Les chênes porte-giu de la Normandie
« Les Druides, qui sont les prêtres et les philosophes des Gaulois, ne pensent pas, dit Pline le Naturaliste <*>, qu'il y ait rien de plus sacré que le Gui et que Tarbre sur lequel il croît, pourvu que ce soit le Chêne roure <2). Aussi choisissent-ils, pour leurs sacrifices, des forêts de Roures, et ils ne sacrifient jamais sans avoir des feuilles de cet arbre... Quand donc ils trouvent du Gui sur un Roure, ce qui est* exti'êmement rare, ils le regardent comme un présent du ciel et comme une preuve que cet arbre est le choix spécial de la Divinité. C'est pourquoi ils cueillent le Gui avec une grande dévotion et avec de grandes cérémonies, et surtout ila choisissent pour cet acte le sixième jour de la lune, parce qu'alors cet astre est déjà dans la force de son ascendant, sans toutefois êlre parvenu à son moyen terme, qui est un terme équivoque. Car il faut savoir que les Gaulois règlent par la lune le commencement de leurs mois, de leurs années et de leurs siècles, et que ceux-ci ne sont que de trente ans.. Le nom dont ils appellent le Gui dans leur langue,
(1) Histoire naturelle de Pline, traduite en françois, avec le texte latin rétabli d*après les meilleures leçons manuscrites ; accompagnée de notes critiques pour l'éclaircissement du texte et d'obsercations sur les eonnoisëanoea des Anciens comparées aeec les découvertes des Modernetii U Y, Pws, Desaint, 1772, livre XV J, chapitre 44, p. 629.
(2) n g'agit du Chêne rouvre (Quercue robur LO»
signifie remède universel. Lorsque les choses nécessaires pour le sacrifice et le festin sacré sont prêtes sous le Chêne, ils y apaènent deux taureaux blancs qui n'ont jamais été sous ïé^ joug, et que Ton attache alors par les cornes pour la première fois. Le prêtre, vêtu d'une robe blanche et armé d'une serpe d'or, monte sur l'arbre et coupe le Gui, qui est ïieçu en bas dans une casaque blanche. Ensuite ils immolent les victimes et prient Dieu de vouloir bien leur rendre utile et profitable le présent qu'il leur a fait. Ils croient que ce Gui donne la fécondité à tous les animaux stériles auxquels ils en font prendre, et que c'est un antidote contre toute sorte de poisons, tant la superstition, le plus souvent, a d'empire sur l'esprit des peuples, pour leur faire respecter les choses les plus frivoles ! »
Ce récit de Pline le Naturaliste doit-il être considéré comme l'expression de la vérité, ou bien faut-il le reléguer parmi les multiples erreurs qui sont mêlées à un grand nombre de renseignements exacts, dans l'œuvre colossale du célèbre écrivain latin? Je ne puis le dire; cependant, il est très-probabie que ce récit est partiellement véridique. De plus, il montre que le parasitisme du Gui sur le Chêne est une question qui intéresse à la fois, et grandement, la biologie et l'histoire.
Il convient de faire remarquer que, selon Pline le Naturaliste, le Gui était extrêmement rare, dans les Gaules, sur le Chêne rouvre, c'est-à-dire sur le Quercus robur L., que Ton a séparé en deux espèces : le Chêne à glands pédoncules {Quercus pedunculata Ehrh. ) et le Chêne à glands sessiles {Quercus sessiliflora Sm.).
D'une part, les déboisements considérables eflfectués en France depuis le commencement de l'ère chrétienne, rendirent les Chênes porte-gui plus rares encore; mais, d'autre part, l'augmentation probable du nombre des oiseaux disséminateurs du Gui, par suite de l'augmentation de cette plante parasite qui se développe en abondance sur des arbres n'existant pas alors dans notre pays, a pu faire dimi-
nuer un peu la rareté des Chên^ porte-gui ; en conséquence, ces derniers ne sont peut-être pas, actuellement, plus rares en France qu'ils ne l'étaient aux temps druidiques.
Dans le quatrième fascicule de mon ouvrage sur les vieux arbres de la Normandie, dont j'ai eu l'honneur, il y a quelques mois, d'entretenir les lecteurs de ce journal <*), j'ai décrit et représenté un Chêne porte-gui tout à fait remarquable : celui de la ferme du Bois, à Isigny-le-Buât (Manche). J'ai cru intéressant de faire suivre cette description d'une irote spéciale ^^^ contenant tout ce qu'il m'a été possible de réunir, au point de vue documentaire, sur les Chênes porte-gui de la Normandie. C'est un résumé de cette note que je donne en ces lignes.
Mes nombreuses recherches bibliographiques et les renseignements qui me furent obligeamment communiqués me permettent d'affirmer que la présence du Gui de chêne est tout à fait exceptionnelle en Normandie. Je ne puis mentionner, en effet, qu'une trentaine de stations où, depuis un demi-siècle environ, le Gui fut signalé, d'une manière certaine ou douteuse, sur des Chênes indigènes de la province normande. Cette trentaine de stations se décompose de cette manière en les cinq départements dont la réunion est, conventionnellement, appelée Normandie :
Seine-Inférieure, trois stations; Eure, sept; Calvados, une ou plusieurs ; Orne, sept ou huit, et Manche, huit.
Dans cette trentaine de stations, le Gui fut principalement indiqué sur des Chênes croissant dans des bois, ou sur des individus plus ou moins isolés. Il est plus rare encore
(1) Le Naturaliste^ numéro du 1" décembre 1899.
(2) Les Chênes porte- gui de la Normandie^ avec deux planches en photocollographie, extrait du fascicule IV de mon ouvrage sur Les Vieux Arbres de la Normandie, étude botanico- historique, fascicule publié dans le Bulletin de la Société des Amis des Sciences naturelles de Rouen (2* semestre 1898); et tiré à part, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1899, (même pagination).
dans les forêts, contrairement à ce que Ton pourrait croire. Je dois ajouter que le parasitisme dont il s'agit — également célèbre dans Thistoire et la botanique — n'existe plus aujourd'hui dans la plupart des stations en question.
A Tétat vivant, je n'ai constaté la présence du Gui que sur deux Chênes en Normandie : à Isigny-le-Buat, arrondissement de Mortain (Manche), et à Marcilly-la-Campagne, arrondissement d'Évreux (Eure).
Le premier est célèbre : il se trouve à Isignyle-Buat ou Isigny-Pain- d'Avoine (Manche), sur la ferme du Bois, et croît isolément dans un herbage connu sous le nom de pré du Chêne. Cette ferme appartient à M. Henri Foisil, conseiller général de la Manche et maire d'Isigny-le-Buat, qui tient beaucoup à cet arbre.
J'ai étudié, le 24 avril 1898, ce Chêne porte-gui, et en ai pris la vue photographique que reproduit la figure 1 ci-jointe. Le tronc paraît être plein ; sa mensuration m'a donné 5 m. 37 de circonférence au disque blanc, soit à un mètre du sol moyen. La hauteur totale de l'arbre était de 17 m. 70 environ, et je crois pouvoir dire qu'il est âgé, actuellement, d'environ 200 à 300 ans. Cet arbre, de l'espèce Chêne à glands pédoncules {Quercus pedunculata Ehrh.), est encore vigoureux; mais des branches sont mortes, et il dépérit visiblement.
Autrefois, des malades venaient à la ferme du Bois, croyant aux vertus curatives du Gui de chêne, qui, incontestablement, n'est autre que le Gui commun, le Viscum album L., espèce vivant en parasite sur un assez grand nombre de végétaux.
La curiosité du Chêne en question réside tout particulièrement dans les nombreuses touffes de Gui qui se sont développées sur les branches et le tronc, et lui donnent un intérêt tout à fait exceptionnel. Sur la figure ci-jointe, on peut en compter une quarantaine, dont plusieurs ont de grandes dimensions ; mais toutes ne sont pas visibles sur cette figure.
La grande rareté du Qui de Chêne m*â fait relôurtier^ le P*^ juillet 1898, à la ferme du Bois, lorsque le Chêne éfnii feuille. Grâce à raulorisation que m'en avait obligeamment donnée M. Henri Foisil, j'ai fait couper une petite branche portant une touffe de Gui, que j'ai photographiée sur place, afin d'obtenir une imnge représentant, dans toute sa fraîcheur, un spécimen de ce parasitisme célèbre. La figure 2 ci-jointe est la reproduction de cette icône photographique.
L'autre Chêne porte-gui normand dont j'ai fait Tctude se trouve à Marcilly-la-Campagne (Eure). Il est situé dans un petit bols, parmi d'autres Chênes, au hameau du Souchet. L'arbre ne porte qu'une touffe de Gui, d'une certaine grosseur, fixée à un rameau petit et court, près du tronc et dans le tiers supérieur du Chêne. Cette touffe est du sexe femelle, et ses feuilles ont une taille moindre que la taille ordinaire des feuilles du Gui commun que l'on trouve sur d'autres arbres, fait que j'attribue, au moins partiellement, à la petitesse du rameau où elle est implantée. Le tronc du Chêne en question m'a donné à un mètre du sol, le 1'''' août 1899, une circonférence de m. 89, et je pense que l'arbre est âgé d'environ 50 à 70 ans. Je n'ai pas recueilli de pédoncule qui m'eût fixé sur son espèce; mais les feuilles nettement pétiolées du rameau que j'en ai pris peuvent faire croire que c'est un Chêne à glands sessiles ( Quercus sessiliflora Sm.). Toutefois, je ne voudrais nullement affirmer qu'il en ftit ainsi. Il va sans dire que je n'ai enlevé qu'un rameau de cette touffe, tenant absolument à conserver in situ ce spécimen de grand intérêt.
Le parasitisme du Gui sur le Chêne est fort intéressant au point de vue biologique, mais je sortirais de mon sujet si je parlais, même brièvement, de cette question et des hypothèses qui furent émises pour expliquer la rareté, sur le Chêne, de ce végétal parasite, qui s'implante et se développe avec tant de facilité sur un certain nombre d'arbres. Je me borne à dire que, jusqu'alors, aucune de ces hypothèses ne saurait être considérée comme exprimant indubi-
tablement la réalité, et que, malgré les observations nombreuses et les multiples expériences faites à son sujet, cette question réclame de nouvelles observations et de nouvelles expériences»
Étant donné le nombre énorme des Chênes existant dans .la Normandie, on peut affirmer que très-rares y sont les Chênes porte-gui. Cette rareté est plus ou moins semblable dans les autres provinces de la France.
Je termine en souhaitant que les enquêtes sur Texistence du Gui de chêne dans notre pays nous fournissent des renseignements précis et détaillés sur ce parasitisme, que tenaient pour sacré nos lointains ancêtres les Gaulois.
Bouen. — Imp. J. Lccerf.
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