‹ Les chiens de chasseChapitre 10 sur 104 · LA MAISON RUSTIQUE · texte numérisé non relu

LA MAISON RUSTIQUE

Chaque province de France se glorifie d’avoir une race particulière, qu’elle soit issue des greffiers ou des chiens de St- Hubert. Tous les veneurs préconisent les chiens de leur contrée, comme chaque curé prêche pour son saint.

(JosEPH LA VALLÉE.)

CHIENS D'ARRÈT

L'arrêt est-il naturel au chien? Ou bien cet acte lui a-t-1l été appris par l’homme ?

Cette première question, qui domine par beaucoup de côtés Les recherches des différentes races de nos chiens d'arrêt, nous semble résolue par l’observation. L'arrêt est un acte instinctif de tous les chiens, à quelque race qu'ils appartiennent. Dès que le chien voit un objet insolite ou devine un objet autour duquel il aperçoit des choses qui lui semblent dangereuses, 1l marche, le nez tendu en avant, à petits pas, l'œil fixé sur l’objet, la narine à l’évent. il arrête certainement ; mais il force peu à peu... parce qu'il n’est pas dressé!

Ce manége, avec un peu d'attention, on le verra fare aux chiens courants, aux chiens de bouchers, ‘aux chiens

de marché...; il est instinctif dans l’espèce.

Il est mieux que cela : 1l est instinctif chez des espèces voisines. € Il est si peu particulier à l’espèce canine, dit € l’un des auteurs du Traité encyclopédique des chasses, € qu'un Jour, dans les environs de la forêt de Perseigne, « en Normandie, nous avons pris pour un chien de ber- € ger un loup que nous apercévions à 5 ou 600 pas de « l'endroit où nous nous trouvions et qui s’approchait « d’une bande d’oies en se rasant dans les broussailles & avec des façons que le meilleur braque n'eût pas « désavouées ! » |

Restait à l’homme à perfectionner cet instinct ; c’est ce qu'il à fait dès qu'il en a eu besoin , en s'adressant aux races qui présentaient le plus naturellement cette marche cauteleuse dont nous parlons. Le chat, lui aussi, arrête; il marche en arrêt... Et ici, rapprochement remarquable! s’il arrête, c’est pour s'élancer. Si le chien arrête, ce n'est pas pour autre chose! Voyez le jeune chien couchant non dressé, voyez le chien de chasse mal dressé, il n’agit pas autrement que le chat. Il arrête. et 1l s’élance...

C’est donc, très-évidemment, par un procédé de dressage, par un emploi d'autorité que le chasseur, trouvant commode que son chien lui indique du nez et de loin où est le gibier, lui a défendu de s’élancer et lui a appris à attendre que le gibier parte seul ou que lui, maître, en fasse ce qu'il désire.

Dès le XIV° siècle, les chasseurs au filet avaient des chiens d'arrêt si bien dressés que, quand ils indiquaïent des perdrix où des cailles, les #raîneurs de tirasse la leur laissaient tomber sur le dos en même temps que sur les

oiseaux rasés devant leur nez. Cette coutume ne s’est pas encore perdue, puisque mon grand’père l’a employée, jadis, devant moi, pour prendre des cailles au filet. Nous n'en sommes pas moins d'accord avec Toussenel quand 1l dit : € La passion de la chasse est la dominante « caractérielle de la race canine. Le véritable instinct « du chien d'arrêt se révèle dans ses rêves. J’ai possédé € une chienne épagneule parfaitement muette, qui n’a- € vait jamais aboyé. À peine s’endormait-elle, cependant, € que son imagination l’emportait en des courses furi- « bondes à la suite de gibiers fantastiques. I] fallait l’en- « tendre alors oublier les préceptes de l’homme, pour ne € plus se souvenir que de ceux de la nature, bourrer € comme un franc choupille et donner à pleine voix! » L'arrêt est l’exaltation, par l’homme, d’un instinct, bien plutôt d’un mouvement particulier à beaucoup de chiens, sinon à tous : € J’ai connu, dit encore Tousse- « nel, des chiens courants qui s’amusaient à pointer la « caille ».…... Nous en avons connus comme lui ; ce qui prouve que le pointage, rudiment de l'arrêt, est aussi naturel au chien que la chasse à bonds et à voix. Ce qui le prouve, — mais prouve, en même temps, l’incroyable flexibilité de cet admirable animal! — c’est que, un chien que l’homme a dressé à chasser À voix, emmené en Guinée, au Congo, ou lâché dans les solitudes du nouveau monde, y redevient demi-sauvage au bout de peu de temps, mais perd la voix et ne sait plus aboyer. En a-t-il perdu la faculté, ou seulement l’habitude ?... Vivant cependant de chasse, il lui faut surprendre sa proie, toujours ; il lui faut pratiquer l’embuscade.... C’est

ce qui lui apprend le silence. En contact, chaque jour, avec des animaux féroces plus gros que lui, il ne peut se trahir par l’aboiement ; il se tait.

N'’en a-t-1l donc pas toujours été ainsi? Au commencement des peuples, avant que le chien fût domestiqué, en était-il autrement ?..

C’est donc l’homme qui lui a appris l’aboi, comme le pointage.

Dans le latin barbare du moyen âge, on appelait le chien de filet : canis a rete. Faut-il faire un mauvais calembourg en supposant que de là à pu venir le nom de chien d'arrêt? car, on ne lui donnait, en ce temps-là, en français, que le nom de chien d'oysel?

Taisons-nous, et supposons qu’on l’a nommé chien d’arrêt parce qu'il s'arrête devant le gibier, ou arrête le gibier qui cherche à fuir devant lui.

€ Dès qu'un de ces chiens d’oysel, dit Quiqueran de « Beaujeu, a trouvé, en questant, un lièvre, perdrix, € bécasse ou autre gibier, il s'arrête et, le pied levé, la « tête en avant, semble, par cette attitude, annoncer à « son maître la présence de la bête. Quelques-uns se « couchent sur le ventre, et, pendant ce temps, le chas- « seur, bandant son arbalète ou son arquebuse, tourne € autour de sa proie, et la tue. »

Le fait est que ce ne devait pas être aisé, sans un chien de premier ordre, d'arriver à tirer au posé devant son arrêt : or, l’arbalète et l’arquebuse ne permettaient pas d'autre système. Il est vrai, ne l’oublions pas, que le gibier d’alors, beaucoup moins effarouché que le nôtre, — et parce que les campagnes étaient beaucoup moins ha-

bitées , et parce que personne ne le pourchassait, — tenait à plaisir. Aussi le chasseur s’efforçait-1l de viser, d’après le nez de son chien, la place exacte du gibier ; ce qu'il faisait, — alors comme aujourd'hui, quand on veut voir une pièce à terre, — en tournant autour du chien, pas à pas et sans bruit.

Dans le poëme du lièvre (1585), Simon de Bullandre décrit ce que doit être l’évente-plaine comme il l'appelle, — et, encore aujourd'hui, nous n’avons à répudier aucun des traits dont 1l le reconnaît doué, — en déplorant la quantité de lièvres qu'il fait tuer, évidemment au gîte, par les chasseurs du temps.

« Diligent pourvoyeur, questeur de grande peine « Songneux en ses desseins, fidèle cuisinier,

& Véritable en son nez, tire-fort, guigne-motte, &« Constant en son arrest, plaisant en sa façon

&« Bien battu, bien frotté, puny de telle sorte

& Qu'il reçoit mille coups s’il fault à sa leçon. »

L'emploi du chien d'arrêt a bien changé depuis deux cents ans. Sous Louis XIV et même sous Louis XV, un page portait en trousse, — c’est-à-dire derrière lui, comme un porte-manteau, — le chien couchant de sa majesté. Les chiens, parfaitement dressés à cette manière d’être portés, devaient selon Gaffet de la Briffardière, sauter, de terre, sur la botte du chasseur, qui les prenait et les mettait à leur place derrière lui.

Cette méthode indique une autre manière de se servir du chien d'arrêt que de nos jours. En fait de chien d'arrêt, c’est probablement d’une sorte de retriever qu'il s’agit, retriever que le veneur ou l’oiseleur voulait toujours

avoir prêt sous la main pour découvrir ou rapporter une pièce blessée ou tuée, mais mussée au fourré.

Il n’y avait pas d’ailleurs que le chien couchant que l’on portât en trousse, on y a porté, mais bien antérieurement, des briquets, ainsi que nous le dirons au chapitre consacré à ce chien.

Nous comptons, en France, un certain nombre de braques autochthones ou très-anciennement importés, dont nous aurions grand tort de faire fi; car, convenablement choisis, ils sont de premier ordre, et depuis longtemps habitués au pays, en connaissent le terrain, ce qui est une qualité difficile à acquérir.

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