‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 18 sur 45 · PATHOLOGIE SOCIALE · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE SOCIALE

Tous les faits précédents sont les produits de fonctions qui s'exercent normalement. .Mais les Sociétés peuvent, comme les organismes vivants, être le siège

de troubles. Ces troubles constituent ce que par analogie on peut appeler la Palhologie sociale, dont Tétudo comprend les questions relatives au paupérisme et à la criminalité.

li*» Paupérisme fit assistance. Les faits désignés sous le nom de paupérisme servent à caractériser cette classe de personnes, qui dans une Société sont incapables de subvenir par elles-mêmes à leurs besoins physiques. Pour des raisons diverses leur activité est déficiente. Et, comme les secours qui viennent d'ordinaire de la famille ou parfois d'une fortune personnelle leur font défaut, l'existence de ces indigents serait menacée s'ils ne trouvaient assistance auprès soit de particuliers, soit de classes plus particulièrement vouées à la charité, soit fnfin de l'Etat. Les deux choses — paupérisme et assistance — sont donc connexes. Mais l'une, le paupérisme, est antérieure logiquement; et ce sont ses formes diverses qui sollicitent la création d'organes d'assistance correspondants.

Voici les ditlerentes catégories d'êtres impropres à gagner leur subsistance : 1" les orphelins dont les parents n'ont point laissé de ressources suffisantes à leur éducation, et les enfants abuiuloiuiés dont les parents sont inconnus ou qui se refusent àrem[)lir leurs devoirs ; 2° les vieillards dépourvus de ressources, et trop faibles ou ti'op maladroits pour continuer un travail lucratif ; 3" la longue théorie des invalides dépourvus des soins de la famille, les aveugles, les infirmes, les estropiés, les malades, les incurables, tous les anciens hôtes de hi cour des miracles ; 4" la cohue des sans-travail, les victimes des chômages forcés et parfois volontaires, les prolétaires chargés de familh^ et dont le salaire est insuffisant, les veuves avec enfants, tous ceux en un mot qui exercent ou pourraient exercer leur activité, sans pouvoir subvenir complètement

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à leurs besoins et aux besoins de ceux dont ils ont la charge.

Quels moyens d'action emploient tous ces déshérités pour adoucir leur sort ? Rien autre chose que les signes de la détresse et de la souffrance : des haillons, des figures pâlies, des voix plaintives, des regards suppliants, des larmes, tout ce qui pénétrant dans les âmes suscite des idées importunes et provoque des sentiments de pitié.

Les idées et les sentiments, lorsqu'ils prennent une grande intensité, ne restent pas renfermés dans le for intérieur, mais tendent à se manifester au dehors par des actes correspondants. Telle est la source commune des différentes formes de l'Assistance. Ces formes sont caractérisées par les classes diverses ou les groupements spéciaux qui se donnent pour tâche de soulager les infortunes.

1° Les prêtres, au nom de la religion, ont le plus souvent recommandé l'aumône et le soin des malades. Dans le paganisme, les pauvres, pensait-on, étaient envoyés par Jupiter, et les Dieux eux-mêmes se cachaient sous des haillons pour pouvoir frapper avec plus de justice les riches sans entrailles qui les avaient repoussés. Dans le christianisme, la charité est une prescription divine et elle doit être pratiquée par crainte ou par amour de Dieu : les pauvres sont les membres vivants du corps mystique de Jésus. Le clergé s'est souvent fait le collecteur et le distributeur des aumônes. De là les distributions de soupes aux portes des monastères sous l'ancien régime ; de là les œuvres multiples qui se créent partout pour porter remède à tous les genres d'infortunes : maisons pour les enfants trouvés, maternités, orphelinats, asiles pour les vieillards, hôpitaux pour les aveugles, les sourds-muets, les estropiés, les incurables, les malades....

2" L'Assistance publique se fait par l'Etat, quand bien pénétré des idées de solidarité sociale il s(>nt la nécessité de ne négliger aucun intérêt. Dans une aristocratie, les esclaves, les pauvres, les misérables sont abandonnés à leur sort. Les heureux possesseurs de la fortune et du pouvoir ont beaucoup de peine à ne pas considérer la pauvreté comme un délit. Les gouvernements démocratiques ne montrent pas cette sereine indifférence à l'égard des classes nécessiteuses. Mais, ayant conscience de leur responsabilité et s'inspirant de motifs purement humanitaires, ils s'efforcent de réparer le mal et, ce qui est mieux encore, d'apporter des remèdes préventifs. Non seulement ils cherchent, à l'imitation du clergé, à venir en aide aux miséreux de toute sorte dans les hôpitaux aménagés avec tout le confort et les ressources de la science moderne. Ils tiennent surtout à empêcher le développement du mal et par des règlements nombreux — qui indiquent au moins leur bonne volonté — surveillent le travail dans les manufactures, protègent les femmes et les enfants contre l'exploitation patronale, songent aux retraites ouvrières, établissent la responsabilité des employeurs dans les accidents du travail, autorisent les grèves soutenues en vue de l'élévation des salaires et de la dignité de l'ouvrier, favorisent les syndicats et les sociétés d'épargne ou de secours etc..

3" L'Assistance privée se présente sous deux modes distincts : elle se fait ou bien par des personnes charitables ([ue leur situation de fortune garanti!, suivant toute probabilité, de la misère; ou bien par des mutualités composées de personnes d'une même profession, qui s'associent dans le but de parer à des risques courus également par tous. Dans le premier cas ce sont les sentiments de pitié qui dominent, qu'ils soient inspirés par la religion ou simplement j)ar

amour de riniraanité ; dans le second c'est la prévoyance qui dirige la conduite et entretient les idées de solidarité.

io° Les Délits et /es Crimes ne résultent pas du genre d'activité exercée habituellement. Mais ce sont des actes exceptionnels déterminés par un ensemble de conditions où entrent dans des mesures diverses les circonstances de temps et de lieu, les habitudes de vie, la situation de fortune, Féducation, les croyances religieuses ou philosophiques et enfi)i la disposition du corps et de l'esprit. La profession ne joue ici qu'un rôle secondaire, de sorte que les délits et les crimes nappartiennent pas à des classes spéciales mais peuvent se produire dans toutes, ce que révèlent les statistiques. De plus ces faits dépendant dun trop grand nombre de conditions paraissent contingents ou du moins échappent à la prévision scientifique.

Mais comme la recherche des causes n'est pas ici en question, il suffira de caractériser la nature des délits et des crimes, puis de signaler les différentes sortes de réactions qu'ils ont suscitées de la part des particuliers, des familles, des représentants de la religion et enfin de l'Etat.

Le délit — ou le crime qui ne présente avec lui qu'une différence de degré — consiste essentiellement dans la violation d'une règle établie soit par la coutume, soit par la religion, soit parles législateurs. Ces règles sont d'une extrême variabilité selon les époques et les pays ; mais quelques bizarres ou irrationnelles qu'elles paraissent aux étrangers, elles ne s'en imposent pas avec moins de rigueur à ceux que les circonstances y soumettent. Ainsi en Corse la vendetta a beau être proscrite par les lois, elle n'en subsiste pas moins comme une obligation à laquelle il serait déshonorant de se soustraire ; manger de la graisse animale est aux yeux

CLASSIFICATI :>.\ hKS KAITS SOCIAIX '.V,\~

de rindoii le plusgTiui 1 des crimes ; pliuil.'i- du labac dans son champ est un délit que rcprimc av.'C vigaienr le fisc français. L'essence du délit vient d'ctre fixée. Quant à énumérerrinfinic multiplicité df ses formes, il n"y faut point song'r : .< la voix de fer » du poète s'userait à cette ingrale besogne.

Le paupérisme provoqua rassistancc. De même le crime appelle la repression, qui est la réaction naturelle du milieu o'fensé contre les violatenrsdes mieurs, des règlements et d'slois. Trois éléments constituent la répression : I'^ la rerhen-fie du coupable ; 2'' \q jugement où la gravité de la faute est appréciée ;3^ la. peine qui consiste essentiellement dans un > souffrance, mais dont les' variétés défient les imaginations les plus fertiles. Ces faits sociaux, (|ui relèvent chacun d'une fonction distincte, ontune très grande importance sur le nombre et la gravité des délits. Si la police est exacte et laisse peu d'espoir aux ci-imiiKds d"('cliapi)iM', toutes choses égales d'ailleui's, la criminilité aura une t'udance à décroître. Dans les t'uips d' trouble où la police se relâche et dans les villes [> jpiiliMi>es où elle est souvent débordée le taux de la criminalité augmente, ce que les statistiques constatent par des courbes ascendantes. Si les jugr'aients sont rendus avec justice par une application r/'guliére d(':^ lois, les d('"liiMiii;iiils n'ayant pas à comptei- sur une indulgiuice non juslilit'c seront ret^'uus par la cM'titude d'um' condamnation. Au contraire, les vari.itious et les caprices des Jurys, s'ils n'encouragent pas aux crim.'S, diminuentdu moins la force des idées anta;;;):ustes et par là conduisent au môme résultat . Quant aux peines, elles ont d'autant plus d'eflicacité (ju'elles IVapj)e:it plii^ forl la si'usibi. lité [)hysi(|ue et morale. Ivi souime le s'utiment ([ue l'on cherche à faire n nlr ' dans Tespril du criminid pourlairt; ci)ntr. '-poids ;i la violence du (b'sir, c'est la

'{.')8 LKS CLASSES SOCIALES

peur. Si le régime pénitentiaire donne aux détenus une vie peu inférieure ù celle de beaucoup de misérables innocents, la répression est énervée, et il n'est pas étonnant que les prisons s'étendent et se multiplient. Les principes sur lesquels s'appuie la répression semblent j)ouvoir se ramener aux trois suivants: 1" la vengeance, dont la forme la plus rationnelle est le talion k œil pour œil, dent pour dent » ; 2" l'expiation ou la réparation du désordre par le moyen de la souffrance, idée qui a son origine dans la religion, où le crime considi-ré comme une olîensc envers la Divinité ne s'efface que par les pénitences prescrites ; 3o l'utilité sociale, où l'on vise d'un côté à corriger le coupable, de l'autre à intimider ceux qui seraient tentés de l'imiter. Gardienne de l'ordre, la société manquerait à une de ses fonctions essentielles, si elle restait désarmée en présence des criminels, perturbateurs des relations sociales.

Tels sont les principaux faits sociaux.

Il semble que l'énumération donnée présente un tableau complet de la vie sociale. Suivant leurs préférences personnelles, les auteurs ne s'attachent, d'ordinaire, à montrer qu'une face des choses et, par une pente naturelle, sont tout prêts à nier 1 importance des autres [)arties. Ainsi les politiques ne voient que l'Etat avec les différents pouvoirs dont il dispose. Les prêtres r<i})[)ortent tout à la religion et voudraient tout absorber en elle. Les militaires n'ont de confiance que dans la force matérielle et flétrissent du nom d'idéologues les défenseurs du droit. Les intellectuels célèbrent la science, la philosophie et lesarts, mais montrent un dédain exagéré pour les rustres à l'esprit lourd, dont les bras vigoureux fécondent pourtant la terre. Les économistes renvoient aux artistes leurs dédains et ne comptent dans la société que les forces productrices de

l'utile. Quant au rôle de la femme il a été le plus souvent méconnu. Les liistoriens ont égayé leurs récits d'aventures galantes, mais n'ont point paru soupçonner qu'elle constitue, par lenonibi'e,la moitié de la société, et que sans injustice elle pourrait revendique r une part égale d'influence. S'il n'est pas interdit de concentrer ses etîorts sur un point spécial, cependant il ne faut pas que l'arbre cache la forêt et que le fragment passe pour le tout. Dans la société où toutes les parties sontétroitement solidaires les unes des autres, ces oublis seraient particulièrement préjudiciables.

De plus, grâce à la classification, la complexité des phénomènes sociaux se résout par l'analyse en des catégories distinctes, qui permettent à l'esprit de se mouvoir avec plus d'assurance dans ce domaine social jugé si enchevêtré et si ténébreux.

Le touriste arrivé aux cimes neigeuses, que les pieds du vulgaire n'ont point foulées, se plaît à la pensée d'être du petit nombre des privilégiés qui ont pu contempler les vastes horizons qu'il a sous les yeux. Plaisir égoïste et stérile. L'explorateur ne cherche pas dans ses voyages un nouveau genre de sport. Il ne se perd pas dans une vague contemplation, mais il s'attache à dresser la carte exacte du pays qu'il a parcouru, et à indiquer aux autres la route qu'il a suivie.

Essayons de faire comme l'explorateur. Que notre conclusion serve à montrer, comme sur un tableau, les différents points parcourus. A défaut d'autre qualité, cette revision (k^rnière aura du moins le mérite de la sincérité : elle permettra de mieux embrasser Tensemble du travail et par suite de l'apprécier plus sûrement.

I . La méthode est dans une étroite dépendance avec l'objet d'étude. Que cet objet soit mal déterminé, et la méthode, s'engageant dans une fausse direction, mène infailliblement aux erreurs et aux chimères. Avant toute autre entreprise, il fallait donc circonscrire exactement les limites de cette étude, et fixer avec précision le but vers lequel il s'agissait de faire converger les ell'orts. Ce but était nettement posé par le

texte même de la question, qui proposait Fétude des faits sociaux.

Les faits, ce sont des réalités positives que Ton peut constater par l'observation. Ce ne sont pas des notions a priori, semblables à ces conceptions mathématiques que le savant crée dans l'espace imaginaire. Ce ne sont pas des rêveries utopiques où l'humanité se pare de vertus, peut-être désirables mais qu'à coup sûr elle ne possède pas. Ce ne sont pas non plus les actes mystérieux d une puissance invisible, qui tendrait à son but par des voies cachées. Enfin ce ne sont point des entités métaphysiques comme l'àme des peuples, le (^ Grand Etre w d'Auguste Comte, ou même comme la Race, dont les caractères physiques et surtout moraux manquent entièrement de précision. Ce sont des faits.

Mais les faits sont les matériaux de la science, ils ne la constituent point. Alors même que l'érudition ne laisserait rien échapper, mais entassant les recueils de faits les uns sur les autres en ferait une tour aussi haute que l'antique Babel, le problème scientifique n'aurait pas fait un seul pas vers sa solution. Au contraire, ce fatras n'aurait d'autre résultat que d'épaissir les ténèbres et de favoriser le scepticisme.

La question fondamentale est de savoir à quelles conditions la science sociale est possible. D'un mot on peut répondre : à la condition d'aboutir à des notions et à des vérités générales.

Voilà la difficulté à laquelle se heurtent toutes les sciences à leur début. Tout est particulier dans la nature, multiple, divers. Pour que l'esprit ne se perde pas dans ces infinis détails, il faut que les individus se dépouillent de leurs qualités distinctives pour ne conserver que les traits communs ; il faut aussi que les faits, réduits à l'essentiel, rentrent dans les catégories de l'entendement.

CONCLLSION 3i.'{

Comment l'aire? — (]omme dans les autres sciences, où Ton a dû user d'iiabileté pour assouplir la uialirre de l'étude et la rendre propre au travail seit-ntifiquc Tout est là. Aucune méthode ne peut indiquer à Tavance les moyens de découvrir l'idée originale qui opérera cette transformation. Mais sans cette idée direriricc, les prûcAL'3 de la méthode sont inapplicables.

L'idéf fondamentale de cet essai est que létude des classes sociales — déterminées par le genre d'occupations — semble satisfaire aux conditions essentielles de la science. Les classes peuvent en etïetdonn(M' naissance à des notions générales, où les parliciilarit/'s propres aux individus se neutralisent et disparaissent.

Ces notions sont surtout constituées par un ensemble de dispositions psychologiques, qui impriment à chaque groupe une physionomie spéciale — physionomie dont les traits distinctifs peuvent être reconnus par les procédés employés d'ordinaire dans les sciences d'observation. Quand les notions sont exactement l'oi-mées, on peut espérer découvrir les loi sociales, c'est-àdire les relations constantes qui président aux ad ions et aux réactions de ces classes.

La science est devenue possible, parce qu'on a procédé par analyse, et qu'on a proposé comme objet d'étude les classes séparées.

11. LOhJet, ([ui s'oHre à l'étude, consiste en Ttres et en faits, c'est-à-dire en réalités. Quesera la nK'ihode? Elle ne peut être autre que la méthode em[)loyt''e dans tous les cas analogues, quand il s'agit de connaiire les caractères fondamentaux des êtres, et les phcMiomènes auxcjuels ils donnent lieu dans descirconsliunes déterminées.

Cette méthode est l'induction, dont les parties |)rincipales sont : 1" l'idée — 2" robservalion ou l'expérimentation — '.i° la vérilicalion. Il ne semble pas (ju'il y

'Mi CO.NCLl SIi»N

ait de découverte à faire à ce sujet. Toute la difficulté consiste à trouver lidée, qui suggère des observations ou des expériences, susceptibkis de vérifier l'exactitude de Ihypotlièse.

C'est une banalité de dire qii'il faut observer. Mais l'observation ne suflit pas. Les Astrologues étaient toujours pendus à une lunette, occupés à relever avec soin la position des planètes ; les Alchimistes se desséchaient sur leurs fourneaux, attentifs à la génération des mé'tnux ; les cràniologiies de l'école de Broca mesurent, avec des instruments de précision, la capacité crânienne et l'ouverture de l'angle facial, sous toutes les latitudes. Qu'est-il résulté de ces longues et patientes observations? « Vent, fumée et poussière» comme dit l'auteur des Poi')ni'>^ Barbares. Les influences astrales sont un mensonge, la pierre philosophale ou lélixir de longue vie, une chimère, les distinctions de races, fondées sur le volume du crâne, une hypothèse sans solidité.

L'essentiel, c'est suivant le mot de Leibnitz « d'intellectualiser les phénomènes », cest-à-dire de faire pénétrer (hins les laits des idées — idées qui soient capables d'intioiliiirc dniis le monde incohérent, mobile et divers di' la sensation, les fondements véritables de la science ; l'ordre, la constance, la régularité. Tout h> secret est là: découvrir/////^', qui illumine soudain les régions obscures et rend les recherches fructueuses. L'idée de (îalilée et des autres savants delà Renaissance, c'est de borner leur jcnbilion. Au lieu de s'évertuer il découvrir les essenc'S, les archées, les âmes, <jui sejoiu'ut dans les cho-es et créent les phénomènes par une j)uissanci' occulte ils ont étudié les phénomènes eux-nièm('<, Icui-. lois de succession et leurs formes constantes dans des circonstances données, (daiidr Bernard a eu le L;rand mérite de chasser la

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force vitale des corps vivants, et de soumettre les organismes au dt'terininisme rigoureux qui régissait la matière brute. Lauiarck, Hegel, Spencer, Darwin ont rompu les cadres immobiles dans lesquels on voulait enfermer les espèces vivantes et ont ainsi renouvelé les sciences naturelles. Pasteur a montré la genèse des maladies contagieuses, et, par sa méthode des inoculations préventives, a révolutionné la thérapeutique.

Puisque les règles fondamentales de la méthode sont partout les mêmes et (jnellcs sont connues, non seulement par des expositions exactes et détaillées mais encore par une longue |)ratique, il n'y avait pas lieu d'en faire longuement une exposition nouvelle. Deux voies s'ouvraient alors. (.)u bien passer en l'evue les dilférentes méthodes suivies eu l'^rance et à l'Etranger, et montrer qu'aucune d'elles ne résout le problème posé par les sciences sociales. Travail d'érudition que Ion doit faire pour soi, mais sur lequel il est inutile d'insister. Car la crili(|ue, si ingénieuse qu'elle soit, reste inféconde quand elle se contenti' d être destructive. Ou bien s'oIVrir soi-mr'nie courageusement à la critique, en s'elforrant de montrer comment les méthodes expérimentales — qui ont rendu de si grands services dans les autres sciences — peuvent ici devenir applicables.

Avec la division des Sociétés par classes, il semble que les impossibilités soulevées par St. Mills'évanouissenl. La méthode comparative devient possible, et b's principes rationnels, (\m font l'Ame des méthodes dites de concordancr, de (/i/fér/'/ice et d»; varKilioiis conco- 7nitantes, sont susceptibles de recevoir ici une application scientifique. Si les observations sont suflisiimmcnt variées, il sera possible de déhnirexactement la nature, de chaque tyi)C. Puis, par les méthodes de différence et

de variations, on constatera les cliangements qui rt'sultent de conditions nouvelles ou d'un changement dans les conditions anciennes.

En résumé, ou bien il faut renoncer atout espoir de généralisation, ou bien les classes sociales, par la fixité de leur nature et la régularité de leur action, offrent à ce sujet les plus grandes facilités.

III. L'histoire des sciences montre la difticulté d'apprécier une méthode, tant qu'on l'examine en elle-même, sans lui faire subir le contrôle de la pratique. Pour agir en toute sincérité, il ne faut pas craindre de mettre la méthode recommandée aux prises avec les dithcultés du sujet, en r.'stant fidèle à cette pensée d'Aug. Comte, qu'en raison môme de son importance nous avons donnée comme épigraphe à ce travail : « Dans (( toute science réelle, les conceptions relatives à la mé- « thode proprement dite sont essentiellement insépa- « râbles de celles qui se rapportent à la doctrine elle- « même ».

C'est ce que l'on a tenti.' dans la troisième partie, non pour construire la science elle-même, mais pour mettre enjeu la méthode, qui révélerait ainsi, par le fonctionnement même, ses qualités et ses défauts.

Dans toute étude l'ordre doit être progressif, c'est-àdire que la recherche doit« commencer par les objets les plus simples et les plus aisés à connaîtra» (l). Précepte excellent sans doute, mais qu'aujourd'hui il n'y a plus aucun mérite ni à connaître ni à formuler. I^e point important est de montrer comment son application est possible dans la question présente.

Quel est donc cet élément initial ? Nous le savons déjà. Il est constitué par les diverses classes que l'on découvre par l'analyse d'une société, société humaine

(Il Desoarlcs. Disc, de la Méthode. 3°" partie.

qui nous est bien mieux connue que les sociétés animales ; société complète et non simplement ruiliinenlaire comme la horde ou le clan, oîi les fonctions sont confondues. Ces sociétés d'ailleurs présentent des phénomènes mal connus et, suivant toute apparence, trop incohérents pour donner naissance à des lois.

L'attention peut désormais se concentrer sur un objet nettement circonscrit, pour en étudier la nature et en connaître les relations. On trouve alors que la nature d'une classe se caractérise moins par dos qualités physiques que par des qualités d'ordre psychologique. Gela est d'accord avec les lois de la psychologie et se trouve confirmé par des exemples, choisis de façon à répondre aux exigences des méthodes expéi'imentales.

Le type, formé ainsi par un ensemble de qualités liées entre elles dans des connexiom psf/chiqucs, n'est pas absolument immuable. Tout en conservant les traits essentiels, il revôt des formes différentes suivant la loi des cor/r/a^t'o/i.ç, loi d'après laquelle les qualités subordonnées se modifient régulièrement, sous l'influence des changements réalisés dans le caractère dominateur.

Quand los classes ont été étudiées à l'état isolé, on les met en présence les unes des autres pour connaître leurs relations mutuelles. De même que les (|ualités s'unissent d'une façon déterminée pour donner naissance à des types, de même les classes forment des groupements déterminés; et, par l'effet des co/nic./io/is .socm/^.s, constituent des types de Sociétés, dont la nature est pour chacune caractérisée par une classe dominante. La classification de Montesquieu et toutes celles (jni ne prenaient pas une base assez large mettaient, dans un même groupe, des Sociétés qui présentaient bcancoup moins de traits communs (|ue de dillV-mices.

'U8 CON'CLUSION

Il semble qu'avec notre méthode on se rapproche davantage des conditions exige'es par la classification naturelle.

Les socie'tés ne sont pas des êtres inertes et pour ainsi dire figés dans des formes immobiles. Elles sont le siège de mouvements incessants, mouvements internes qui viennent de factivité des classes et qui donnent naissance à la multiplicité infinie des phénomènes sociaux. Mais ces faits, saisis dans leurs causes, ne sont plus aussi rebelles à la science; sous leur caprice apparent, il est possible de découvrir leur régularité, due à un certain nombre de lois qui règlent l'action des forces sociales.

On comprend mieux aussi comment se tisse le lien social. Il se forme de l'accord des idées, des sentiments et des volontés. Mais cet accord ne se réalise pas avec la môme facilité dans toutes les classes. Quelques-unes d'entre elles conservent, malgré l'apparente unité imposée par la contrainte, des haines sourdes, des idées hostiles et des volontés rebelles. C'est l'action mutuelle des classes les unes sur les autres qui émousse les angles, facilite le jeu des fonctions, et finit par produire cette solidarité sociale, que l'on peut comparer à la solidarité organique sans aller cependant — ainsi que le veulent Schœfi'le et les partisans du superorganisme — jusqu'à l'assimilation complète. La division par classes permet de mesurer le degré de cohésion sociale, et de fixer les limites au delà desquelles l'unité n'est plus guère qu'un mot.

Voilà la société étudiée en elle-même.

Mais elle ne peut rester dans cet état d'isolement. VA, pour achever l'étude, il faut la placer dans le milieu réel où elle vit, subissant des influences et réagissant à son tour d'après ses idées et ses ressources. Tout cependant serait confusion et incohérence, si les

CONCI.USION 3i9

sociétés étaient considérées comme des ensembles irréductibles. Avec la division par classes, les influences physiques sont renfermées dans des limites plus précises. Quant à l'activité sociale — qu'elle s'exerce sur la nature pour la façonner aux besoins sociaux, ou sur les sociétés étrangères pour entretenir avec elles des relations variées — elle est mesurée avec plus d'exactitude, lorsqu'on connaît l'apport spécial de chaque classe.

En résumé, il nous semble qu'il n'y a de science possible, ni pour les sociétés considérées comme des touts, ni pour les phénomènes sociaux, envisagés en eux-mêmes indépendamment des classes qui les ont produits.

L'histoire ne présente pas deux sociétés, qui dans i(^ cours de leur évolution lournissent deux états assez semblables pour qu'une analogie, constatée sur un point, corresponde à des analogies sur tous les autres points. C'est pour avoir exprimé des espérances manifestement excessives que la Sociologie s'est discréditée auprès des historiens, observateurs trop exacts des faits pour n'avoir pas remarqué l'intervalle immense, qui séparait les découvertes sociologi([ues des magnifiques promesses faites par les partisans de cette science.

Quant aux phénonièn(^s sociaux, si on les détaclu; de leurs vraies causes, ils sont incapables de donner naissance à autre chose (ju'à des lois empiriques d'ordre inférieur ; à des aphorismes, qui peuvent dans la pratique servir de guides aux politiques, mais de guides incertains parce que les relations, observées dans un petit nombre de cas, ne sont plus applicables en dehors des limites étroites où s'était faite Tobservation. Ileiuarquons en efl'et que les phénomènes n'agissent pas directement les uns sur les autres, mais par l'intermédiaire d'activités intelligentes. Or que

3i)0 coNCLUsir»

pour une raison quelconque lintermédiaire n'agisse [)lus ou (jue son mode d'activité ait subi un changement important, et l'influence qu'on attendait ne se produit plus ou elle se pre'sente avec des caractères ditïérents. Les manuscrits de l'Antiquité existaient aussi bien au x" siècle qu'au xv^ Et cependant dans la première période ils n'ont exercé qu'une influence très restreinte, tandis que plus tard ils devaient amener le mouvement profond et étendu de la Renaissance. C'est qu'au x® siècle ils étaient enfouis au fond de quelques rares monastères et restaient presque sans usage, tandis que plus tard lus, copiés, imprimés ils suscitaient l'activité intellectuelle d'une foule d'humanistes, de poètes, d'artistes et de savants.

Cette absence de relation certaine entre les phénomènes détachés de leurs causes a été signalée avec beaucoup de netteté par Cl. Bernard, dans le domaine biologique. C'est précisément pour expliquer les exceptions aux lois empiriques, formulées par la physiologie, que ce savant a été conduit à la distinction profonde entre le milieu externe et le milieu intérieur. « La )' science antique n'a pu concevoir que le milieu exté- » rieur, mais il faut, pour fonder la biologie expéri- » mentale, concevoir de plus un milieu intérieur... Ce )) n'est qu'en passant dans le milieu intérieur que les » influences du milieu externe peuvent nous atteindre. » D'où il résulte que la connaissance du milieu externe » ne nous apprend pas les actions qui prennent nais- » sance dans le milieu intérieur et qui lui sont » propres... Le milieu intérieur créé par l'organisme » est spécial à chaque être vivant... » (l)

Eh bien ! ce milieu intérieur existe également pour les sociétés, et doit jouer dans les sciences sociales un

(l) Inlrod. ù la MOlh. Expériin., p. 128.

Cd.NCI.lSlON 3ol

rôle aussi import.iiit queii Mologie. Il consiste dans l'ensemble des dispositions physiques et mentales qui caractérisent chaque type social. Le type se formant moins sous l'action fatale de la race, du sol ou du climat que sous les influ(\'ices plus immédiates de l'éducation, dn^s rap})orts avec les autres classes actuelles, et surtout des occupations prolessionnclles. Dans un corps vivant les phénomènes de la pensée normale, ou même supérieure, peuvent coexister avec un corps délabré. De même dans une Socif'té, b^ (b'veloppement des sciences, des lettres et des arts pourra se rencontrer avec la décadence des forces et la corruption des mœurs. Le tort de Rousseau est de généraliser cette rencontre, et de prétendre qu'on peut l'ériger en une relation constante. Malgré les quelques faits qu'on apporte en sa faveur, cette thèse n'en est pas moins fausse, parce qu'on veut accordera de simples coïnci dences la valeur d'une loi. La science n'est pas nécessairement corruptrice, pas plus que l'ignorance n'est l'indice certain de la force. Les peuples de la Gaule n'ont pas arrêté les Romains, mais ce ne fut point l'abondance de leurs connaissances littéraires et scientiliques qui causa leur défaite.

\^n. Statique sociale — qui a pour objet de constituer des états de Société distincts, où les divers élénumts sont dans une corrélation naturelle et s'appellent mutuellement dans un coimensus déterminé — s'exposerait à de pareils mécomptes, si elle faisait reposer ses inductions sur l'examen seul des phénomènes sans remonter jusqu'aux agents qui les produisent. Car quelle (pie soit roj)inion que l'on professe sur les substances, il y a toujours lieu de distinguer le phénomène passager de l'être relativement permanent et durable et d'attribuer à ce dernier la prééminence.

Mêmes remarques au sujet de ce qu'Aug Comte

appelé la « Dynamique Sociale ». Elle consisterait suivant lui « à concevoir chacun des états sociaux consécutifs comme le moteur indispensable du suivant, selon le lumineux axiome du grand Leibnitz : le présent est gros de l'avenir ». Cette liaison nécessaire entre des états successifs peut être admise dans le système de Leibnitz, où chaque monade est tout entière renfermée en elle-même. « sans fenêtre sur le dehors par où ({uelque chose puisse entrer ou sortir » ; où, véritable « automate spirituel », la monade se développe par ses lois propres en une série de termes qui conditionnent chacun le suivant. Mais il n'en est pas ainsi de la société humaine. Alors môme qu'on la considérerait comme un tout, il ne serait pas vrai de dire qu'elle serait absolument fermée à toutes les influences du dehors, mais elle subirait l'action des forces naturelles et verrait par là son évolution éprouver une accélération, ou subir des r-etards et même des reculs. D'ailleurs cette conception d'une vie collectivede l'humanité^ paraît fausse. En réalité, les sociétés sont diverses, et, si on les rattache toutes entre elles, c'est par un lien fictif. Proclamer, — comme une conséquence de cette vie collective — que le progrès est continu sans arrêt et sans période régressive, c'est faire violence aux faits. Ainsi l'esprit positif dominait bien plus en Grèce au temps de Thucydide et d'Hippocrate qu'en Europe pendant tout le moyen-àge, où régnaient en maîtresses les explications métaphysiques et théologiques. Dans une même époque, bien plus dans une seule société, coexistent, ainsi que la remarque en a été faite avec justesse, les trois états théologique, métaphy- . sique et jyj^itif. Or ces retards dans le progrès, ces régressions en arrière, ces coexistences d'états opposés paraisstMit inexplicables dans l'hypothèse d'une évolution fatale;^ des phénomènes. Au contraire ilss'expli-

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