CHAPITRE V
L'Irlande, une fois convertie, fit. comme on l'a vu, de rapides progrès dans la foi. Les églises et les monastères se multiplièrent sur son sol, la sainteté y fleurit à un degré merveilleux. De bonne heure, cette sainteté
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se sentit animée d'un ardent prosélytisme, agitée d'une grande force d'expansion. Les convertis de la veille devinrent apôtres à leur tour ; les moines enthousiastes brûlèrent de porter au delà des mers leurs méthodes ascétiques. Iln'est pas besoin, croyons-nous, d'imaginer d'autres mobiles que ceux-là pour expliquer le mouvement d'émigration qui commença à se produire, chez les Irlandais, dès le vie siècle. Plus tard, sous les Carolingiens, l'on verra des savants, des artistes, des pèlerins, arriver, nombreux, des îles sur le continent; mais les émigrants qui abordèrent en Angleterre et en Gaule et, de là, se répandirent, à partir du vie siècle, dans les pays voisins du continent, furent presque exclusivement dominés par des pensées d'ascétisme et d'apostolat. Moines pour la plupart, l'expatriation volontaire leur apparaissait comme une immolation suprême, souverainement propre à parfaire l'œuvre de renoncement qu'ils avaient entreprise. Quitter son pays « pour l'amour de Dieu », « pour le nom du Seigneur », « pou?- l'amour ou le nom du Christ », « pour la guérison de son âme », « pour l'obtention de la patrie céleste », telles sont les formules que les biographes de ces saints voyageurs emploient de préférence pour caractériser les motifs de leurs pérégrinations 1 . Eux-
l. Peregrixatio pro Dei amore : Vita Walarici, iv {M. G., S. S. R. M., IV. p. 162); Vita Galli auct. Walafrido, I, 30 {P. L., CXIY, 1001). — Peregrinatio propter nomen Domini : Vita Kadroae, xix (Mabillon, A. Sanct. 0. S- B., v9 s., p. 494). — Ob amorem, pro amore, pro nomine Christi : Alccin, Epigr., 231 sur Virgile de Salzbourg (Mabillon, op. cit., uie s., 2e part., p. 309); Alcuin, Ep. 287 {M. G., Epist., IV, p. 446) ; Vita S. Vodoali (Mabillon, op. ct7.,ive s., 2e part., p. 545); VitaBurchardi(M. G., S. S., XV, 1, p. 52); Passio S. Cholomanni (M. G., S. S., IV, p. 675). — Pro Christo : Adam., Vita Col., Praefatio, éd. Fowler, p. 5-6. — Pro remedio animae : Chronic. abbat. S. Martini Colon. (M. G., S. S., II, p. 215); Vita Mariant Scoti, i {A. Sanct. Bol, t. II de février, p. 365). — Pro adipiscenda in caelis patria : Bkde, H. E., v, 9 (P. L., XCV, 241). — Pro aeterna patria : Bfde, H. E., m, 13 (P.L.. XCV, 137); ibid., v, 9, col. i't .;-. Vita Mariani Scoti, i {A. Sanct. Bol, t. II de février, p. 365).
mêmes se dénomment : peregrini, c'est-à-dire : étrangers, exilés volontaires. Ils s'interdisaient pour un temps prolongé ou même — c'était le cas le plus fréquent — pour la vie entière, le retour dans leur patrie. Les hagiographes les comparent souvent pour cette raison à Abraham. Il semble qu'ils aient tous entendu la voix qui dit au patriarche : « Egredere de terra lua et de cognatione tuaK ».
S 4. — Les moines irlandais dans les îles du nord.
Les moines irlandais visitèrent de bonne heure les mers septentrionales. Quelques-uns, avides de solitude parfaite, y cherchaient un lieu de retraite inaccessible aux humains 2. Tel ce Cormac, pour qui saint Columba d'Iona obtint de Brude, roi des Pietés, la protection du prince des Orcades, son suzerain. Cormac aborda, en effet, dans ces îles, mais il y trouva des habitants à qui il fut, sans doute, le premier à parler de l'Évangile3.
D'après le géographe irlandais Dicuil, qui écrivit en l'an 825 son traité De mensura orbis terrae, d'autres moines irlandais avaient visité, cent ans auparavant, les iles Féroë, situées au delà de Vultima Thule des anciens, presque à mi-chemin entre les Orcades et l'Islande ;. Le même géographe affirme qu'ils décou-
1. Jouas, Vita Columbani, I, 4 (M. G., S. S. R. 31., IV, p. 10). — Lismore, lignes 586, 2740 et 4484. — A. Sonet. Bol., t. IX d'octobre (Vita S. Bonati ep.Fesulani, i, p. 656». — Vita AUonis, h (Jf. G., S. S., XV, 2, p. 843 . — Mamllon, op. cit, Ve s., Vita Kadroae, xv, p. 493.
2. J. M. Mackinlay. In oceano desertum : Celtic Anchorites and their Island retreats (Proceed. of the Soc. of Antiquaries of Scotland, XXXIH, 1899, p. 129-133). — W. Reeves, U. J. .4., vil, p. 231.
3. Adam., Vita Col., II, 42, éd. FowLEr., p. 115-H8. Cf. p. 116, note 2.
4. Lethonne, Recherches géographiques et critiques sur le livre De Mensura orbis terrae suivies du texte restitué, Paris, 1814, p. 28 et 134. — Sur l'identification de Thulé avec la principale des iles Shetland
LES EXPANSIONS 1RLANIIAISES. 137
vrirent cette dernière île vers l'an 795, soixante-cinq ou soixante-dix ans avant l'époque généralement fixée pour sa découverte par les Scandinaves1. Son témoignage est d'ailleurs confirmé par la tradition islandaise consignée dans Y Islendigabôk2 et le Landnâmabàk3 . « Avant que l'Islande ne fût habitée par les Norvégiens, lit-on dans ce second ouvrage, il s'y trouvait des hommes appelés Papas 4. Ils professaient la religion chrétienne, et passaient pour être venus de l'occident de la mer, car on a trouvé des livres irlandais, des cloches, des crosses et autres objets qu'iLs y avaient laissés, et qui paraissaient indiquer que ces hommes étaient des occidentaux. Tous ces objets ont été trouvés à l'est de Papeya et à Papyli sur la côte orientale. Les livres anglais fournissent encore à présent (xne siècle) la preuve que les expéditions vers ces parages ont été jadis très fréquentes :j ».
Il est possible que saint Brendan et ses compagnons aient réellement exécuté de lointains voyages maritimes dans un but qui nous échappe. Entout cas, ils ont donné naissance à des odyssées légendaires qui ont extrêmement charmé les gens du moyen âge et dont presque toutes les littératures européennes ont possédé ancien-
(Mainland), d'après Kiepert et Tiioroddsen, voir R. Cel., xvm, 1897, p. 3 M -342.
1. Letronne, op. cit., p. 39, 139-142. Cf. W. A. Craicie, The Gaels in Iceland (Proc.of the Soc. of Antiq. of Scotland, xxxi, 1897, p. 247 sq.).
2. Éd. Vigfusson et Powell, Origines islandicae, Oxford, 1905, t. I, p. 3 et 288.
3. Éd. Vicfussox et powell, op. cit., p. 13. Cf. Letronne op. cit., p. 91. 1. C'est-à-dire des moines ou des prêtres. Cf. Craicie, Gaelic wordsand
names in the Icelandic Sagas (Z. C. P., i, 1897, p. 443); Loth, Émigration, p. 208; P. Lejay, R. H. L. R., vu, p. 367. — h'Historia Norvegiae sigoale aussi des papae aux Shetlands. Cf. BEAi'vois.La découverte du nouveau monde par les Irlandais, dans les Travaux du Congrès des Américanistes de Nancy, 1875, p. 69.
5. Cf. Eirikr Macnusson, The Conversion of Iceland to Christianity [Saga-Book of the Viking club, n, 1897-1900, p. 348-376).
nement des traductions ou des adaptations { . D'autres navigations analogues entreprises par des fidèles ou des clercs par motif de piété, de pénitence, quelquefois même en manière d'ordalie, ont aussi contribué, sinon à créer, du moins à enrichir et à populariser un genre important de la littérature irlandaise, celui des 1mrama ou voyages sur mer 2. L'imram était déjà l'une des catégories d'histoires dont les anciens file pouvaient faire la matière d'un récit épique 3.
On a même prétendu que les barques aventureuses des Celtes, Irlandais ou Gallois, entraînées par les courants ou poussées par les vents propices vers l'extrême occident, auraient abordé, huit ou neuf siècles avant Christophe Colomb, au continent américain; mais les enthousiastes promoteurs de cette hypothèse n'ont pas réussi jusqu'ici à la faire agréer des critiques exigeants ''.
C'est par étapes que les Irlandais gagnèrent les régions du nord. L'établissement de saint Columba dans
la petite île d'Iona fut l'une de ces premières étapes. C'est d'Iona que le christianisme se répandit chez les Pietés ; c'est de là que sortirent les moines scots qui fondèrent Lindisfarne et se livrèrent avec une si belle ardeur à l'évangélisation de la Northumbrie.
1. Cf. Ch. Pli'Mmer, Some new Liyht on the Brendan Legend (Z. C. P., v, 1905. p. 124-lil).
2. On trouvera une liste de ces textes chez G. dottin, La littérature gaélique de l Irlande {Revue de synthèse historique, m, 1901, p. 79-80). — Le Dr Joseph Dunn a fait une lecture sur les imrama à Washington, en mars 190".
3. D'Aruois, Introduction à l'étude de la littérature celtique, Paris, 1883, p. 350.
i. Rafn, Beauvois et Gaffarel sont les principaux partisans delà decouverte de l'Amérique par les Celtes. Cf. Otto Hartic, Voyage of St Brendan, dans l&Catholic Encyclopaedia, t. II. p. 758-759. — Th. Stephexs, Madoc, an essay on the discovery of America by Madoc ap Owen Gwy~ nedd in the XIV* century, London, 1893.
Iona, Lindisfarne et l'évangélisation de la Northumbrie.
Columba naquit en 521 (?) d'une très noble souche irlandaise du clan des ODonnels, qui comptait parmi ses ancêtres Niall aux neuf Otages, roi suprême d'Irlande de 379 à 405 (?). Il reçut le nom de Colum (colombe), en latin Columba. Par la suite, on lui donna celui de Columcille, qui veut dire : Colombe d'église ou de monastère. Il reçut son éducation littéraire et sa formation religieuse à Moville, puis à Clonard, et devint à son tour fondateur de monastères. Derry aujourd'hui Londonderry) et Durrow sont les plus importantes de ses fondations irlandaises.
En 563 (?)Columba quitta l'Irlande. Quel fut le motif de ce départ? D'après certaine tradition, ce serait le remords ou bien certaine réprobation de ses compatriotes à la suite de luttes sanglantes entre tribus dont il aurait été la cause 4. Mais ni Adamnan, le biographe le plus autorisé du saint, ni le Vénérable Bède, n'assignent à son départ un pareil motif. Adamnan nous dit que ce fut le désir de s'exiler pour le Christ (pro Christo peregrinari volens) 2 qui le décida à s'éloigner de la terre d'Érin; Bède le montre possédé du zèle apostolique [praedicaturus verbum Dei) 3.
Dès le ve siècle, les Scots d'Irlande s'étaient établis en Albion, au sud des Pietés, dans la Dalriada, région qui correspond au comté actuel d'Argyle (Airer Gaidhel : territoire des Gaëls). Au vme siècle, Bède appelle cette contrée provincia Scottorum, septentviona-