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CHAPITRE XV

La Révolte des Philosophes

ÉPICTÈTE

Les oiseaux chantent depuis longtemps. Et nous, ne chanterons-nous pas la gloire de Dieu ?

SERENUS

On m'avait dit que tu ne chantais jamais, Epictète.

On t'a trompé ; je chante toujours.

SERENUS

Je ne t'ai jamais entendu.

ÉPICTÈTE

Sans doute, tu auras mal écouté. Toi qui crois que les choses vont au hasard, tu es loin d'entendre toute la musique qui est dans le monde. Et d'abord tu ne jouis pas de la musique des astres.

SERENUS

Je n'ai pas d'oreilles pour cette musique, en effet.

KPJCTÈTE

Je crains de t'étonner, Serenus, mais mes yeu\ entendent plus de musi<|ue que mes oreilles, et mon esprit en entend pins que mes yeux Toi, tu me parais un pauvre spectateur : les évolutions du chœur autour de la thymélé ne sont pas musicales à tes jeux sourds et ils n'entendent point la plus divine des musiques, la danse grave et bien rythmée des astres. Voici que le soleil, brillant coryphée, après un prélude aimable, chante très haut et les étoiles, choristes obscurcis, se taisent.

SERENUS

Tu es un bien subtil musicien, Epictète.

Regarde les gestes de ta Serena qui s'éveille. Certes, son visage, son corps, son allure forment toujours une musique, et je soupçonne que tes yeux entendent quelquefois. Mais, au matin, elle est une voix plus naïve et plus pure et chacun de ses mouvements chante comme une enfance.

SERENA

Que dit-il, mon bien-aimé?

SERENUS

11 compare ton réveil au réveil du soleil.

ÉPICTÈT2

Tu viens d'entendre, ô Serenus, une musique que je n'ai point chantée. Ce que tu as entendu est peut-être aimable et banal comme un sourire de complaisant ; peut-être aussi c'est beau et rare comme le sourire de celui qui vient de comprendre . une grande chose... Mais je vais te dire ce qu'est ma chanson en l'honneur des dieux. Elle a commencé le jour où j'ai compris les paroles de Zenon et de Cléanthe et elle finira le jour où les dieux m'enverront la mort. Chacune de mes actions —

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excepté celles que je réprouve — fut une note de ce chant. Je veux que toutes mes actions futures enrichissent cette musique... Mais mon corps a peut-être un avantage sur le tien.

SÉRENUS

Quel avantage veux-tu dire ?

ÉPICTÈTE

Bientôt nous marcherons heureux sur la route que les dieux nous ont désignée. Si tu le veux, tu pourras courir, me laissant loin derrière toi. Moi, j'aimerai l'inégalité harmonieuse de< mes jambes et je vanterai le poète Epaphrodite d'avoir su que le rythme exige l'union des longues et des brèves.

Tu es plaisant de bonne heure, vénérable Epictète. Et ton sourire s'ouvre comme la main d'un semeur. Mais tu as les intelligences pour champ et c'est du courage que tu sèmes.

ÉPICTÈTE

Une gaité décente est une louange que les dieux ne refusent point. L'allégresse matinale de l'alouette leur est aussi agréable que les solennités profondes dont le rossignol remplit l'urne de la nuit.

Les philosophes se mettent en marche parmi des discours aimables et ingénieux. Ils sont bientôt à la porte d'Ostie, Des soldats les attendaient, qui les entourent et les dirigent vers le forum. Des philosophes nombreux y sont déjà, debout, assis sur la terre ou négligemment étendus. A chaque instant, les soldats amènent des nouveaux venus.

Le forum, de plus en plus, se couvre d'une foule étrange et bariolée. Des quolibets accueillent ceux qui arrivent. Car tous ces hommes sont différents de race, d'allure, de vêtement, de langage. 11 y a des mots qui éveillent ici le respect, là le rire. Pourtant un détail commun indique la parenté naturelle ou artificielle de ces êtres : à l'exception

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d'Historicus, de Porcus et de Pierre, tous portent la barbe philosophique

C'est, sur toute la place, un vaste bavardage incohérent. Il y a des points où s'étale et bruit une gaité grossière ; ailleurs, parmi des sourires affectés ou vaniteux, on échange mille pédanteries ; ici on déclame avec des gestes tragiques ; là on se moque et bras et paroles s'agitent comme des parodies. Vers le milieu du forum, un groupe nombreux avance, recule, (lotte, tournoie comme une bataille ; des coups s'y échangent, en efTet, et des injures. El tout cela forme une rumeur intolérable, la rumeur d'un peuple de fous.

Les costumes font aux yeux un brouhaha aussi désagréable. Toutes les formes, toutes les couleurs se heurtent et hurlent. On rencontre le laticlave emphatique et les brodequins noirs auprès de la saie des esclaves. Au milieu des rires et des huées, un fou marche couvert de la tunique palmée, ht il crie : « Suivez mon char, ô Platon, ô Aristote, o Zenon, ô Epicure, ô tous les rois des philosophies que j'ai vaincues. Car je suis le César de la vérité et je solemnise en une seule fois les mille triomphes qui me sont dus. »

On remarque les cyniques. Sans autre vêtement que le manteau jeté comme une peau de bête, ils vont l'épaule droite découverte. Leur tête se dresse raide et pâle comme un pavot sec. Ils regardent avec une insolence triomphante et semblent persuadés que leur pallium crasseux est la dépouille même du lion de Némée. Et le bâton noueux que tient leur main, ils le considèrent avec complaisance comme une massue qui viendrait d'écraser des monstres. De temps en temps ils ont un mouvement qui déplace sur leur dos la besace. Ce mouvement, toujours le même, a pourtant des éloquences diverses : tantôt il vante la sobriété du cynique, tantôt il blâme l'avarice du siècle. Des académiciens élégants et parfumés marchent à petits pas timides. Des pyrrhoniens se couvrent, indifférents, de n'importe quelle étoffe ramassée n'importe où. De tonte la cohue s'élève une odeur infâme, un charivari de mille écœurements qui, comme la rumeur grandissante et comme les vêtements bizarres,

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semble crier, par des bouches innombrables, la folie, la sottise, l'orgueil, la bassesse des parasites, et des complaisances de mignons, et des avidités de pauvres. Voici que peu à peu le grouillement se fige et les bruits se taisent. Précédé de licteurs et accompagné de deux greffiers qui portent des tablettes, le questeur provincial vient de paraître à l'entrée du forum.

Il donne un ordre et le greffier qui est .à sa droite lit un décret du divin Domilien... César, bienfaisant jusque dans ses plus légitimes colères, a songé que la plupart des philosophes sont trop pauvres pour faire les frais d'un voyage par mer. Il n'a pas voulu leur imposer les fatigues et les périls d'une longue marche jusqu'en Gaule. lia fait préparer pour eux deux navires. Le premier débarquera chez les Ligures ceux qui désirent rester voisins de la clémence impériale. Les autres iront, sur le second vaisseau, en Epire et en Grèce.

Quand le greffier se tait, un grand bruit s'élève, fait de mille conversations joyeuses, furieuses, discuteuses. Mais un geste du questeur commande le silence.

LE QUESTEUR

Je vais appeler vos noms. Chacun dira sa préférence. Si quelqu'un est suivi de disciples qui ne soient point nominativement exilés, qu'il fasse la déclaration pour eux en même temps que pour lui-même.

Une courte attente, puis

LE QUESTEUR, commençant l'appel Caïus Trufer, cognominé Porcus, épicurien.

PORCUS

Je vais en Grèce. La cuisine y est bonne, les parasites y ont de l'esprit, les éphèbes y sont beaux et les courtisanes ingénieuses.

LE QUESTEUR

Caïus Trufer, passe à ma gauche... Géta, cognominé Fluctus, pyr ri ionien.

FLUCTUS

En Grèce. Je ne veux pas me séparer de mon bicn-aimé

LE PETIT CARNÉADE, se glissant auprès de Porcus As-lu le cœur assez grand pour me pardonner, ô Porcus généreux comme un dieu? Ce fut une minute de folie éblouie. Je n'avais jamais vu tant d'or à la fois.

PORCUS

Où est-iï, cet or?

LE PETIT CARNÉADE

J'ai rencontré des voleurs qui m'ont battu et qui m'ont dépouillé.

PORCUS

Ah ! ah ! ah ! y aurait-il une Providence ?.. Ah ! que je suis content.

LE QUESTEUR

Silence... Passe à gauche, Fluctus... Charmion, dit Grœculus, dit le Petit Carnéade, académicien...

PORCUS

Viens avec nous.

LE PETIT CARNÉADE

Vive la Grèce !

LE QUESTEUR

A gauche, Grœculus... Théraphron d'Alexandrie, cognominé Historicus,

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HISTORICUS

La Grèce. (A Épictète.) Si je peux j'irai jusqu'à Alexandrie, à cause de la bibliothèque. C'est le seul endroit où l'on trouve ces voyages de Psychodore dont je t'ai parlé quelquefois et que je désire tourner en langue grecque.

LE QUESTEUR

Passe à gauche, Théraphron... Appius Domitillus, cognominé Serenus, épicurien.

SERENUS

La Grèce... J'adopte le pays de ma Serena.

LE QUESTEUR

A gauche, Domitillus... Epictète, stoïcien.

Epictète ne répond pas.

LE QUESTEUR

Epictète, es-tu présent ?

ÉPICTÈTE

Je suis présent.

LE QUESTEUR

Veux-tu t'embarquer pour la Grèce ou pour la Gaule ?

ÉPICTÈTE

Que m'importe ?

LE QUESTEUR

César, dans sa bonté, veut connaître ton désir.

ÉPICTÈTE

Je n'ai pas de^désir.

LE QUESTEUR

César, dans sa bonté, t'ordonne de choisir.

LIMCTÈTE

César peut fuin; transporter mon corps où il voudra. 11 ne peut pas me forcer à avoir une préférence et un désir.

LE QUESTEUR

Tour la dernière fois, si tn veux éviter le lorarius et son fouet, dis ton choix.

SEHENA met sa main sur la bouche d'Epictète qui va répond ri» et elle crie très [haut Epiclète choisit la Grèce.

LE QUESTEUR

Passe à gauche, Epiclète.

Serena prend Epiclète par la main et l'entraîne vers Serenus. Epictète laisse faire en souriant. Arrien et Félicion le suivent.

EPICTÈTE

Epicurienne, tu accomplis sans doute un ordre des dieux. Cette nuit, pendant mon sommeil, je croyais enseigner la philosophie dans une ville d'Epire que mon rêve appelait Nicopolis.

SERENA

Epictète croit aux songes !..

ÉP1CTÈTE

Peut-être quelques-uns des fantômes de nos rêves sont faits avec de l'avenir.

SERENA

superstitieux !..

L'appel continue longtemps. Le questeur fait toujours passer à sa gauche eeux qui vont en Grèce, à sa droite ceux qui préfèrent la Gaule. Puis il donne des ordres et il s'éloigne.

Des soldats entourent ceux qui ont choisi la Gaule et les poussent hors du forum, en criant, en riant, en frappant les traînards.

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