‹ Les cinq minutes du commandeur drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 55 sur 64 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

TOURNON, ROSAMBERG, au fond à droite. LE MARQUIS au

fond, RAOUL, LE COMMANDEUR, BLAMONT, sur le devant,

MORNAC et BLAMONT ou fond à gauche.

LE COMMANDEUR, à Rooul.

Monsieur, je crois inutile d’allonger notre entrevue d’explications fastidieuses. Les paroles ne changeraient rien aux faits.

RAOUL, sèchement.

Absolument rien.

LE COMMANDEUR

J’aurai donc l’honneur de vous rappeler ainsi qu’à mes témoins, qu’il est dans mon intention et dans celle de mon frère, destiné à se battre le premier avec vous, de voir se continuer le combat jusqu’à ce que l’un des deux adversaires soit laissé mort sur le terrain.

RAOUL

C’est ainsi que je l’entends, monsieur.

LE COMMANDEUR

J’entends encore que celui qui aura essuyé le feu de l’adversaire, pourra faire feu à son tour, quelle que soit la gravité de sa blessure, sans qu’il soit apporté aucun empêchement par les témoins, lui étant laissé un délai de cinq minutes pour triompher de la douleur ou d’une défaillance profonde. Ceci est bien entendu ?

RAOUL

J’ajoute seulement que nous devons marcher l’un sur l’autre, et faire feu quand nous le jugerons convenable.

LE COMMANDEUR

Oui, monsieur. Le reste est t’affaire de nos témoins.

ROSAHBEKG, aux domesHques.

Vous autres, Teillez à ce que les içens du roi ne nous surprennentpas. (Les domestiques se placexU en védeUes sur divers points ; ie Marquis descend un peu.)

{'Le Commandeur, après avoir salué Raoul qui lui rend son salut, s'approche de son frère, le prend sous le bms et l’entraîne sur ie devant de la scène. Raoul remonte et cause mec ses témoins. J LE COMMANDKÜR, OU Morquts, affectueusement.

Mon excellent frère, nous avons nos jours de mauvaise disposition dans la vie, et où nous valons mieux que notre cœur.

LE MARQUIS, à gauche du Commandeur.

Que voulez-vous, mon frère'! ce tremUement...

LE COMMANDEUR

Ue tremblement est causé chez vous par le froid. (Les témoins chargent les armes.)

LE HARQIM6.

Oui, il arrive parfois, comme vous le dites, qu’on soit moins brave tel jour que tel autre... Vous trouveriez-vous, par hasard, dans eet état si naturel et si excusable, mon frère ?

LE COMMANDEUR

Je le crains ; mais votre exemple me ferait rougir d’une faiblesse si... Je mérite après tout quelque indulgence ;je ne suis pas vous ; vous, mon frère, Si, par la permission de Dieu, wus sortez de la vie d’ici è quelque minutes, vous aurez du moins goûté à ses plus douces félicités ; tandis que moi, si je dcns partir, je m’en irai tout aussi pauvre de plaisirs que vous en avez été riche. Je n’aurai connu que le travail et la guerre. Quoi qu’il eu soit, je vous prie de me décharger votre arme dans la tête, si vous me voyez faire ici, sous les yeux des hommes et de Dieu, un seul mouvement de lâcheté. Jurez.>moi cela par le saint nom do Seigneur, par notre mère, et par le respect que vous avez ainsi que moi pour nos aïeux, qui, tous, furent des braves.

iB VARQUis, très-ému.

'Je vous le jure, mon frère.

LE COMMANDEUR

C’est bien. On vient vers nous.

MORNAC, descendant la scène.

Messieurs tout est prêt. {Les témoins arrivent aussi et présentent deux pistolets ou Marquis : Raoul attend au fond d droite. Quand le Marquis a pris son pisiolet, U remonte au fond cl gatC

che ; les témoins vont remettre l'autre pistolet à Raoul et se placent au fond au milieu.)

LE MARQUIS, à part.

Allons, il faut mourir, mon frère le veut! Mourir ! {Le Marquis et Raoul font quelques pas l'un sur l'autre. Le Marquis chancelle de frayeur.)

LE COMMANDEUR, à part.

Notre honneur va être sauvé ; {A droite sur le devant de la scène, il crie au Marquis en s^avancant : ) Monsieur le marquis de Beaumesuil, je vous regarde ! {Ée Marquis se relève, les deux coups de feu parlent à la fois.)

LE MARQUIS, tombant.

Blessé ! Je suis blessé I

RAOUL, laissant tomber son pistolet.

Blessé aussi.

LE COMMANDEUR court à Son frère; après avoir regardé sa blessure.

Rien, ce n'estrien, la balle a à peine effleuré le bras. {A Raoul.) Et vous, monsieur ?

RAOUL, s'avançant un mouchoir sur la main.

Un doigt de la main gauche déchiré seulement... moins que rien.

LE COMMANDEUR, à Raoul.

Quelques minutes de repos vous sont-elles nécessaires?

RAOUL

Non, mais la blessure de monsieur votre frère exige encore quelques minutes de soins.

LE COMMANDEUR

Je prendrai son tour si vous le voulez.

Soit.

UN DOMESTIQUE, à mi-voix.

Du bruit ! Des gens viennent par cette allée.

DUBOIS

Des moines de Saint-Ambroise qui traversent le bois en revenant de Saint-Maur. {Mouvement de silence.) Ils sont passés. RAOUL, au Commandeur.

Je suis k vos ordres, monsieur.

LE COMMANDEUR

Moi, aux vôtres, monsieur. {Les témoins se retirent ou fond pour charger les armes. Le Commandeur amène Raoul sur le devant de la scène.)

LK COMMANDEUR, à RaoUl.

Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.

RAOUL

Parlez, monsieur.

LE COMMANDEUR

L’un de nous aura assurément paru devant Dieu avant que ce soleil qui se couche soit descendu sous l’horizon.

Peut-être y aurons-nous paru tous les deux.

LE COMMANDEUR

Cette minute est grave ! Il m’est venu un doute depuis que nous sommes sur ce terrain. Non, il n’est pas possible qu’un homme que je veux croire ferme et brave, ait agi sans motif, en outrageant, ainsi que vous l’avez fait, la marquise de Beaumesnil. la connaissiez- vous? Aviez-vous à vous plaindre d’elle? — Une seule question encore.

RAOUL, sèchement.

La dernière, monsieur.

LE COMMANDEUR

La dernière. Le moment où nous sommes la rend moins blessante pour l’honneur d’une personne qui, d’ailleurs , ne saura jamais qu’elle a été faite. Et puis, avant de sortir de la vie, l’âme a des curiosités qu’elle a soif de satisfaire, et la mienne... Entre mademoiselle de Canilly et vous, monsieur, a-t-il existé quelque lien d’affection ? [Raoulsorlde sa poche un portrait et le remet au Commandeur , celui-ci le regarde un instant et lit ce qui y est écrit. — Lisant :) « Offert par moi, Marie de Canilly, à monsieur Raoul de Marescreux. » Raoul.) C’est bien votre nom, celui qui est écrit sur ce portrait?

RAOUL, h reprenant.

C’est bien mon nom. {Il remonte au fond.)

LE COMMANDEUR, seul SUT le devant de la scène.

O mon Dieu! mon Dieul je n’avais qu’une consolation en mourant, elle m’est enlevée ! Cet homme a été aimé I ( Jl sort ses tablettes, écrit quelques lignes an crayon, et fait signe à Dubois qui s’avance. Il lui remet les tablettes.) Pour être remises à madame de Beaumesnil, si je suis tué. (Dubois les prend, s'incline et se retire au fond. — Aux témoins , se tournant de leur côté. ) Je suis prêt, messieurs. (Les témoins remettent à Raoul et au ■Commandeur les pistolets ; Raoul est placé an fond à droite, le Commandeur au deuxième plan à gauche ; ils s'avancent l'un sur l'autre ; on entend un seul coup de feu, le Commandeur bondit en arrière, se replie sur lui-même, puis s'affaisse et tombe.)

BLAHOM.

Mort!

LE MARQUIS, S6 jetant sur son frère et le prenant dans ses bras, les témoins les entourent.

Mort ! mort ! On vous a tué, mon noble frère ! vous, la dernière âme chevaleresque de ce siècle perdu; tué! vous, la dignité, vous, l’honneur, vous, le courage d’une antique maison! Tuél vous, son dernier héritier! car. moi je ne suis rien dans la famille, dans le monde, rien qu’un pauvre idiot, qu’un enfant qui se lamente, qui pleure, qui n’a que des pleurs à vous offrir pour toute vengeance. Oh! c’est moi qui devais mourir, moi le fou, moi l’inutile sur terre, moi le lâche I EK bien ! non ! [Jl se relève.) Je ne veux pas être lâche ! non, je ne veux pas être fou !.. Mon frère I je serai brave, brave comme vous!

nOSAMBERG.

Messieurs, on vient! {Tous s'élancent pour sortir. Raoul veut les suivre ; le Marquis court à lui, l’arrête et V entraîne sur le milieu de la scène.)

LE MARQUIS, exaspéré.

Vous ne partirez pas! un pistolet! uno épée! Je veux venger mon frère! je veux me battre !... me battre!

RAOUL, résistant.

Monsieur!...

LE MARQUIS, tirant son épée.

En garde ! monsieur, en garde ! [Raoui fait toujours des efforts pour sortir ; le Marquis le retenant plus fortement.) Vous resterez, vous dis-je ; vous avez tué mon frère!... Je veux vous tuer, vous tuer, vous tuer!...

RAOUL, exaspéré, tire son épée et la croise avec celle du Marquis.

Eh bien! soyez satisfait! [Ils sont placés au fond ; Raoul fond sur le Marquis et le tue.)

LE MARQUIS, tombant à côté de son frère.

Frappé! frappé au cœur!... mon frèrel... mon frère! Je meurs avec vous ! [Raoul et les témoins sortent de divers côtés, les domestiques les suivent. Le Marquis et le Commandeur sont étendîis par terre. Au bout de q^ielques secondes, le Commandeur se lève à demi, regarde son frère et retombe.)

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