LE COMTE, MARIE
lE COMTE, après avoir fait asseoir sa /ille près d’une petite table et avoir déroulé à ses yeux de vieux parchemins.
Je n’ai pas besoin de vous dire l’antiquité do notre noblesse, vous la connaissez. Ce que vous ignorez, c’est ceci. Ileprdez, lisez. {Il s'assied.) Voilà qui prouve clair comme la lumière du jour nos vieux droits de souveraineté... oui, de souveraineté sur la Catalogne et la Navarre.
MARIE
Des droits de souveraineté?... Ma surprise...
LE COMTE
Laissez la surprise aux petites gens. Lisez toujours, lisez I Voilà Un traiié d’alliance passé entre les rois d’Espagne et les Canilly au neuvième siècle. La souveraineté desCanilly est empreinte partout.
MARIE
Mais vous ne m’aviez jamais rien dit...
LE COMTE, se levant.
J’ai besoin de vous recommander, avant toutes choses, la plus inviolable discrétion.
MARIE, se levante
Comme vous êtes ému !
LE COMTE
Vous savez que je suis, depuis deux ans, en correspondance suivie à l’autre bout de la^France, avec monsieur de Marescreux.
Un riche négociant du Béarn, un marchand de laine... 'Vous êtes associés, je crois?
LE COMTE
Oui, nous sommes associés, ainsi que vous le dites ; mais ce que vous avez ignoré jusqu’ici, c’est que ces ignobles termes de marchandises dont nous affectons do nous servir dans nos lettres, offrent un sens tout différent dans nos pensées. Vous savez que le duc d’Orléans a usurpé la régence sur le duc du Maine?... Des partis se sont formés à cette occasion. Je suis pour le duc du Maine contre le Régent.
MARIE
Mais c’est le Régent qui vous a nommé à la lieutenance générale des Ardennes,,.
LB COMTE
Aussi lui suis-je fidèle dans les Ardennes. Nous allons renverser le Régent.
MARIE
Le renverser !
Oui.
MARIE
Vous m’épouvantez !
LE COMTE
Au sortir du spectacle, à minuit, dix hommes enlèveront 1e Régent; ils le mettent dans un carrosse et l’emportent vers l’Espagne.
MARIE
y songez-vous ? Mais qui sera ensuite régent de France? car le roi est encore trop jeune...
LE COMTE
Le roi d’Espagne.
MARIE
Un prince étranger?... Tenez, ce M. do Marescreux va vous compromettre.
LECOMTE
Vous vous trompez; c’est moi qui, connaissant M. de Marescreux, l’ai désigné comme l’homme le plus capable, par sa position entre la France et l’Espace, d’aplanir les difficultés qui pourraient s’élever aux frontières, de compléter l’enlèvement du Régent.
MARIE
Mais si cet homme vous trahit?
LE COMTE
Lui !... Si nous réussissons, et nous réussirons, il devient duc de Béarn et delà Navarre... Et savez-vous qui le fera duc de Navarre?... Moi I
Vous?
Le comte.
On fera un nouveau roi pour un nouveau royaume de Navarre; c'est moi qui le serai pour mes bons et loyaux services rendus au roi d’Espagne, devenu régent de France.
MARIE
Prenez garde I AhI prenez garde, mon père!
LECOMTE
Ne pensez qu’à vous. Dites-moi, Marie, êtes-vous fière du sort que je vous prépare'?
MARIE
Non, non! La crainte, la terreur !...
LB COMTE
Gardez toute votre raison, au contraire, pour m’aider k frapper le grand coup.
MARIE
En quoi puis-je?...
■ LB COMTE
Vous savez parfaitement l'espagnol, vous allez traduire, dans cette langue, ce manifeste que je viens d’écrire ; c’est un appel aux deux nations, k la France et k l’Espagne. Je le répandrai moi-même aux frontières.
MARIE
Vous partez?
LE COMTE
Ce soir même.
MARIE
Âh! mon Dieu! Cette précipitation...
LE COMTE
Est de rigueur. Je laisse croire que le Régent m’appelle auprès de lui... Distinguez-vous, ma flllel distinguez-vous! C’est une œuvre d» haute politique que je vous conûe; votre plume va vous conquérir une couronne.
MARIE
Encore une fois, mon père, n’exposez pas votre fortune politique sur une mer aussi dangereuse.
LE COMTE
Je ne puis plus reculer; ma fortune particuUèra attend tout de ma fortune politique.
MARIE
Que dites-vous?
LE COMTE
Des pertes considérables ont réduit mes revenus k rien.
MARIE. -
Vous m’avez laissé ignorer...
Sans le jeune marquis de Beaumesnil qui m'a déjà prêté cinq cent mille livres, je n’aurais pu accepter la lieutenance générale de celte vaste province dont la représentation est ruineuse. Je yeux k tout prix m’acquitter envers lui, et surtout ne plus avoir jamais recours à sa générosité, qui aurait dû toujours m’être interdite, car j’ai été son tuteur, titre délicat, position scrupuleuse. Une occasion de me libérer envers lui ni’eat offerte, je la
saisis; seiilpment uue difficulté reste encore à vaincre, etcelle-là vous regarde.
MARIE
Moi?
LE COMTE. [Il prend le bres de Marie et se promène de long en
large.)
Vous me demandiez, il y a un instant, si M. de Marescreux ne pouvait pas me trahir en conspirant avec moi pour renverser le Régent; moi, je ne crains rien, je vous ai dit pourquoi; mais lui exige de ma part de bonnes garanties de complicité. 11 se méfie de moi, c’est trop juste; il veut me lier h lui d’une manière indissoluble!... Soupçonnez-vous par quel moyen?
MARIE
Non, pas encore, mon père 1
LE COMTE, lui montrant un médaillon.
Ne devinez-vous pas à qui je destine ce charmant portrait qu’a fait de vous le Commandeur?
Mon portrait I
LE COMTE
Je l’emporte dans le Béarn pour le donner au fils de M. de Marescreux, ce beau jeune homme dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois... un montagnard un peu sauvage, dont les occupations et les seuls plaisirs ont été jusqu’ici la chasse dans les Pyrénées, un intrépide tueur d’ours; maisfier, hardi, indépendant. Vous épouserez M. Raoul de Marescreux, afin d’unir à jamais nos deux familles.
MARIE
L’épouser I... mais je n’ai jamais vu, je ne connais pas le fils de M. de Marescreux!...
LE COMTE
Je croyais pourtant qu’après ce que je vous avais dit de lui...
MARIE
Vous vous ôtes trompé !
LE COMTE
Songez que je ne consentirai jamais à vous laisser faire un • choix qui ne répondrait pas à mes hautes pensées d'ambition et de fortune.
MARIE
je n’ai fait aucun choix.
LE COMTE
Le mien, erlui que j'ai fait pour vous, remplit toutes les conditions... Raoul de Marescreux...
MARIE, avec un accent de prière.
Mon père !...
LE COMTE
Aimeriez-vous quelqu’un ? Est-ce que parmi ces officiers que je reçois?...
MARIE
Le secret de mon cœur n’est connu de personne.
LE COMTE, à part.
Elle n’aime pas, j’en étais sûr. [Haut.) Quant à ces deux jeunes gens qui sont presque de notre famille, le marquis et le commandeur de Beaumesnil, vous n’avez jamais vu en eux pour vous que deux frères. D’ailleurs, l’un est trop évaporé pour songer jamais à se marier; l’autre, le Commandeur, ne sera jamais qu’un cadelobscur, sans fortune, sans avenir, et dont l’austérité, je ne vous le cache pas, m’a toujours déplu. M. Raoul de Maroscreuxdoit sous tous les rapports...
MARIE
Mais, mon père, je n’aime pas M. de Marescreux.
LE COMTE
Est-ce qu’on exige que vous l’aimiez? C’est une alliance politique. Allons, allons, prenez une plume et écrivez derrière ce
S ortrait, ainsi que le désire M. de Marescreux : « Offert par moi, larie de Canilly, li M. de Marescreux. »
MARIE, passant à droite.
Mais, mon père, cet engagement...
Laissez s’accomplir les événements, et vous verrez A quoi engagent les événements une fois accomplis.
MARIE
Vous me promettez...
LE COMTE
Écrivez I
MARIE
n n’y a rien là de bien sérieux?
LE COMTE
Mais non... mais non...
MARIE
Vous me le jurez?
LE COMTE
En politique... un serment !... Voyons, écrivezl
MARIE
Vous l’exigez de mon obéissance ?
LR COMTB.
Je Yexige. {Elle s’assied à la table et écrit sur le portrait.) C’est très-bien, Marie! Maintenant, je vous quille; je dois une visite d’adieu à M. le Gouverneur ; je me rends à son hôtel. Vous cacheterez votre travail dès qu’il sera achevé, et le ferez porter dans mon cabinet où je le retrouverai en renirant. Adieu. [Jl reprend le portrait. — ^ en sortant.) Que disais-je? Elle aime Raoul, ou elle n’aime personne... Elle n’aime personne; donc elle épousera Raoul. { Jl sort par le fond.)