AGAMEMNON
Les Chinois exagèrent encore le côté matériel de cette conception primitive de la Justice en disant que le châtiment suit le crime comme le son suit le coup sur une lame de bronze. Le mal revient à son auteur par une conséquence presque physique. Dans T « Orestie » l'adultère punit l'infanticide, (résultat déjà de crimes précédents), la mère venge la fille sur son mari, le fils un père sur celle qui l'a engendré. Qui posera une fin à cette chaîne de forfaits ? C'est le problème qu'essayent de résoudre les « Euménides » . Il faut remarquer que le dernier crime, celui d'Oreste, na pas été perpétré de libre gré, mais cette fois sur l'injonction précise et accompagnée de menaces d'un dieu. Les dieux dans cette pièce sortent de la coulisse. Ce malheureux n'a tué en somme ni par esprit de vengeance, ni par intérêt, mais surtout par obéissance, par foi en celui qui le commandait. Au
moment où son bras allait fléchir, le compagnon qui se tient à son côté et ne profère qu'une seule parole, lui rappelle Tordre intransgressible. Et cependant, suivant la conception antique et purement physique de la Justice, le sang versé, celui d'une mère, implique le châtiment, comme il comporte par exemple une odeur, ou cette couleur rouge que nos yeux voient, ou cette liquidité qui lui permet d'imprégner la terre. Oreste a beau procéder aux purifications rituelles, il peut cesser d'être contagieux, il ne cesse pas d'être responsable, il ne dépiste pas les Chiennes qui le suivent à la piste dans la nuit. Où se réfugier, sinon comme un homme qui se noie aux branches d'un arbre, à ce simulacre de la divinité dont il s'est fait à la fois l'exécuteur et le témoin, et qui doit être maintenant son garant ? 77 s'y enlace, il ne fait plus qu'un avec lui. il demande un jugement pour liquider sa cause à fond, il en appelle à un tribunal, non pas de quelques juges arbitrairement choisis, mais fait de tout un peuple, d'une Ville qui soit aittour de lui siégeant une forme de /' Unanimité. Appel est fait à la foule afin que, partagée en deux parties égales, elle crée un équilibre qu'une manifestation directe de la volonté divine seule puisse rompre. Voici les dieux mêmes qui comparaissent, l'un pour plaider la cause de son client, l'autre pour associer mystérieusement la volonté de cette multitude, qui porte son nom et qui va juger en elle et avec elle, à ces ineffables desseins dont elle est dépositaire. Apollon etAthéna, l'un le prophète et l'autre la Fille même de Zeus, de celui qui est le Père par excellence. Ce sont là les dieux nouveaux, sans regard encore et sans prunelles, mais déjà les êtres de raison et de lumière, — les « Robes blanches », — qui succèdent aux antiques pouvoirs de rétribution, à peine distincts de ce crime qu'ils châtient et dont ils émanent.
La sentence est rendue, le suffrage d'Athéna entre des avis également partagés faisant prévaloir le pardon. Au dessus de tout argument, la volonté l'emporte, explicitement manifestée et juridiquement attestée de par cette Sagesse qui parle à sa place en mots humains, d'un Dieu à luimême suffisant. Au dessus de l'insoluble réversibilité des meurtres réci-
proques. apparaît le Père à qui seul appartient la Vengeance. C'est lui qu'Alhêna et Apollon désignent en phrases mystérieuses et étonnamment prophétiques, où déjà l'on reconnaît les ombres de la Vérité future, la Résurrection, le Verbe, V éternelle Génération. Athéna elle-même n'est-elle pas comme une pré-figure de la Sophia et de T Immaculée Conception ? Apollon na-i-il pas une ressemblance avec X Ange Gardien ? Toute cette lignée de forfaits émanés de T antique transgression originelle aboutit à ces deux choses : d'une part à la Volonté d'un Dieu suprême publiquement et officiellement affirmé et reconnu ; d'autre part, à la suscitation d'un corps humain constitué pour rendre le jugement en son nom, à une Eglise, je dis à ces Légions étagées autour et au dessus des acteurs du Drame particulier, en tel ordre qu'elles puissent voir et constituer ellesmêmes la Justice, peuple des vivants et des morts, de ceux qui sont déjà, de ceux qui ne sont plus et de ceux qui ne sont pas encore. Assistance solennelle autour de nous dont Saint Paul (en ce même lieu peutêtre et sur cette même colline de Mars~) a dit que nous sommes en spectacle aux Hommes et aux Anges. Les sombres Puissances de la Sanction et de la Crainte sont solennellement exorcisées, persuadées, reconduites vers les profondeurs inférieures qui sont leur domaine propre, vers les régions de l'origine, là où l'homme reçoit, inextricablement jointe à la vie, la liberté, le pouvoir de faire ce qu'il veut, de mériter et de démériter, le sens du bien et du mal. Le seuil de ce mystère où notre personnalité commence est gardé par les Furies. L'Enfer en bas derrière un seuil désormais barré, les hommes che\ eux sur la terre. Dieu et les créatures plus rapprochées de lui en haut, qui encore ne se font reconnaître que par une certaine lumière infuse et une blancheur daube, ainsi l'ordre œcuménique est constitué à jamais sur son triple étage.