US
ordinaires d'amitié, Tameamea me dit que sa femme et plusieurs de ses parents et amis étaient dans sa pyrogue, le long du bord, et demandaient à être admis ; je le permis sur-le-champ et l’on me présenta la reine.
» La reine, qui paraïssait avoir seize ans, faisait beaucoup d'honneur au goût de Tameamea, car c'était une des plus belles femmes que nous eussions jamais rencontrées sur aucune des îles des mers du Sud... Nous eñmes le plaisir de voir l'attachement passionné qu'ils avaient l’un pour l’autre, et qui se montrait dans toutes les occasions.
» Le 22 février, nous nous trouvâmes devant la baie de Korokakoa... Le roi monta à l'instant même sur le pont ; il me prit par la main et me demanda si nous étions sincèrement ses amis ; je lui répondis que oui.
» — Vous appartenez, — me dit-il, — au roi » Georges. Dites-moi si ce monarque est également mon ami.
» Après une réponse satisfaisante de ma part, il » me déclara qu'il était notre inébranlable bon ami, » et, selon l’usage du pays, nos deux nez se touchè- » rent en témoignage de la sincérité de nos décla- » rations. »
Le résultat de cette rencontre de nez fut la pièce suivante, datée du 25 février 1794 :
« Tameamea, roi d'Owhyhee, et les principaux » chefs de l’île, dans un conseil tenu à bord de la
LE ROYAUME HAWAIEN. 87
corvette de Sa Majesté Britannique la Découverte, mouillée dans la baie de Korokakoa, et en présence de Georges Vancouver, commandant de ladite corvette, du lieutenant Peter Pujet,commandant le navire armé le Chatam, et des autres officiers de la Découverte,après une mûre délibération,
ont, d'un accord unanime, cédé ladite île d'O-
whyhee à Sa Majesté Britannique, et se sont re-
connus eux - même sujets de la Grande-Bretagne. »
L'envoyé du roi d'Angleterre triomphait, comme on voit, en obtenant pour son maître le plus joli morceau peut-être de ce riche et vaste archipel, Toutefois il convient de dire ici que cette donaüun resta lettre morte, et que le roi Tameamea continua, non-seulement de rester maître absolu du territoire sur lequel il régnait, mais qu’il étendit son pouvoir sur l'archipel tout entier, dont il fit la conquête les armes à la main.
On a beaucoup vanté le courage des anciens, ct le célèbre combat des Thermopyles, où Léonidas, à la tête de trois cents Spartiates, arrête les Perses, est cité encore aujourd'hui comme le plus noble exemple de vaillance et du mépris de lamort. Eh bien! qu’on lise le fait suivant et qu'on dise si les Kanakes sont moins digne que les trois cents Spartiates des ThermMopyles de passer à la postérité.
Ils étaient aussi trois cents. Acculés par Kame hameha sur les auteurs de Pavi, et n'ayant pour retraite qu'un immense précipice de mille pieds de
profondeur, il leur fallait ou se rendre ou mourir. Ils préféraient mourir, et l’on vit, spectacle horrible et sublime, ces trois cents guerriers s’élancer tous ensemble dans le gouffre en poussant une dernière fois leur cri de guerre et de défi.
À partir de ce moment, Kamehameha régna sur toutes les populations des îles, et l’on peut dire qu’il fitun noble usage de son pouvoir absolu.
Le caractère de ce prince est digne d'étude : esprit juste, honnête et bon, il sut tirer un excellent parti de son pouvoir et des conseils que lui apportait la civilisation européenne. En même temps qu'il organisait ses forces navales et militaires, il encourageait chez son peuple l’agriculture et le commerce. Tous les Européens qui le visitèrent à cette époque font le plus grand éloge de son règne bienfaisant et doux.
Kamehameha avait un défaut pourtant ; un grand défaut, :t le plus grand de tous peut-être pour un roi : il s’enivrait. Or, quand il avait bu, ce prince si bienveillant et si juste devenait injuste et féroce. Maintes fois ses deux premiers ministres, les Anglais Joung et Davis, avaient eu à se plaindre du résultat de cette intempérance, etun jour ils demandèrent respectueusement au roi de les laisser partir pour l’Angleterre, ne pouvant plus, dirent-ils, servir un monarque aussi follement passionné qu'il l'était pour le vin d'Espagne et l'eau-de-vie dé France.
Le roi réfléchit un moment, et avec l'accent de la conviction :
- LE ROYAUME HAWAIEN. 89
— Eh bien! — dit-il à ses ministres, — je ne boirai plus !
Je ne voudrais pas jurer qu'il tint parole dans la rigoureuse acception du mot ; mais s’il s’enivra depuis ce jour mémorable, ce fut en cachette, et il n’en survint jamais rien de désagréable pour aucun deses sujets. C'était le principal.
Kamehameha, sans renoncer aux pratiques religieuses de ses aïeux, abolit tous les usages cruels que les idées superstitieuses entretenaient dans le peuple, et dont le plus exécrable consistait à immoler des victimes humaines.
Pourquoi faut-il que les religions, qui ont toutes pour base la morale et le culte des vertus, entraînent fatalement les hommes à commettre les crimes les plus monstrueux qui se puissent imaginer? Les Hindous ont cru longtemps être agréables à Dieu en immolant des hommes, et aujourd’hui encore l’association des thugs, .u assassins religieux, exercent partout où ils le peuvent leur pieux ministère, en étranglant indistinctement tous ceux qui leur tombent sous la main.
Les Carthaginois sacrifièrent dans un jour à Saturne deux enfants issus de la haute noblesse.
Les Latins égorgeaient devant les autels du même dieu des hommes, dont ils jetaient ensuite les cadavres dans le Tibre.
Tous les ans, au mois de janvier, les Danois et leurs voisins, aussi barbares qu'eux, sacrifiaient à leurs divinités quatre-vingt-dix-neuf hommes et un
nombre égal de chevaux et de coqs pour obtenir la guérison des maiades.
Les Germains , les Suédois, les Goths et les autres peuples du Nord faisaient des sacrifices humains, qu'on trouve également en usage dans la Gaule, en Chine, en Afrique et en Amérique.
« Il est avéré, » dit M. Clavel, le savant auteur de l'Histoire pittoresque des religions, « que presque tous les peuples ont sacrifié des victimes humaines à la divinité. Bien que les législateurs hébreux ne soient point explicites à cet égard, cependant nulle part dans la Bible le sacrifice d'Abraham n’est considéré comme un fait anormal, et pourtant ce livre fait pressentir le sacrifice religieux et sanglant qui devait s’accomplir sur le Golgotha. »
Chaque peuple a sa tradition sur l’origine du moïde. Celle des Hawaïens n’est pas plus ridicule que beaucoup d'autres. La Genèse kanake rapporte que l'océan remplissait l’immensité de l'espace, qu'un oiseau gigantesque s'abattit sur les eaux et y pondit un œuf, qui, fécondé par le soleil, produisit les îles que nous appelons Sandwich. Presque aussitôt ce miracle accompli, on vit arriver dans une pirogue, véritable arche de Noé, un homme, une femme, un porc, des poules, des chèvres, des oiseaux de toutes les espèces, etc., qui s'établirent à l’est de l’île principale, sur le bord de la mer.
Pour en revenir à Kamehameha, dont la mort eut lieu en mai 1819, se sentant sur le point d’expirer, ii fit appeler son fils Rio-Rio et lui donna de pru-
LE ROYAUME HAWAIEN. 91
dents conseils : « Je te laisse, » lui dit-il, « un pays qui doit suffire à ton ambition : tu le conserveras si tu es sage ; tu le perdras si tu cherches àl’agrandir. Les chefs qui t'entourent te seront fidèles à la condition que tu seras juste. Ne te presse jamais de punir une faute commise par des étrangers ; souffres-en même une seconde; ne sévis qu'après une troisième attaque. Adieu ! »
Rio-Rio écouta les sages conseils de son prédécesseur au trône des Kanakes, et gouverna sous le nom de Kamehameha II. Sous son règne les missionnaires chrétiens eurent une grande influence, et ce monarquese convertit lui-même au christianisme, Étant parti pour Londres avecisa femme, ils y moururent tous deux après un séjour d’un mois.
Karaï-Mokon fut nomme régent en 1824
Le 6 janvier 1825, Kaiïnike-Ouli, âgé de dix ans, frère cadet du dernier roi mort, est proclamé roi sous le nom de Kamehameha III.
La régence dura jusqu’en 1833.
Dumont-Durville, dont la fin tragique sur le chemin de Versailles de la rive gauche excite encore tous les regrets, eut occasion de voir ce jeune monarque une dizaine de fois après son avénement au trône. Voici en quels termes il en parle :
« Kamehameha III, âgé de dix-neuf à vingt ans, donne les plus belles espérances. Doué de dispositions heureuses, spirituel, bon, impartial, généreux, il deviendra un grand roi s’il est bien vonseillé. »
Voilà pour le moral. Au physique :
« Kamehameha III était un beau jeune homme, grand, de figure gracieuse et ouverte, de manières agréables et polies... Mais ce qui séduisait le plus dans ce roi polynésien, c'était la dignité, la noblesse de ses manières ; l’héritier présomptif d’une couronne européenne, préparé au cérémonial des cours, n'aurait pas eu plus de convenance, plus d’apiomb et plus de grâce... À mes yeux, Kamehameha IIT promet un digne continuateur au Napoléon d'Hawaï, à son aïeul le grand Kamehameha 1°". Le jeune souverain complétera l’œuvre de civilisation commencée. »
Plus loin le navigateur, frappé des progrès étonnants de là civilisation dans ce pays, s’écrie avec l'accent de l'enthousiasme :
« C'était pourtant le méme peuple que Cook avait trouvé sauvage il y a soixante ans! Quelle étonnante et prompte transformation, quels résultats prodigieux ! Quelle aptitude merveilleuse à oublier la vie ancienne pour accepter la vie nouvelle! Au lieu de huttes, un palais ; au lieu de sauvages armés de flèches, une milice régulière ; puis une cour, une salle magnifiquement meublée, une audience dans toutes les règles ; c'était à en rester stupéfait! 1»
Sous ce dernier règne, en effet, la civilisation a continué son œuvre de progrès; le christianisme a définitivement pris la place du paganisme ; l'œuvre politique s’est perfectionnée ; uneconstitution ré-
LE ROYAUME HAWAIEN. 93
gulière fut établie en 1840 et en 1852, et fonctionne aujourd’hui sur les bases suivantes :
Monarchie constitutionnelle ;
Deux chambres ;
1" chambre des nobles ou chefs ;
2° chambre des représentants ;
Ces derniers sont nommés à l'élection par le peuple.
A seize ans, tous les sujets hawaïens ont le droit de voter.
Il faut que les lois passent aux deux chambres pour être admises à la signature royale.
Le roi a la prérogative d'admettre ou de refuser les lois votées par les chambres.
Quatre ministères fonctionnent.
1°". Ministère des affaires étrangères ;