CHAPITRE VI
Epictéte et Serenus se taisaient depuis quelques instants, et leur repas était fini. Mais ils ne se hâtaient point de se lever. L'ombre était douce à Serenus et le silence d'Epictète écoutait des harmonies intérieures. Or,
SERÈNA, indiquant à Arrien les figues qui restaient inutiles sur la pierre du tombeau Vas-tu laisser perdre ces biens que t'envoya par ma main le dieu d'Epictète ?
Si je mangeais ces fruits après que je me suis promis de n'y point toucher, les dieux seraient blessés d'une plus grande perte.
SERENA
l'orgueilleux, ô l'impie, ô le Salmonée, il estime une fermeté, qui est son œuvre, à plus haut prix que ces figues, qui sont l'œuvre même de Dieu.
Tes arguments, Serena, sont des sourires, mais tes paroles sont moins puissantes que tes lèvres. Les dieux savent que je
ne méprise pas leurs présents. Je les honore en usant de la faculté qu'ils m'ont donnée de distinguer ce qu'ils ont fait pour moi d'avec ce qu'ils ent f;iit pour les autres. La chouette d'Athéna ne mangera pas ces figues, qui ne lui seraient pas nourrissantes ; mais de petits oiseaux viendront qui s'en nourriront eux et leur chant harmonieux. Ces figues ne sont pas la nourriture qui convient maintenant à la fermeté de mon âme... Pourquoi d'ailleurs mérites-tu loi-même les reproches que tu adresses aux autres ? Pourquoi ne manges-tu pas ces fruits que tu regrettes de voir inutiles ?
s EH EN A C'est que j'ai mangé assez de figues pour un repas.
Moi aussi. N'exige pas que ta mesure devienne ma mesure. Ces figues, maintenant que tu es rassasiée, seraient un poison à ton corps. Maintenant que je leur ai dit : « Non », si j'étais plus faible qu'elles, elles seraient un poison à mon âme.
SERENA
l'ingénieux ennemi de lui-même...
Je suis l'ami d'Arrien autant que tu es 1 amie de Serena. Mais ils n'aiment pas les mêmes choses tous les deux, et les choses qu'ils aiment l'un et l'autre, il ne les placent pas au même rang dans l'ordre de leurs préférences. C'est pourquoi nous faisons à nos amis des présents diflérents : tu as offert quelques figues à Serena ; j'ai donné à Arrien une petite victoire.
SERENA
Ces figues ne t'auraient fait aucun mal.
Tu continues la même faute, ô la plus belle des épicuriennes. Tu continues à vouloir être ma mesure. Tu es semblable à une
chèvre qui me dirait : « Homme, pourquoi ne manges-tu pas comme moi de cette excellente ciguë qui me nourrit et me soutient? »
SERENA
Tu es déjà subtil comme un grec et intraitable comme un romain.
Epictète restait enfermé dans sa méditation ; Serenus s'endormait à demi dans la joie fraîche qui le berçait ; Serena tourmentait Arrien et Arrien était tout entier occupé à se défendre. Aucun d'eux ne voyait le monde extérieur et ils eurent comme un sursaut de réveil quand une voix forte et voisine leur adressa un étrange salut. Ils regardèrent, presque éblouis, deux hommes qui marchaient, vêtus de blanc, dans la lumière intense du soleil
L'UN DES DEUX HOMMES, disait Salut, frères. Je vais dans le monde comme un riche qui, sans pouvoir s'appauvrir, distribue à ceux qu'il rencontre la fortune, la joie et l'indépendance. Ecoutez-moi ; car je vous apporte en présent le royaume de Dieu. Ecoutez-moi, car j'annonce la Bonne Nouvelle de Jésus de Nazareth.
Le mouvement qui releva un peu Serenus fut comme un sourire négligent. Et, légèrement appuyé sur le coude,
SERENUS répondit chrétien, les hommes que tu vois, disciples de Zenon ou du divin Epicure, ont des doctrines harmonieuses. Mais va, si lu veux, jusqu'à l'hôtellerie que tu peux apercevoir, toi qui te liens debout au milieu de la route, et tente la conquête de Porcus, de Fluctus et du Petit Carnéade. Ceux-là ne risquent rien et ils n'auront nulle perte à pleurer, s'ils échangent leur sottise contre ta folie.