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CHAPITRE III

Les Rencontres

Épictète et Arrien marchaient lentement. Couronné de cheveux blancs qui débordaient le piléus et prolongé d'une barbe blanche, le visage d'Epictète était calme comme un dieu. Son austérité n'avait rien de triste, mais la lumière discrète et continue de la joie l'éclairait comme une lampe d'autel qui ne s'éteint jamais.

Arrien aussi portait sur son visage une clarté de bonheur. Ses gestes contenus et eurylhmés chantaient la jeunesse et la force souple. Il écoutait respectueusement ou parfois interrogeait. Son visage avait encore je ne sais quoi de flottant et d'enfantin. Le blond de ses cheveux et de sa barbe courte, frisée comme des copeaux, faisait, avec le blanc et le rose de son teint, un 'grand sourire. Mais certains mots d'Epictète allumaient au bleu de ses yeux une flamme de courage ou de curiosité. L'esprit d'Arrien se réjouissait comme le voyageur devant un spectacle admirable et nouveau ; la volonté d'Arrien se réjouissait comme l'athlète qui sent grandir ses forces.

Tout à l'heure, pour sauter quelques débris éboulés du mont Testacius jusque sur la route, il avait donné la main à Épictète. Son mouvement s'était déployé, comme une fierté joyeuse, pour soutenir l'homme qu'aimaient son admiration et sa reconnaissance.

Maintenant, sur sa demande, Epictète racontait l'entrevue avec le prêteur. Le récit finissait, quand Arrien se retourna

vers un bruit grandissant. Une litière approchait entourée de nombreux esclaves.

Un gros homme descendit pesamment de la litière. C'était le sénateur Gaïus Trufer, qui se vantait de suivre la doctrine d'Ëpicure. Seules, ses paroles le proclamaient grossièrement philosophe. Tout son extérieur disait vanité, sottise, débauche et crapule II faisait épiler avec soin les poils pauvres qui essayaient de voiler l'ignominie grasse de sa lèvre et de son triple me u ton. Ses vêtements différaient de ceux d'Épictète et d'Àrritn par la richesse des étoftes et pat la forme. Sur la tunicule blanche, simple, ceinturée d'une corde, les deux stoïciens portaient le pallium modeste des philosophes. Caïus Trufer revêtait son ventre monumental et ses jambes éléphantesques de deux amples tuniques séparées par la toge. La tunique supérieure portait, large bordure d'orgueil rouge, un laticlave aux dimensions excessives. Les gros doigts informes de l'imbécile se chargeaient à chaque phalange d'un anneau alourdi de pierres.

Les vrais épicuriens repoussaient cet homme avec dégoût. Mais lui répétait souvent, en se l'appliquant, le mot du poète Horatius Flaccus : « Je suis un porc du troupeau d'Épicure. » Le haut de son visage fuyait comme une lâcheté ; le bas, épité, gras, énorme, avançait comme une avidité lourde. Pour toutes ces raisons, on lui donnait un surnom qu'il aimait, Porcus.

PORCUS

Par tous les dieux qui n'existent pas, je commençais à m'ennuyer. Je suis heureux de rencontrer le vénérable Épictète... Vous, esclaves, restez en arrière. Un peu de marche fait du bien à la santé et excite l'appétit. Puisque je trouve des frères de philosophie et d'exil — encore qu'ils n'apprécient pas à sa valeur Epicure, divin pour avoir supprimé les dieux et pour nous avoir enseigné l'indéfectible sagesse des animaux — je veux causer avec eux.

Épictète dédaignait de répondre et peut-être d'entendre. Mais

Les Rencontres 19

ARRIEN, se tournant vers Porcus Conte-moi ce que tu as répondu au préteur qui t'annonçait Tordre d'exil.

Je lui ai dit, avec tout le mépris que mérite un homme moins riche que moi : « Le véritable exilé, c'est toi, qui es pauvre. Moi, avec mes richesses incalculables, je serai heureux partout; je serai partout dans ma patrie. Car la patrie de l'imbécile porte un nom de ville ; mais la patrie du sage s'appelle Volupté. Partout mon argent me donnera du poisson, des viandes farcies, des femmes grasses et la vénusté sobre des éphèbes.

Qu'a répondu le magistrat ?

PORCUS

Que pouvait-il répondre?.. Il a baissé la tête. Puis il a soupiré : « Caïus Trufer, tu es heureux. Mais César peut t'envoyer l'ordre de mourir et de le faire ton héritier. Si je lui donne ce conseil utile, il me le paiera sans doute d'une portion de tes dépouilles. » J'ai compris. J'ai jeté sur les dalles de Tor retentissant. Et j'ai dit : < Ramasse ce qui tombe de l'auge trop pleine de Porcus. » Le préteur, ayant recueilli les monnaies nombreuses, m'a embrassé. Puis il m'a parlé noblement, en brave homme. H affirmera à César que je l'aime et que je prie pour lui ces dieux auxquels je ne crois point. Il me fera promptement revenir dans la Ville. En échange, je lui donnerai de l'or, je l'inviterai à mes festins et je lui livrerai parfois, jeune femme ou éphèbe, un esclave dont la vue et le contact n'exciteront plus ma virilité.

Une voix éclata derrière les philosophes. Elle disait :

— Epictète, ô Arrien, ô Porcus, avouez qu'aucune époque ne fut semblable à celle-ci.

A grands pas gauches qui donnaient, on ne sait pourquoi, Tidée d'une course à travers les siècles, un homme long et mince rejoignit les philosophes. Il ne portait point la barbe philosophique. Ses regards, tantôt directs, aigus et fouilleurs, étaient plus souvent des voyageurs rapides. Dans son costume bizarre et compliqué hurlaient toutes les formes et toutes les couleurs, tous les temps et tous les pays. Le pallium grec y recouvrait la toge romaine. Des nuances et des coupes barbares s'y mêlaient aussi, depuis les braies gauloises jusqu'à la solennelle tiare arrondie de certains prêtres d'Asie ; mais, étrange, une baguette enveloppée de laine rongée par les insectes et assez semblable à l'apex (des flamines surmontait la courbe de cette coiffure. « Je suis vêtu d'histoire » disait-il parfois. Souvent, dans les rues, le peuple courait derrière cet homme avec des huées. Il déclarait alors en riant : « Je traîne derrière moi la seule partie intéressante du triomphe. » La plupart des philosophes le considéraient comme un fou. Quelques-uns affirmaient que ses singularités cachaient, et protégeaient peut-être, — bariolage qu'on ne soupçonne pas d'être une armure — le plus grand esprit de l'époque. Lui, quand il daignait parler à demi sérieusement, méprisait la philosophie et les autres connaissances humaines. Mais il proclamait une exception : « l'homme, animal flottant et changeant, ne peut être révélé que par l'histoire aux mille vêtements et aux mille rythmes souples. » Il venait d'Alexandrie et s'appelait Théraphron. Mais on le surnommait communément Historicus.

Eh ! quoi, ta es exilé comme philosophe, toi que les philosophes repoussent et qui méprises la philosophie ?

HISTORICUS

Notre siècle est étrange.

Qu'as-tu dit au préteur ?

Les Rencontres 2i

HISTOÏUCUS Je lui ai dit d'abord : « Notre siècle est étrange. »

S;tns doute. Mais tu lui as adressé d'autres paroles ?

HISTORICUS

Je lui ai dit encore : « Insensé, lu crois m'exiler, moi qui suis citoyen non pas seulement du monde Aujourd'hui, mais de tons les Hiers. Le véritable exilé, n'est-ce pas toi, enfermé dans une Ville, enfermé dans une époque ? Tu vis dans un siècle aride et étroit, rocher qui brûle, qui grouille de serpents et de scorpions et que la mer entoure de toutes parts. Moi je possède in vaisseau enchanté, que tu ignores et que César ignore. Mon navire invisible me transporte sur l'océan des temps et, quand je veux, il aborde, pour le repos et le sourire, aux siècles les plus beaux, aux lies lés plus fleuries. »

Mais Historicus, tournant sur lui-même, sembla cueillir du regard tout l'horizon. Il reprit :

Arrêtons-nous une jninute. Car je vois approcher le beau Serenus et la belle Serena.

Nobles et sveltes, un jeune homme [et une jeune femme marchaient enlacés. Leur mutuel amour était célèbre dans toute la Ville, mais les épicuriens vantaient surtout la pureté et la grâce souriante de leur doctrine. Serena avait une mémoire étonnante. Elle pouvait, après huit jours, réciter entière une tragédie entendue une seule fois et on prétendait qu'elle savait lettre par lettre et sans lacune les nom* breux traités d'Epicure. Or cette jeune femme charmante citait moihs souvent que les ignorants. Son amant était citoyen romain et se nommait Appius Domitillus. Mais, pour son calme aimable et son invincible ataraxie, on Rappelait toujours Serenus. EVe était de race grecque. Mais une femme, déclarait-elle, n'a d'autre patrie qut son amour. Elle ajoutait : « Je suis née le jour où j'ai rencontré Appius.

il Les Chrétiens et les Philosophes

J'ignore le nom qu'on me donnait avant ma naissance et, puisqu'il est Serenus, je suis Serena. »

ARIUEN

Serenus, qu'as-tu dit au préteur ?

SERENUS

J'ai dit : « Partout tu es exilé dans l'erreur et dans la douleur, toi qui n'as pas compris Epicure. Partout ma présence suffit . à dresser autour de moi le temple serein de la vérité et de la joie. »

SERENA

Est-ce tout ce que tu as dit ?

SERENUS

J'ai dit encore : « Partout j'aimerai Serena et partout Serena m'aimera. » Mais le magistrat a ricané, dans l'espoir d'être cruel : « Si César vous séparait?.. » J'ai répondu : * Ni César, ni aucune force des hommes ou de la nature ne peut séparer nos pensées. L'amour rend présents les absents et permet de baiser les lèvres lointaines. — Et si César la faisait mourir? a miaulé le tigre revêtu de la prétexte. — Je penserais toujours à elle et sa dernière pensée serait un sourire vers moi. » Quand les pensées d'un magistrat ne sont point faites de sang, elles sont faites de boue ; il a repris : « Mais si, l'enfermant en quelque maison publique, il la livrait aux soldats?.. — Semblable aux plus nobles vies d'aujourd'hui, elle serait une prostituée apparente. Mais son corps seul .supporterait des indignités. Son esprit planerait, libre, assez haut pour rester avec moi. Ou peut-être elle se tuerait en appelant mon nom. Cependant je me tuerais en appelant son nom. Et ce serait deux morts plus heureuses que les vies réunies de tous les Césars. »

ÉPICTÈTE

jeune homme, tu as parlé noblement. Tu as montré une lois de plus qu Epicure est la sœur de Zenon.

Les Rencontres 23

Pourquoi l'appelles-tu sa sœur plutôt que son frère ? Un héroïsme revêtu d'élégance te semble-t-il moins courageux ?

ÉPICTÈTE

Je n'aime pas qu'un homme revête la stola. Je n'aime pas qu'un héros soit en même temps une coquette.

SERENÀ

Les dieux des Grecs ont aussi la beauté extérieure, ô Epictète.

ÉPICTÈTE

Le laborieux Héphaistos.est plus boiteux que moi et Héraclès reraserait la ceinture d'Aphrodite, ô Serena.

PORCUS

Moi, je dis...

SERENA

Quand on parle d'Epicure, Porcus n'a qu'à se taire.

PORCUS Insolente ! . Epicure est le berger du plaisir. Moi, je suis le meilleur porc de son troupeau. Je jouis et j'engraisse, au lieu de me fatiguer à lire et à rêver. Epicure vous blâmerait, mais il me louerait. Il me louerait avec envie, disant : « Le bétail qui broute, qui digère et qui dort vaut mieux que le berger lui-même, car il n'a pas la peine de se conduire. ^

HISTORICUS

Tu es, ô Porcus, le produit d'une époque étrange.

PORCUS

Etrange, toi-même. Etranges, tous ici. Oh ! l'assemblée de pauvres et de tous... Je suis le seul sage. Et, si Serena était moins belle, je remonterais dans ma litière pour ne plus entendre vos sottises.

SEREXA Voici la première fois que j'ai honte et regret d'être belle.

ÉPICTÈTE

Porcus est le châtiment d'Epicare. La doctrine d'Epicare est an temple, mais qui porte une enseigne de cabaret. Les ivrognes y viennent, comme à la taverne, boire et chanter des rythmes grossiers. Quelques-uns même laissent des ordures sur le pavé ou éclaboussent les murs de leurs vomissements.

SERENUS

Epicure n'est pas responsable de Porcus. Si certaines austérités sont hargneuses ou agressives, je n'ai pas l'injustice d'en accuser Epictète et Zenon. La corruption du meilleur est ce qu'il y a de pire. Rien n'est au-dessous d'un Porcus, précisément parce que rien n'est au-dessus d'Epicure.

ÉPICTÈTE

11 convient de placer beaucoup plas haut qu' Epicure, Socra te, Diogène, Zenon et tous ceux dont les nobles paroles sont en harmonie avec les actions nobles.

SERENA

Je trouve beau de donner plus qu'on n'a promis.

ÉPICTÈTE

coquette .. Il est plus beau de donner exactement ce qu'on a promis,

SERENUS

M'expliqueras-tu pourquoi plusieurs stoïciens sont devenus des nôtres, mais jamais un épicurien ne s'est fait stoïcien ?

Je t'expliquerais ce facile mystère, si Serena n'était point avec nous.

Les Rencontres 25

SERENUS

Serena discale avec Historicus. Restons un jpeu en arrière et réponds à ma question.

ÉPICTÊTE

Des stoïciens, dis-tu, sont devenus épicuriens ; mais nul épicurien n'est devenu stoïcien. De même on fait des eunuques avec des hommes, mais il est difficile avec un eunuque de refaire un homme.

SERENUS

Tu as trop d'esprit pour un philosophe ou pour un consul et je suis tenté de dire, moi aussi : « Nous avons un plaisant stoïcien. »

En prononçant ces derniers .mots, Serenus est revenu auprès de Serena. Il la prend tendrement par la taille, la regarde, parait rêver. Voici que sa main, familière et heureuse, oublie ce qui les entoure, remonte jusqu'au sein, le découvre à demi, le caresse et l'émeut. Serena sourit d'abord. Mais bientôt ses lèvres se referment et ses joues rougissent. Elle a senti sur elle le regard avide de Porcus, et elle repousse la main de son ami.

5ÇRENA mon fcjen-aimé, tout ce qui exprime l'amour peut être public et je t'approuve d'avoir dit au préteur notre indénouable lien. Maif ce qui signifie la volupté doit rester discret et secret.

SJERENUS Pourquoi? La volupté est naturelle. La volupté jest belle.

'• Tout ce qui est naturel ne doit pas être montré à ' tous les yeqj, ai tout ce qui est beau. Songe aux yeux de Porcus, mon Serenus. Les regards de Porcus salissent comme des doigts sordides... Tu sais que tu m'attristes, mon ami, quand tu parles

ou quand tu agis en cynique grossier. noble épicurien, ignores-tu que je n'aurais pu aimer un cynique ?

SERENUS

Et si je me dévoilais cynique ?.. Si tu tétais trompée sur moi, cesserais-tu de m'aimer ?

SERENA

Celle qui aime ne cessera pas d'aimer. Mais, si elle s'est trompée, l'amour, qui fil sa joie, deviendra sa douleur. Je sais des mères outragées qui aiment leur dis dans la peine et l'humiliation. Si tu te révélais vil, je deviendrais semblable à une de ces mères.

SERENUS

Cesse de craindre, amie. Je n'abandonnerai pas le noble Epicure et ses jardins pour chercher Diogène sur les places publiques parmi la populace et pour distinguer mon maître à ce signe qu'il parle et agit plus grossièrement que les autres. Mais tu as tort de considérer comme grossière et banale la volupté. Elle est un poème aussi beau et presque aussi rare que l'amour.

SERENA

Non. Elle est la musique qui ne signifie rien sans les paroles. Si elle ne chante l'amour, elle devient laide comme un air sifflé par des cochers. Comment accordes-tu quelque prix à une chose aussi commune, où l'esprit n'a point de part et que tous peuvent donner?

naïve, [tu te trompes. La volupté est un art et ri "y a peu d'artistes. Je te félicite, heureux instrument tombé d'abord aux mains d'un bon musicien.

SERENA

Ce que tu dis doit être laid, puisque je me sens rougir.

Les Rencontres 27

SERENUS

Demande à Porcus. Je suis sûr qu'il ignore même...

PORCUS

Je ne comprends rien à tes paroles. Tu prononces des mots inutiles qui n'émeuvent rien en mon corps. Et je ne désire pas découvrir s'ils ont un sens ou si tu te moques de moi. Quand je mange, je ne demande pas à mes dents si elles font plaisir aux viandes.

SERENA

Rares ou non, les artistes sont plusieurs. Le bien-afmé est. un. Tu as dit au préteur que je t'aimerai toujours, malgré tout. Crois-tu que ce soit pour les joies physiques que tu m'as données, vagues éclairs vite passés, vite oubliés ? Si tu peux le supposer seulement, tu es un bien mauvais épicurien.

HISTORICUS

Serenus est certainement un mauvais épicurien. Puisqu'il est romain. L'épicurisme est une fleur de PAttique, trop délicate pour le dur climat de Rome. Transplantée ici, elle est semblable à cette rose des montagnes qui n'a point d'épines sur le sommet natal mais qui, dans nos jardins, se hérisse et pique comme les autres.

Que veux-tu dire

HISTORICUS

Le génie romain est grossier et matériel. Ge qui n'est pas conquête pratique lui échappe bientôt et l'attriste. Voyez ce quele poète Lucretius a fait des doctrines d'Epicure. 11 les a dites, ces douceurs, en vers âpres et désespérés. Ah ! l'abeille étrange à qui on donne du miel et qui en tire du fiel... Et

Lucretius Caros finit par se tuer, non dans la joie, mais parmi des imprécations.

SERENUS

Rome a va d'autres épicuriens.

HISTORICUS

Oui, Gallonius, Pis on, Horatius Flaccus, Porcus et tout le reste du troupeau. Le romain avilit Epicure, héros de la joie, ou l'attriste. Les êtres grossiers cherchent la joie dans le plaisir ; s'ils sont très bêtes, ils croient l'y avoir trouvée ; sinon, leur erreur leur paraît nier la joie et ils pleurent. Epicure, fleur fragile, tu as besoin, pour t'épanouir, de baigner dans la douce clarté d'Athéna.

SfiRENA

Je t'assure que, d'ordinaire, mon Serenus...

HISTORICUS

C'est que les lumières flottantes de tes yeux brillent comme le ciel de ton pays, et de ta présence émane une atmosphère grecque. Mais, loin de toi, le sourire d'Epicure devient, sur toute bouche romaine, le gros rire de Porcus, le rire gras d'Horatius Flaccus ou la grimace douloureuse de Lucretius.

Sais-tu, ma Serena, pourquoi Eros a des ailes ?

SERENA

Etrange question, en ce moment, et qui m'étonne. SERENUS

Réponds quand même.

SERENA

Parce qu'il est homme, sans doute, et infidèle ?

Les Rencontres

SERENUS

Ce n'est point cela, chère malicieuse... As-tu remarqué les amours des fleurs immobiles? Elles ne peuvent se rapprocher Tune de l'autre et elles confient leurs baisers aux ailes des abeilles ou des papillons. Ainsi entre deux amants, l'amour, abeille, papillon ou dieu enfant, est une pensée qui a des ailes et qui porte des parfums. Toujours elle vole de l'un à l'autre. Je sens en une volupté ta pensée m 'élargir et me pénétrer comme l'abeille élargit et pénètre la fleur. Mais je suis un calice pauvre en qui l'abeille ne trouve pas un butin nouveau et elle te rapporte un miel qui vient de toi.

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