche à un autre.

— Liberté! dit celui-ci, au choc rebondissant de la seconde pierre. Liberté!

Tel fut le cri général, sonore, sublime. Les pierres tombaient les unes après les autres, noires et lourdes; elles s'engloutissaient dans un abîme vaseux.

— Liberté! liberté!

Tout le monde avait le délire; il semblait qu'un Dieu lui-même eut écrasé à pleine main la pourpre de l'enthousiasme sur ces faces translîgurées; les poitrines haletaient et bruissaient; les jambes étaient prises d'un tressaillement nerveux...

La pioche lit le tour des assistants.

Quand ce fut au dernier, Théroigne de Méricourt s'approcha du jeune homme qui avait provoqué cette scène grandiose :

Tu es un bon palriole, lui dit-elle; ton nom? — On

m'appelle Emile. — Emile qui? — Emile tout court.

— Ahî fit la Théroigne qui comprit vaguement; mais tu es blanc comme linge; est-ce ta blessure qui te fait mal? Viens avec moi, un verre de vin te remettra, et le gouverneur doit en avoir du bon.

Emile regardait cette femme avec un indéfinissable sentiment de curiosité; il cherchait à se rappeler le lieu où il l'avait déjà vue.

Pendant ce temps, Théroigne de Méricourl l'entraînait, et tous deux rentrèrent dans les flancs de la Bastille par un escalier circulaire et étroit. Le désordre frisait la boucherie. Un grenadier venait de saisir et de désarmer le gouverneur, on allait bientôt tuer le major. De toutes parts on n'entendait que le choc retentissant des armes sur la pierre, qui accompagnait des menaces d'extermination.

Maîtres une fois de ce repaire de la tyrannie, maîtres du haut en bas, les assaillants, hommes et femmes, animés par leur extraordinaire et facile victoire, se confondirent dans un seul cri :

— Aux prisonniers, aux prisonniers! Délivrons les prisonniers!

On ne chercha pas à s'enquérir du plus ou moins d'innocence de ces prisonniers; celui qui eût essayé de prouver que ce n'étaient que des gredins ou des criminels parfaitement dignes de leur sort, eût été sans doute le mal venu. On voulait être généreux, magnanime, on le fut de reste. La crédulité avait forgé cent contes plus absurdes les uns que les autres à propos des prétendues victimes du despotisme qui étaient censées languir sur la paille infecte des cachots. Des milliers d'infortunés gémissaient, disait-on, derrière les verrous, des vieillards, des enfants môme. Au niilieu d'un désordre enivrant, il ne manqua pas de voix pour répandre ces fables et pour les propager...

~ Brisons, brisons leurs chaînes! criait la foule.

Vraie foule d'Opéra, qui agissait comme un Opéra, qui était vêtue comme un Opéra, avec les cuirasses, les casques, les rondaclies, les cottes de maille, les cuissarts, les armets; les écus arrachés et pillés au Garde-Meuble; qui brandissait des pertuisanes, des haches et même des broches encore vierges de sang humain! Une foule à la fois sublime et grotesque, ivre d'un triomphe qu'elle ne s'expliquait pas, mais tière d'avoir vaincu par la seule force de sa volonté.

— Aux prisonniersl Aux prisonniers!

On court aux geôliers, on empoigne les guichetiers à la gorge, on rattrape ceux qui essayaient de se sauver; on fouille, on monte, on descend, on se fait guider par eux. « Les clefsî les clefs! v demande-t-on; c'est un élan d'humanité et d'attendrissement inexprimable. Les portes trop lentes à s'ouvrir, on les brise. On visite tout, on examine lout. La multitude empressée circule, va, vient, se répand, ondule et se tord dans les dédales du monument comme un serpent gigantesque empêtré dans une forêt, qui passe sa tête entre les lianes, qui glisse le long des branches, qui rampe sur le sol et disparaît pour remonter en sjiirale agile autour du tronc d'un arbre élevé.

Mnisoùsont donc les prisonniers? Qu'en a-t-on fait? D'où vient que l'on n'entend ni le bruit des fers, ni le bruit des plaintes, ni le bruit des sanglots? Partout des chanjbres vides et des souterrains déserts. On ne peutainsi soustraire aux regards des milliers de victimes, le peuple n'a démoli la prison que pourdélivrer les prisonniers; il lui faut les prisonniers, il les veut, il les exige.

Tout compte fait, après de longues recherches et la vérification des registres, on n'en trouva que dix-sept, parmi lesquels deux seulement étaient traités avec moins d'égards que les autres.

Désabusé sur le nombre des prisonniers de la Bastille, le peuple qui voulait toutefois avoir le dernier mol, se mit à choisir le plus intéressant des dix-sept pour en faire l'objet d'une solennelle ovation. Après avoir hésité

un certain temps, on se décida pour un homme encore vert et d'une belle figure, mais qui n'avait pas coupé sa barbe depuis plusieurs mois.

— Voyez-vous ce vieillard? disait-on de tous côtés, comme il a Tair abattu par les souffrances et le désespoirt

— C'est le poids de ses fers qui a brisé son pauvre corps.

— Ses yeux se sont taris à force de répandre des larmes.

— Bon vieillard, dis-nous tes maux et nous saurons y compatir.

Mais lui, le vieillard, se voyant en butte à l'attention, se troublait et paraissait pris d'inquiétude,

— Il tremble! C'est sans doute au souvenir de ses tortures. — Rassure-toi, victime intéressante de la barbarie, nous sonmies tes libérateurs et non tes bourreaux. — * Pourquoi t'enferma-t-on? — Quel est ton nom? — Quelle est ta famille?

Puis on l'entourait, on s'empressait pour le voir; chacun admirait son air noble et respectable. A toutes ces questions le vieillard ne répondait rien; on eût dit qu'il était en proie à de vagues craintes; ses regards erraient de tous côtés, comme pour chercher une issue, ses jambes chancelaient.

— Appuyez-vous sur moi, lui dit un homme vivement ému. — Et sur moi, dit un garde-française en se plaçant lestement de l'autre côté du vieillard. — Ne craignez pas de nous fatiguer; pesez, pesez encore. — Pauvre homme! il n'a plus même la force de prononcer une parole. — Les brigands l'ont privé de sa raison. — Il faut le porter en triomphe et le promener dans tout Paris. — Oui! ouit portons-le en triomphe!

Ce fut alors qu'on vit le vieillard se débattre d'une manière encore assez vigoureuse pour son âge. On ne comprenait rien à son effroi.

— Laissez-moi! murmurait-il d'une voix étouffée; laissez-moi... je ne veux pas...

On fut obligé de l'empoigner par les jambes, à cause de sa résistance et de l'asseoir sur le fauteuil du gouverneur, qui fut élevé aux bravos de la foule.

Tout le monde se précipita hors de la Bastille et s'organisa en cortège. L'enthousiasme, c'est-à-dire le bruit, les armes remuées, les yeux sanglantement injectés, les cheveux épars, les poignées de mains convulsives, la chanson, la chanson surtout!

A ce moment la figure du vieillard, contractée par d'étranges et inconnus sentiments, était devenue presque hideuse, de belle qu'elle paraissait auparavant.

Il grinçait des dents...

On prit par les boulevards, solennellement, au milieu d'une longue rangée de spectateurs qui agitaient leurs chapeaux en Tair.

Les femmes surtout, les femmes s'empressaient audevant du prisonnier; elles touchaient ses vêtements, elles baisaient ses mains. Une d'entre ellesluiposaunecouronne de lauriers sur la tête.

— >'on... non... balbutia-t-il en s'efforçant de l'arracher.

Le peuple n'y comprenait rien, mais le peuple l'entraînait toujours.

— Regardez ce bon vieux, disaient les pères à leurs enfants; c'est un juste, c'est une victime; le ciel lui gardait cette récompense. — Vive le prisonnier de la Bastille!

El la foule grossissait derrière le cortège: c'était un spectacle touchant et glorieux, capable d'émouvoir les moins patriotes.

A la hauteur du boulevard du Temple, on fit rencontre d'un des héros de la journée, Ede, officier au régiment de la reine, qui était à cheval. Il s'arrêta en face du personnage que l'on portait en triomphe, et laissa échapper un geste d'étonnement.Puis, se penchant versun des hommes de l'escorte, il lui dit un nom à l'oreille, le nom du vieillard.

UiT cri d'horreur et de dégoût s'éleva aussitôt.

Le fauteuil fut lâché par ceux qui le soutenaient, et le vieillard alla rouler dans le ruisseau, au coin de la rue Pont-aux-Choux.

C'était un descendant de l'amante de Pétrarque, c'était un cousin de Mirabeau.

C'était le marquis de Sade* .

La foule s'enfuit.

Pour décrire toutes les folies et tous les

hauts faits de ce jour, il faudrait un espace que je n'ai pas à ma disposition. Je me contente d'un simple crayon, et d'un trait fort choisi çà et là. La prise de la Bastille a exercé la verve de tous les poêles, même des poêles étrangers, tels qu'Alfieri. Il est vrai que, d'un autre côlé, les railleurs de l'assemblée nationale donnèrent à ce grand acte le nom ironique de prise de possession; mais rien ne put ébranler la foi solide du peuple français. Sa religion était faite à l'avance.

Je l'ai laissé, ce peuple, environnant le gouverneur de la Bastille et l'accablant d'outrages. Quelques citoyens tentèrent de l'arracher à un trépas inévitable en proposant de le conduire à l'hôlel de ville, pour qu'il eût à y rendre compte de sa conduite. 11 était en habit gris, et

* Ainsique je l'aiécritdansl'avant-propos des Chemises Rouges,lous les faits historiques inlioduits dans ce roman sont appuyés sur des documents certains. Il me serait facile d'accompagner mon action de notes et de renvois, mais je connais la juste répugnance des lecteurs envers ce procédé qui participe plus particulièrement de la critique. « Unenote, a dit M. de Balzac, est lecoup d'épingle qui désenfle le ballon du romancier. Avec sa note, un auteur ressemblée un conteur qui, après avoir fait plusieurs histoires, au dessert, vous dit : « Ce que je vais maintenant vous raconter est vrai. » Pour ce qui est de la note que je commets moi-même en ce moment, elle sera la dernière : mon but est seulement d'avertir que je suis en mesure de me disculper des reproches d'exagération ou de mauvaise foi que Ton pourrait m'adresser.

Co^RLES AIoStLET.

tête nue. On l'entraîna vers la rue Saint-Antoine, en le poussant à coups de fusil et de sabre. Là un homme essaya de lui prêter son chapeau afin que, couvert, il attirai moins les regards irrités. Mais on renversa le chapeau.

A l'entrée de la place de Grève, un jeune garçon leva sa canne et en déchargea un coup sur le crâne chauve du gouverneur. Il chancela. Des larmes de douleur parurent dans ses yeux, elles ne firent qu'exciter la rage et l'ironie de la populace. Une grêle de coups tombe sur lui. Accablé, sanglant, il est conduit vis-à-vis les premières maisons à piliers du côté du port, où ses conducteurs lui passent alors une corde autour du cou et Tétranglent en le battant. Il expire, et palpitant encore, on lui scie la tète.

Au même instant, un coup de pistolet se fait entendre sur les marches extérieures de l'hôtel de ville. Un homme gros et fort vient de brûler la cervelle au prévôt des marchands, soupçonné de connivence avec de Launay. La tête du prévôt est également coupée.

Cela faisait déjà deux têtes.

Pourtant ce n'était pas assez. Alléchés par le sang odorant et chaud de leurs premières victimes, les hommes de la Grève s'interrogent et cherchent cà et là autour d'eux. Voici que débouchent au coin de la rue de la Vannerie quelques invalides, escortés, tiraillés par un groupe qui les accuse d'avoir braqué le canon. En vain cherchentils à se faire entendre. Les féroces courent à eux et les saisissent : un vieillard est pendu à l'un des réverbères du quai; un jeune homme subit le même sort. Les autres s'échappent ou sont lâchés, malgré les instances de cinq ou six femmes qui crient : « Pendez! pendez! »

On venait d'inaugurer la trop fameuse lanterne, et à dater de ce jour le dictionnaire du crime compta un mot de plus.

Lorsque les cadavres des deux pendus furent jugés suffisamment refroidis, leurs têtes leur furent également re-

tranchées. Tout compte fait, le peuple, ce peuple-h^, se vil avec quatre têtes clans les mains. Il se demandait ce qu'il allait en faire, quand tout à coup quelqu'un imagina la promenade dans Paris. Pour lors, les quatre têtes furent exhaussées au bout de quatre laille-cimes, et l'on se dirigea vers le Palais-Royal. Ce qui resta de monde sur la pïacede Grève" s'empressa autour des cadavres; quelques polissons les dépouillèrent. D'autres leur perçaient les pieds, y passaient une corde et les traînaient. Puis comme toute cruauté finit par ennuyer à l'égal de tout divertissement, la place se vida peu à peu, et il ne resta plus que deux ou trois indifférents auprès du corps de Launay, étendu contre une borne.

La foule entière se portail sur les pas du cortège cruel et triomphal. A la hauteur du pont Noire-Dame un étrange incident se produisit. La tèle de Flesselles le prévôt, défigurée par le coup de pistolet, fut unanimement trouvée trop laide; elle fit horreur aux barbares eux-mêmes qui la précipitèrent dans les flots de la Seine, slupéfiante délicatesse qui n'a pas d'égale dans tout le charnier dramatique du grand Shakespeare! Ainsi allégés d'une tête, ils poursuivirent leur route. Tout se fermait sur leur passage, les portes et les boutiques; les rideaux des fenêtres s'écartaient seuls pour montrer d'effarés visages collés aux vitres. Ils médusèrent de la sorte la population du port. Au Palais-Royal, les marchands, prévenus à temps, s'étaient claquemurés avec soin. C'était un tableau sinistre. Les groupes du jardin ne parlaient que de tuer, de pendre, de décapiter.

A partir de ce jour, en effet, le Palais-Royal allait recevoir une nouvelle physionomie et atteindre à l'apogée de son importance. Il allait devenir plus que jamais le foyer des turpitudes et des crimes de tout genre. A l'élégance la plus raffinée, il devait unir la débauche la plus infâme et la plus basse; h la fois cloaque et palais, caverne et jardin, il allait enfin recevoir le nom de Maison- Egalité. Les têtes y entrent déjà quatre par quatre; les

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têtes en sortiront tout à l'heure douze par douze.

0 bon peuple de Paris! qu'as-lu fait là, et quelle idée biscornue t'avait passé dans la tète? 0 bonnes gens de tous âges et de toute figure, excellents bourgeois, fougueux jeunes hommes, marchands exaltés, quel diable vous avait donc en sa possession, par cette belle journée de juillet? Il faisait pourtant un si grand soleil et l'air était rempli d'un si joyeux embrasement! Puisque votre sang était agité d'un tel désir de liberté violente, puisque les pavés de la rue vous brûlaient les semelles, puisque ce jour-là enfin il y avait en vous tant d'expansion et de vie, pourquoi ne pas aller préférablement vous promener dans les bois de Boulogne et de Sèvres ou sur les coteaux environnants? Là, du moins, \ous auriez eu Tespace, la chaleur immense et le doux bruit saisissant de toutes les choses de la campagne, arbres qui remuent, fleurs qui s'ouvrent, insectes qui marchent; et vous auriez passé à l'aise votre fièvre de poésie.

Ahî mon Dieu! avoir gâté à plaisir une si bellejournée de juillet!

Emile avait suivi la Théroigne.

Ces deux natures contrastaient hautement : Tune fine et nerveuse, Taulre superbe et forte, belles toutes les deux.

La Théroigne eut beaucoup de peine à sortir delà Bastille, quoique le gros de la besogne fût fait; il lui fallut se dérober à Tempressement des vainqueurs qui voulaient la porter eu triomphe, elle aussi.

Pourtant elle parvint à gagner les rues de traverse avec son jeune compagnon.

Alors elle s'arrêta pour essuyer la sueur qui couvrait sa figure et coulait dans ses cheveux noirs.

Emile n'en pouvait plus, il s'était assis sur le seuil d'une porte...

Théroigne de Méricourl qui, jusqu'à présent, l'avait mal vu à travers les nuages de la poudre et de la victoire, le regarda avec une certaine expression d'intérêt.

La femme eut son tour après l'héroïne.

— Il est bien, murmura-t-elle en souriant; brave et beau, voilà comme tous les hommes devraient être!

De temps en temps on entendait le bruit que faisaient les patriotes en rentrant chez eux. C'étaient des citadins enthousiastes qui frappaient le pavé avec les crosses de leurs fusils, des gardes-françaises qui avaient profité de l'occasion pour s'enivrer avec le vin des bourgeois; enfin des hommes du peuple, chantant, dansant, et qui s'enivraient de Tivresse des gardes-françaises.

Théroigne de Méricourt adressa la parole au jeune homme.

— Vas-tu mieux? lui demanda-t-elle. — Oui, répondit Emile, ma blessure n'est rien, c'est une balle qui n'a fait qu'effleurer mon épaule.

Et il se leva.

— Prends mon bras, lui dit-elle, tu es trop faible encore pour marcher seul. — Merci, je me sens fort. — Oii vas-tu aller maintenant? — Je ne sais.

Théroigne le regarda avec étonnement.

— Tu n'as donc pas de gîte? — Non. — Pas d'amis peut-être? — Pas d'amis. — Au moins... tu as do l'argent? ajouta-t-elle après avoir hésité.

Emile fit un mouvement de tête négatif.

— Alors, viens chez moi, dit la Théroigne; il te faut du repos, du calme; et ce n'est pas dans la rue que tu trouveras cela.

La Théroigne n'avait jamais parlé avec tant de douceur; ses traits s'étaient recouverts graduellement d'une teinte infinie de bonté, et elle paraissait s oublier dans la contemplation de ce jeune homme.

— C'est singulier! pensait-elle; devant ce visage de

vingt ans je sens revenir en moi les émotions anciennes, mes idées s'apaisent, et mon cœur bat comme au temps où je n'étais qu'une paysanne.

Hélas! il y avait bien longtemps en efifel qu'elle n'avait eu son heure de rêverie, cette femme de plaisir et de guerre!

Emile n'osa pas se refuser à son invitation; il se sentait attiré vers elle par un bizarre intérêt et par une force de hasard qu'on n'explique point.

Ils arrivèrent à la rue de Tournon oii elle demeurait, dans le quartier du Luxembourg.

L'histoire ne s'est pas grandement occupée de la vie changeante de Théroigne de Méricourt; elle s'est contentée d'indiquer sa présence en deux ou trois mois aux fêtes décadaires et dans les massacres. Les journaux ont eu quelques (luolibets pour ses amours républicaines, et tout s'est à peu près borné là. On aurait tort d'en être étonné : les personnages les plus connus dans les rues de Paris onttoujoursétéles plus inconnus dans l'histoire. Or, nulle plus que Théroigne n'a joui de celte remuante célébrité; elle fait pour ainsi dire partie de la mise en scène de la république et on est sur de la retrouver dans un coin de tous les principaux événements. Quant à sa vie inime/ je dirai ce que j'en ai recueilli dans les pamphlets épars et de la bouche de ses contemporains, dont le nombre va chaque jour diminuant.

Un jour, une belle fille arriva dans Paris et vint se loger aux environs du Palais-Royal, l'élernelle et grande sentine. Elle apportait avec elle beaucoup de diamants, une argenterie considérable et de l'or en quantité. On l'appelait madame la comtesse deCampinados. Elle avait pris par Londres pour venir à Paris, et la rumeur publique lui avait donné le prince de Galles pour amant. A l'époque où nous parlons, elle traînait avec elle un vieux et horrible chanteur caslral de soixante ans, l'Italien Tenducci, dont elle s'était alToiée par un caprice inexplicable.

La comtesse de Campinados n'était pas, on le voit, de

ces rachiliques aventurières qui n'ont que la beauté sur les os, et dont l'insolence a faim et froid sous leur fourreau de satin hasardeux. Elle occupait tout un premier étage d'un hôtel, tout un rez-de-chaus.sée et tout un jardin. Le temps était bon alors pour les courtisanes; et, quoique l'on affectionnât plus particulièrement celles qui étaient laides et maigres (en France la mode amoureuse a de ces fantaisies), la comtesse de Campinados absorba du premier coup l'attention publique. Elle devint la beauté du jour, selon l'expression en usage, et ce jour dura toute sa vie, c'est-à-dire toute la révolution.

11 resta encore quelques grands seigneurs, lors de son arrivée. Elle les ruina. Après les grands seigneurs, ce furent les financiers. Puis lorsqu'il ne resta plus ni financiers, ni grands seigneurs, elle se retourna vers le peuple, et elle devint la maîtresse du peuple après avoir presque été la maîtresse d'un roi.

De ce jour, madame la comtesse de Campinados ne s'appela plus que Théroigne de Méricourt.

Sous la robe de soie aux bouquets de pierreries, comme sous l'amazone aux couleurs émeutières, c'était une femme sans gêne, qui aimait le mouvement dans la vie et la passion dans le mouvement. Passion de l'or, passion de l'amour, passion politique, passion quelconque, n'importe laquelle. Elle alla ainsi jusqu'au sang, elle alla jusqu'à la folie, qui est l'excelsior de toute passion humaine. Dans la folie, elle ne s'arrêta même pas, vous le verrez plus tard.

Elle était belle, oh! oui, bien belle, je l'ai dit. Ainsi devaient être les filles de Sparte qui allaient voir les lutteurs sur la place publique et qui marchaient la jambe nue, le front haut. Marbre et feu, tels semblaient être les deux éléments incompatibles qui avaient concouru à sa formation. Chez elle, les extrémités surtout étaient magnifiques; on s'extasiait devant la perfection de ses pieds et de ses mains. Ces pieds passèrent pourtant par bien des fanges, ces mains se cramponnèrent au cou de bien des victimes!

Un membre du club des Cordeliers la compara une fois à la reine de Saba, cette folie et riche figure que l'on voit, non sans un peu de scandale, passer en robe à queue dans les livres saints. Théroigne de Méricourl fut en efïel la reine de Saba de la révolution; elle en eut les côtés brillants et extraordinaires.

Ce fut après la mort du vieux Tenducci qu'elle vint demeurer dans la rue de Touinon, où elle établit une espèce de cercle, demi-politique et demi-galant, fréquenté indistinctement par tous ceux qui avaient soit un nom, soit un titre ou même seulement une agréable figure. Les littérateurs, gens toujours un peu curieux, n'y manquaient pas. Quant aux femmes, c'était la portion rare de l'assemblée. « Je n'aime pas les femmes franceisses, » disait-elle dans son jargon. Les femmes franceisses lui rendirent un jour cruellement ses dédains.

Lorsque Théroigne de Méricourt, suivie d'Emile, sonna à la porte de son appartement, elle fut reçue par une femme de chambre, accourue tout effarée, et qui s'écria en la voyant :

— Ah! mon Dieu, madame n'êtes-vous pas blessée? — Tu vois. Lise, pas une égratignure; les boulets français ont leur galanterie, eux aussi. — Quel bonheur! nous craignions tant pour vous. — Y a-t-il quelqu'un au salon? — Tois personnes seulement. — Lesquelles? — M. le duc d'Aiguillon, M. Saint-Just, M. Maillard.

Pendant ces mots, la Théroigne avait déposé ses pistolets sur un guéridon, et elle dénouait la ceinture qui retenait son grand sabre.

Elle fredonnait en même temps, sur l'air Charmanie Boulangère, un de ces couplets qui couraient sur Marie- Antoinette :

Quelle est cette coquine (Jui marche à petit bruit?

Silence! on la devine Dans l'onabre de la nuit...

Ensuite elle quitta son chapeau à plumet, et ses beaux cheveux tombèrent sur ses épaules qu'ils couvrirent.

Tout en remettant un peu d'ordre dans sa toilette, avec l'aide de sa femme de chambre, elle disait à Emile :

— Puisque tu te bats si bien, tu seras aise sans doute de te trouver avec des patriotes; il n'en manquera pas chez moi ce soir, tu verras!

Après quelques minutes, Théroigne ne se ressemblait plus. Un air riant avait passé dans sa physionomie et en faisait vraiment une personne séduisante. ^Elle était coiffée d'un bonnet de gaze couleur de feu, surmonté d'un pompon vert; et ses bottines avaient été remplacées par de coquettes pantoufles en maroquin rouge.

A son entrée dans le salon, Saint-Just et Maillard, qui discouraient auprès de la cheminée, ^e levèrent et vinrent à elle.

Il n'y eut que le duc d'Aiguillon qui ne bougea point, il ronflait, étendu sur un sofa.

— J'ai su de vos exploits, belle Théroigne,dit Saint-Just en lui prenant la main. — Et moi, j'en ai vu, dit Maillard.

Théroigne eut un sourire de préférence pour ce dernier, qui était un jeune homme aux traits expressifs et agréables, à la taille cambrée et bien prise, à la voix entraînante. H devait plaire mieux que Saint-Just, qui avait quelque chose de dogmatique dans le visage, et qui calculait tout, jusqu'à sa galanterie.

Ensuite, elle leur présenta Emile, et les trois jeunes hommes se saluèrent gravement.

On conçoit que la conversation ne fut pas lente à s'engager; la journée avait été assez chaude et assez bien remplie pour que chacun eût à en raconter quelque épisode. Comme le vin, la poudre délie les langues, et c'est particulièrement au jour des révolutions qu'il faut entendre causer les Français. Alors toutes les individualités se renforcent, toutes les ardeurs et tous les intérêts sont sur le qui-vive; la lèvre impatiente ne bronche plus devant les audaces du langage.

LES CHEMISES ROIGES, T. 5. A

D'autres individus arrivèrent chez la belle Liégeoise; et au bout d'une heure, son salon Uit plein d'une société étrange, passionnée, bruyante.

C'était la nouvelle société qui se constituait. Une société de bouchers, de poètes, de courtisanes, de comédiens de tréteaux, de grands seigneurs hébétés et d'assassins par système, par ambition ou par goût. Cette société allait bientôt s'asseoir dans le fauteuil de Voltaire; elle allait se couronner de roses rouges et grasseyer des odes, des épîtres, des hymnes au bonheur, à l'agriculture, à la décence, au genre humain. Celte société succédait directement à Marivaux, à Helvétius, à madame du Deffant, à Buffon, à Montesquieu; elle allait fonder un nouveau langage et instituer de nouvelles mœurs. Miséricorde!

En tant que politique, il y avait là des gens de toutes les couleurs. J'en montrerai quelques-uns. Il y avait des créatures du duc d'Orléans, tel que Chanderlos de Laclos; des étourdis tels que Camille Desmoulins; des dissipateurs et dès intrigants, tels que Fabre d'Eglantine. Il y avait même deux ou trois patriotes sincères^ comme il y en a partout fort heureusement.

Le dé de la conversation était tenu par Théroigne de Méricourt, aussi intrépide discoureuse que vaillante amazone. On l'écoutail avec charme, non sans sourire quelquefois des entorses qu elle donnait à la grammaire.

Tout à coup, un grand vacarme ébranla l'antichambre.

Un homme entra comme une bombe, en poussant à les fracasser les deux battants du salon.

Ce n'était pas un portefaix, c'était M. de Mirabeau.

Tout le monde connaît cette face couturée, que la débauche s'était plu à pétrir et que la politique parvint ù illuminer. Tout le monde a présent à la mémoire ce courtaud prodigieux, que la postérité aura peine à regarder comme un des plus fameux don Juan du dix-huitième siècle. Il était à l'apogée de sa réputation, il le savait, il en profitait. En embrassant la politique à corps perdu, il n'avait renoncé à aucune de ses passions, il n'avait dit adieu

- Al —

à aucun de ses vices. Il menait de front la France et l'orgie, celui qui' devait emporter en mourant le deuil de la royauté; et dans sa double nature il ressemblait à ces étranges satyres d'autrefois, moitié dieux et moitié bêtes.

11 ne salua personne, tout le monde le salua. Cependant il savait être galant à ses heures, mais ce jour-là probablement le temps lui manquait.

Pour moi, je l'avoue, ce gros gentilhomme qui apparaît impétueusement au début de la révolution et qui fait le vide autour de lui en se poussant des deux coudes; cet orgueilleux provençal, butor, mal élégant, boursouflé de visage et d'âme, qui joue à l'esprit et à la malveillance, parce que ses longues réflexions de Vincennes ont tué en lui la bonne foi; ce mauvais sujet éloquent avec ses poings, éloquent avec sa tête, écrivain cynique dédiant le livre du Rideau levé à « Monsieur Satan; » orateur en colère, qui renversait les députés en se rendant à la tribune; rodomont sans épée, grand homme et grand coquin^ selon un mot célèbre, ce Mirabeau, je ne l'aime pas. 11 me semble voir incessamment ses deux mains tendues, l'une vers le peuple et l'autre vers le roi, exaltant Tun et l'autre, exalté de tous les deux, et faussant la compagnie par sa mort subite, au moment où tout le monde comptait sur lui. Rendez V argent, au moins!

En un instant Mirabeau fut entouré de la majeure partie des assistants. Lui riait, triomphait, se tournait, montrait à tous son muffle de lion flatté. Théroigne de Méricourt, dont il avait, dit-on, été autrefois Tamant, fut au nombre des rares personnes qui ne parurent pas s'être aperçues de sa présence. Elle causait avec un homme de médiocre taille, soucieux, la figure pâle et les yeux brillants. C'était Chénier le Tragique, un de ses professeurs, celui qui lui meublait la cervelle de citations héroïques et de vers cornéliens, qu'elle transportait ensuite, claudicants et mutilés, dans ses harangues au peuple.

Mirabeau se piqua de cette indifférence, et au moment

de faire un pas vers elle, il hésita et alla donner dans un groupe de deux ou trois alarmés, présidé par mademoiselle Duthé, une actrice aussi belle que sotte, plus connue d'ailleurs à Guide qu'à l'Opéra. L'impure tremblait pour ses diamants.

— Où allons-nous? disait-elle, consternée. — Eh mais! nous n'allons pas, répondait le duc d'Aiguillon.

Mais 311rabeau :

— Tu crois cela, toi; parce que tu dors sans cesse, lu penses qu'il n'y a personne d'éveillé, grand politique d'alcôve! — Pourtant voilà le peuple devenu maître. Que fera-t-il? — Ce qu'on lui fera faire, comme toujours. Le peuple! le peuple! Je ne vois là que six lettres dont nos orateurs s'empâtent continuellement la bouche. Le peuple est fait pour les hommes de mérite qui sont le cerveau du genre humain. Moïse a été le cerveau juif; Mahomet, le cerveau arabe; Louis XIV, si petit qu'il fût, a été le cerveau français pendant quarante ans. Le peuple est la dernière chose dont je m'inquiète. Ce n'est pas lui qui a pris la Bastille, c'est moi. — Toi! s'écria le duc d'Aiguillon en éclatant de rire; et oii étais-tu, maître poltron? — J'étais partout!

A ce mot d'une éloquence bouffie, et tel qu'il en sortait souvent de sa bouche, plusieurs sourires esquissés par l'incrédulité circulèrent au milieu des auditeurs. A tort ou à raison, la bravoure ne passait pas pour être le côté dominant du caractère de Mirabeau, et personne n'ignorait qu'il avait refusé un cartel quelques mois auparavant.

Néanmoins, M. le comte ne s'aperçut ou ne parut s'apercevoir de rien , et il continua sur fe même ton, tant qu'on voulut bien l'écouter. Mais quehiue intérêt qu'on puisse y prendre , je n'aurai pas plus longtemps l'audace énorme de le faire causer, et surtout de le faire causer politique. Il y a tels bouillonnements qu'il est impossible d'insuffler dans les veines du style. Je me contenterai de dire que Mirabeau fut ce soir-là ce qu'il était toujours, "esl-à-dire éloquent jusqu'à l'impertinence, et qu'il ne

s'arrêla dans la témérité que lorsqu'il eut rencontré It génie.

— Bon! le voilà parti dans son mirabeaudage! s'écria Fabre d'Egiantine.

II ne faudrait pas croire toutefois que la politique fit exclusivement les frais de la conversation. On se lassa de parler toujours de la Bastille, et puis encore de la Bastille. Vivement sollicité par quelques amis, au nombre desquels vint se joindre la Théroigne, Saint-Just ne put se défendre de réciter quelques fragments d'un poëme de sa jeunesse qu'il venait de faire paraître et qui se vendait sous le manteau. Cet ouvrage très-médiocre, dont on rencontre encore quelques exemplaires, avait pour titre Organr et était écrit dans le rhythme et le style libre de la Pucelle. Ce qu'on y lisait de moins mauvais, c'était la préface, ainsi conçue : a J'ai vingt ans, fai mal fait, je j)ourrai faire mieux. »

^ Il a fait mieux en effet, au point de vue littéraire; mais c'est égal, il aurait bien dii ne faire qu'Organt...

Saint-Just, environné assez railleusement de quelques littérateurs, prit son parti et déclama l'épisode du Royaume des ânes, où se trouvent ces vers :

Dans ce pays les ânes, pour les hommes. Sont ce qu'ici pour les ânes nous sommes; Ils ont leur code et leur gouvernement. Leurs magistrats, leurs lois, leur parlement, De grands docteurs, héritiers des apôtres, Et c'est de là que nous viennent les nôtres, Ils ont aussi leur Université, La capitale est Asinomaïe.

Bien que ces vers n'aient rien d'extraordinairement spirituel, ils excitèrent néanmoins Thilarité.

11 continua par d'autres fragments pris au hasard :

Organt était alors près d'une église :

Il entre, et voit ânes le froc en chef.

Dans notre siècle il se serait cru, bref. Chez les enfants de saint François d'Assise. Plus loin, Thalie, en cotillon mesquin.

Pour des sabots laissant le brodequin, Froidement gaie et grotesquementtendre, Dédaignait l'art et le sel de Ménandre. Organt vit là Mole dont le talent Est d'écorcher Molière impunément, Et Dessessarts, le Sancho de l'école Oui croit l'Olympe assis sur son épaule...

Cela continue ainsi d'injures en injures pendant un grand nombre de chants. Le lecteur-auleur s'essuya le front après s'être arrêté, et envoya son œil à la quête aux éloges. En cherchant à se dérober à quelques applaudissements, il se trouva face à face avec un jeune homme qui le regardait d'un air malin.

— M. Saint-Just? dit ce jeune homme en le retenant au passage. — M. Desmoulins? — Est-ce vrai ce qu'on rapporte au sujet de votre poëme? — El que rapportel-on, monsieur? — Que c'est une imitation de l'italien, ou une traduction... Je ne me rappelle pas au juste le terme.

Le poëte fronça le sourcil.

— Je ne sais pas l'italien, répondit-il sèchement en rebroussant chemin.

Camille Desmoulins demeura seul à rire; il était laid dans toute l'étendue de ce mot; sa ligure noire et luisante avait une expression ignoble; mais Tintelligence venait souvent passer l'éponge sur ses imperfections physiques, et il y avait telles circonstances où l'on n'apercevait plus de lui que ses yeux, brillants d'exaltation.

Pendant la lecture d"Organt, M. le comte de Mirabeau, qui n'aimait pas voir rallention accaparée par un autre que lui, s'était esquivé entre deux rimes. On ne s'en émut pas plus qu'il ne fallait, et la conversation regagna en étincelles la monnaie de ce soleil absorbant. Singulière

- bi — conversationî esprit nouveau et cruel! bons mots qui s'attachaient à des quartiers de monde ébraniés! saillies de conjurés qui tressent les cordes à pendre et qui aiguisent les couteaux à égorger!

Dirai-je les étonnements d'Emile et le chaos qui se faisait dans sa tète en présence de ces organisateurs à main armée remplaçant les destructeurs à main gantée? L'enfant trouvé, l'éphèbe du souper de Grimod de la Reynière, le secrétaire de la marquise de Perverie, dirigeait autour de lui un œil plein d'effarement. Cette fois il n'avait plus affaire à une noblesse orgueilleuse et dédaigneuse, ii se trouvait avec les siens et les siens lui faisaient peur.

Il regardait ses mains, brûlantes encore du salpêtre de la Bastille, en se disant :

— Qu'est-ce que j'ai fait?...

Personne ne s'inquiétait de lui, du reste. Sur îe siège solitaire où il était assis, il pouvait réfléchir à son aise. Inaperçu et triste, Emile figurait l'attitude du peuple au milieu de ses représentants. C'était le même désappoinment de son côté, c'était le même oubli de leur part. Son enthousiasme tombait d'heure en heure; un grand effroi y avait succédé en entendant ces hommes et même ces femmes qui parlaient si hautement de faire marcher la France devant eux, de la même manière que des gendarmes font marcher un coupable, les poignets liés derrière le dos.

Il aurait voulu s'enfuir: mais quelque chose d'inconnu €t de puissant le retenait à sa place.

Il resta donc jusqu'à la fin.

Quand on eut causé de tout, du roi, de M. Necker, du peuple que Mirabeau désignait par les meurls-de-faim; quand on eut causé de politique et de poésie, et que l^on se vit à bout de tout sujet de conversation, alors on ouvrit 1<3S fenêtres et l'on se tut. Cette nuit de juillet était délicieuse; les arbres du jardin du Luxembourg se laissaient apercevoir dans l'entière clarté de la lune. A l'aspect de

ce doux tableau, et malgré les fortes préoccupations du moment, peut-être même à cause de cela, il se tit dans tous les esprits une sensation enchanteresse, suivie pour chacun d'un rêve muet de quelques minutes. Camille Desmoulins pensa à sa jeune femme, et il lui revint en mémoire ce passage d'une lettre qu'elle lui écrivait il y a un an, jour pourjour: « Un soir, c'élaitdans l'été, accablée de chaleur, je me traînais du bosquet à la maison, et ne pouvais pas me soutenir; je me serais laissée aller si chaque arbre ne m'avait pas servi d'appui. J'arrivai donc 'ïi mon piano; il faisait nuit, tout a fait nuit; je cherchai en tâtonnant mon clavier. Voyons, me dis-je, il faut que je touche un air bien gai. » Le duc d'Aiguillon revit un instant son château des environs d'Agen, les belles eaux vives de son parc et les meules élevées dans ses prairies. Saint-Just réfléchissait que sa poésie pouvait bien manquer de cœur; et le sombre Marie-Joseph sentait germer en lui des rimes presque bucoliques, en face des étoiles claires, au bruit des rideaux qu'une brise folle soulevait. Quelqu'un rompit ce court silence :

— A quoi penses-tu donc, Théroigne? dit la Duthé qui ne pensait à rien. — Belle question! à son amant, répondit le colossal Saint-Hurugues.

Théroigne de Méricourt, dont ces paroles vinrent troubler la rêverie, releva la tête machinalement.

— Un amant? je n'en ai plus, dit-elle. — A d'autres! 5'écria Fabre d'Eglantine en riant; la Théroigne, plus d'amant? c'est comme si tu nous affirmais que les roses n'ont plus de feuilles, les oiseaux plus de chansons! — C'est pourtant la vérité, dit-elle, grave. — Triste vérité, dans ce cas; sombre et maussade démeiili donné à ta beauté païenne!

Celui qui avait dit cela était le jeune André de Cbénier, figure ouverte et douce, cheveux presque blonds.

— >'ul ne te croira, Théroigne. — Que m'importe. — Pas plus que les monarchies, le cœur d'une jolie femme ne devrait subir d'interrègne, ajouta Chauderlos. — Est-

ce ton cœur qui se venge de la tête, ou ta tête qui se venge de ton cœur? demanda Méhé de Latouche. — Bail? s'écria Camille, demain tu aimeras de plus belle! Sermenis de ne plus aimer, serments de ne plus boire, autant en emportent une rasade et un baiser! — Quel sera I homme que tu aimeras, Théroigne? — Te faut-il les épaulettes brillantes du colonel de Lambese, prince de la maison de Lorraine, ou les haillons du nègre du Palais- Uoyal? — On dit que Sieyès a laissé un pan de sa soutane dans ton boudoir. — Et Maury, une de ses baretles. Théroigne de Méricourt, accoudée sur le marbre de sa cheminée, ne semblait prêter aucune attention à toutes CCS railleries. Une lueur funeste jaillissait de ses yeux.

— L'homme que j'aimerais?... murmura-t-elle. — Eh bien? demanda Laclos. — Eh bien? demanda Voidel. — Ce sera toi, Laclos, si tu veux; ce sera toi, Voidel, si tu Poses; ce sera celui de vous qui n'aura pas peur de mon amour et qui croira ne pas devoir l'acheter trop cher.

Quelques-uns, le ducd'Aiguillon entre autres, se mirent à rire.

— Le prix? demanda Laclos. — Un crime, répondit Théroigne.

Il se fit un silence significatif. On n'osa pas douter, on n'osa pas rire, on connaissait la Liégeoise.

— Eh bien? dit-elle à son tour. — C'est trop cher, répondit Fabre d'Eglantine. — Et toi, André de Chénier? — Demande à mon frère, il fait des tragédies. — C'est vrai, dit Marie-Joseph, mais je n'en joue pas. — Et loi, Saint-Hurugues? et loi, Méhé? conlinua-l-elle.

Sa voix, promenée par son regard, alla frapper ainsi successivement chacun des auditeurs.

Beaucoup ne répondirent pas.

Mais quand ce fut au tour de Saint-Just, il eut un ravissant et candide sourire, et il dit :

— Explique-toi mieux, Théroigne; l'homme que lu aimeras?... — Sera celui qui tuera l'homme que j'ai ai é, répondil-ellc.

Stupeur.

— On peut s'entendre, dit Maillard. — Certainement, ajouta Saint-Just.

Le regard de Théroigne interrogea Emile. Emile demeura muet, épouvanté.

Elle prit son silence pour un acquiescement, elle murmura :

— Trois!

Le reste de l'assemblée comprit qu'il allait se passer quelque chose de sombre. Tout le monde se leva sans mot dire, et chacun vint silencieusement saluer la courtisane. Cinq minutes après, le salon était vide.

11 ne restait plus que Théroigne de Méricourt, Saint- Just, Maillard et Emile.

Les bougies devenaient plus petites; et la flamme blanche qu'elles dardaient paraissait plus alanguie dans ce salon maintenant désert.

Les chaises, les fauteuils étaient en désordre; les sofas avaient gardé l'empreinte de ceux qui s'y étaient reposés.

Quelque chose de pénible, de contraint, d'inquiet pesait sur cet ensemble fatigué et fané. On eût cru voir passer des frissons dans les meubles.

Plus pâles que de coutume, les trois jeunes gens attendaient ce que Théroigne avait à leur dire.

Emile, cloué à sa place par une invincible curiosité, examinait attentivement ses deux voisins : Maillard et Saint-Just.

Ces deux individus si dlfTérents d'allures étaient encore plus différents de costumes.

Le premier, qui avait pris une part active aux événe-

menls de la journée, élail velu d'une façon plus que simple. Ceux qui payent de leur personne payent rarement de leurs habits. Il avait un frac noir râpé ainsi que des culottes de drap de soie noire, une mauvaise veste de salin blanc, des bas blancs et de gros souliers à boucles.

Quoique sa mise fût toujours extrêmement soignée, Saint-Just paraissait encore s'être surpassé ce jour-là. Il portait une veste de cannelé blanc de crème, brodée en point de chaînette, laquelle veste était recouverte par un habit de gourgouran bleu de prusse, couleur alors trèsdistinguée et très à la mode. Une superbe étoffe de soie connue sous le nom de hollandaise, lui faisait un haut-dechausses parfaitement tendu sur la cuisse. L'escarpin était en peau de chèvre bien luisante, et une boucle ovale de diamants élincelait à sa cravate de mousseline.

Il était hors de doute que cet Adonis avait été faire un bout de toilette à la suite de l'affaire de la Bastille; car Saint-Just était de ceux-là qui s'imbibent d'essences après une boucherie et qui croient se laver de tous les crimes avec un morceau de savon; naïve et horrible famille des Ponce-Pilale et des Machbet!

Un profond silence régnait entre eux.

Théroigne de Méricourt marchait à grands pas dans l'appartement. Il était visible qu'elle se trouvait sous le joug d'une émotion cruelle.

Enfin elle s'arrêta.

La demie de onze heures sonnait à Saint-Sulpice.

— Soyez tranquilles, je n'en dirai pas plus long qu'il n'est besoin... Ce que j'ai à vous raconter est simple comme bon jour, bonne nuit, c'est la vie de mon cœur... Ahçà! n'allez pas vous endormir, au moins, nom d un mousquet!... C'est que vous êtes si jeunes tous les trois! — Allons, va donc! lui dit ]MailIard. — C'est bien. M'y voici. Vous savez quon m'appelle la belle Liégeoise, ce surnom vous dit mon origine. De fait, j'aime mieux cela que d'être Française, car vos mijaurées n ont aucune consistance, pas plus de bras que de cervelle! ce n'esl

bon qu'à faire des lingères ou des marquises. Moi, tous ceux de ma famille étaient des laboureurs et le sont encore au village de Méricourt. Les Théroigne! prononcez leur nom dans le pays et vous verrez tous les fronts se découvrir, même les plus blancs!

« Anne et Joseph furent mes deux patrons, humbles qui auraient dû nfenseigner l'humilité, doux et modestes de cœur, qui rougissent sans doute de moi dans le ciel Où ils ont leur belle place* fleurie. Anne et JosephI Oubliez-moi. Plus tard on ajouta à mon double nom celui de Lambertine que j'ai seul gardé. Ah! que j'étais belle quand j"étais jeune! »

S'adressant à Emile :

— Tiens, tu me vois à présent... je ne suis pas encore trop mal comme ça, n'est-ce pas? Touche mes cheveux; il y aurait de quoi cacher dessous, en les dénouant, toute la famille royale, si je le voulais bien. C'est noir et ce n'est pas rude du tout. Vois mes mains, et qu'on aille en demander d'aussi blanches aux statues des Tuileries! Eh bien! je ne veux pas me vanter, mais ce n'est rien en comparaison de ce que j'étais à dix-sept ans, rien, rien. Les gens du pays ne savaient pas où j'avais été dénicher mes yeux, et je faisais honte à mon père, tant j'étais belle.

a J'étais sainte aussi, je faisais mes prières matin et soir, et j'aimais les églises. A présent je ne peux plus entendre parler de Dieu ni du diable, je voudrais exterminer tous les prêtres, comme je voudrais tuer mes souvenirs. 0 mes souvenirs! ce sont des ongles vivants qui éraillent continuellement mon cœur. Il y a des heures où une cloche qui sonne me met en délire, où un arbre en fleurs m'exaspère, où la pluie d'été m'accable et m'anéantit.

» Des paroles anciennes me reviennent tout entières à la mémoire; pour une minute, pour une seconde, je me sens transportée aux endroits de jadis; le ciel ne me fait grâce d'aucun détail, je renais douloureusement complète et je rentre par force dans mon passé,

qui ne me rend au présent que meurtrie et broyée d'âme!

» Vrai, il n'y a que les révolutions pour vous faire perdre quelque peu la mémoire. »

La Théroigne donna un coup de poing sur le manteau de la cheminée, et se tut un instant. Ses yeux erraient le long des murs sans rien y voir, sans rien y chercher.

Après ce silence :

— Je vous ennuie, dit-elle. Au fait, ces choses de ma jeunesse ne peuvent intéresser que moi. Qu'est-ce que ça vous fait que j'aie été douce et que j'aie été dévote? Vous ne vous en moquez pas mal. Est-ce qu'iljie faut pas que toutes les femmes commencent comme cela, jolis poupons roses, qui plus tard se transforment en harpies inexorables; tendres fronts d'anges, sourires innocents, petites mains joinles, regards célestes, lèvres pures, à qui l'avenir réserve peut-être le nom de Messaline ou de la Brinvilliers! J'ai été semblable à tout le monde; pourquoi m'en étonnerais-je et pourquoi vous étonneriez-vousî D'ailleurs, c'est seulement mon premier amour que je veux vous raconter.

« Vous pensez bien que je ne pouvais pas aimer un paysan, moi; c'était impossible avec ma beauté et mon caractère. Quelque innocente que je fusse, j'avais de secrètes aspirations vers le luxe et vers le plaisir, car on ne ment pas complètement à sa nature. Le vice est toujours là, qui cherche à lever son impôt sur les jolis yeux, les jolies mains, les jolis pieds. Dix-sept ans et un cœur tout neuf ne se promènent jamais sans mauvaise rencontre le long des buissons.

D En été, un jour que je savonnais des collerettes à peu de distance de la ferme, j'entendis derrière moi un bruit de pas qui n'avait rien de la lourdeur habituelle de nos valets de labour. Je me retournai et j'aperçus un homme, vêtu ainsi que les princes des contes de fées, beau avec noblesse, le sourire sur la bouche, et qui me regardait comme je n'avais jamais encore été regardée. Ce qui courut dans mon corps à ce moment, n'a plus

couru dejUiis et ne courra qu'à l'heure de ma vengeance! Je crus quil pleuvait de l'or et du feu, et la respiration me manqua. Il était midi, mes bras étaient nus ainsi que mes épaules, car on était au mois de juillet comme à présent; mes cheveux étaient beaux de tout leur désordre, et la cambrure de ma taille ressortait de ma position agenouillée. Me voyant ainsi, confuse et pourpre, il s'arrêta. Quel souvenir!

» Oh! le tuerez-vous bien? Comment le tuerez-vous? Votre bras sera-t-il assez fort, au moins?... Oh! s"il allait en réchapper!... Prenez-y bien garde! »

— Ensuite? dit Saint-Just,lorsque Théroigne eut repris sa respiration.

Elle continua :

— Maintenant je ne vous traînerai pas l'histoire en longueur. Cet homme, ce lâche, ce noble, car c'était un noble, vous vous en étiez douté, ce fut celui qui me perdit. Ce qu'il a fait de ma tète, de mon cœur, pendant une année, je ne le sais plus, je ne peux plus m'en souvenir. Il paraitqu'il y a des hommes comme cela. Celui-là était à la fois mon idole et mon bourreau. Oh! tuez-le-moi! tuez-le-moi!

« Il marchait devant le malheur et l'annonçait. Lorsque je rentrai chez moi, ma mère était morte. J'aurais dû voir là dedans un avertissement du ciel, je ne vis rien du tout, j'étais folle, j'aimais! De ce jour et de cet instant je ne fus plus la même, il semblait que la bacchante eût écrasé la vierge sous ses pieds. Mes traits, comme mon âme, devinrent tout autres : mes yeux s'éclairèrent, mes lèvres s'épanouirent,je ne tremblais plus devant personne, excepté devant lui. Oh! lui!

» Xos rendez-vous avaient lieu derrière la maison,dans un jardin qui n'était fermé que par une haie. Cette haie, je la sens encore; et l'on me ramènerait devant elle, les yeux bandés, que je la reconnaîtrais au seul parfum! C'était la nuit que nous nous y rencontrions, quand tout le monde étnit couché. Assis sur un banc de pierre, nous

nous répétions chaque soir ce que nous nous étions dit la veille. Lui n'y allait pas par quatre chemins, il m'assurait tout simplement qu'il m'épouserait, qu'il me ferait riche et grande dame. J'étais assez simple pour l'écouter assez enivrée pour le croire. Il m'avait ordonné le mystère vis-a-vis de ma famille et je lui avais obéi... Mais tout cela est vieux comme Hérode et j'ai presque du dégoût a vous le raconter; car il n'y a pas une servante d auberge qui n'ait aux lèvres une aventure semblable Je me hdonc d'arriver aux faits importants.

» Un soir, j'allais au rendez-vous. Dix heures venaient (le sonner. Une lumière à la main, je descendais l'escalier de ma chambre, en retenant ma respiration: de l'autre main je tenais mes souliers. Arrivée à la porte qui ouvrait sur le jardin, je m'apprêtais à tirer doucement le verrou lorsque je me sentis toucher à l'épaule. Je me retournai et je vis mon père.

» — Où vas-tu, Lamberline? me demanda-t-il. y> Les forces me manquèrent pour lui répondre et je tombai à genoux.

)) 11 me releva et attendit en silence que je fusse remise de mon trouble.

» Alors il me dit ;

» — Lambertine! est-il vrai que tu aies déshonoré lo nom de ton père?

^ » Je tressaillis à cette voix sévère et triste; mais ie re- . levai la tête : ' - j

» — Mon père, lui dis-je, il eA vrai que j'ai disposé de mon cœur sans votre aveu; ne craignez rien pourtant, Celui que j'aime est digne de vous, digne de moi. Il a promis d'être mon époux et il tiendra sa promesse, car chez lui la noblesse du cœur va de pair avec la noblesse du nom.

» Il secoua le front douloureusement.

» — Malheureuse fille! murmura-t-il.

» Je bondis sous le soupçon du vieillard. Le sang honnête des Théroigne qui sommeillait en moi s'éveilla pour

la première fois et s'irrita. Je ne pus admettre la possibilité d'une trahison de la pari de mon amant.

D — Venez, mon pèreî m"écriai-je avec fierté, venez! c'est lui-même qui va ^ous confirmer les paroles de ma bouche!

« Il ne répondit rien et il me suivit.

» La chaleur, la vivacité de mon langage l'avaient confondu. J'en étais étonnée moi-même. Je ne lui étais apparue jusqu'à ce moment que comme une fille timide, n'osant jamais lever les yeux et lui ayant toujours obéi sans répondre.

« >'ous n'avions qu'un court trajet à franchir; je marchais en avant, d'un pas rapide...

» J'arrivai à notre banc habituel : mon amant n'y était pas.

» — Eh bien? demanda mon père lorsqu'il m'eut rejointe.

D Un frisson mortel s'empara de tout mon être et me glaça le cœur.

» — Il va venir... balbutiai-je.

» Et mes mains cherchèrent un appui contre la haie, je me sentis fléchir.

D Mon père demeura debout devant moi, muet, la tête nue, me regardant en face, et attendant.

» II ne vient pas! dit-il d'une voix sourde.

» Un quart dheure s'écoula ainsi, pendant lequel mille hontes metorturèrent. J'écoutais vaguement au lointain, ac • ceplant le moindre bruit comme une espérance et essayant de me débattre contre l'opprobre qui m environnait.

^ Mon père semblait cloué en terre; ses yeux qui devenaient plus sombres ne me quittaient pas.

» De temps en temps il me répétait d'une voix chaque fois plus menaçante :

» — Il ne vient pas? — Encore.,. Encore un peu... disais-je en l'implorant.

» >>on, l'enfer n'inventera jamais de supplice plus grand que celui que je souffris à cette heure!

» A la fin, mon père fît un pas vers moi; j'eus peur et je reculai. Son regard était fixe, et froid comme celui de l'homme qui a étouffé une grande douleur sous une grande résolution. Il me prit par le poignet, et me jeta sur Therbe.

» — Grâce? grâce! m'écriai-je. — Non! dit-il avec un accent que j'entends encore vibrer, non! En portant le premier coup à mon honneur, tu as porté le dernier coup à ma vieillesse. Regardez bien celte place, fille maudite, afin de pouvoir dire un jour : « C'est là que j'ai tué mon père! »

» Il me lâcha.

» J'eus le temps de le voir reprendre le chemin de la maison.

» Il chancelait et s'appuyait aux arbres...

» Quelques moments ensuite, lorsque, brisée, je voulus aussi moi revenir à la ferme, je trouvai la porte fermée.

» Mon père avait mis le verrou. »

Ici Théroigne de Méricourt fit une pause. Son œil était hagard, comme à l'instant où cet épisode s'était produit.

Puis, rassemblant ses idées :

— Que vous dirai-je de celte nuit? Se souvient-on de la folie et de l'évanouissement?... Au point du jour, je me retrouvai au milieu d'uae prairie où je m'étais couchée, toute blanche et les cheveux défaits. Un beau soleil me couronnait de ses chauds rayons, des fleurs croissaient autour de moi; les alouettes s'élevaient en chantant dans un ciel admirablement bleu. Moi, moi, j'étais une fille perdue qui profanais tout cela!

«Et puis... et puis... ma foi! je ne me rappelle plus... Des perles, delà honte, de l'or!... un homme, cet homme toujours, qui me pousse en riant au fond de l'abîme... Là-bas, partout, des fêtes qui m'appellent à grands cris... Lambertine! Lambertine!... Découvre tes immenses épaules et rejette plus en arrière Ion audacieuse tète. Je ne sais plus où je suis. On se presse au-devant de moi, on a peur,on a désir, on s'écrie sur tous les tons : « Ah! la

LES CHEMISES ROIGES, T. 5. 5

cruelle fille! » Cruelle, oui. Je l'ai voulu... Je passe à travers le monde comme une vengeance... A mon lour le déshonneur suit m'es pas; à mon lour je dispose des existences et je les brise quand je veux... Je veux souvent! »

— Je comprends cela, dit Maillard qui était plein de venin. — Voilà, reprit la Théroigne; j"ai fini. Vous voyez que ce n'est pas la mer à boire? il ne s'agit que de purger le pays d'un aristocrate. Je vaux bien cela, je crois. Sans le dégoût que son aspect soulève en moi. il y a longtemps que je lui aurais planté une pointe de sabre dans le corps, njais je ne pourrais pas nrempêcher de détourner la tète, et si j'allais le manquer! Concevez-vous?

Les trois jeunes gens se regardèrent.

Saint-Just dit à Théroigne :

— C'est bien; nous allons mettre nos trois noms dans un chapeau : celui qui sortira le premier sera ton vengeur. — El ton amant, dit Maillard.

Les trois noms furent écrits sur trois morceaux de papier.

Après qu'elle les eut remués suffisamment, Théroigne en amena un.

Elle V jeta les yeux, et ce nom tomba de ses lèvres :

— Emile!

Il ne bougea pas, il ne souffla pas.

Les deux autres s'étaient levés; et, comme leur rôle était fini, ils saluèrent el se retirèrent.

3Iinuit eldemi.

Emile el Théroigne de Méricourt restèrent seuls face à face, se regardant et se fouillant lame du regard.

L'heure était suprême.

— A présent, balbutia-t-il, le nom de cet homme? — Le duc de Xoyal-Treffléan! répondit-elle.

Je rôde autour de cette vaste figure. C'est vrai. Elle est pour moi tout le dix-huitième siccie;sur elle j"ai amoncelé le vice, le crime, le luxe, Timpiété et l'esprit. Elle est le pivot formidable sur lequel repose et tourne mon roman.

Lorsqu'il entendit ce nom rentrer violemment dans son souvenir, Emile ne manifesta ni surprise ni épouvante.

Il n'eut pas la pensée d'être épouvanté, il n'eut pas le temps d'être surpris.

Il ne songea qu'à une seule personne, à Trois-Mai! Le nom du père n'éveilla en lui que le nom de la fille.

Où était Trois-Mai?

Depuis le jour où il l'avait vue enlevée dans les airs par un aérostat gigantesque, il n'avait plus eu de ses nouvelles. Toutes ses recherches échouèrent, toutes ses démarches furent déjouées.

On savait seulement que M. le duc était descendu en Picardie,

C'était tout.

Sur ces entrefaites, la marquise de Perverie était retournée en Bretagne, dans son château nantais.

Elle avait reconnu faudace et la presque impossibilité d'une lutte avec le duc de Noyal-Trelfléan.

Momentanément elle y avait renoncé.

D'ailleurs, les premiers grondements de la révolution se faisaient entendre; la royauté sans respect, une noblesse craintive, un peuple livré à lui-même, tout cela attristait lïmie de la marquise en lui inspirant de vives inquiétudes pour l'avenir.

Elle avait donc quitté Paris, queliiuos mois avant l'affaire de la Bastille.

A sa grande surprise, Emile avait refusé de la suivre.

Emile, lui, ne s'effrayait pas d'une révolution.

Au contraire!

Il avait tout à gagner : avenir, nom, fortune. Il n'avait rien à y perdre.

Vienne la révolution, il l'attendait de pied ferme pour lui demander tout ce que la société actuelle lui avait refusé.

Pauvre enfant! Après cela, mon Dieu, il était bien excusable dans son illusion. Il en était de lui comme de la France entière : depuis longtemps elle avait perdu le souvenir des révolutions et elle croyait naïvement que celle qui allait venir serait la bonne.

Ce ne fut que la grande, ainsi qu'on l'appela.

Emile vit partir la marquise de Perverie avec un profond sentiment de regret; il s'était habitué à la regarder mieux qu'une bienfaitrice, et cette séparation allait de nouveau le replonger seul dans la foule.

11 avait en sa possession une petite somme, économisée sur ses gages, et dont il ne prévoyait pas la fin, tant il était naïf!

Emile comptait sans les hôteliers, sans les filous, sans les spectacles, sans tout ce qui fait à Paris la guerre à la bourse.

Il s'était logé dans la rue de la Cité, et il avait pris sur le registre delà police le titre d'étudiant en théologie. Pendant les premières semaines, en effet, il ne s'occupa qu'à travailler et à lire; il ne sortait que le soir, il prenait tous ses repas dans sa chambre. Mais, je Tai dit, c'était une imagination curieuse, qui voulait à la fois voir et savoir, mêler l'action à la pensée. Un mois ne s'était pas écoulé qu'on le rencontrait déjà assidûment aux réunions populaires.

Encore, la politique n'est pas ruineuse. Mais Emile avait d'autres goûts; la littérature l'attirait, et particulièrement le théâtre. Comment résister aux séductions d'une affiche annonçant la première représentation du Présomp-

tueux, par Fabre d'EglanIJne, ou des Châteaux en Espagne, par Colin d'ilarleville?

Il allait donc un peu partout, et son argent allait avec ui. bi bien que le moment arriva où Emile se trouva subitement dénué de ressources.

11 était plus que temps de penser à se procurer de l'occnpalion; mais comment s'y prendre? De quel nom puissant se reclamer? '

Uien ne se flaire mieux et plus vite que la misère. En rentrant un soir, il vit un petit papier entortillé autour (le son ciandelier de cuivre. Une fois dans sa cliambre il ie déroula, c'était le mémoire de son lover : il devait u'ne soixantaine de francs. Emile resta longtemps silencieux; pour la première fois de sa vie, il se mesurait avec la nécessité et il ne l'envisageait pas sans frémir. Enfin, il se décida a faire un paquet de quelques bardes, et, descendant a la dérobée, il alla les porter chez un commissionnaire du mont-de-piété.

Sur ce qu'on lui donna, il put calmer les premières exigences de son aubergiste.

Mais il n'en fut guère plus avancé, îl obtint i)ourtant, après de nombreuses sollicitations une promesse d'emploi au Journal de la cour et de la Mile Cela ne lui procurait pas à vivre pour le moment, Il est vrai, mais cela l'encourageait ù supporter plus intr^épidemcnt les jours de détresse et les heures de priva- Heures et jours se passaient.

Et il ne lui restait plus que le seul habit qu'il avait êuv le dos, un habit d'une qualité assez bonne.

Un matin, il se rendit aux charniers des Innocents, et

Il le tix)qua pour un plus mauvais, moyennant du retour

C était son dernier sacrifice...

Nous ne le suivrons pas plus loin dans sa chute, qui

eut encore plusieurs échelons. Nous dirons seulement que

le do juillet au soir, son hôtelier crut devoir lui signifier

na 'iTnnM f'^t,' '^^r" conséquence notre héros pasba la nuit à la belle étoile.

Le lendemain, pour se venger, il prit la Basliîle.

On connaît le reste.

Sa rencontre avec Théroigne de Méricoiirt eut cela de providentiel quelle rarraclia, lui. Emile, à une mort presque certaine et quelle le remit sur les traces du duc de Noyal- Treffléan et de sa fille.

Celle seule idée, cet unique souvenir domina tout ce qu'il avait vu et entendu dans la soirée.

Il ne pensa pas au crime dont l'avait chargé Théroigne; ce crime, il ne pouvait pas le prendre au sérieux : c'était comme un rêve sanglant dont on se débarrasse au réveil en secouant la tête.

Tuer le duc de Xoyal-Trefïléan!

Certes, il n'avait pas eu besoin d'apprendre la séduction de cette femme pour savoir tout ce que Tàme du duc pouvait contenir d'iniquités. Les fragments qu'il connaissait de son étrange histoire lui avaient sufii pour le juger comme un monstre. Sur un terrain de bataille, dans un duel, Emile n'eût pas hésité autrefois à tourner contre lui la lame d'une épée ou le canon d'un pistolet. Mais aujourd'hui, si odieux, si diabolique, si atroce que lui apparût cet homme, il avait acquis un droit sacré à ses yeux : c'était le père deTrois-Mai. 11 était inviolable.

A quoi donc pensait cette femme, et de quel droit venait-elle lui mettre un poignard à la main?

Que lui importait l'amour de cette courtisane?

Il se la rappelait maintenant, c'était elle qu'il avait vue aux initiations de Catherine Théot...

Emile ne voulut pas demeurer un jour de plus dans cette maison.

Dès le matin, il se présenta chez Théroigne de Méricourt. alors qu'elle ne faisait à peine que de se lever.

— Que veux-tu? lui dit-elle. — Je veux partir. — Déjà? — A l'instant.

Elle le regarda et se méprit à l'expression sauvage de sa physionomie.

— C'est bien; tu tiendras ta promesse? — Dis-moi la

demeure du duc de Noyal-Treffléan? répondit-il après un silence. — Sais-lu à quoi lu t'engages? — Dis-moi sa demeure. — Le duc est puissant, continua Théroigne en appuyant sur chacun de ses mots; il est habile, il est fort; peut-être ignores-tu les dangers que tu cours. Réfléchis bien. — J'ai réfléchi. — C'est singulier, murmura-t-elle; mais j'aurais préféré que ce fût Maillard ou Sainl-Just...

— Eh bien? demanda Emile.

Elle le regarda encore une fois, et ne répondit point.

— Tu ne veux donc plus te venger, Théroigne? Tu as donc tout à fait renoncé à ta haine? — Moi! s"écria-t-elle.

— On le croirait à voir ton indécision et ta tranquillité. Qui sait? tu lui as pardonné peut-être? — Pardonné! — Ou bien est-ce qu'il le fait encore peur?...

L'amazone bondit sur Emile.

Il l'attendait froidement.

Elle s'arrêta... puis, haussant les épaules :

— Au fait, dit-elle, cela te regarde, qu'il te tue ou qu'il ne te tue pas! J'ai bien à faire de m"inléresser à toi!

— A la bonne heure. — Pars donc, puisque tu le veux; je ne te retiens plus. — L'adresse du duc? — A Versailles.

— Bien. — Rue des Vieux-Coches... une maison secrète où il vit retiré depuis un an avec une jeune fille.

Emile fit tous ses efforts pour ne pas trahir son émotion.

— Une... jeune fille? — Oui, la sienne, dit-on. — Est-ce tout? — C'est tout, répondit Théroigne de Méricourt. — Merci.

Il allait s'éloigner; elle le rappela.

— Attends donc, dit-elle, lu t'en vas sans argent. Elle prit une bourse sur sa toilette et la lui mit dans

la main.

Emile tressaillit.

La bourse tomba par terre.

— Le prix du sang! murmura-t-il. — Tu refuses! dit Théroigne, étonnée. — Oui. — Pourquoi? — Que l'importe? répondit-il d'un air sombre. — A ton aise. Et

maintenant quand reviendras-tu? —Après la mort du duc de Noyal-Trelïléan. — Soit. — Adieu, fit Emile.— Non pas adieu, repartit Théroigne de Méricourt; mais au revoir.

Il sortit.

A vrai dire, il était passablement embarrassé, et il marcha d'abord au hasard dans la rue, en se demandant comment entreprendre sans argent de quitter Paris et d'aller à Versailles.

Tout entier à ces préoccupations sérieuses, il fît une de ces immenses promenades de cinq ou six lieues que beaucoup ont faites, et pendant lesquelles, l'œil fixé sur le pavé, les bras pendants, on cherche à conjurer le spectre de la misère qui grandit à chaque pas.

Il fréquenta surtout les bords de l'eau, comme font tous les gens attristés; il rechercha les Champs-Elysées et leurs ombrages déserts, les faubourgs obscurs et mal bûlis, tout ce qui soufTre, tout ce qui s'use, tout ce qui s'enva à la peine.

Au déclin du jour il était harassé.

Je ne sais comment il se fit qu'il se retrouva devant son ancienne demeure.

L'aubergiste Taperçut et lui fit signe d'approcher.

— Parbleu! dit-il, vous voilà à propos, car j'ai pour vous un petit paquet, venu hier soir une heure après votre départ.

L'aubergiste souriait et avait son bonnet à la main.

— Un paquet? dit Emile. — Un paquet, oui-da, répéta-t-il finement. — Voyons.

C'était une lettre de quelques lignes, accompagnant cinquante écus enveloppés dans un papier gras.

Il lut précipitamment.

Les caractères étaient mal formés, presque indéchiffrables.

Il y avait :

« Une pauvre vieille femme, à qui vos traits ont rappelé de douloureux souvenirs, vous prie d'accepter ce faible

don. Supposez que c'est une mère qui vous l'envoie, et ne rougissez pas de l'accepter. Hélas! vous ne me devez aucune reconnaissance... »

Pas de signature.

Le papier était épais et grossier, de celui qu'on appelle papier à fromage.

Emile demeurait confondu et rêveur; il tournait et retournait en tous sens cette lettre énigmatique.

— Qui vous a remis cela? tiemanda-t-il enfin à l'aubergiste. — Une femme, répondit-il. — Mais encore quelle femme? — Une femme de soixante ans environ. — Bien mise? — Oh! non; une robe brune et passée, des souliers malpropres, un bonnet presque noir. — Mais au moins l'air distingué? — Au contraire, dit l'aubergiste; une démarche ahurie et lourde, une voix forte, une figure rude et méchante... avec une haleine qui sent le vin. — Le vin? murmura Emile avec dégoût. — Ou l'eau-de-vie, ça dépend des jours. — Vous la connaissez donc? s'écria-t-il avec vivacité. — Je sais seulement qu'elle demeurait dans le quartier et qu'on l'appelait madame Thérèse. — Thérèse! — Oui; elle venait prendre quelquefois ses repas ici, dans la salle; un jour que vous descendiez, elle vous a aperçu... je ne sais pas trop comment cela s'est fait, car la chère dame n'était ordinairement occupée que de sa bouteille. — Enfin? dit Emile impatient. — Elle me questionna sur votre compte, me demandant quel était votre âge, votre famille, votre position... ces vieilles femmes sont curieuses en diable... Moi, dame! je lui dis tout ce que je savais, c'est-à-dire... queje ne savais rien du tout... que vous pouviez bien avoir quelque chose comme vingt ans; que vous viviez tout seul, en vrai loup-garou, sauf votre respect; que personne ne vous connaissait ni père ni mère, etqu'enfîn vous vous appeliez Emile, ce qui est parfaitement un nom d'homme, mais ce qui n'est malheureusement pas tout à fait un nom de citoyen... Pour ce qui est de l'état de vos finances... — Eh bien? dit Emile. — Ma foi, je lui avouai que vous aviez meilleure mine que

meilleure bourse, el plus de bonne volonté que crargent sonnant. Cela parut lui faire quelque impression, à cette brave femme, car elle resta longtemps la tète appuyée entre ses mains. — Ensuite? — Ensuite?... attendez donc... oui... ensuite elle demanda une autre bouteille; mais cette fois c'était du blanc, du Cbablis. — Et depuis, est-elle revenue? — Hier seulement, pour nous annoncer qu elle entrait le lendemain dans un hospice, et pour nous charger de vous remettre ce petit paquet au cas où Ton vous retrouverait. Vous voyez que le hasard ne s"est pas fait tirer par loreille pour remplir les intentions de madame Thérèse.

Emile ne revenait pas de son étonnement.

3iillc pensées diverses se succédaient dans son cerveau, rapides et tumultueuses.

Que n'eùt-il pas donné pour se trouver en face de ce4te femme, pour l'interroger, pour connaître le secret de sa sympathie?

11 ne lui vint pas à Fidée un seul instant de refuser son modeste bienfait. « Supposez que c'est une mèrequi vous l'envoie et ne rougissez pas de l'accepter, » disait-elle dans sa lettre.

Une mèreî C'était invoquer un nom sacré pour lui.

Pendant qu'il s'abandonnait à ses réfiexions, il n'apercevait pas l'hôtelier, qui, lui ayantvu déployer de l'argent, se tenait dans l'attitude à la fois humble et joyeuse de celui qui espère en recevoir.

A la fin pourtant, Emile se ressouvint de sa dette.

11 sourit.

Détachant quelques pièces de la masse de son minime trésor, il s'empressa de les glisser dans la main de son propriétaire dont la figure était devenue depuis un quart d'heure aussi rayonnante qu'un paysage de Portici.

— Ma chambre est-elle libre encore? demanda-l-il. — Certainement. — Alors j'y passerai la nuit...

Dès qu'il se retrouva seul avec lui-même, Emile put

se livrer sans contrainte aux émotions qui l'agilaient.

Ces lieux étaient encore tout pleins de sa pauvreté de la veille.

Les meubles lui parlaient un langage connu; c'étaient de ces vieux meubles d'iiôlel garni qui ont vu tant de mystérieuses souffrances, de ces lits solitaires, où se sont pleurées tant de larmes, de ces tables où s'est vu si peu de pain! Pauvres chambres paroù passent perpétuellement ceux qui arrivent et ceux qui s'en reviennent, la jeunesse qui espère et la vieillesse qui désespère!

Emile fut pris d'attendrissement à leur aspect.

Sa situation abandonnée se représenta plus vivement à son esprit.

— Quelle signification dois-je attacher à ce qui m'arrive? se demanda-t-il; d"où vient que celte lettre mal écrite et sans orthographe soulève en moi un monde de pensées?... Cette femme du peuple, qui est-elle?... Pourquoi ai-je excité son intérêt? que ne m'a-t-elle parlé?... Mes traits lui rappellent, dit-elle, de douloureux souvenirs... mystère étrange!... Je n'ose m'arrêter à une idée qui m'obsède et me poursuit... Si cette femme... mais non! l'aubergiste l'a dépeinte sous des couleurs trop désolantes... ne l'a-t-il pas représentée comme une personne presque avinée, grossière, de mœurs basses?... Oh! n'importe! celte femme m'a parlé au nom de ma mère, et, quelle qu'elle soit, je lui dois respect et reconnaissance!

Cela dit, Emile serra dévotement la lettre sur sa poitrine, non sans l'avoir relue encore.

Grâce à l'inespéré secours qui lui était arrivé, il pouvait maintenant poursuivre son projet et se mettre à la recherche du duc de Noyal-Trefïléan et de Trois-Mai, sur les indications fournies par Théroigne de Méricourt,

Le lendemain, à la pointe du jour, un menu bagage sous le bras, Emile portail à pied pour Versailles.

Je ne dirai pas, avec les poêles, que l'amour lui donnait des ailes. Toutefois esl-il que sa marcbe était rapide et joyeuse, que l'espérance brillait sur son visage, et qu'il dévora en peu d'heures le chemin fleuri qui le séparait de Trois -Mai.

Bien qu'il fût ébloui du grandiose aspect de Versailles, il ne s'arrêta pas à en admirer les détails; il salua le i)alais plein de l'ombre géante de Louis XIV, et le parc plein de l'ombre galante de Louis XV.

Puis, il se bâta de se rendre à l'adresse désignée par Théroigne de Méricourt.

ïl trouva facilement la rue des Vieux-Coches; rhôlel du duc lui fut plus dillicile à découvrir.

Néanmoins, après être revenu maintes fois sur ses pas, ses conjectures s'arrêtèrent sur une maison de mystérieuse apparence, qui ne briguait pas les regards des passants et tenait ses volets hermétiquement clos; une maison noire et rébarbative comme la gouvernante d'un sexagénaire.

— Ce doit être là! murmura-l-il.

Mais alors ses idées prirent un autre cours. Ce n'était pas tout que de savoir la demeure de Trois-Mai; encore fallait-il pénétrer dans cette demeure. Et comment? par quel moyen? N'était-il pas déjà désagréablement connu du duc de Xoyal-Trefiléan, qu'il avait si hautement bravé au souper de Grirnod de la Reynière et dont plus récemment encore il avait interrompu l'entretien amoureux avec la marquise de Perverie?

De quel prétexte user pour s'introduire dans cet hôtel, grillé comme un couvent, muet comme un tombeau?

Il en était là de ses réflexions^ lorsqu'il s'entendit interpeller par une voix doucereuse :

— Si c'est une auberge que vous cherchez, mon jeune monsieur, je vous préviens que vous n'en trouverez pas d'autre ici que celle du Sanglier russe.

C'était une grosse mère, juchée sur le seuil d'une porte précisément à côté de Thôtel.

— Au fait, pourquoi pas? se dit Emile, celte femme me donnera sans doute les renseignements que je désire; et puisque je ne peux établir mon domicile dans la rue sous peine d'éveiller les soupçons, mieux vaut m'installer ici qu'ailleurs. Au moins, serai-je encore près d'elle!

Il se dirigea donc vers l'auberge du Sanglier russe, après avoir salué l'hôtesse de son plus avenant sourire.

— Entrez, monsieur, entrez! dit-elle en trémoussant les douze colillons dont elle était couverte.

Il entra.

— Jeanne! Baptiste! Pierre! arrivez donc, fainéants; voilà du monde.

Mais Emile s'empressa d'arrèler son zèle en lui objectant qu'il ne désirait absolument rien qu'une chambre, vu qu'il était seul, et que par conséquent il était inutile, pour si mince compagnie, de déranger ses nombreux domestiques.

Après une aimable révérence :

— Quelle chambre vous faut-il? demanda l'hôtesse; voulez-vous une chambre au premier étage, avec glace, toilette et clavecin, ayant vue sur la rue... — Sur la rue? non, répondit Emile, — Est-ce une chambre au second? — Au second, non plus. — Alors, il ne nous reste que les mansardes, dit-elle. — C'est que, poursuivit Emile avec embarras, je ne tiens pas essentiellement à voir sur la rue... au contraire... le bruit me trouble... — Le bruit? .Îésus-Dieuî il ne passe pas vingt personnes par jour dans la rue des Vieux-Coches. — C'est égal, je n'aime pas les

dislraciions. — A votre âge! dit l'hôtesse étonnée. — Oui, tel est mon goût. — Après cela, nous avons encore un petit cabinet donnant sur une cour très-haute et îrèssombrC; et qui pourrait peut-être vous convenir. — Oh! une cour, c'est bien triste, madame Thôtesse. — Dame! puisque vous aimez tant la solitude.

Emile reslait indécis et contrarié.

Tout à coup la grosse petite femme poussa un cri.

— J'oubliais! dit-elle... il me reste aussi une pièce sur le derrière... quelque chose de fort bien, avec une fenêtre donnant sur les jardins de l'hôtel à côté. — Sur les jardins de l'hôtel à côté? demanda-t-il avidement. — Oui. — C'est cela qu'il me faut! c'est bien cela! du calme, n'est-ce pas? De l'air, un horizon... — A perle de vue.

— De? ombrages?... — De toute beauté. — Voilà mon alîaireî s'écria Emile, et je ne demande pas autre chose!

L'hôtesse montra de l'hésitation.

— Oui... mais il y a une petite difficulté. — Laquelle?

— C'est que ce'te chambre est la mienne, dit-elle avec pudeur. — Eh bien? — Eh bien! mais... — Vous prendrez, dit Emile, celle du premier étage que vous me proposiez tout à l'heure. — Comme vous y allez! réponditelle. — Oh! je vous en prie! Laissez-moi cette chambre; si vous saviez comme j'aime à voir la campagne! .le vous payerai ce qu'il vous plaira! — Allons! dit l'hôtesse riant de son enthousiasme dont elle était loin de soupçonner le véritable motif; allons! je vous la cède puisque vous paraissez tant y tenir. Mais il faut bien que ce soit un gentil garçon tel que vous! ajouta-t-elle avec coquetterie. — Merci! merci! dit Emile en lui saisissant les deux mains.

Un quart d'heure ensuite, tout étant préparé, il prit possession de son nouveau logement.

C'était une chambre carrelée de rowge, meublée avec modestie et entretenue avec propreté; on y devinait la présence accoutumée d'une femme aux fleurs de la cheminée, fleurs un peu vulgaires qui trempaient dans des

point d'un lit élevé, auquel il semblait qu'on ne pût atteindre sans l'aide d'un tabouret, véritable lit ecclésiastique, blanc à éblouir. Un bénitier en faïence, enjolivé à la peinture bleue, était appliqué contre le mur.

On voyait aussi plusieurs estampes coloriées et plusieurs gravures. Une d'entre elles, dans un cadre de bois noir, représentait la Jeune fille rendue à ses parents. Au milieu d'un paysage rustique, sur le seuil d'une chaumière surmontée d'un colombier, deux vieillards, émus jusqu'aux larmes, tendaient les bras à une innocente que tenait par la main un militaire. Au-dessous se lisait cette légende, dont nous conservons la belle naïveté : « Le maréchal des logis remet la jeune fille entre les mains de ses vieux parents. Ceux-ci, dans leurs transports de joie, lui proposent de l'épouser. Le brave Gillet leur répond qu'il lui a été plus facile de lui sauver la vie que de faire son bonheur à l'âge de 70 ans qu'il a. Le père, pénétré de reconnaissance, lui olTre une bourse; mais ce généreux militaire lui assure que sa récompense est dans son cœur. Il dem.eure actuellement à l'hôtel royal des Invalides. »

Je dois à la vérité de dire que ce n'étaient pas ces détails qui avaient d'abord provoqué l'attention d'Emile. 11 s'était immédiatement élancé vers la croisée qu'il avait ouverte.

L'hôtesse ne l'avait pas trompé.

Séparé seulement de l'auberge du Sanglier russe par un potager, et bordé par un mur de hauteur aristocratique, un parc déroulait sous ses yeux avides la verdure de ses méandres. Des arbres, fluets comme des arbres de cour, baignaient leurs cimes clair-semées dans la lumière. Un sentier apparaissait de temps en tesiips, ras comme du velours et soudainement brisé par un pan de charmille. Les tôles rondes des bosquets se découpaient sur les pelouses dont un congrès de petites fleurs jaunes, bleues et blanches s'attachaient à rompre la monotonie majestueuse. C'était quelquefois aussi une pièce d'eau qui brillait tout à coup, tranquille et fascinante, dans lo plus profond de l'ombre d'un taillis.

Emile resla un quart d'heure à celte fenêtre et il est probable qu'il y fût resté plus longtemps encore, sans Tarrivée de son hôtesse, curieuse et bavarde personne, qui venait s'informer s'il n'avait besoin de rien.

La route lui avait creusé l'estomac, il s'en aperçut malgré ses préoccupations amoureuses.

— Je prendrai volontiers quelque chose, répondit-il. — Voulez-vous descendre au salon?Nous avons un salon superbe de soixante couverts. — Non, faites-moi servir ici. — Dans cette chambre? — Oui. •"

L'hôtesse demeura un instant immobile; enfin elle se décida à obéir aux fantaisies, inexplicables pour elle, de son nouveau pensionnaire.

Mais elle ne voulut céder à aucun autre le soin de le surveiller; ce fut elle qui se chargea de mettre la nappe et de transporter les assiettes. Son imagination montait et descendait les escaliers avec elle.

Pendant ce temps-là, Emile s'était accoudé de nouveau à la fenêtre.

— A qui sont ces jardins? demanda-t-il d'un air insouciant en apparence.

L'hôtesse cligna de l'œil et sourit malignement.

— Ces jardins? répéla-t-elle; oh! c'est tout un mystère! — Un mystère? — Ou du moins quelque chose d'approchant. — Expliquez-vous, dit Emile que ce prologue intriguait fort. — Eh bien! ces beaux jardins, ainsi que la maison... que vous regardiez tant tout à l'heure...

Emile rougit.

— Appartiennent à... — A qui? — A une femme. — Comment... — Ou plutôt à une jeune fille. — 11 serait possible! — Silence! dit l'hôtesse en affectant des façons mystérieuses: il faut que rien ne transpire de tout cela, ou nous courrions les plus grands dangers. — Soyez sans crainte! mais... cette jeune fille, qui est-elle? comment vit-elle? — Qui elle est, je l'ignore; à en juger sur son air, on la prendrait pour une fille de roi. Comment elle vit? On n'en sait trop que dire, car elle ne sort ja-

mais que pour se promener dans le pare. — Seule? — Non... Mais vous voilà servi, dit-elle montrant à Emile son couvert tout apprêté. — Encore un mot, je vous prie, vous disiez... — Moi? je ne disais rien, reprit Thôtesse, frappée de l'intérêt qu'il paraissait prendre à ses révélations.— Mais si... — Voilà votre serviette; ne laissez pas refroidir celte bonne soupe au lard qui vous fait les yeux doux; asseyez-vous. — Cependant... — Adieu!

Emile comprit qu'il venait d'exciter les soupçons de riiôtesse et qu'il ne pouvait plus espérer rien tirer d'elle, du moins pour le moment.

Il se décida donc à se mettre à table.

Mais à chaque instant il se levait, croyant entendre des bruits au dehors.

Aussi lui fallut-il peu de temps pour expédier son repas plus qu'ordinaire; après quoi il se hâta d'aller reprendre son poste d'observation.

Les demi-mots de l'hôtesse avaient porté au plus haut point sa curiosité. Il interrogeait le parc dans tous les sens cl cherchait à se rendre compte de ses moindres dispositions, sur lesquelles ensuite il bâtissait une foule d'hypothèses. C'étailsans doute par ce chemin qu'elleaimait à passer, c'était dans ce bosquet qu'elle se reposait, sur ce banc qu'elle devait s'asseoir. Pour se rendre à la pièce d'eau, elle ne pouvait pas faire autrementquede longer ce parterre, dont la brise apportait jusqu'à lui de suaves émanations, et lorsqu'elle longerait ce parterre, rien ne lui serait plus facile de la reconnaître, si lointaine que fût la distance. C'était le principal. Plus tard il aviserait au moyen d'en être aperçu et d'établir avec elle un système de relations.

Comme depuis quelques secondes ses yeux demeuraient attentivement fixés sur un coin d'avenue, il lui sembla voir bouger quelquechose derose àtravers lesarbres...

Non pas une robe de femme, cependant.

Croyant à une hallucination, effet d'une fixité trop persistante, il se frotta les paupières; mais la couleur rose continuait à se promener, éclatant tantôt sur le

LES CHEMISES ROUGESE, T. 3. 6

gazon d'une prairie, tantôt s'eflilant entre deax minces peupliers ou ,aiilissant par les interstices des haies.

Emile distingua bientôt parfaitement.

Ce quelque chose était quelqu'un.

Ce quelqu'un était un homme, mais un homme surprenant, appartenant à un monde fantasque, comme qui dirait un berger du Lignon. Il était velu de satin rose, avec des nœuds de rubans aux épaules et aux genoux; la nuance argentée de ses bas de soie se détachait le long des bocages qu'il parcourait d'un pas doux et lent. Par intervaHes, il s'arrêtait pour cueillir une fleur et la respirer, ou pour regarder le ciel.

Il avait la tète nue.

Ce personnage étonna beaucoup Emile, qui voyait en lui un des acteurs des importants mystères annoncés par l'hôtesse du Sanglier russe.

En conséquence, son regard le suivait d'arbre en arbre et de buisson en buisson, avec un intérêt que tout le monde comprendra.

Le moment vint où il le perdit de vue.

Alors Emile crut pouvoir continuer l'apercevoir en montant sur la table.

Il ne fît attention ni aux plats qui Tencombraient, ni aux assiettes, ni aux bouteilles; il monta bravement, au risque de salir la nappe.

De là son œil plongea sur les détours du parc.

Mais vainement se hissa-t-il sur la pointe du pied, il ne put découvrir l'homme aux habits de satin rose.

En revanche, une voix le fit se retourner brusquement.

— Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous faites donc làdessus?...

C'était son hôtesse qui venait d'entrer.

Emile demeura pétriflé, un pied dans une assiette, la bouche entr'ouverte et le rouge au front.

Celte attitude avait quelque chose de si burlesque et de tellement inattendu, que la femme ne put réprimer un éclat de rire qui résonna dans sa poitrine comme un bris de vitres.

~ 79 — -^ Ah! ah ! ah! que vous êtes donc drôle comme cela... restez encore... je ne veux pas vous déranger... Ah! ah! est-ce que c'est votre habitude de prendre ainsi vos repas? Je conçois que vous vous soyez fait servir dans votre chambre... Ah! ahî ah!

Elle se tordait, la grosse petite femme, et les douze cotillons, partageant sa joie, dansaient sur ses flancs.

Cependant Emile s'était empressé de descendre de son piédestal.

Il balbutiait.

A ce moment, l^homme à là veste de salin rose repassait dans l'avenue.

Emile prit l'hôtesse par la main et le lui montra d'un geste rapide.

Mais elle se mit à rire de plus bellcj et elle n^eût pas ri plus fort quand bien même on lui eût chatouillé la plante des pieds avec les barbes azurées d'une plume de paon. Elle riait de ce grand rire pour lequel la langue française a inventé cette locution si expressive i Rire à gorge déployée.

Il fallut qu'Emile attendît patiemment la fin de cplte nouvelle explosion des orgues de liesse, comme dit Beroalde de Verville.

Lorsqu'elle fut à peu près calmée :

— Quoi! dit-elle, c'était pour voir ce bel oiseau de carnaval que vous étiez grimpé de la sorte? Et peu s'en fallut que son hilarité ne la reprît* ^ — Mais quel est cet homme? demanda Emile. — Ce n'est pas un homme. — Pas un homme? — Non — Qu'est-ce donc alors? dit-il, stupéfait. — C'est Ariodant. — Ariodant? — Oui.

Emile la regarda pour voir si elle ne se moquait pas de lui. '

-- Enfin, poursuivit-il, vous ne m'apprenez pas ce qu il est, ni ce qu'il fait? — Dame! vous vovez, Ariodant cest un homme qui s'habille de rose, qui cueille des fleurs et qui s'amuse à jouer de la flûte. — C'est là lout"^

— 80 -^ — Je ne lui al jamais vu faire autre chose. — C'est bien bizarre.

L'hôtesse tournait autour de la table qu'elle était occupée à desservir.

Lui s'était assis, et, le coude au genou, le poing au menton, il réfléchissait.

De quoi allait-il être témoin? A quoi ne devait-il pas s'attendre?

Rèvait-il?

Un instant il avait cru être dans un pays féerique, tant ce qui Tentourait confondait sa raison. Qui était cet homme rose et dans quel but avait-il déserté si brusquement les volumes de l'Astrée? Qui lui répondait que l'enchanteur Albuzacar n'était pas là, rôdant aux environs? Sa chère Trois-Mai elle-même lui apparaissait comme une infortunée princesse dans une tour au sommet d'un roc sourcilleux; et il n'avait sur lui ni talisman, ni épée de diamant, ni cheval ailé, ni bague à rendre invisible, ni bouclier donnant la mort!

Ce qui l'inquiétait surtout, c'étaient les réticences de son hôtesse. Il se demandait jusqu'à quel point elle n'était pas gagnée aux intérêts du duc de Noyal-Treftléan.

Vainement encore essaya-t-il de la faire jaser, elle se renferma dans d'évasives réponses qui ne tirent que planter de nouveaux aiguillons dans la curiosité d'Emile.

Il crut alors pouvoir manifester le désir d'être seul; et, cette fois, afin de n'être pas dérangé, il eut la précaution de pousser le verrou sur sa porte.

Le soleil allait se coucher. Il faisait une des plus belles journées d'été qui se puissent voir et sentir. Une chaleur pénétrante enveloppait la terre comme d'un réseau de feu et commandait despotiquement le repos aux êtres comme aux plantes. C'était miracle quand un chant d'oiseau venait à rompre ce silence universel; encore ne tardait-il pas à se taire, après avoir lancé de son gosier brûlant deux ou trois trillesvoluptueuses.il semblait qu'avant de s'en aller le soleil rassemblât toute sa force et plongeât plus avaiU

— sises rayons d'or dans la vapeur des prés. Des millions d'insectes voltigeants s'éveillaient dans la poudre des étamines. C'était l'heure où la campagne fortement surexcitée donne tout ce qu'elle a de senteurs acres et fécondantes, où, si l'on écoutait bien, on entendrait les bouillonnements de la sève dans les rameaux et les murmures des graminées qui étirent leurs bras rampants sur le sol.

A Paris, où le soleil ne se mire que dans des égouts et n'a d'autre occupation que de s'amuser à faire fumer les cheminées; à Paris, Kmile n'avait eu ni l'occasion ni le temps de s'éprendre d'amour pour les magnificences delà nature. C'était donc une révélation pour lui. Pour la première fois de sa vie intelligente, il se trouvait en face d'un tableau tout à fait admirable, quoique français jusque dans la moelle des plus frêles arbrisseaux, c'est-à-dire, riche, arrangé, brillant et pur. Emile remercia sa destinée, et, de la même façon qu'on lâche un oiseau privé, certain qu'on est de le voir bientôt revenir à sa cage, il donna l'essor à son âme, qui, les ailes chargées de parfums irritants, s'en alla se perdre au sein des mélodies, des brises et des couleurs.

Où donc le ciel avait-il pris ce bleu tendre, au grain si fin, qui attirait le regard avec tant de douceur? Quelles mains divines avaient brodé la neige de ces petits nuages errants? quelle haleine nonchalante les soufflait à travers l'espace? Etait-ce sainte Thérèse la rêveuse, ou Madeleine l'inoccupée? Cet immense et beau ciel bleu tombait avec la majesté d'un manteau sur toutes les choses de l'horizon>

Son î-egard avait pour limite le bois de Satory, planté en amphithéâtre, épaisse ligne brune, arbres luxuriants, immobiles et rangés comme une armée en bataille. Le bois de Satory qui couronne élégamment la pièce des Suisses, était, comme à présent, une des plus délicieuses promenades de Versailles, particulièrement fréquentée des amoureux et des duellistes,qui y trouvaient de l'ombre à pleines branches, du silence et de la solitude. Là seule-

ment, les le Notre et lesLemoine, ces grands perruquiers (le la nature, ne s'étaient pas occupés de faire la queue aux êtres centenaires et de coiffer les peupliers à Toiseau royal. Les allées étaient vastes et désordonnées: Therbe y poussait dru et sans mesure; il y avait de larges ornières tracées par les roues des charrettes épaisses; il y avait des excavations et des fossés remplis de boue; le terrain allait tantôt en haut et tantôt en bas; enfin les jardiniers avaient partout laissé faire le bon Dieu, qui avait laissé faire le soleil.

L'intervalle qui séparait le bois de Satory du parc de Noyal-Trefïléan était comblé par des maisonnettes et des châteaux ardoisés. Peu de chaumières, car Versailles n'est pas le pays des chaumières. Là les arbres ont leurs quartiers de noblesse commeles hommes, ils ont la beauté, mais ils ont Tarrogance: ils ne veulent pas être confondus avec ces rustiques plébéiens poussés au hasard, tantôt penchés sur le bord d'une grande route, ou tordus en manière de spectre dans le fond d'un ravin, mal bâtis, moussus, familiers , frayant avec les insectes. Ils forment une aristocratie; il y a des ormes-barons, des bouleauxmarquis, des chènes-vicomtes et des arbustes pages. Cette bande feuillée et gazouillante s'éparpillait dans les jardins avoisinMils. qui tous, étaient les uns après les autres, les objets de l'admiration d'Emile.

Mais ce n'était pas tant là-bas qu'à ses pieds qu'il regardait. Ses yeux, de même que son cœur, étaient sans cesse ramenés vers le parc du duc de Noyal-Treffléan, où, là aussi, la nature s'était montrée généreuse, et où l'art s était montré discret. Il se promenait en idée dans ces vallons odorants, sous ces quinconces formant un dôme; il parcourait ces sombres et longues allées que l'on a comparées à des nefs de cathédrales, et que le soleil couchant teintait en pourpre harmonieuse.

Emile subissait l'influence de cette atmosphère enchantée, lor.^-qu'il crut tout à coup entendre des accords harmo-

nieux et loinlains, lesquels paraissaient venir de dessous les arbres du parc. Celle musique, d'abord élouffée, élait douce comme un éveil d'enfanl; le feuillage en était agile ù peine. Quelquefois le son se perdait complètement, ou bien il se déplaçait, pour reprendre après quelques secondes sur daulres points. C'était le vent, personnifié par les anciens sous les traits d'un beau jeune homme, c'était le vent qui cueillait les notes aux lèvres ou sur les cordes des instruments pour ensuite les disperser dans J'air...

Peu à peu cette mélodie, qui semblait née de l'herbe et des fleurs, celle chanson invisible et errante, s'éleva, s'étendit, monta en s'épanouissant. Le parc en fut rempli bientôt. Cependant on ne voyait personne. Tout était magie et mystère dans celle hymne inattendue; on eût dit que la nature s'était prise à rêver tout haul ou que la terre donnait un concert au ciel.

Cependant, dans le chemin qui lui faisait face, voici qu'Emile aperçut un écarlement de feuilles.

Il devin l attentif.

Un petit négrillon costumé à la turque, et tel qu'on nous dépeint le Zamore de madarîie la comtesse Dubarry, vêtu de rouge étoffe, haut de quatre pieds, portait un parasol sous lequel s'abritait en marchant une jeune personne habillée avec la richesse des femmes de la cour. Sa longue robe de soie blanche oij l'or miroitait de toutes paris, traînait sur les gazons verls et semblait en les caressant y laisser après elle des reflets de sa splendeur. Bien que l'éloignement ne permit pas de distinguer ses traits, celte jeune fille répandait autour d'elle un tel parfum de grâce, de noblesse et de fraîcheur que l'on pouvait hardiment avancer, sans se compromettre, qu'elle était belle. Elle allait à pas rêveurs, sans lever la lêle ni la relourner, les yeux dans un rêve, n'écoutant pas la musique dont on régalait ses oreilles et qui continuait toujours sur un mode sentimental et langoureux.

Peux caméristes la suivaient, portant, l'une son éven-

tail et sa canne haute et fine, surmontée d'une pomme en or sculpté, l'autre sa boîte à parfums.

Enfin, mais un peu plus éloigné, venait l'homme en salin rose, Ariodant, puisque tel était son nom.

Ce cortège passa lentement et solennellement pour disparaître derrière une charmille...

Emile ne respirait plus.

Cette voix secrète de l'amour qui part et franchit les distances venait de lui crier : Voilà Trois-Mai!

Oui, Trois-Wai, lenfant trouvée! Trois-Mai, la fille de rhospiceî Trois-Mai, la douce et pauvre recluse de la rue des Prouvairesî C'était elle, elle sous des vêlements de brocart, dans un parc seigneurial, traînant un peuple de valets à sa suite! Elle, au milieu du luxe le plus hardi et le plus poétique, chez un homme qui aurait pu sur toute la surface de ses domaines remplacer un matin par des perles véritables les perles liquides de la rosée, si la roséô était venue à lui faire défaut!

C'était Trois-Mai! Trois-Mai rendue à son rang, fille de duc et châtelaine au front couronné,

11 en fut joyeux et fier pour elle.

Il en fut triste pour lui.

Car il ne se faisait pas illusion sur la distance qui maintenant les séparait. Ce qui les avait réunis autrefois, c'està-dire la conformité de position, n'existait plus.

Elle avait retrouvé un père, un titre et une fortune.

Lui était toujours orphelin!

Qui sait d'ailleurs si en perdant la pauvreté elle n'avait pas perdu le souvenir, si ses malheurs passés ne s'étaient point efïacés devant son bonheur présent? A son âge, les souffrances laissent peu de traces et l'on oublie bien vite, en présence de l'abondance et des félicités, tout ce qui fut isolement, privation, amertume.

Pouvait-elle se rappeler aujourd'hui ce frère d'infortune, rencontré d'une façon si bizarre dans une guinguette de la barrière des Gobelins? Cette conversation qu'ils avaient eue au milieu des crincrins, sur une table de bois,

dans un nuage de tabac et de poussière chaude; celte conversation alors si pleine d'enivrements pour tous les deux, ne s'était-elle pas enîpressée de la bannir de sa mémoire, à présent que tout détail un peu vulgaire, que toute préoccupation triviale devait révolter ses nerfs de grande dame?

N'importe, il fallait à tout prix qu'il la vît et qu'il eût un entretien avec elle.

Car peut-être aussi la calomniait-il, peut-être n'étaitelle pas heureuse, peut-être ne l'avait-elle pas oublié!

La promenade de Trois-Mai dura une demi-heure, pendant laquelle il la revit deux ou trois fois, par échappées, toujours escortée du petit négrillon au parasol et des deux femmes de chambre, toujours suivie à distance par Ariodant. Elle ne leva pas une seule fois la tête de son côté; du reste si elle avait pu l'apercevoir, ce qui était douteux, elle n'aurait pas pu le reconnaître. La fenêtre d'Emile était voilée et pour ainsi dire perdue sous une vigne montante, qui la dérobait en partie au dehors.

Le crépuscule allait se faire quand Trois-Mai reprit le chemin de l'hôtel.

Emile resta longtemps après qu'elle eut disparu, à regarder les ombres s'élever et s'épaissir dans la campagne» Il assista à cette insensible dégradation des couleurs, alors que le jour abandonne la terre feuille à feuille, fleur à fleur, brin à brin, comme un amant qui s'arrache avec peine des bras de sa maîtresse. Ainsi faisait le jour, s'efforçant à retarder son départ le plus qu'il pouvait. Encore un adieu à cette prairie! disait-il; encore un baiser à cette rose! Mais la nuit le traquait impitoyablement. Il essayait en vain de se réfugier dans le fond des bosquets, de se cacher dans les clairières, en se faisant petit, ou sur le bord de l'eau, espérant être confondu avec elle. La nuit arrivait tout à coup pour le débusquer de sa cachette, elle le poussait devant elle et semblait lui dire : « Allons, dépêchons-nous! » Bientôt il ne lui restait plus un pouce de terrain, il perdait pied de tous côtés et il s'envolait triste-

nient dans les cieux où s'allumaient les premières étoiles.

A ce moment décisif où la victoire reste à la nuit, lorsque le vent renaît et bat joyeusement des ailes, faisant frissonner les bois, tracassant les sensitives et intimidant les rossignols, comme Emile allait se retirer de la fenêtre, il entendit le son d'une flûte qui s'éveilla dans l'ombre.

Le talent du musicien, sans être d'un ordre supérieur, était cependant assez remarquable pour qu'on en fût séduit. Si l'on ajoute le milieu où il se produisait, l'heure, les circonstances, on conviendra que tout était réuni pour disposer à la rêverie une jeune tête amoureuse comme celle d'Emile. La flûte est selon moi le premier des instruments, car c'est celui qui se rapproche le plus du chant de l'oiseau, lequel représente la perfection du son. Rien ne se marie mieux qu'une flûte aux vagues et délicieuses harmonies d'une nature couverte de ténèbres, aux odeurs flottantes des jardins, même au roulement des voilures qu'on entend à plusieurs lieues à la ronde. Et puis, ce n'était pas une lamentation que jouait ce flûtiste nocturne; les notes s'élançaient, pures et sereines, composant un motif facilement gracieux et dont la gaie humeur n'empêchait pas la poésie. Surtout ce qui en faisait le charme, c'est que cette musique n'avait pas la prétention de signifier autre chose que de la musique. C'était un air tout à fait bonhomme comme les airs de ce temps- là, alors qu'on avait une école française sans s'en douter ou sans le croire. Le joueur de flûte ne se lassait pas de le recommencer.

Emile se ressouvint des paroles de Thôtesse sur cet Ariodant, et de ce qu'elle lui avait conté sur son goût pour la musique.

Quel était cet original?

Voilà ce qu'il avait à cœur d'éclaircir ainsi que beaucoup d'autres points, sur lesquels il résolut de demander conseil à la nuit, comme le recommande la sagesse des nations à ceux qui n'ont pas les moyens de se procurer un confident de tragédie.

Il referma donc sa fenêtre.

Ariodant jouait toujours.

Plusieurs jours s'écoulèrent. Emile passait sa vie à envoyer d'indiscrets regards sur le parc du duc deNoyal-Treffléan et cherchait à découvrir les habitudes de ses hôtes, Mais il n'avait guère abouti jusqu'à présent qu'à savoir l'heure accoutumée des promenades de la jeune fille. Quant au duc, il n'avait pas manifesté sa présence.

Trois-3Iai sortait de sa chambre deux fois par jour, le malin et le soir : le matin, quand il ne faisait pas encore chaud, le soir, quand il allait faire frais.

Elle n'était accompagnée que le soir.

Tous les signaux que tenta d'arborer Emile pour se faire reconnaître demeurèrent sans résultat; et il dut inventer un autre moyen.

Il avait remarqué qu'il lui était facile de descendre par sa croisée dans le jardin de l'auberge, en se cramponnant aux branches de la vigne grimpante. De là, pour gagner le parc, il n'y avait que deux cents pas à faire. Un figuier placé contre le mur favorisait l'escalade.

Emile arrêta dans son esprit qu'il tenterait cette voie afin d'arriver auprès de Trois-iMai, et de la surprendre dans sa promenade solitaire du matin.

Ce projet ne pouvait être exécuté en plein jour, on le comprend de reste; force lui fut de surseoir jusqu'à la nuit prochaine, pour laquelle il se tint prêt.

Inutile de dire combien la journée lui parut longue et combien il hàla de ses vœux impatients le moment où Sminthée-Apollon laisse flotter les rênes sur ses chevaux hennissants, alors qu'il se prépare à remiser son char dans les écuries deTéthis.

Ce moment arriva pourtant.

Mais la chaleur avait été suffocante. Longtemps après le coucher du soleil , l'horizon demeurait ensanglanté. Tout le soir, des éclairs jaillirent des ahîmes célestes.

Emile ne se coucha pas, il craignait d'être surpris par le sommeil.

Vers minuit, deux ou trois coups de tonnerre firent tremhler les vitres. C'était un orage qui se préparait.

Il marchait dans sa chambre depuis quelque temps pour se dérober aux lourdes influences de l'air, lorsqu'il sembla entendre un petit bruit à la porte.

Comme une robe qui frôlerait le carreau...

Comme une main qui chercherait la serrure..»

11 s'arrêta et prêta l'oreille.

Une voix émue :

— M. Emile... M. Emile... dormez-vous?

Il s'empressa d'ouvrir. C'était son hôtesse qu'il avait sous les yeux, son hôtesse en jupon blanc et court, palpitante :

— Mon Dieu, M. Emile, excusez-moi... j'ai aperçu de la lumière dans votre chambre... dans votre chambre..» et... — Remettez-vous. — Oui, vous avez raison... c'est que, je m'en vais vous dire... c'est le tonnerre... — Le tonnerre? — Entendez-vous? dit-elle d'un air d'effroi; je crois que je vais encore me trouver mal... Ah!

Emile lui avança une chaise.

Elle leva sur lui un œil languissant comme pour le remercier, mais celui-ci ne s'en aperçut pas; il avait l'esprit ailleurs, et cette visite inopportune ne lui inspirait d'autre sentiment que l'impatience.

Aussi dès qu'il la vit un peu plus maîtresse de ses sens :

— Vous disiez donc? — Ah! oui... c'est vrai... je disais... Mais vous devez me trouver bien ridicule? reprit* elle en minaudant. — Moi? du tout. — Oh! si fait, si fait... tel est l'effet que produit sur moi le tonnerre... C'est bien singulier, n'est-il pas vrai, M. Emile?

Emile demeurait debout devant elle et ne répondait pas.

Cependant comme elle menaçail d elerniser ses soupirs cl ses exclamations :

— Est-ce quel(|ue service que vous attendez de moi.' (lemanda-t-il. — Un service... oui... Mon Dieu! je suis encore tout agitée... Quel orage! — Cela se passera, dit Emile. — Vous croyez? — Tenez, voilà qu'il pleut.

En eiïet, le ciel donnait à boire à la terre qui était altérée depuis vingt-quatre heures.

— Ali! tant mieux, dit l'hôtesse; je me sens plus à mon aise... Permettez-moi de rallumer ma chandelle qu'un coup de vent a éteinte. — Très-volontiers.

La petite mère employa encore près d'un quart d'heure à raccom|)lissemenl de cet acte. H avait écarté la chaise, jiour que l'envie de se rasseoir ne la prît pas. Enfin, elle se décida à quitter la place, non sans avoir tourné et retourné maintes fois autour du jeune homme.

— Allons! bonsoir, M. Emile. — Est-ce tout ce que vous désirez? — Absolument tout. — Dans ce cas, bonne nuit, madame. — Bonne nuit, M. Euiile.

Il lui marchait sur les talons.

Elle sortit.

Débarrassé de ce cauchemar en cornette, il respira largement, et, courant à sa croisée, il interrogea l'étal du ciel.

La pluie ne tombait plus, ce n'avait été qu'une averse légère. Après ^'étre essuyé les yeux, les étoiles s'étaient remises à briller d'un plus charmant éclat. Les arbres frémissaient, à demi endormis, à demi réveillés; tout respirait fraîcheur et bien-être.

Encore une heure et le jour allait commencer.

Emile n'avait donc pas de temps à perdre; il til ses préparatifs.

En amoureux prévoyani, il s'était muni d'un billet qui révélait à Trois-Mai sa présence, elle lieu qu'il habilail. Son intention était de le jeter au-devant de ses pas, si \o malheur voulait qu'elle fût épiée ou suivie de loin, et qu il n'eût pas ainsi le loisir de lui parler.

Une heure et demie sonnait à l'église de Sainte-Marie lorsqu'il enjamba par-dessus la fenêtre. Il s'accrocha avec mille précautions aux rameaux chevelus de la vigne, et s'aidanl des crevasses du mur, il arriva sans bruit au pied de la maison.

Au même instantj l'hôtesse du Sanglier russe, que les derniers grondements du tonnerre inquiétaient encore, revenait de nouveau frapper à sa porte, et murmurait :

— M. Emile... n'entendez-vous pas?... M. Emile... je crois que cela recommence...

Mais Emile était déjà parvenu à lexlrémilé du jardin potager.

Il cherchait en tâtonnant le figuier qui devait servir à son escalade.

Dès qu'il l'eut Irouvéj il lui fut facile en effet d'atteindre au mur, vers lequel il n'eut qu'à avancer une jambe pour se trouver presque immédiatement à cheval dessus. Mais ce n'était pas tout, il fallait descendre, chose plus difficile, car la nuit était sans lune et il courait risque de choir dans un fossé ou de s'empêtrer dans un piège. Néanmoins il vint encore à bout de cette entreprise aux dépens de quelques ongles déchirés et ^de quelques écorchures aux genoux.

Alors il s'enfonça dans le parc où il se mit en mesure d'y attendre patiemment l'heure de la promenade.

Il y avait déjà longtemps qu'il attendait, l'œil constam^ ment fixé sur le perron de l'hôtel, lorsqu'il entendit une flûte lui partir aux oreilles soudainement.

Encore la flûte maudite!

C'était pire que la clochette du conte et que tous les galoubets magiques...

Emile bondit et dressa l'oreille comme un lièvre; puis, rampant sur le gazon, il s'éloigna dans une direction opposée à celle de l'acharné musicien.

Mais la flûte semblait le poursuivre, et de quelque côté qu'il tournât dans le bois, la flûte tournait avec lui.

Elle jouait un air narquois, une ronde sur l'air du Branle de Metz :

En revenant de Versailles, En passant dedans Saint-Cloud, Je trouvai un petit bonhomme Qui avait sa femme à son cou :

Je suis soûl de ma femme, L*achèterez-vous?

^ Emile essaya de sortir du bois, il pressa le pas el fit on détour pour attraper une charmille.

Mais à peine y était-il entré que de l'autre côté de celle charmille il entendit la damnée flûte qui soufflait :

Je trouvai un petit bonhomme Qui avait sa femme à son cou.

Je lui dis : Petit bonhomme, Ou*avez-vous à votre cou?

Je suis soûl de ma femme, L'achèterez-vous?

décidément, cette poursuite devenait instipporlablc. Il crut pouvoir s'y soustraire en revenant sur son chemin.

Le hasard voulut que le musicien en fît autant de son

cote.

Du reste, le bruit de leur marche était étouffé par les sons de l'instrument.

Je lui dis : Petit bonhomme, Ou'avez-vous à votre cou!

Je porte ma femme à vendre, Monsieur, Tachèterez-vous? Je suis soûl de ma femme, L'achèterez- vous?

Emile s'impatienta.

Il cherchait à échapper à celle obsession, lorsque, au

moment où il s'y allendait le moins, il se trouva nez à nex avec le joueur de flùle, qui était l'homme aux vêtements roses, qui était Ariodant.

Tous deux ne purent retenir une exclamation de surprise.

iSolre héros eût souhailé se trouver à cent pieds sous lerre.

— Qui êles-vous et que faites- vous là? demanda Ariodant.

Dire qu'Emile ne se sentit pas embarrassé pour répondre, ce serait mentir impudemment. Il jeta un regard sur son interlocuteur, resta muet pendant plusieurs minutes, le temps de trouver un prétexte quelconque, puis enfin il murmura en baissant les yeux :

— J'aime la flûte.

A son tour, Ariodant l'examina des pieds jusqu'à la tête; mais il lui vit un tel air de bonne foi, qu'il ne put s'empêcher de sourire.

Cependant il marmotta :

— Vous aimez la flûte... vous aimez la flûte... je veux bien le croire... mais ce n'est pas une raison pour s'introduire dans les propriétés particulières. — Excusez-moi, dit Emile enhardi par le succès de sa ruse; voilà huit jours que je demeure dans les environs, et depuis huit jours je ne dors ni ne mange, tant les sons de votre instrument ont exercé sur moi une singulière influence. Par malheur, l'éloignement me fait perdre une grande partie des beautés de votre exécution, et il y a tel morceau qui n'arrive que par fragments à mes oreilles. Jugez de mon chagrin. Ce malin, frappé de la douceur de vos accords, je n'ai pu résister au désir de les entendre de plus près. En vérité, je ne sais pas moi-même comment cela s'est fait... je me suis approché... je me suis approché... un mur se trouve devant moi... — Vous passez par-dessus... — Croyezvous? — Dame, puisque vous voilà. — C'est juste. J'étais enivré, je ne me possédais plus... Pendant près d'une demi-heure, je vous ai suivi à la piste sans réfléchir aux

dangers de celte imprudence... Ah! n'est-ce pas Tàme des anciennes syrènesqui est revenue habiter ce vulgaire morceau de bois?

— Je necrois j)as, répondit Ariodanl modeste et flatté.

— Enfin que vous dirai-jo? Si ma faute en est réellement une à vos yeux, j'en suis déjà trop puni par la privation de celte si jolie ronde que vous jouiez tout à l'heure et que vous n'avez pas achevée...

Pendanl'qu'Emilc 'parlait de la sorte, la figure de Thomme à l'habit rose prenait un aspect do contentement qu'il ne s'efforçait pas de déguiser. Oh! mon Dieu, non. Celait un garçon d'à peine trente ans, tout à fait placide de physionomie, les dents blanches, Tair propret. Ses yeux seuls offraient une bizarrerie qu'on ne s'expliquait guère : celui de gauche était infiniment plus petit que celui de droit et beaucoup plus rapproché du nez. On eût dit dc^ yeux dépareillés.

Sauf ce léger désavantage, l'individu connu sous le nom merveilleux d'Ariodanl n'avait rien en lui que de seyant et même de sympaihique.

ïl parut touché du regret exprimé par Emile, et mettant sa llùle sous le bras :

— Venez, Ini dit-il. — Où donc? — Dans le fond du parc; je vais vous finir l'air. — ■ El pourquoi pas ici? demanda Emile en indiquant un banc à portée. — C'est que ce chemin est précisément celui par où va passer ma jeiiiie maîtresse, et que ce banc est justement le banc où eilc a coutume de s'asseoir. — Ce banc? — Oui, répéla-t-il; mais venez!

Emile n'avait pas laissé tomber ce détail, et, tout en suivant Ariodant, il déposa son billet sur le banc de Ïrois-Mai.

Quand i!s eurent atteint un endroit favorable , tous deux s'assirent sur un tertre. Ariodanl ajusta sa ilùte à ses lèvres et recommença la ronde que nous avons arrêtée au Iroisième couplet.

lU

Je j)orte ma femme à vendre, Monsieur, rachèlerez-vous?

Elle m'a coûté cinq cents livres, Je vous la donnerai pour cinq sous.

Je suis soûl de ma femme, L'achèterez-vous?...

Emile, par contenance, baltail la mesure et disait les paroles à demi-voix.

La ronde finie, il demanda un second morceau et puis un troisième. Son enthousiasme allait en augmentant.

Ariodanl était enchanté; il passa en revue tout son répertoire, et ne s'arrêta que lorsqu'il n'eut absolument plus de souffle.

Alors, rouge de sueur et de bonheur, il niurraura hypocritement :

— Ainsi donc, vous ne trouvez pascela trop mal? — Trop mal! mais c'est-à-dire que c'est divin, sublime, admirable? — Bien vrai? — Bien vrai, Irès-vraiî — Vous êtes donc satisfait, là, franchement? — Je le crois bien! s'écria Emile. — Alors, allez-vous-en. — Comment, que je m"en aille? — Certainement... Ah çà! mon cher ami, vous êtes insatiable... Mci, je n'en puis plus, parole d"honneurî — Hélas! murmura Emile, je ne saurais vivre dorénavant sans votre flûte! — A ce point! dit Ariodant surpris et dont le triomphe atteignait des hauteurs orphéennes.

Emile baissa la tête et garda un douloureux silence.

Ariodant était réellement alTecté.

— Pauvre jeune homme! je ne voudrais cependant pas avoir fait une victime! II m'afflige, en vérité; mais, que puis-je pour vous guérir? — Laissez-moi revenir quelquefois. — Diable! — Oh! je vous en prie... — C'est difficile. — Mon cher M. Ariodanl.

Ariodant, dont le front s'était rembruni depuis quelques secondes, fit un geste étonné.

— Comment savez-vous mon nom? demaiida-t-il; qui

vous l'a dit? — C'est l'iiùlesse du Sanglier russe, répondit Kmile. — Vous logez donc au Sanglier russe? — Est ce (pie je ne vous l'avais pas appris?

Ce mot fut dit avec une candeur si parfaitement jouée que tonte défiance disparut du visage d'Ariodant.

— Il y a peut- élre moyen de nous entendre, dil-il après avoir réfléchi. — Devons entendre, corrigea Emile plein d'espoir. — L'hôlesse du Sanglier russe est de mes amies. Retournez dans votre chambre, tachez de vous y distraire. Evitez les funestes pensées. Et ce soir, ce soir, entendez-vous? je vous promets de venir vous y trouver. J'apporterai ma flûte, et je vous en jouerai tant que vous voudrez. Hein?

A mesure qu'Ariodant développait son plan, les traits de notre héros se recouvraient d'une expression de désapj)ointement indicible. Non- seulement il se voyait interdire l'entrée du parc, mais encore il se trouvait avec deux nouveaux embarras sur les bras, un homme et une flûte, l'un souillant de l'autre et menaçant à toute heure de troubler sa sécurité personnelle et de se jeter en travers de ses'projcts.

Aussi n'accueillil-il pas avec une grande pétulance de transporl,s la proposition d'Ariodant.

Est-ceque vous n'êtes pas content? lui demanda celuici. — Si fait! si fait! ! — Ma foi! c'est tout ce qu'il m'est possible de faire en votre faveur. — Je vous remercie. — Peut-être trouverez-vous l'attente un pou longue d'ici ù ce soir, conlinua-t-il sans remarquer un énergique mouvement de dénégation d Emile; mais écoutez ; je tâcherai de prendre un moment vers le milieu de la journée, et alors vous me comprenez... dit-il en portant sa flûte à sa bouche.

Ce geste commençait à devenir odieux à noire héros. Il se contint cependant cl fit presque un sourire de reconnaissance.

— C'est bon, c'est bon! s'écria Ariodanf, je vois votre joie, trêve aux com|)limenls. Peste! (juel enragé vous me

faites! Flûte au réveil, flùle à midi, flûte après dîner! Il vous en faut de la musique; allez-vous être heureux!

Emile eut un frisson en songeant à celte perspective.

Ariodanl gambadait.

— A présent, dit-il quand il eut mis un lerme à ses lazzi, ce n"est pas pour vous congédier, mon jeune ami, mais voici Theure où je me dois à mes graves fondions. — Et qu'est-ce que vous faites ici? demanda Emile curieux. — Je suis domestique et statue. — Vous dites? — Statue et domestique.

Emile regarda cet homme d'un air ahuri.

— Je vous expliquerai cela ce soir, dit Ariodant. — A ce soir donc! dit Emile qui fît quelques pas vers la muraille. — Eh bien! où est-ce que vous allez? — Mais vous le voyez bien, je m'en vais. — Par où? — Par où je suis venu. — Allons donc! fit Ariodant; en plein jour? comme un voleur? Suivez-moi, je vais vous faire passer par une porte du parc. De là, une ruelle vous conduira au cours qui n"est pas éloigné de la rue des Vieux-Coches,

Emile ne fut pas sans éprouver d'inquiètes appréhensions lorsque son coPxipagnon le fit repasser dans le chemin affectionne de Trois-Mai. Mais une rapide inspection du banc le convainquit que son billet avait disparu.

— Voilà ma jeune maîlresse revenue de la promenade! dit Ariodant en désignant la fille du duc, qui montait lentement le perron. — Elle a mon billet! pensa Emile.

Ils arrivèrent à une petite porte du parc, cacliée sous des broussailles.

Là, Emile se disposait à se séparer d'Ariodant, lorsque celui-ci lui dit :

— Eh bien! vous partez comme cela? — Mais... — N'avez-vous donc plus rien à me demander?— Je ne crois pas.

Ariodant sourit.

— Allons! je ne veux pas que vous vous en alliez tristement... encore un petit air... la chanson de létrier.

Et, sur le seuil, il fit entendre quelques mesures de la ronde populaire que nous avons cilée.

Elle m*a coulé cinq cents livres, Vous la donnerai pour cincj sous.

Quoique le marché se fnsse, La reliens pour mon mois d'août.

Je suis soûl de ma femme, L'achèterez-vous?

— Que le diable t'emporte! murmura Emile en prenant ses jambes à son cou...

Il est temps d'introduire le lecteur dans la petite maison champêtre du duc de Noyal-Treffléan. A l'heure où nous y pénétrons, une jeune fille est seule et assise dans une salle décorée au goût du grand siècle, grands tableaux, grandes portes, grands meubles. Sa tète est inclinée, elle pense; dans une de ses mains on voit un billet entr ouvert. Celte jeune fille, blonde comme un rayon de soleil afïaibli, c"est l'enfant du duc de Noyal-Treffléan, c'est Trois-Mai. Des larmes ont coulé sur son visage, elle a souffert, elle souffre encore, car chacun de ses pas dans la vie est marqué par une douleur amère. Pourtant quelle dilTérence entre hier et aujourd'hui! La pauvre jupe noire qui entortillait son corps a été remplacée par une robe 04)ulenle, une de ces robes comme il en déborde dans les toiles à froufrou du somptueux Watteau, Thomme qui a le plus chilTonné de salin et de rubans, et qui aurait été infailliblement un tailleur s'il n'avait été un peintre. La chambre modeste de Christine a fait place sans transition

à un appartement ducal, splendide comme le salon d'Hercule, et peint au plafond par une brosse trempée de lumière, amoureuse des fêtes délirantes du paganisme.

Mais empressons-nous de le dire, Tàme de Trois-Mai était restée la même. Elle appartenait à cette nature d'anges-femmes qui naissent complètes et demeurent complètes malgré le milieu où le ciel les fait se trouver. C'est dire assez que le souvenir d'Enîile était plus que jamais vivant en elle; n'était-ce pas le principal événement de son existence, le seul qui fût parvenu à dissiper ses tristesses d'orpheline, le seul qui planât sur son luxe actuel, sa première joie et son premier espoir?

Depuis une année qu'elle n'avait eu de ses nouvelles, un jour ne s'était point passé sans qu'elle songeât à lui. On n'aura donc pas de peine à comprendre son étonnement et son émotion en recevant d'une manière si inattendue le billet dans lequel il lui faisait savoir sa présence. Mais à cette émotion heureuse avait succédé bientôt la réflexion, cette conseillère qui rogne tous les projets, de même quun usurier rogne tous les écus. Trois-Mai ne dépendait plus d'elle seule maintenant : des barrières dorées s'étaient élevées entre elle et Emile, et leur fermaient l'avenir.

Elle était tellement absorbée dans ses réflexions qu'elle n'entendit pas le bruit que fit une portière soulevée. Un homme arrêté sur le seuil la contemplait attentivement :

Il fit un pas vers elle.

— 31. le duc! s'écria-t-elle d'un air d'effroi et en se levant soudain.

A peine si elle eut le temps de cacher sa lettre...

Le duc laissa voir un léger froncement de sourcils, et il garda le silence. Il était vêtu d'une robe de chambre noire en velours, fermée à la ceinture par une cordelière aux glands épais. Sous ce costume simple et sévère, les fortes lignes de son cou s'élevaient avec une certaine majesté.

— Rasseyez-vous, dit-il doucement à la jeune fille en lui prenant une main qu'elle abandonna inerte et froide.

Le duc ne put retenir un mouvement, indice d'une sourde contrariété.

— Etes-vous malade, Trois-Mai? On serait tenté de croire que le sang s'est retiré de vos veines. Pourquoi rester immobile et droite comme une statue? Asseyezvous, vous dis-je.

Elle obéit, sans oser lever les yeux.

— Est-ce mon approche qui vous rend toute tremblante? continua-t-il. Est-ce ma voix qui vous fait toute pâle? Qu'ai-je donc en moi de si eflrayant, de si terrible? Ne nfeiïorcé-je pas d'embellir votre vie, et sous ce rapport auriez-vous quelque reproche à m'adresser? — Xon, M. le duc, balbulia-t-elle. — M. le duc! toujours M. le duc! Ne suis-je donc que cela à vos yeux et ne pouvez-vous vous accoutumer à m'appeler : mon père?

Elle se tut.

— Voyons, continua-l-il, où en êtes-vous de vos leçons?

Le duc de Noyal-Treffléan s'était institué lui-mC'me le professeur de sa fille, et, depuis une année, il avait entrepris son éducation sur des bases particulières. Chaque jour, s'attaquant àcette intelligence naïve autant que belle, il essayait de lui inculquer ses théories et de la recréer pour ainsi dire à son image. Cette œuvre, il l'accomplissait avec une patience et un génie de précautions qui décelaient le bout du manteau d'un Machiavel. 3Iais, pour l'iinie candide de Trois-Mai, c'était la torture morale infligée à heures fixes.

Il avait refait Thistoire du monde exprès pour elle, et dans cette histoire il n'avait fait surnager que les événements coupables et les héros exécrés. Toutes les figures honnêtes, tous les profils purs, avaient été implacablement éliminés dans celle édition qu'aurait pu signer Arimane. C'était moins une histoire qu'un roman ignominieux, peuplé de personnages fangeux et couronnés, de peuples esclaves criant : « Gloire ù César! » un roman où les batailles s'entassaient sur les orgies, où les reli-

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gions se heurlaienl dans un choc ridicule; une Caprce murée d'airain ne laissant entrer l'espérance ni sortir le repentir, il l'avait ricanée, mais ricanée avec le sérieux dont il était capable. Il avait barbouillé la face du monde afin de pouvoir dire à sa fille : «Vois comme c'est laid! » et il avait déshonoré l'humanité afin de pouvoir dire : « Vois comme c'est méprisable! »

Que de fois Trois-Mai détourna la tête et s'interrompit dans sa lecture, pour demander à sou terrible professeur :

— Mais où sont donc les mères qui ont été pures, les pères qui ont été rcspectés?Où sont-ils ceux dont la vertu n'a jamais failli et qui ont toujours vécu sous l'œil de Dieu?

Le duc souriait tranquillemenl^et répondait :

— Fables! illusions! chimères!*

Cette leçon se passa comme les autres : de noirs paradoxes tombèrent dans l'imagination de Trois-Mai et la remplirent de trouble et de dégoût. Ce cours de scepticisme dura environ une heure, le duc ne se lassait pas. îl fallut que, ployée sous révocation de tant de scandales, et suppliciée par. cette voix monotonement stridente, elle murmurât quelques mots de supplication, pour qu'il consentît à s'arrêter.

— Soit, dit-il, assez pour aujourd'hui. Mais, ma fille, je remarque avec chagrin que depuis plusieurs jours vos progrès dans la science sont absolument nuls. D'où vient cela? — Hélas! cest que Tignorance était bien mieux mon fait. — Vous êtes fille de duc, — Je ne l'ai pas toujours été.

Le duc de Noyal-Treffléan la regarda longuement, sans proférer une parole. Embarrassée par ce regard fascinaleur, elle voulut se lever.

* — Permettez-moi de me retirer dans mon appartement, dit-elle. — Un instant encore. — C'est que... je ne me sens pas bien... — Rien qu'un instant, insista-t-il en donnant à sa voix toute la douceur qu'il pouvait lui donner.

Elle se rassit.

— Ma fille, reprit le duc avec hésitation, vous n'avez pas de confiance en moi. Je m'en afflige et je vous en blâme. Que vous manque-t-il cependant? est-il un de vos désirs au-devant duquel je refuse d'aller, une de vos fantaisies à laquelle je ne sois prêt à souscrire? Parlez. N'êtes-vous pas traitée ici selon votre rang? Dès que vous ouvrez la bouche, chacun s'incline et obéit, moi tout le premier, car je n'ai d'autre souci que celui de vos plaisirs dans le présent, d'autre ambition que celle de votre bonheur dans l'avenir. Pourquoi donc avoir des secrets pour moi, comme si j'étais un tuteur barbare ou un père sans pitié? — Je ne vous comprends pas. — Vous avez caché une lettre quand je suis entré, prononça le duc.

Trois-Mai sentit le froid la gagner.'

— Montrez-la-moi, ajouta-t-il.

Trois-Mai l'entendit bien, mais elle ne parut pas l'entendre. Elle avait peur.

Le duc réitéra sa demande.

— Non, dit-elle à voix basse comme si elle se parlait à elle-même; nonî car vous lui feriez du mal...

A cette parole si hardie pour la pauvre jeune fille, le duc de Noyal-Treffléan leva la tête.

— Du mal! A qui? — A lui! — A lui! répéta-t-il plein d'étonnement; de qui est-ce que vous parlez, et quel mal pensez-vous donc que je sois capable de faire? — Je parle de quelqu'un qui est pour moi autant qu'un frère, et pour qui je ferais avec transport le sacrifice de ma vie! — Un frère?...

Ce mot fut accompagné d'un regard vicieux jeté en dessous par le duc à sa fille.

— Allons, c'est bien, dit-il en souriant; je vois ce que c'est. Vous autres, jeunes filles, vous appelez cela un frère. Le nom n'y fait rien. Bah! quelque amourette, je gage, des fadaises de roman, un rêve que vous voudriez bien transformer en aventure. Je ne vous en veux pas, ma fille;il faut bien un aliment à votre imagination. Mais,

avouez que pour une rougissante Agnès, qui tremble à tous les mots, qui frémit et qui s'effarouche, avouez que vous possédez rinslinct à défaut de la science. Je ne prétends pas vous intimider; au contraire, je vous mets à voire aise. Toujours vous avez fait ombre avec moi de vos qualités de femme que je m'attachais à développer; il y a un malentendu entre nous, évidemment; vous m'avez pris pour ce que je ne suis pas, et moi je ne vous ai pas prise pource que vous êtes. Cela arrive mille fois. Seulement, ma chère petite, vous avez eu tort, mais grand tort, de ne pas vous confier à moi. Je ne suis pas un père comme les autres pères, ne vous en êtes-vous pas aperçue? Je comprends toutes choses et môme plus encore. Vous m'auriez charmé en venant me raconter vos petites histoires. Je vous aurais donné des conseils, mais pas des conseils à la Bartholo; ohî non; j'entends mes devoirs d'une façon toute autre.

Trois-Mai reculait lentement.

— Çà, continua-t-il, ma charmante Agnès, dites-moi quel est votre Horace? En quel lieu l'avez-vous rencontré et depuis combien de temps? Au moins, est-ce un gentilhomme? Sait-il qui vous êtes? Mais parlez donc, vous voyez bien que je n'ai pas de courroux. Vous avez un frère, c"est très-naturel, et s'il faut vous parler franchement, eh bien! je m'en doutais. Ce qui nrétonne ( mais ce qui m'étonne agréablement) c'est votre adresse à me le cacher. Savez-vousque vous êtes habi!e?oui, je vous en félicite, car vous m'avez trompé, moi qui aiprisdesleçons à la cour de Louis XV. D'honneur! je vous regardais comme une ingénue, je le confesse, mais vos vingt ans ont joué mes soixante ans d'une admirable façon. Mes sincères compliments, ma fîlleî

La pâleur de Trois-Mai était extrême. A un mouvement que fit vers elle le duc de Noyal-Tretïléan, elle répondit par ce mot d'un sublime elTroi :

— Monsieur, êtes-vous mon père?...

Car à la fin elle se révolta, elle, l'enfant sans tache!

Tant de hontes et tant d'infamies l'indignèrent jusqu'à l'horreur. Elle montra son beau front de vierge irritée, et, s'appuyant au coin d'une commode :

— Chassez-moi! dit-elle, foulez-moi sous vos pieds et brisez-moi! arrachez un à un tous les vêtements que je porie! frappez-moi! tuez-moi!... mais respectez-moi!

Elle reprit :

— Dans la boue où vous avez laissé se traîner ma jeunesse, parmi les pauvres de la rue, chez les mendiants du ruisseau, partout où votre volonté m'a jetée, au cabaret et à riiospice, j'ai trouvé le respect que je ne trouve pas dans la maison de mon père!

Le duc recula.

— Jamais je ne vous ai rien demandé, dit-elle; aujourd'hui je vous demande cette seule chose. Ai-je quelquefois oublié mes devoirs envers vous? Je ne le crois pas. Vous m'avez toujours vue soumise et courbée. Que voulez-vous de plus? Est-ce de l'aflection? est-ce de la tendresse? je ne le peux pas, cela m'est impossible. Que le ciel me pardonne! — Trois-Mai/ — Oui, Trois-3Iai! Trois-Mai, à la bonne heure! mais, pas votre fiile!

Le duc demeurait atterré.

— Votretîlleserailcellequise serait éveillée à la viedans votre bras, qui aurait grandi sous vos baisers; votre fille serait celle dont vous auriez guidé la raison et dirigé les premiers pas! Mais Tètre abandonné par vous sous un réverbère, élevé par charité, l'enfant à qui vous n'avez osé donner ni un nom de mère ni un nom de sainte, que vous avez appelé d'un chitïre, d'une date; la malheureuse que vous avez forcée à tendre la main, après l'avoir privée de pain et d'asile, celle-là n'est pas votre fille et ne^peut pas l'être? — Trois-Mai! — Je ne suis la fille de personne, je suis la fille de Dieu! — Ecoutez-moi, voulut dire le duc. — Non/ je vous ai trop écouté, je vous ai trop enlendu. Vous me diriez encore de ces choses que je ne veux pas savoir, parce qu'elles sont trop fausses ou trop vraies. Vous avez assez égaré ma tête comme cela, laissez-moi

garder mon cœur. Je ne veux plus de vos leçons, vos leçons m'épouvantent! Il m'a fallu pour y résister pendant un an toute la force que Dieu donne à ceux qui le prient. Heureusement que si vous aviez le poison, j'avais le contre-poison, moi! — Que voulez-vous dire? — Voyez! ditelle en lui montrant un livre. — VEvangile, lut le duc.

— Oui, VEvangile^ que j'ai été obligée de voler à vos domestiques!...

Jamais visage humain n'atteignit à la céleste beauté du visage de Trois-Mai en ce moment.

Leduc tremblait de rage.

— Ainsi donc, dit-il après un silence, voilà comment vous me braviez? — Voilà comment je sauvais monàme!

— Et ce billet, continua-t-il ironiquement, vous aidait-il aussi à sauver votre âme?

Trois-Mai ne baissa plus les yeux, cette fois. Elle avait la pureté, elle avait le courage. C'était à son tour à dominer cet homme de fer.

— Donnez-moi ce papier, répéla-l-il. — Non! — Donnez-le-moi, je vous l'ordonne! — Non? — Trois-Mai!

Elle croisa ses mains sur sa poitrine.

Mais si elle avait le courage, elle n'avait pas la force. La lutte qu'elle venait de soutenir l'avait épuisée. Elle, si timide et si frêle, ne pouvait résister longtemps à des émotions de cette nature.

— Laissez-moi, murmura-t-elle d'une voix plus faible; que vous importe ce papier qui ne renferme rien de mal, je vous le jure?

Et plus bas encore elle se disait :

— Oh! j'ai peur, j'ai peur pour lui!

C'est qu'elle n'ignorait ni la toute-puissance ni la cruauté du duc, et qu'elle se rappelait incessamment le récit des caprices infernaux qu'elle avait lus danslelivrelde François Soleil.

— Allons! dit-il brusquement.

Les genoux de Trois-Mai s'abattirent sur le parquet.

— De grâce! murmura-t-elle. — Ce papier? — Oh! ovez bon!

11 s'avança.

Elle étail'défaillanle; il lui saisit les deux mains. Ce dernier cri, déchirant et suppliant, s'échappa de sa gorge et faillit la briser :

— M\\ mon père!...

Puis elle s'étendit à la renverse, blanche comme une morte, inanimée.

Le duc de Noyal-Treflléan s'arrêta, paie aussi.

— Ce cri m'a remué! dit-il lentement.

Il resta i)lusieurs minutes à la même place, regardant sa fille évanouie, et ne la relevant pas. Un sentiment inconnu venait de s'éveiller en lui, et il cherchait à s'en rendre compte, à rattraper pour ainsi dire la vibration enfuie. Qui Teût vu de la sorte, debout, immobile, les yeux grands ouverts, se fût demandé s'il était changé en pierre ou en fou. Mais le travail qui se faisait dans sa pensée était extraordinaire. — Est-ce que je Taimerais? se demandait-il; est-ce que depuis un an ce que je prends pour de Thabitude ou pour de la curiosilé serait par hasard... de la tendresse paternelle?... Tout à Theure, pour la seule fois de ma vie, il m'a semblé que mon sang criait... Suis-je sur le point de devenir pareil aux autres hommes, et mes entrailles auraient-elles attendu jusqu'à ce jour pour s'émouvoir?

11 passa la main sur son front.

— C'est inexi)licable. Je ne me reconnais plus. Cette enfant s'est introduite par surprise dans mon cœur... Il est vrai que jamais je ne Tavais mieux admirée qu'aujourd'hui... Elle m'a parlé avec une fierté et une audace auxquelles je ne maltendais certainenient pas. Jai reconnu en elle la race des \oyal-Treniéan et j'ai éprouvé comme un mouvement dorgucil... Et puis, c'est la première volonté que je n'aie pas domptée, la première rébellion qui se lève devant moi. Elle m'a résisté jusqu'à la fin, ma tille, elle n'a pas cédé, elle n'a pas été vaincue, elle est touibée dans sa résistance!... c'est bien. Oh! oh! conlinua-t-il en se frappant au-dessous du sein gauche,

— lOG —

ce que l'on appelle le cœur, celte montre qui marque la force ou la faiblesse humaine, le cœur bal donc encore chez moiî

Il se mit à>ire, mais son rire se perdit aussitôt dans une réflexion; et il redevint sombre, regardant toujours Trois-31ai couchée sur le parquet.

— Elle ne m'aime pas... elle Ta dit. Elle me hait, je l'ai vu. Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant là dedans?... Elle ne nvaime pas, tout s'arrête ici... Nature! naturel mon pouvoir se brisera toujours contre le tien!

Son pied heurta le volume échappé aux mains de Trois- Mai. II tressaillit involontairement et murmura :

— V Evangile!

Oui, Y Evangile! Et ce nom se plaçait sur sa bouche précisément à côté de celui de la nature qu'il venait de prononcer, comme si au moment où il comptait un obstacle à sa marche impie, Dieu eiJt voulu lui en montrer un second!

A ce même instant il se rappela aussi, c'était fatal! il se rappela cette soirée ancienne où sa fille, au sortir de l'hôpital des Enfants trouvés, affamée et pleurante, invoqua soudainement une croix dans les airs et se réfugia sur les marches d'une église, pour demander à Dieu secours et protection.

Toujours la religion! dit-il, toujours Dieu! Vola leur éternel bouclier! Avec ce mot, avec cette idée unique, on les voit marcher sans crainte, non pas comme marchent les martyrs, mais comme marchent les conquérants. Tout est dit lorsqu'ils ont la foi, tout est fait lorsqu'ils ont la grâce; ce sont deux oreillers sur lequels ils s'endorment, confiants dans une éternité bienheureuse. La foi, la grâce! Pourquoi ces dons tombés sur le genre humain, comme autrefois les langues de feu sur les apôtres, ne sont-ils pas tombés sur moi qui me fusse découvert exprès pour les recevoir? Pourquoi le Créateur se dévoilet-il à ceux qui ne le cherchent pas, préférablcmenl à ceux qui k cherchent? Tu n'as pas voulu de moi, IMailre

(le l'univers! à mon lour, je ne veux plus de toi mainleiianl. Et qui nie dit d'ailleurs que du haut de son trône si (^'Irangenjenl invisible, lu ne l'enyrgueillis pas de voir une de tes créatures se passer de toi si superbement? Qui m'assure que tu ne te réjouis pas d'avoir formé un être si complet et si supérieur aux autres êtres, (|ui est parvenu à vaincre sa conscience et à triompher de ses remords? ïJn enfant qui dès le berceau dirait à son père : « Je n'ai pas besoin de vous et je vivrai sans vous! » cet enfant ne serait-il pas digne d'admiration, et son père n'aurait-il pas le droit de s'en monlier justement lier?

Voilù comme parlait cet homme, ivre de matérialisme et d'impiété.

II repoussa VEvainjUe.

Se penchant ensuite sur sa fille :

— J'allais oublier ce papier, dit-il, voyons. Il n'y avait que trois lignes :

« Je suis près de vous, dans l'auberge à côté, au troisième, la fenêtre encadrée de vignes.

» Emile. »

— Emile! prononça le duc en levant les yeux au plafond; qu'est-ce que c'est que cela?...

Ace moment, Trois-Mai fit un mouvement et un soupir.

Le duc se hàla de replacer le billet à rendroil où il l'axait pris, afin (|u'elle ne soupçonnât pas son indiscrétion.

Puis il sonna les femmes de chambre.

— Ma fille s'est trouvée mal, leur dit-il; vous me préviendrez lorsqu'elle sera revenue à elle.

Mais, une fois rentré dans son apparlemeni, ses réflexions le reprirent de nouveau, et il leur livra son cœur en pâture :

— Elle aime ticX Emile, voilà qui est clair. Aimer! sentir S(in àme se fondre au souille d'une autre âme: c'est ce (juc je n'ai jamai.^ éprouvé... c'est ce (|u'il faut que j'é-

prouve. Ma fille m'aimera, je le veuxî — Monseigneur! monseigneur! s'écria une femme de chambre en faisant invasion dans le cabinet du duc de Xoyal-Treflfléan. — Eli bien! Qu'y a-t-il? — 3îademoiselle vient d"ètre atteinte d'une fièvre violente, et nous avons été obligées de la coucher dans son lit. — Retournez chez elle et faites appeler le docteur.

Seul, le duc se posa cette question :

— Est-ce moi qui Tai brisée? Cette dernière scène aurait-elle dépensé toute son énergie!... Oh! non, la jeunesse sera probablement la plus forte... ce n'est qu'une crise passagère. Cependant j'aurais dû la ménager, car après tout elle est ma fille! ma fille! répéla-t-il en rêvant... — 31onseigneur! monseigneur!

C'était la femme de chambre qui revenait.

— Encore! dit le duc. — Le délire s'est emparé de mademoiselle, et au milieu de sespieurs et de ses sanglots, elle ne cesse de prononcer un nom, quelle appelle à grands cris. — Quel nom? — Emile.

Leduc garda le silence.

D"un geste il congédia la camériste.

— Emile! toujours cet Emile! Allons, il faut céder, car je ne veux pas que cette enfant meure, je ne veux même pas qu'elle soit malheureuse. Elle m'a répudié pour son père, j'ai à prendre ma revanche vis-à-vis d'elle.

Il sonna.

A un laquais qui se présenta, il donna les instructions suivantes :

— Dans l'auberge à côté, il y a un jeune lion>me qui demeure au troisième étage, sur le derrière, une fenêtre entourée de vignes, je crois. — Bien, monseigneur. — Il s'appelle Emile. — Emile, répéta le valet. — Vous allez le trouver et vous lui présenterez ce billet, en le priant de vous suivre au nom de la personne à qui il est adressé. Xe l'ouvrez pas. — Après, monseigneur? — Après, vous ferez entrer ce jeune homme ici et vous viendrez me prévenir.— Il sufilt, répondit le valet cii s'incii-

nant. — Je veux le voir et l'interroger, se dit le duc. Celui qui a su attirer l'attention de ma fille ne peut pas, ne doit pas être un homme ordinaire.

Le parc de Versailles si désert aujourd'hui et que réjouit seulement dans les soirées blondes la musique des régiments, le parc de Versailles qui ne voit plus à la place de ses mousquetaires rouges et de ses gendarmes-Dauphin que des notaires avec des favoris, ce parc incommensurable qu'il semble de bon goût de railler pour sa magnifique symétrie et dont les arbres vont si bien deux à deux, comme des alexandrins, qu'on est tout étonné de ne pas les entendre rimer à leurs cimes, le parc de Versailles ne se ressemble pas i)lus à lui-même que la place des Vosges d'aujourd'hui ne ressemble à la place Royale d'autrefois. C'était un tableau, ce n'est plus qu'un cadre maintenant. Ces pelouses qui appelaient si bien les robes ramagées et ramageantes, les souliers de satin furetants, les petits talons rouges, ces avenues où les chaises à porteurs avec leurs rideaux frangés d'or et leurs armoiries finement peintes se reposaient si doucettement, ces lacs où de galantes compagnies venaient perpétuellement s'embarquer pour Cythère, ces Amours qui décochaient leurs flèches sur de vrais cœurs, ces Vénus qui avaient quelque raison d'être pudiques en face de tant de monde, ce paysage enfin si hyperboliquement coquet recevait la vie et la joie d'une foule de toutes couleurs, marquises, courtisans, olTiciers. Louis XIV était le véritable soleil de Versailles, à présent c'est le soleil seul qui est le Louis XIV de Versailles.

Un peu moins animé en 1789 que sous le grand roi, urtout autrement animé, le parc était cependant encore

une belle chose peuplée el brillante. Au lieu de rentrer diiectemenl à son hôtellerie du Sanglier russe, Emile, que nous avons laissé le malin encore sous l'impression de la flùle d'Ariodant, avait dirigé ses pas vers les jardins royaux. 11 passa la journée entière à errer autour des deux Trianons, séjours féeriques, où Ton donnait la comédie avec des agneaux, des abbés et des musiciens; les deux Trianons, où l'arciiiduchesse d'Autriche devenue reine de France eut le grand tort de se coucher dans Tinfàme lit de Luuis XV. Emile s'en revint ensuite par le bois de Salory.

Il allait être six heures du soir; le jour était grand encore. Eveillés par le vent, les arbres s'étaient mis à babiller par leursmiiliersde petites languesNcrtes, commeferaienl entre eux de bonnes gens après la dinée sur le devant de leur porte. On entendait aussi quelques chants doiseaux, perdus dans les massifs, el plus heureux que les autres oiseaux de Trianon, dont les pâlies mignonnes se gelaient à percher sur la lète des Apollons de marbre.

A cette heure sereine, dans une des parties les plus reculées du bois, deux femmes étaient assises sur un banc. A leur costume, il était aisé de reconnaître qu'elles appartenaient à la cour.

Elles causaient.

Quelque chose de triste voilait les traits de Tune d'elles, la plus belle el la plus grande; elle avait une robe de couleur sombre; un éventail pendait au bout de sa main droite abandonnée. C'était une femme dans la force de l'âge, blonde sous la poudre, au profil accusé fièrement.

L'autre, belle aussi, lui disait :

— Madame, qu'est devenue votre gaieté de jadis? Rappelez-vous ces moments de bonheur el de plaisir, alors que tout s'animait de voire présence el que vous étiez rame adorée des divertissements de Versailles? — Ilélasî que ne donnerais-je pas aujourdhui pour racheter celte jeunesse dont on n)"a fait un crime? Chaque éclat de rire de la dauphine retombe mainlenant en larmes amères sur

le cœur do la reine. Dans ce lemps-là ^ croyais pouvoir prendre ma part de gaiet(î sans offusquer personne. Les murailles de mon palais n'élaienl pas assez iiaules, ni assez t^paisscs, voilà le mallieur; le peuple m'a entendue rire un jour qu'il ne riail pas, cl il s'est fàclié. Au fait, j'étais folle, et j'ai mérilé mon sort. Où voit-on dans Pliisloire une reine sourianle et !ieure;jse, counne j'osai retre |)endant quel(|ues instants? J'ignorais alors que chaque parcelle de boiihcur était autant de volé sur mes sujets. On me fa fait comprendre dej)uis : Madame, ne nez pas! car je n'ai ni p;iin ni asile. Madame, ne dansez pas! car mon enfant se meurt à mon sein maigre et tari. I^as de leslins! pas de musi(|ue! car nous souffrons, car nous somnjcs pauvres et envieux. »

L'autre femme, (|iii s'appelait madame de Lamballe : — l^ouHjuoi tourner votre |)ensée vers ces tristesses incessantes? Pounjuoi rappeler de lamentables iim^'es?

— Cest (lu'en revoyant celte place et en me retrouvant sur ce banc, je ne puis me défendre, malgré moi, d'un funeste souvenir. — Un souvenir? — Oui, alors que je n étais pas une reine, alors (|ue je n'étais quune femme.

— Et ce souvenir?... — Il m'obsède toujours; je \oudrais le chasser, mais il revient à mes heures tristes, et je revois sans cesse cet lioinma dont les traits moroses m'apparurenl ici pour la première fois. — Ouel homme'' — Un fou, un original, dont Tabbéde A'ermonî, qui l'avait déjà rencontré (jnelquefois, m'avait donné le siirnaloment; un écrivain célèbre qui fuyait sa célébrité et que l'on dési- Kiiait sous le nom du philosophe de Genève. — Quoi! .Iean-Ja((|ues Rousseau? — Lui-même. — Cet homme SI dédaigneux! si vain! si brutal! et (jui repoussait toutes os sympathies, surtout celles de la cour? —Ce ne fut |)as lui qui vint au-devant de moi, c'est moi qui allai audevant de lui, dit la reine. — Vous! —Je savais (ju'il avait I habitude de \eiiir herboriser dans les environs: je ne pus résister au désir de le voir et de m entretenir avcY l'«i. \ou? connaisse/, mon faible pour le? artistes et pour

les penseurs, je suis toujours demeurée Allemande de ce côté. Toutes les gloires m'attirent, et Jean-Jacques Rousseau était une des gloires les plus resplendissantes, non-seulement de Paris, non-seulement de la France, mais de l'Europe et du monde entier. — Votre Majesté, dit la princesse de Lamballe avec un charmant sourire. Votre 3]ajes(é est-elle bien sîlre en ce moment de ne pas donner dans les idées du tiers-étal? — C'était un beau jour comme celui-ci. — Peut-être le même mois? — Oui. — Et sans doute aussi la même heure? — La même heure.

Marie-Antoinette avait tressailli en prononçant ces dernières paroles, et elle avait regardé autour d'elle par un involontaire mouvement.

— Alors, c'est étrange, dit madame de Lamballe. — IS'est-ce pas?. .. — Et que se passa-l-il entre vous et cet homme? — Je vais vous le raconter. C'est quelque chose de simple et de pénible. J'étais vêtue en paysanne, en jardinière, comme cela m'arrivait souvent à Trianon, vous le savez. Je ne voulais pas être reconnue. Dans ce sentier que m'avait indiqué l'abbé, au bout de quelques instants, je vis paraître un individu en habit gris, courbé et qui marchait avec une canne. — C'était lui!— C'était lui. Au frisson qui me passa par tout le corps, je reconnus que je n'étais rien qu'une princesse, et que cet homme était un homme de génie. 3Ies genoux fléchirent, et plus il s'avançait, plus je me trouvais interdite, quoiqu'il ne mè regardât pas, quoiqu'il ne me vît pas. — Se peut-il? — Il me semblait le voir grandir à chaque pas qu'il faisait, tandis que moi je me sentais rapetisser d'autant. Je compris qu'il y avait quelque chose de fatal entre nous, et que ce plébéien obscur venu de la Suisse, ce vagabond, cet hôte des greniers et des mansardes, devait un jour ou l'autre peser impitoyablement sur ma destinée. Tous ses livres me revenaient à l'esprit, et je vis bien qu'il s'était incrusté dans mon royaume de manière à n'en faire jamais , sortir sa mémoire. Il s'était adressé à tous et tous lui avaient répondu. Il avait parlé aux hommes par le Contrat so-

cial, il avait gagné les mères par VEniile el les filles par la Nouvelle Héloïse. Il tenait la France entière. Il allait régner plus que moi. Voilà les idées qui ni'a\ aient saisie à mesure que ce Jean-Jacques Rousseau s'approchait. — 11 vous aperçut enfin? — Un instant, je crus qu'il allait me marcher sur le corps avec ses épais souliers ferrés. Je n'aurais pas fait un mouvement, pas poussé un cri. Tout mon sang s'était figé dans mes veines, un sang royal cependant! — Singulier pi'eslige! murmura la princesse do Lamballe. — Ce ne fut que lorsqu'il me vit sous ses yeux qu'il s'arrêta. Ses sourcils se froncèrent, et je crus lire de la défiance dans sa physionomie « Qui êtes-vous? me demanda-t-il d"un Ion brusque. Une... jardinière des environs... balhutiai-je. Que faites-vous ici? que me voulez-vous? qui vous envoie? » Il me jeta successivement ces trois interrogations, en attachant sur moi ses méchanis petits yeux. Je parvins toutefois à me remettre un peu, et je lui réi)ondis : « Je retournais au village, lorsque ma corbeille est tombée : voulez-vous m'aider à ramasser mes fleurs? » — Que fit-il, alors, cet hôte farouche des forets?

— Mon air de sincérité le désarma, el il sourit de ma demande naïve, ses regards se portèrent sur moi avec plus de bienveillance. Ah! j'étais jeune dans ce temps! Puis il parut hésiter, il se retourna comme pour s'assurer qu'il ne courait aucun risque d'être vu, enfin il se pencha et ramassa quelques-unes des fleurs que j'avais éparpillées sur le sol. Par ce beau jour et dans ce bois enchanteur, c'était un tableau à inspirer Greuse, et j'avoue que ce n'élait pas sans un sentiment de vanité que je contemplais cet homme célèbre inclinépresqueà mes genoux.

— En effet, j'aurais été curieuse de le voir. — Tout en ramassant mes roses, il me questionna encore : « Etesvous fille ou mariée? Mariée, dis-je. Comment s'appelle votre époux? Il a nom... Louis. Et votre chaumière, estelle bien distante d'ici? Ma chaumière? repris-je en souriant à mon tour ; non, elle est là tout près. >> Et mon bras s'étendait dans la direction de Versailles. La malice

que j'avais mise h ces dernières réponses ne lui échappa point. Il Ircssailiit sous l'empire d'une pensée soudaine,et, se redressant avec plus de vivacité que n'eût fait espérer son âge, il me lança deux éclairs au visage. Mais celle fois j'étais calme, j'étais moi. — Il vous avait reconnue? — Ou il m'avait devinée. Toutefois est-il que ses lèvres laissèrent passer ce mot : ft la Daupliineî» Je fis semblant de ne pas l'avoir entendu et je lui dis: (^Toutes mes fleurs sont-elles bien ramassées, M. Rousseau? C'était un piège! » niurmura-lil sourdement. — Le mal-appris! — Ce fut vainement que j'essayai de reprendre la conversation sur un ton enjoué. Jean-Jacques était redevenu sérieux... ^ De la rancune? » lui dis-je. Il hocha la tète. « Non, réponditil. de la tristesse. » Je le regardai d'un air d'étonncment. « Quel sujet avez-vous d'être affligé, vous que tout le monde encense? Aussi n'est-ce pas de moi que je m'afflige; il y a bien longtemps que je ne suis plus triste pour mon propre compte. Qui donc est-ce que vous plaignez alors? lui demandai-je étourdiment. Vous! v — L'imprudent! — Je demeurai sous le coup de cette réponse et ne dis rien; j'étais peu habituée <à une telle franchise de langage, à une semblable assurance de maintien devant moi. îl ressemblait à mes courtisans comme un homme ressemble h des singes. On eût dit qu'il venait de comprendre ma pensée, car il ajouta : « Ce n'est pas dans votre présent que je vous plains, madame, c'est dans votre avenir. Jouez à côté du trône maintenant; mais une fois dessus, dites adieu, croyez-moi, à tous vos loisirs de jeune fille et h tous vos éblouissements de jeune femme.»

— Le méchant homme! murmura madame de Lamballe.

— Jean-Jacques a eu raison. Depuis cette rencontre, mon frivole bonheur s'est écroulé, si bien écroulé qu'il n'en reste pas une i)ierre aujourd'hui. Je suis devenue haïssable à mes sujets, et la calomnie s'est glissée jusque dans mes antichambres pour me poursuivre de ses sifïlemenls. L'autre jour j'ai trouvé sur ma toilette un de leurs

odieux pamphlets. Jean-Jacques a eu raison. L'avenir! disail-il; oii! oui, c'est ce qui m'effraye; chaque pas que je fais vers cet avenir me dévoile un nouveau malheur prêt à fondre. Mon mari, mon flls, la France! que de préoccupations! Mes yeux s'usent et s'éteignent dans l'insomnie, car, savez-vous, madame de Lamballe, souvent, pendant que le roi repose, je plonge mon regard dans les cliifïres, je m'eflbrce à comprendre ces plans d'organisation, ces projets financiers; et le jour me surprend souvent lasse et toute pâlie à la vue d'un gouffre de dilapidations. Jean-Jacques!... c'est l'apparition de Jean- Jacques qui m'a porté malheur! c'est...

La reine n'eut pas le temps d'achever; sa voix s'étrangla tout h coup dans sa poitrine, son visage blanchit.

— 0 ciel! qu'a Votre Majesté? s'écria la princesse de Lamballe qui fut frappée de cette altération subite.

La reine, terrifiée, articula faiblement :

— Là... là...

Son doigt montrait un personnage qui venait d'apparaître dans le sentier.

— C'est lui! — Qui, lui? — Lui, vous dis-je; lui, Jean-Jacques Rousseau!

Madame de Lamballe crut la reine atteinte de vertige, car l'individu en question n'était qu'un jeune homme tout à fait inolTensif d'aspect.

C'était Emile.

Il poursuivait sa promenade dans le bois, et n'avait encore vu ni la reine, ni la princesse.

— Oh! oui, c'est bien lui! reprit Marie-Antoinette, haletante et l'œil tendu; voilà bien sa démarche, sa taille, tout enfin! c'est Jean-Jacques! — Madame! madame! — Partons!

Elle se leva, mue comme par un ressort. Au même instant Emile, qui portait ses regards à l'horizon, aperçut les deux femmes.

Il nï'taii séparé d'elles que par une dizaine de pas,

lorsqu'il entendit ces paroles prononcées par la princesse de Lamballe :

— Que Votre Majesté se rassure, cet homme n'est pas celui que vous croyez!

Il resta immobile, saisi de respect et d'étonnement.

Votre Majesté! ce titre retentissait dans sa tête; il avait donc devant lui celte femme, objet de tant de haines et de tant de sympathie!

Pendant le court espace d'une minute, il contempla sa pâleur douloureuse et put suivre sur son visage la trace des pleurs qui en avaient lavé tant de fois Timpérieuse beauté.

Marie-Antoinette avait passé la main sur son front: et quand elle releva ses paupières sur Emile, ce fut avec plus de calme et avec plus d'attention.

— C'est égal, murmura-t-elle en secouant la tète; j'ai l'idée que cette ressemblance me portera encore malheur.

En achevant ces mots, elle se laissa entraîner par la princesse de Lamballe, et toutes deux disparurent rapidement aux yeux stupéfaits d'Emile.

A l'auberge du Sanglier russe, Emile trouva le domestique chargé de le conduire vers le duc de Xoyal-Tretfléan. Il le suivit, croyant obéir à un ordre de Trois-Mai. Quelle ne fut donc pas sa surprise en se voyant face à face, non pas avec la lille, mais avec le père!

Celui-ci le reconnut immédiatement, et il ne put s'enipècher de dire :

— Il y a une fatalité... oui... je le vois bien... les hommes naissent par groupes, et chacun d'eux est fatale-

ment condamné à ne se rencontrer et à ne vivre qu'avec les hommes de son groupe... Ce sont des sociétés dans la société, ou bien encore une troupe de comédiens engagée pour donner pendant un certain temps un cert;iin nombre de représentations... Bon gré mal gré, il faut qu'ils marchent ensemble, Héracliusavec Guillot-Gorju, Iphigénie avec Colin, le Turc avec le chevalier français... et moi avec ce jeune homme que le hasard, la destinée, la Providence, Dieu ou le diable m'ont donné pour compagnon! Emile attendait debout.

— Voici la troisième fois que je vous rencontre sur mon passage, dit enfin le duc. — Oui, monsieur. — La première fois vous m'avez outragé, la deuxième fois vous m'avez nui. La première comme la deuxième fois il m'eût été facile, vous le concevez, de vous faire repentir pour le reste de vos jours de votre étrange audace, et la Bastille... — C'eût été manquer votre but, M. le duc, car j'en fusse sorti la semaine dernière. — A défaut de la Bastille, j'ai mes châteaux. — Est-ce de celui de Clichy ou de celui de Gonessequevous voulez parler, 31. le duc? — 11 n'importe. — C'est que vous savez bien que tous les deux ont été brûlés le 13 juillet par la justice du peui)le.

Le duc de Noyal-Treffléan regarda ce jeune homme qui lui parlait si hardiment.

Puis, il reprit :

— Quoi qu'il en soit, je vous ai laissé la viesauve ainsi quela liberté. Mais je ne m'en fais pas un mérite, non; la première fois je n'ai pas pensé à vous, la seconde fois je vous ai oublié, ce qui revient à peu près au même. Je ne connaissais pas alors les motifs de votre acharnement. — Quels motifs? demanda Emile. — Merez-vous que vous ayez tenté la séduction de ma fille? — De quelle fille, M. le duc? — De la mienne... deTrois-Mai. — Je n'ai connu sous ce nom et je n'ai aimé qu'une jeune fille pauvre comme moi, enfant trouvée comme moi. Je l'ai aimée comme nous autres, les oubliés de la famille, uous ta-

— lis —

voJis aimer, c'esl-ù-dire avec la pureté d'une Ame qui ne tenant tout que de Dieu rapporte tout à Dieu. — Et vous rainjez encore? demanda le duc. — Je l'aime toujours.

— Jusqu'à quel point? — Jusqu'au point de mourir pour elle. — Heureuses gensque les amoureux! dit le duc avec un soupir; ainsi pour sauver Trois-Mai d'un péril vous n'hésiteriez pas à vous sacrifier? — Et vous? dit Emile.

La question était indiscrète et vive.

Pris au dépourvu, le père ne sut que répondre.

— Ma fille, continua-t-il, est en ce moment en proie à une fièvre brûlante... — 0 ciel! — Votre présence peut améliorer son état. — Oh! je vouscomprends, dit Emile: je vous comprends, faites-moi conduire vers elle! — Un instant, arrêta le duc, dont le visage peignait l'embarras et dont la voix trahissait l'hésitation. — Parlez. — De l'avis des médecins eux-mêmes, il serait possible que la convalescence de mafille se prolongeât pendant quelque temps.

— Je suis absolument à votre service. — C'est bien; mais... ce n'est pas tout encore. — Quoi donc? — Inutile de vous dire que, visible ou invisible, mon intention est d'assister à vos entretiens. — Ce serait votredroil, 31.1e duc, si ce n'était votre devoir. — En outre, quoique je n'aie pas l'exigence de vouloir dicter vos paroles, il est néanmoins quelques questions et quelques réponses dont je liens à diriger le sens. — Rien de plus juste. — C'est ainsi que mon désir est que vous parliez de moi à Trois- Mai. — De vous, M. le duc? — Aussi souvent que vous en trouverez l'occasion. — Et que faudra-t-il lui dire de vous? demanda Emile. — Tout le bien qu'une fille doit penser de son père.

Le jeune homme fit un mouvement.

— Ensuite? dit-il. — Ensuite, continua le duc de Noyal-Trefïléan, il faudra lui vanter mon bon cœur, lui parler de la tendresse que j'ai pour elle... — De votre tendresse -^ Oui. — Après, M. le duc? — Lui dire qu'elle s'est trompée sur mon compte, justifier à ses yeux les moyens que j'ai dû employer pour arriver à son bon-

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lieur, lui montrer ce bonheur comme le but conslanl de mes oiïorls... — Vos efforts! s'écria Emile révollé. — Enfin, je laisse ù votre intelligence le soin de me gagner le cccnr de ma fille. — Est-ce tout, M. le duc? — Oui, c'est tout. — Il ne vous faut pas encore autre chose, pendant que vous y êtes? Cherchez bien. Le respect des mères, par exemple? La considération des vieillards? La reconnaissance des femmes que vous avez faites veuves? Le duc ne daigna pas retourner la tête.

— Si la lâche que je vous ai proposée vons semble audessus de vos forces, vous pouvez partir, dit-il tranquillement. — Partir, s'écria Emile, lorsque votre fille se meurt, et que ma vue peut la sauver! — Que m'importe ? elle ne m'aime pas.— Mais ce que vous voulez est impossible, songez-y donc! — J'y ai songé, et c'est pour cela que je l'ai voulu. — Votre fille vous aimer! — Elle vous aime bien; je veux partager avec vous. — Dieu lui-même ne ferait pas ce miracle! — Un an)ant le fera.

Il se fit un moment de silence entre eux deux. Emile observait le duc pour s'assurer qu'il ne raillait pas horriblement. Mais le duc était calme comme à son ordinaire.

— Ainsi vous refusez? dit-il en se levant de son fau leuil.

Emile ne remua pas.

— Je n'ai plus qu'un mol à ajouter, continua le duc de Noyal-Treffléan, mais un mol décisif. Je n'ai pas de préjugés : j'estime ou plutôt je méprise les hommes à un égal degré. Je suis riche, je suis puissant. Vous, vous n'êtes rien, vous n'avez qu'un avenir borné et chétif, votre sort dépend uniquement du hasard. Eh bien! je me charge d'être le hasard pour vous. Je vous ferai monter aussi haut que vous pourrez vous tenir sans vertige. En un mot, agissez en sorte que je sois aimé de ma fille, et'ma fille est à vous!

Une demi-heure après, Emile était au chevet de Trois- Mai, qui reposait, les bras en croix, étendue sur un grand lit à baldaquin. Depuis un an qu'il ne l'avait vue, Il re-

marqua en elle une allération profonde, augmentée encore par la fièvre. Pâle comme une cire,les lèvres immobiles, les cils abaissés, elle sembjait une sainte exposée à la vénération des fidèles.

Lorsqu'elle s'éveilla, il étail^fiuit, tout à fait nuit. Un flambeau brûlait seul dans un coin de l'appartement et répandait une lueur somnolente sur les rideaux aux plis impénétrables, sur les meubles dont les angles de cuivre s'allumaient, au plafond dansant, et le long des lambris doré-sombre.

Emile écoutait avec anviété la respiration de la jeune fille. Derrière lui, mais loin et caché dans le noir dune tapisserie épaisse, un homme se tenait immobile et également attentif. On ne distinguait de lui que ses deux prunelles, fixes et étincelantes.

Tout à coup Trois-jMai eut un mouvement, ce mouvement fut suivi d un soupir.

Emile se pencha vers elle avec précaution.

— Eh bien? murmura l'homme. — Chut! fit Emile. La jeune fille entr'ouvrit les paupières et d'abord elle

ne vit rien, rien que le flambeau vacillant comme au souffle de sa fièvre, rien que la nuit qui se blottissait dans les rideaux, rien qu'un vase de roses éloigné d'elle, roses manquant d'air et dont la moitié des feuilles jonchaient déjà le parquet.

Alors Emile s'avança doucement, et elle vit Emile. Elle lui sourit sans surprise comme elle eut souri à un songe, et ses lèvres laissèrent échapper ces mots :

^ C'est loi... je t'attendais...

Ayant dit, elle referma les yeux.

L'homme qui se tenait en arrière fit un geste, réprimé aussitôt sur un signe d'Emile. De ces trois cd'urs, on n'aurait pas su dire celui qui battait le plus fort en ce moment!

Trois-Mai, les yeux toujours clos, souriant comme on ne sourit que dans le ciel, dit encore :

— Dieu nous a réunis, ilaeupilié denossouflVances...

Viens, Emile... donne-moi ta main... allons le remercierl

Emile laissa prendre sa main par la niain brûlante el sèche de la jeune fille.

Mais alors il se sentit toucher à réjiaule par son compagnon mystérieux.

Il tressaillit.

Taisant un effort sur lui-même, il murmura :

— Ce n'est pas Dieu qui nous a réunis, Trois-Mai, c'est... c'est votre père. — INÏon |)ère? répéla-t-elle (et une ainère expression agita les coins de s;i honche.) Ne me l)arlcz pas de mon père! - Que (lit-elle?denianda l'homme en faisant un pas. — Elle ne dit i)lus rien, M. le duc, elle s'est évanouie de nouveau.

Cette nuit-là, non plus que le lendemain, le duc de Noyal-Trellléan ne jugea pas à propos de recommeFicer une semblable el aussi dangereuse é|)reuve. Il laissa faire Emile (|ui lui avait conseillé dallendrc le rétablissement de Trois-Mai. Ce rétablissement fut long, car elle avait été gravement éprouvée. Les premiers entretiens de ces amants furent empreints de cette mélancolie qui accompagne toujours un bonheur brisé à Taile.

Caché dans un cabinet attenant, le duc passait des heures entières à écouler les conlidences el les récits qu'ils se faisaient de ce qui leur était arrivé pendant leur séparation. Trois-Mai, à demi soulevée sur son coude, lesyeux languissants, mais heureuse, écoutait Emile avec celte atleiilion qui s'allache autant aux paroles (|u'à la pensée, autant à la voix qu'aux paroles, autant au visage qu'à la voix.

Mais dès qu'il essayait de faire tomber la conversalion sur le duc de Noyal-treniéan, la physionomie de Trois- Mai s'assombrissait, son regard perdait son éclat, ses lèvres perdaient leur sourire, son cœur perdait sa gaieté. Alors elle gardait le silence ou bien elle disait à Emile avec l'accent d'une prière i

— Parlons d'autre chose.

Le pauvre jeune homme était bien obligé de se taire,

mais le jour suivant il revenait à la tâche, avec plus cVinsislance,avee plus dliabileté aussi. Son esprit que l'auiodr rendait ingénieux inventait chaiiuefois delouchanls mensonges; tantôt c'était une belle action accomplie par le duc de Noyal-Trefïléan, un trait de générosité, la grâce d'un coupable obtenue auprès du roi, une villageoise dotée largement. Jamais avocat n'employa plus de zèle à la défense d'une cause désespérée.

Comment dépeindre les élonnements de Trois-Mai et l'air incrédule avec lequel elle ne pouvait se défendre d'accueillir ces narrations? Souvent elle les faisait recommencer, et elle s'écriait au milieu ; « En ètes-vous bien sur! » ou : « cela ne se peut pas! «Il fallait alors qu'il lui fournit la preuve de ce qu'il avançait, ce qui obligea le duc de Noyal-Trelîléan à quelques actes réels de bienfaisance. Elle ne s'expliquait pas robstinalion d'Emile à revenir sur un thème, pour lequel il connaissait sa juslc répulsion.

Aussi la cure morale essayée par noire héros allait-elle bien lentement, et maintes fois se sentit-il prêt à manquer de courage. Mais le duc était là toujours, qui lui répétait : ft Je veux partager avec loi l'alTecIion de ma fille! »

OEuvre sans nom! il lui fallait conquérir jtour un tel monstre la tendresse de cette àme droite et pure, ou renoncer à elle et peut-être s'en voir séparé pour toujours.

Leduc de Noyal-Treflléan s'était soumis à n'entrer dans la chambre de sa fille que de nuit et pendant son sommeil. Mais alors on ne pouvait plus l'en faire sortir : il demeurait les bras croisés, immobile et réfléchi. Cet homme était dans une phase d'esprit vraiment singulière, il ne prenait plus souci des choses ambiantes. 11 ressemblait à un alchimiste qui, lœil au fond du creuset, se pose cette interrogation : Diamant ou caillou?...

La première fuis que Trois-Mai aperçut celte tète, elle fut prise d'un frémissement nerveux qui ne cessa (|uc lorsque le duc se fui retiré. Cependant, sur les instances

— 125 ^ d'Emile, elle s^habftua peu ù peu ù le recevoir dans la journée et à répondre à ses iiilerrogalioiis. C'était tout ce qu'elle pouvait faire. 'nuuict

Pour le duc c'était beaucoup. Il fuisail sou appreulissage de la vie par les côtés simples et bons qu'il aNait toujours dédaignés. Cependant d'anirnier que la curiosité «niour-propre et renlètenienl n'agissaient pas en lui dulanl que la nature, c'est ce que je ne prendrai pas sur noi 8on caractère n'était pas de ceux .jui llécbisient du JOUI au lendemain, et SI pendant queicpie temps il avait i.u l;»ire trêve a ses puissants caprices pour s'adonner à lanalyse microscopique des senlimenls de famille, on devait supposer que son réveil serait formidable d'extravagance Cest ce qui ne manqua pas d'arriver.

Il avait résolu de célébrer la convalescence de sa fille par une de ces fêtes excessives, telles que son imairinalion en rêvait, telles que son or en réalisait. En l'abs^.jîce de iM-ançois Soleil, lequel poursuivait à Taris une œuvre colossale et qui sera procbaiiiemenl expliiiuée, le duc s'en Clan remis sur Arioiiant de l'exécution de son incomiîarable programme.

Ariodant était le génie subalterne de la maison du moins se le figurail-il ainsi. Imbu jusiju'à la moelle de la lecture des livres féeri(|ues et clievaleres<|ues, on n'aurait pas eu de peine à lui persuader qu'il était né du sultan ]\isrour et de l'infante Zoraïde. Depuis sa jeunesse Il sobstinaità ne porter que des babils orienlaux ou de Céladons; il savait composer des selams mieux (jue le prince .Aoureddin et il avait appris par cœur les Mille et une nuits les Mille et un jours, les Mille et une faveurs, anisi(|„eles Contes turcs, mogols, indiens, persansel japonais. Il s était créé un monde à part, le plus siii prenant e le plus romanesque des inondes, peuplé de sens caeliés et de prodiges invisibles : cueillail-il une fleur, il lui semblait enlendre sortir la voix d'une fée; allait-il à la IHTbe, le poisson qu'il amenait élait immanijuablement qnelq.ie fils de grand vizir condamné à (h-m.-urer captif

sous celle forme pendant trois mille ans, pour avoir surpris la sultane eu rendez-vous, un soir qu"il faisait trop de lune.

Cet être poétique était depuis six ans au service du duc de Noyal-Treflléan. jM. Soleil avait mis la main dessus, comme on voulait le conduire aux Petites-Maisons, el il l'avait dirigé sur Versailles, de même qu'on envoie une curiosité dans un muséum. Chez le duc, Ariodant présidait aux enchantements du parc; il avait inventé de remplacer aux heures du créjiuscule les statues de pierre par des statues vivantes. Le carquois à Tépaule, Diane en chasse palpitait réellement sous la tunique étoilée d"or; Dapliné, enserrée par un arbre, se débattait contre les rameaux envahisseurs. Cela constituait tout un harem sur des piédestaux.

Un soir qu'Emile l'avait surpris dans ses préparatifs de fêle, Ariodant s'était décidé à lui raconter son histoire, ainsi que cela se pratique dans les romans d'Orient et d'aventures, "OÙ l'on inscrit en litre :

HISTOIRE d'arioda.:st,

eî oii l'on commence invariablement par cette phrase sacramentelle : « Je suis le rejeton infortuné de ce fameux calife, dont vous avez probablement entendu parler... » Ariodant avait divisé son récit en trois soirées, toujours comme cela se pratique dans les mêmes romans où l'on inscrit de nouveau :

SLITE DE l'histoire d'aRIODAM.

Et où le héros faisant asseoir son auditeur sur un monticule gazonné, continue de la sorte : « .Xous en sommes restés la dernière fois... » L'histoire d'Ariodant était d'ailleurs purement imaginaire; on eût pu la trouver toute faite dans Aladin. Tue seule chose frapj)a l'altention distraite d'Emile et devait la frapper. J'ai déjà rapporté la

slngiilarlt(î du visage (rAriodant et comment son œJI gauche tendait amoureusement à rejoindre son œil droit.

Il s'aperçut plusieurs fois de l'étonnemeot d'Emile, et ;1 la fin il lui dit en souriant :

— Vous regardez mes yeux? — Oui, répondit-il. — - Le gauche vous surprend, n'est- il pas vrai? — Et le droit aussi. — Rien ne m'empêcherait devons dire qu'ils datent tous les (.kux de l'époque où j'étais gazelle, mais il n'en est rien. Cette conformation éirange remonte au temps où j'étais sur le |)oint de devenir cyclope. — Cydopeî — Grâce à la science profonde d'un vieux mire, nion maître divin, le savant Aclimet l>almézeaux. — Vous avez connu le docteur l'almézeaux? s'écria Emile. — Certes! c'était un haut personnage de la Basse-Egypte... — Il demeurait sur le «|uai des Augustins. — Ah bah! fit Ariodant étonné, vous l'avez donc connu, vous aussi? — Ce fut mon bienfaiteur. — Quelle rencontre!

L'inlimilé d'Emile et d'Ariodant s'accrut beaucoup de celle confidence, et le second finit par pardonner au premier le stratagème musical dont il s'était servi pour pénétrer dans le parc du duc de Xoval Trcflléan, et dont son aniour-|)ropre avait été d'abord justement froissé. Cependant la fête devait avoir lieu le lendemain.

Des flammes... des cris... des ombres fuvant ver^ les arbres... toul un côté de Versailles qui flam'boie, incendié!...

Le duc s'amuse!

La fête allait trop lentement à son gré. Ce ((ue vovani Il avait pris une torche et il avait mis le feu ù $a fêlé' '

Le feu partout!

LES CHEMISES Rol(;ES, T. 3. 0

— 12o — Le feu aux arbres qui s'embrasaient comme des robes, le feu à la maison qui grondait sourdement à la façon des chats lorsqu'ils ronronnent! ...••..„, „.,;

II avait appelé à son aide le feu qui vient si vite et qui s'en va si tardivement! son bon ami le feu, qui bnlle, qui chante, qui s'étale, qui se fait jaune, vert, blanc, de toutes les couleurs! le feu, cette joie et celte cpou^;ante! Et à la fin, il se sentait renaître, le duc de ^oya'-Trefnéan, en face de cet effroi et de ce tumulte. Ah!...

il respirait, au moins!

11 était lui, il se reconnaissait...

La fête allait trop lentement. C'était pourtant une de ces belles fêles nocturnes qui sont la traduction vivante des poëmes les plus merveilleux. Ces poëmes, empruntes ù toutes les nations, le duc de Noyal-Treffléan les aisai mettre magnifiquement en scène. 11 ne reculait devanl aucune imagination, si follement inspirée qu elle fu , m devant les fantaisies du Royaume de satin, de Rabelais, ni devanl les impossibilités de Gulliver, m devant qui, ni devant quoi que ce soil. Il affrontait tous les poètes et toutes les poésies. . , • , »

Mais, basle! toujours des luslresel toujours des violon^l Celait fatigant à la longue, le duc l'avait compris et senti, et il avait mis le feu à sa fêle, comme il aurait mis le feu à un bol de punch!

Les rondes s'étaient interrompues précipitamment, comme des guirlandes coupées par des ciseaux quon ne voit pas. Les joueurs d'instruments s'étaient arrêtes, et un moment ensuite tout le monde se sauvait, la peur aux talons. Un réseau flambovant s'était élevé de terre et les environnait de toutes parts. C'était l'incendie qui marchai et les pourchassait, riucendie aux bottes de sept lieues. Le parc riait, tout rouge!... , r •„

11 avait de longues allées écarlales, dont les leuil c. grésillaient, se tordaient et s'aballaienl sur un sol plus clair que le clair midi.

Un paysage de braise!

Quelquefois le veut s'en mêlait aussi el organisait une chasse qui ne finissait pas. Le vent dans le feu, c'est chose terrible. C'est l'éperon dans les flancs d'un cheval d'Ukraine. Le vent, c'est la cantharide du feu.

Dans les taillis, entre les arbres frêles et vivement éclairés, c'étaient des pieds, des jambes qui se succédaient sans interruption sur un gazon chaud et grillé...

Des femmes vêtues, de rien, des danseuses de ballets, des nymphes chaussées de soie, des bergères de comédie ilalie/me, de pauvres filles échevelées, descendues h grande hà(e de leurs piédestaux, fuyaient, la juj)e attrapée par rincendie, cothurnes dénoués," fleurs éparses, colliers perdus. De grands jels de flamme éclairaient soudainement de grands yeux effarés. Les étincelles pleuvaient, tournoyaient, s'envolaient; elles s'épanouissaient, ces fleurs de la désolation, pour retomber en cendre dans les espaces noirs.

L'incendie allait son train!

L'incendie avait sa coquetterie. Quand il passait sur les étangs, il s'y allardnit; on eiit juré qu'il y faisait sa toilette et ({u'il |)eignait sa chevelure rougeàtre au peigne de roseaux (pii bordait le rivage.

Crac... crac... crac... C'étaient des contrevents qui se détachaient, qui se fendaient et qui tombaient par ferre. Il y avait un brasier de débris formé autour de Ihôtel. Les vitres éclataienl, el le feu, le feu qui a si graiurfaim, mangeaient les rideaux, dévorait les meubles, ne faisait quuîio bouchée des tableaux. Avant d'entamer les grosses pièces telles que les lits et les armoires, il se contentait de les écraser el de les roussir légèrement, puis il courait au plus iM'essé, semblable au boulïbn Scaramouche qui crachait dans les |)lats, afin d'être assuré de les maniier seul. °

Indescriptible était la confusion. On ne pouvait porter de secours en aucun lieu, (oui élail embrasé à la fois. Hommes et femmes ne s'occupaient que de chercher un abri et laissaient brûler les choses.

Ahî cola brûlait bicnî...

Cela pétillait, cola lançait de grosses bouffées qui lourbillonnaientconime des trombes etsedécbaînaient comme des ouragans.

Les oiseaux tombaient, effrayés.

Les fleurs, dont une chaleur immense accélérait Téclosion, s'ouvraient toutes larges, naissaient et mouraient aussitôt.

Puis tout à coup il se faisait de grands intervalles d'ombre, et tout à coup aussi de grands réveils de lumière. On croyait tout fini, et tout recommençait!

Tout recommençait avec plus d'acharnement, avec plus de colère.

Linceudie avait repris haleine et il étendait ses bras pour envelopper sa proie d'une seule étreinte.

L'incendie n'avait plus grand'chose à faire dans le parc; d'ailleursc'était viande creusepour lui, jeu de petits garçons, flambe de Saint-Jean. Ces pauvres arbres se laissaient brûler avec une facilité et une résignation sans bornes, en gens qui s'y attendent. Peut-être môme se croyaientils dans une cheminée. Il n'y avait pas de plaisir pour lincendie.

Il se rejeta donc sur l'hôtel qui était dur et qui était fort, qui offrait de la résistance et ne paraissait pas disposé à faire bon marché de ses quatre murailles. C était quelque chose, au moins. Il fallait le mâcher sérieusement avant de l'avaler. Ce fut sur lui que l'incendie concentra ses forces en l'attaquant comme un digne adversaire.

Le duel fut rude.

C'était un vieil hôtel bardé de fer comme un vieux baron. Il avait déjà plusieurs fois vu le feu, et il n'avait fait qu'en rire. 31ais le feu, cette fois, n'y allait pas de main morte : il s'enlaçait, il se glissait, il prenait position partout. Tantôt il se jetait dans les œils-de-bœuf, et, un instant après, il eji sortait comme un fou; il cherchait les ponts des portes et se faufilait en aiguille de flamme par jés trous des serrures. On aurait cru qu'il était soufflé

par un diable, il étail soufflé par le duc de Noyal-Treffléan.

Le duc de Noyal-Treffléan tîtail heureux, il regardait il admirait! '

Peu s'en fallait qu'il n'applaudit.

C'élailson hôtel qui brûlait. Quelle joie!

C'étaient ses vastes domaines qui so consumaient Quel plaisiri

C'était une partie considérable de sa richesse qui s'en allait en fumée. Quelle ivresse et quelle félicité!

Le duc de Noyal-Treffléan ne comptait pour rien les cris d'efTro], les imprécations, les agonies. Il avait son plan d ailleurs. Ce qui se passait n'était qu un épisode du drame qu'il avait conçu.

Ses yeux étaient fixés constamment, au milieu du vacarme, sur un seul point de l'hôtel. L'attente se lisait dans sa physionomie, et on le voyait de temps en temps franper du pied. '

Et tout ù coup, parmi les voix qui s'élevaient autour de ce desastre, il y en eut plusieurs qui s'écrièrent :

— Mon Dieu! mon Dieu! mademoiselle est dans la maison!

Ce n'était que trop vrai, et voici comment s'étaient passées les choses. Trois-Mai assistait avec son père, du haut d'un balcon, aux danses qui s'étendaient dans le parc. Il était neuf heures du suir. Dans ces allées bruyantes, remi)lies d'une foule bariolée, dans ces bosquets semblables ù des nids d'ariettes, dans ce paysage «llumine comme un casino d'Italie, son regard cherchait a découvrir Emile. Emile avait disparu. Le duc essayait vainement de la distraire de celte absence par sa conversation aimable et brillantée de (rails d'esprit. Jamais il n avait eu tant d'enjouement.

Vers neuf heures et demie, il descendit pour donner que qucs ordres, et il laissa sa fille seule. Cinq minutes après, le feu éclatait...

Il éclatait à tous les \miis du parc!

Il (^elalail aux quaire coins de l'hôlel! Trois-Mai, ciïràxde, descendit sans perdre de temps, mais, à sa grande 'terreur, elle trouva toutes les portes fermées, et non-seulement toutes les portes, mais encore toutes les fenêtres du rez-de-cliaussée, toutes les issues. Elle appela, la maison était déserte. x\lors elle remonta éperdue, s'appuvant aux rampes. La fumée commençait à venir à elle elles flammes du dehors se reflétaient énerciquement sur ce qui Teutourait...

Elle parcourut successivement tous les appartements de riîôtel. en poussant des cris qui se confondaient dans le tumulte général. Le feu montait derrière elle, la suivait ou lui barrait le passage!

Bientôt Trois-Mai n'eut plus d'autre refuge que le balcon.

Le balcon qui était en pierre et en fer!... Elle y revint, plus morte que vive, les cheveux flottants, et faisant entendre ce cri suprême : — Au secours!... A moi!

Le feu, comme un acrobate qui danse sur la corde, se suspendait aux rosaces du balcon, passait, ondulait, s'y balançait. Poussé par le vent, il mordait quelquefois et emportait un pan de la robe de la jeune lllle, ou bien passant par-dessus elle il lui jetait des vagues de flammes sur la tête. Les diamants dont elle était parée au cou et aux bras étincelaient alors d'un éclat surprenant. Ainsi tordue et surgissant d'un cadre incandescent, elle ressemblait à quelqu'une de ces divinités élémentaires des mvlhblogies du Nord.

\n grand cri de compassion s'échappa de la foule des assistants, lorsqu'on aperçut Trois-Mai dans cette position critique. Mais nul des, serviteurs du duc ne pouvait ni n'osait lui porter secours. On ignorait la force de l'incendie à l'intérieur; et, dans l'incerlilude.quel homme, à moins que ce ne fût un amant ou un père, aurait eu l'audacieux courage de se hasarder dans cette fournaise? L'amant était absent.

— io\ — Le père, seul, restait.

— A moi!... à moi!... criait toujours Trois-Mai, les bras tendus.

Le duc de Noyal-Trefil(<an demeura une minute à contempler celte scène, et lorsqu'il Teut assez contemplée il tira tranquillement une clef de sa poche cl se dirigea vers l'hôtel. Son calme contrastait singulièrement avec l'agitation de tous ses serviteurs...

Il ouvrit la porte...

Une colonne noire et rouge le repoussa avec une violence telle qu'il faillit en être renversé.

Le duc la laissa passer, puis il entra.

Un mouvement d'admiration se fit dans la foule, qui attendit avec anxiété...

Trois-Wai était à bout de ses forces, elle ne luttait plus contre le feu et semblait prête à s'alîaisser sur ellemême. Déjà une prière tremblait au boiM de ses lèvres, lorsque le duc de ^oyal-Trefiléan parut sur le balcon. Il était pâle comme la mort, ses vêlements à demi consumés laissaient deviner l'elTrayant chemin qu'il lui avait fallu traverser. En l'apercevant, alors qu'elle venait presque de dire adieu à la vie, Trois-Mui lança ce cri de joie :

— Ah! mon père!

Et elle se jela dans ses bras...

Le duc de Xoyal-Treflléan laissa voir sur sa figure un sourire de salisfaclion et de lrionq)he!

Mais il ne perdit pas de temps.

Le plus dillicile était maintenant à faire.

Il souleva sa fille comme on soulève une plume en lui tournant la face contre sa poitrine pour la préserver des baisers de l'incendie, il l'emporta rapidement sous une voûte crépitante et disparut aux veux des gens du jardin...

Il y eut un moment d'attente terrible.

On n'entendait plus que le bruit de l'inoendie qui allait on grandissant et qui cassait les poutres comme des baguettes.

Le duo ne reparais^aît pas.

A travers les fenêtres vomissantes, impossible de rien voir. A entendre la tempête qui se faisait au dedans, on aurait pensé qu'il y avait grand bal de salamandres.

A la fin, un groupe étrange, traînant la flamme, apparut sur le seuil...

C'était le duc portant sa filleî...

Une immense clameur l'accueillit.

11 ne s'arrêta pas, il ne se reposa pas; son cher fardeau entre les bras, il passa comme une flèche devant les spectateurs ébahis et poursuivit sa course à travers le parc, droit devant lui, marchant sur les feuilles brûlantes, les yeux hagards, les jambes posséTlées, n'entendant rien et ne voyant rien!

Au fond du parc, épuisé, il tomba sur l'herbe.

Le feu était quasiment éteint dans le bois; il ne courait plus çà et là que quelques étincelles vagabondes sur un fond sombre, pareilles à celles qui courent sur un papier consumé, et que les enfants appellent des voleurs. La lune insouciante brillait avec cette pudicilé que rien n'altère.

Trois-Mai, revenue à elle, entrevit son père presque défaillant, son père qui venait de l'arracher à la mort, qui pour elle avait exposé ses jours! Elle n'écouta que la voix de la reconnaissance et elle se précipita à son cou...

Le duc de >'oyal-Trelïléan se redressa puissamment sous cette étreinte, la première qui lui vînt de sa fille, et il s'écria :

— Allons! cela vaut bien un château brûlé et quelques arpents de terre de moins! Une caresse de ma fille, je J'aurais payée encore mille fois plus cher! Je sais donc (infîn ce que c'est que la paternité! J'ai vaincu la nature !

Eflectivement, le duc de Xoyal-Treffléan avait mis luimême le feu à son hôtel, tout exprès pour jwuvoir presser sa fille entre ses bras.

Lo lendemain, c'iilail le 5 octobre.

il y avait juste deux mois que la reine Marie-Antoinette avait rencontré Emile dans le bois de Satory.

On se rappelle l'impression fatale qu'avait produite sur elle la ressemblance de notre héros avec Jean-Jacques Rousseau.

— J'ai l'idée que cette ressemblance me portera encore malheurî avait-elle murmuré.

Marie-Antoinette n'avait pas été trompée dans son pressentiment.

Depuis cette rencontre, un jour ne s'était point passé sans qu'une douleur ne l'atteignit, soit au front, soit au cœur, dans son orgueil de femme ou dans sa dignité de reine.

C'était le 5 octobre, au soir.

Le temps était chargé, comme on dit.

11 pleuvait.

Une nuée de femmes s'avançait sur Versailles...

Mais une nuée véritable, remplie de poussière, de cris et de bonnets volants!

Elles bourdonnaient comme des guêpes dont on a renversé la ruche.

Il y en avait des milliers, jeunes et vieilles, hideuses cl charmantes, parées ou en guenilles; elles couvraient le iiol et bouchaient l'horizon. Toutes étaient armées, toutes chantaient à tue-tête.

C'était exlravaganl!

Une jolie fille battait du tambour; ses deux baguettes étaient ornées de rubans. Derrière elle, les escadrons coiffés de la Halle entonnaient le Ça ira.

— \ôi —

Les unes étaient empilées sur des chariots ou dans des Oacres; elles passaient leurs visages et leurs bras par les portières; d'autres étaient assises sur des trains de canons. . .

Paris vomissait tout son jteuple en jupes, ses hordes de commères, de griselles patriotiques, de Phrynés fangeuses, de marchandes de marée et d'actrices suballernes.

Toutes celles qui devaient jouer un rôle dans la révolution avaient choisi ce jour-là pour débuter.

D'abord Rose Lacombe, dans la fleur de ses vingt-deux ans, séduisante et im))osanle, la tête haute, le regard fier, une de celles qui savaiont le mieux sourire et tuer. C'était une ex-tragédienne de province, alors tragédienne pour tout de bon à Paris. Elle avait un fusil pendu à son épaule et un poignard que sa main impatiente tourmentait, poignard |)lus terrible que celui des Atridesî

A la tète d'une autre colonne, Pauline d'Aunez, aussi fougueuse peut-èire et non moins belle, venait en chancelant, roulant des yeux noyés d'ivresseet s'appuyant sur une poissarde aux larges pieds.

La bouquetière Louison élalait, comme dans une fête, la grâce de ses dix-sept ans; c'était Louison qui, la première, avait provoqué le voyage a Versailles.

A côlé d'elle, une petite danseuse de corde de chez Nicolet avait revêtu sa robe de dentelles et de papier d'argent; elle escortait une pauvre femme dont l'amant avait été assassiné la veille, et qui, à demi délirante, portail au bout d'une perche un tambour de basque et un bonnet phrygien.

Àspasie Carlemigelli, plus connue sous le seul nom iVAspasie, la même qui plus tard assomma Féraud à coups de galoches, soufflait sa rage à ses compagnes; elle sortait de l'hospice des aliénés, où une folie d'amour l'avait fait enfermer deux ou trois ans.

Françoise Roulin, la présidente, donnait majestueusement le bras à Louise Bourgeois, mignonne ouvrière en sculpture.

Puis, c'étaient les femmes Tournay et Lavarenne, deux

farles, qui se poiirléchaicnl les lèvres en songeant au sang qu'elles allaient verser.

Iviles étaient là toutes, fourmillant avec un bruit d'enfer, se pressant, s<^ heurtant et ballant l'air de leurs clameurs.

Les unes criaient : Du pain! du pain! c'était le plus grand nombre.

Les autres n'en voulaient qu'au roi; elles voulaient voir le roi et la reine, et les ramener à Paris.

Heine Aiidu venait ensuite, Ik'iïie Audu, la célèbre fruitière, surnommée la reine des Halles, grande et forte beauté, les poings campés sur la baih-bc, la voix tonnante ctlacocarde au bonnet, un bonnet à la liastille, représentant une tour garnie de deux rangs de créneaux eu dentelle noire.

Quel(|ues hommes s'étaient mêlés à leurs rangs; parmi eux on reconnaissait IMiiillard, un des embancheurs de celle journée; il marchail en avant d'une troupe de gorgones litubandes, recrutées dans les égouts du faubourg Saiul-Mareeau, et (|ui ne cessaient de hurler : Vive Maillard' sur tous les tons; ce à quoi il répondait |)ar cet autre cri : Vivent les Pnrisiennes!

Maillard était en train de devenir un héros populaire.

Lentement, gravement, un homme marchait au milieu de la foule, une hache sur l'épaule. On eût dit, ù son importance horrible, quil allait accumplir un sacerdoce. C'était le monstre connu sous le nom ik Jourdan-Coupe- Têtr. Deux plaques blancln^: décoraient sa poitrine, insignes de Tordre afl'reux d'une légion d'illuminés anglais qui l'avaient pris pour chef.

Un bonnet de fourrure couvrait son front, ses bras étaient retroussés. Ancien exécuteur des hautes-œuvres à Maroc, il |H)rtail toujours sa barbe teinle de sang; et jiour qu'elle ne fût i)as décolorée par la pluie, il la tint "longtemps à l'abri sous sa redingote, avant d'entrer à Versailles.

Cet individu, (|ui semble moins appartenir ù l'histoire qu'ù un conte d'ogres, avail commencé par arraciier le

cœur à Foulon et à Berthîer; et l'on raconte que pour cet acte il manifesta publiquement l'inlenlion de demander une médaille civique à TAssemblée nationale.

C'était un digne général pour de telles femmes, que ce bourreau-amateur, qui ressemblait moins à un homme qu'à une bète puante.

Elles le choyaient, elles l'entouraient.

— Jourdan! mon petit Jourdanl mon brave Coupe- Têteî

La cordonnière Simon se suspendait à son bras, et la jeune 3Ionié, qui tenait une boutique de mercerie dans la petite rue du Rempart, passait un doigt coquet sur sa hache toute fraîche aiguisée, en s'écriant :

— Dieu! comme c'est froid!

Mais le plus hideux spectacle c'était sans contredit celui que présentait une trôlée de trois ou quatre cents hommes, goujats enjuponnés, parmi lesquels on se montrait du doigt une figure méchante, grosse et basse, sur laquelle on collait un des plus célèbres noms de France, celui des d'Aiguillon, nom éteint, famille éteinte, et dont le dernier représentant mourut, dit-on, saltimbanque, sur le chemin de Xaples...

Voilà les personnages qui faisaient irruption dans Versailles, la ville glorieuse, dans le Versailles de mademoiselle de la Vallièreî Voilà le monde aux pieds de boue qui entrait dans le pays de marbre, d'or et de verdure!

Le roi était à la chasse dans les bois de Meudon, avec le comte d'Estaing et M. de la Tour-du-Pic-Gouvernet.

Il ne restait que la reine.

Femme contre femmes!

La colonne des dames citoyennes s'avançait toujours.

Elle arriva sur la place du château devant la grille qui avait été fermée, et en dedans de laquelle se tenaient les gardes du corps à cheval, au nombre de huit cents.

Bientôt cette place, une des plus immenses d'Europe,, se couvrit de cotillons, cotillons rouges, cotillons bleus,

cotillons verts, cotillons de loules nuances et de toutes formes...

Les plus impalienles donzelles occupaient les avantpostes. La jeune Audine se déchirait les mains aux serrureries de la grille.

Madame Tison du haut d'une charrette, apostrophait les ofljciers.

D'autres femmes, sous la conduite de Maillard, s'étaient jetées dans la salle de l'Assemblée nationale, avant que la séance fût levée.

— Du pain! hurlaient-elles, du pain!

C'étaient celles qui étaient ivres.

Elles se roulaient sur les bancs de la droite et de la gauche, pèle-mêlc avec les élus de la nation, se montrant du doigt les membres du clergé et leur envoyant de sales épigrammes...

Quelques-unes se mirent à danser en rond, sans que Ton osât les faire sortir.

Debout sur une chaise, celle qui avait brigué l'honneur d'être surnommée la Ninon du dix-huitième siècle, l'effervescente Olympe de Gouges essayait de haranguer le président. C'était une femme de lettres qui voulait à toute force être un homme d'Etat. Bien qu elle ne sût ni lire ni écrire, elle avait composé plusieurs drames dont un entre autres venait d'être joué récemment à la Comédie-Française. Elle avait une beauté toute méridionale, des yeux pleins de provocation. Les uns prétendaient qu elle était fille de Louis XV,;quelques autres de Lefrancde Pompignan.

C'était un choc d'interpellations à perdre la tête.

— Parle, député! tais-toi, député! — A bas la calotte! Maillard criait ces paroles historiques :

— Le peuple va mourir de faim, il a le bras levé, craignez sa fureur!

Pendant que le temps se perdait en motions et en dépulations, la nuit s'avançait. La pluie avait redoublé, et il faisait un froid assez vif. Los femmes se trouvant bien

dans rAssembÎL^e décidèrent qu'elles y passeraient la nuit; des provisions furent apportées, le vin coula et les refrains cyniques se succédèrent.

" Tout engagement sérieux, tout combat avait été remis au lendemain.

Celte veille d'armes des femmes parisiennes offrait un spectacle inconnu jusqu'alors et du plus pittoresque effet.

Sur la place d'Armes, les plus effrontées s'étaient installées dans rhôîel Dangeauel dans l'holel deRoquolaure. Elles fraternisaient avec les concierges et remplissaient les escaliers.

De la paille étendue sur les pavés humides servait au plus grand nombre qui s'abritaient sous des parapluies. On buvait de leau -de-vie pour se récbauffer. Les alî'amées faisaient de la cuisine. Elles dépeçaient des chevaux enlevés aux gardes du corps et que l'on faisait revenir en les posant sur des charbons ardents.

Des torches sillonnaient ce camp féminin.

Puis.comme il faut toujours que la danse ait sa part dans l'histoire de France, un ménétrier s'installa sur une barrique vide et fil sauter nos commères jusqu'au matin.

Dansez! la reine Antoinette presse sur sou sein tremblant son fils et sa fille; mais que vous importe? La reine Antoinette, derrière un rideau, contemple avec stupeur vos bacchanales patriotiques, cette orgie que Ion veut faire prendre pour une manifestation! Dansez, femmes et jeunes fllles, vous surtout, jeunes lîlles, qui serez un jour des mères, vous l'espoir du pays. Dansez! faites do la politique a votre manière. Dansez, Louison Chabry, Rose Lacombe, Aspasie, Pauline d'Aunez, enfants de dix-sept et de vingt ans!

Mais où donc est la première de vous toutes, la grande, la belle, où donc est la Théroigne de Méricourl?

Sur la route, pendant ce voyage de sept heures, on n'avait cessé delà voir à l'avanl-garde. Son amazone était rouge; les plumes de son chapeau étaient rouges aussi.

Elle criait el chantait plus fort que les autres; ses traits avaient une expression égarée.

A Versailles, elle s'était répandue avec un gros de femmes dans les rues adjacentes au château, dans la rue de la Chancellerie, dans la rue de la Surintendance, dans la rue de TOrangerie, insultant aux trophées de pierre qui surmontaient les portes des hôtels, et, avec la crosse de son fusil, mutilant les écussons lorsqu'ils se trouvaient à sa portée.

C'était alors que la haine de Théroigne de Méricourt contre les nohles se dévoilait entièrement.

— A toi, Bouillon! à loi, Créquy! disait-elle en frappant de son sabre les portes; où donc èles-vous, M. de Coislin, et vous, M. de la Feuillade... et toi, Larochefoucauld?... N est-ce pas M. de iMontausier qui met la tète à la fenêtre?... Ohé!

Elle cassait les vitres...

3ïais il travers son délire, Théroigne avait un but.

De rue en rue elle arriva avec ses compagnes dans la rue des Vieux-Coches et elle se trouva bientôt devant l'hôtel du duc de Xoyal-Treflléan.

L'incendie de la veille avait laissé peu de traces sur la façade de la rue; et la nuit qui commençait à s'épaissir n'aidait pas à les faire reconnaître.

Elle dit aux femmes :

— C'est là (juedemeure le plus infâme des aristocrates! Mort à l'aristocrate! mort au duc! Enfonçons la porte de son hôtel, et |)ass()ns la nuit chez lui!

Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme.

— Oui, oui, mort à Tarislocrale! mort au noble! hurlèrent-elles.

On eut facilement raison de la porte, (jui céda au bout de quelques instants.

Une cinquantaine de femmes tirent irruption dans les appartements, en poussant de folles clameurs. On ima- ;;ine quel dut être leur désappointement...

l/'^bscurilé était extrême, et la plus parfaite solitude

régnait dans tout l'hôtel. On marchait sur des déhris; souvent des chaises tombaient en cendres sous la main qui les touchait. Il y avait des crevasses au plancher, et les pieds s'embarrassaient dans les lambeaux de tapisserie. Une secrète frayeur les gagna toutes.

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