SCÈNE VIII
MARIE, LE COMMANDEUR
{Le Commandeur entre par le fond sans être entendu de Marie. — Aussitôt qu’elle l’aperçoit, elle met son mouchoir sur son manifeste et pousse un léger cri.)
UARIB.
Ahl la porte était donc ouverte? {Elle se lève.)
LE COMMANDEUR
Vous vouliez donc qu'elle fût fermée pour tout le monde ? {Jl veut se retirer.)
MARIE
Mais non, restez... C’est que je croyais que mon père m’avait enfermée...
LE COMMANDEUR
Enfermée? C’est donc un travail mystérieux, secret?... Vous écrivez, je crois?
MARIE
Oui, j’écrivais... mais il n’y a rien de secret... D’où vient que vous ayez pris ce costume sous lequel je ue vous ai jamais vu ?
LE COMMANDEUR
Ce rostume est celui que portent les soldats qui appartiennent au corps royal des mineurs autrichiens. Dès aujourd’hui je suis au service de l’Autriche.
MARIE
Dès aujourd’hui!... Je n’avais vu dans voire projet d’engagement qu’un projet....
LE COMMANDEUR
C’était une résolution sérieuse. J’ai reçu, ainsi que cinq cents gentilshommes français, enrôlés comme moi, l’ordre de partir sur-le-champ pour le corps d’armée rassemblé en Hongrie et destiné à faire le siège de Belgrade sous les ordres de l’illustre prince Eugène. Nous partirons cette nuit.
MARIE
Soldat! simple soldat I... Et quel honneur d’aller se faire tuer par les Turcs !
Qu’importe! pourvu qu’on se soit battu bravement.
MARIE
Monsieur le Commandenr, j’ai de tristes pressentiments !
LÉ COMMANDEUR
Pourquoi cela ?
MARIE
Ils me viennent en vous voyant si découragé !
LE COMMANDEUR
J’aurais tort de vous le cacher ; j’éprouve en ce moment deux douleurs bien vives ! L’une...
MARIE
L’une?...
LE COMMANDEUR
Vous la connaissez, puisque je viens vous faire mes adieux!
MARIE
Mais, sans courir è la guerre, sans vous exposer à mille dangers, presque tous mortels, mon Dieu ! vous pouvez vous élever bien plus haut.
LE COMMANDEUR
Et comment cela ?
marie.
Comme cela ? {Elle va à la table, pose la main sur le manifeste et revient.) Mais vous avez raison de partir, je ne sais ce quejedis .. vous comprenez?... En vous perdant, moi je perds mon compagnon d’enfance, un ami dévoué !
LE COMMANDEUR
Oh ! ces bonnes paroles, ces paroles parties du cœur, me crient qu’il faut que je me rende digne de vous. Je chercherai la mort partout, je m'exposerai le plus possible ahn d'attirer l’attentiOD de mes chefs ; afin qu’il leur soit impossible de ne pas me rendre justice, une justice éclatante... Je me ferai un nom, et votre père alors...
MARIE
Un nomi Vous oubliez donc celui que vous ont laissé vos aïeux? Voyez, vous ôtes déjà plus illustre en allant chercher de la gloire, que vous ne le serez jamais au retour. Vos aïeux sont de la plus belle noblesse, ils se sont alliés aux rois; leur descendants peuvent encore...
LE COMMANDEUR
Oh ! non, c’étaient do braves et ûdèies gentilshommes, rien ■ de plus. Ils ont tenu leur rang, mais ils n’ont jamais tenté d’en sortir, parce qu’ils savaient comment on sort de son rang. En sortir en passant par-dessous, c’est indigne ! En sortir en passant par-dessus, c’est infâme 1
^ MARIE, troublée.
Vous m’avez confié que vous éprouviez deux vives douleurs au moment de nous quitter ; vous m’avez dit l’une...
LE COMMANDEUR
Voici l’autre. C’est d’aller mettre mon épée au service d’une nation étrangère. Je sais que ces sortes d’engagements ont lieu tous les jours ; n’iraporie ! il me répugne do verser mon sang pour une autre cause que celle de mon pays. Je n’aime pas l’étranger.
MARIE
Pourquoi cette répugnance puisque vous n’allez pas prendre les armes contre la France?
LE COMMANDEUR
Contre la France !... le Régent m’abreuvàt-il d’outrages, le parlement ftt-il briser mes armes à coups de hache par le valet du bourreau, ma tâte et celle de mon bien-aimé frère fussentelles mises k prix, je n’irais jamais, pour me venger, offrir à l’étranger mon épée et mon bras contre la France. Le grand Condé a couvert de sa gloire la honte d’avoir pris les armes une fois contre la patrie ; mais il faut s’appeler Condé pour ne pas mourir sous un si lourd déshonneur.
MARIE, émue à l’excès:
Je n’ai pas dit , je n’ai pas pu dire...
LE COMMANDEUR
Quant aux autres, aux traîtres subalternes, on les paye avec de
l’or, s’ils ont réussi ; ou on les pend entre les deux frontières s’ils n’ont pas mené à bonne fin leur trahison.... {Marie accablée va s’asseoir à la table.) Oh ! mon Dieu ! qu’ai-je dit ! Ai-je froissé en vous quelque triste souvenir de famille?.. Je vous en demande pardon b genoux, Marie!... Marie !.. Marie !..
MARIE
Depuis quelques jours, à la même heure, j’éprouve la même faiblesse!., mais partez I allez, où vous êtes appelé par le devoir que vous comprenez si bien ! Adieu, Ferdinand 1 adieu, monsieur le Commandeur, je vous attendrai.
LE COMMANDEUR
Vous m’attendrez !... Et si je ne reviens plus?...
MARIE, elle s'esl levée.
Alors, ce sera à moi à aller vous trouver; et Marie de Canilly tient toutes ses promesses... Quels sout ces cris?
LE COMMANDEUR
C’est la voix de mon frère 1
LE MARQUIS, eti dehors.
Loin de moi ! loin de moi ! Cette maison n’est plus tenable ! non 1 et cette femme me tuera !.. Loin de moi 1 Ah ! loin de moi ! [Il entre effaré, sans cravate, le col renversé, le gilet déboulonné, pâle, les cheveux en désordre.)