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CHAPITRE CINQUIÈME

Les clercs auteurs et comédiens. — Un mot des Confrères de la Passion. — Moralités, Représentations dans les fêtes publiques. — Les clercs du Châtelet jouent des comédies. — Ils luttent avec les bazoehiens du Palais. — Les Crys de Roger de Collerye. — Licences des clercs. — Sévérités du Parlement. — Ils se font emprisonner sous Charles VIII. — Le procès d'Henri Baude. — Indulgence de Louis XII. — La table de marbre. — François Ier protège les Bazoehiens. — Une épître de Clément Marot. — Le Parlement paie les frais des représentations. — Les rigueurs recommencent. — La censure dramatique. — La Bazoche cesse ses représentations. — Sa loge au théâtre de Bourgogne.

O U S venons de voir quelle avait été l'importance de la société des Clercs du Palais dans son organisation matérielle , dans sa juridiction , dans ses habitudes , dans ses coutumes, dans ses fêtes, dans son existence légale, entourée des sérieuses prérogatives dont les lois et ordonnances de l'époque l'avaient investie. Étudions -la sous une autre face pour nous plus intéressante, quoique les écrivains qui se sont occupés d'elle aient, pour la plupart négligé ce côté comme trop futile ou indigne de leur attention.

Au point de vue du théâtre et de la critique , les sociétés de clercs ont laissé dans les lettres des traces profondes , et il est très-regrettable que Miraulmont et l'auteur anonyme du Recueil des Statuts ne nous aient pas donné sur ce sujet des détails et des renseignements qui seraient aujourd'hui infiniment précieux. Cependant Miraulmont en dit assez pour que l'intervention de la société de la Bazoche dans le mouvement dramatique du moyen âge et de la Renaissance, puisse être considérée comme incontestable , alors même que son opinion ne s'appuierait pas sur les nombreux arrêts du Parlement, qui constituent l'autorité historique la plus complète :

« Les clercs du Palais, sur lesquels s'estend le pouvoir et autorité du Roy de Bazoche , jouoient publiquement jeux quelques jours de l'année par permission de la Cour, esquels ils rapportoient et représentoient fort librement les fautes des supposts et subjects du Royaume de Bazoche, et plusieurs autres plaisantes et secrettes galantises des maisons particulières indifféremment, sans respect, ny exceptions des personnes ; ce qui aurait meu quelquefois la Cour, sur les plaintes d'aucuns, qui par aventure se sentoient offensez en leur honneur et famille, et scandalisez par ces actes et jeux publics , de leur faire défense de plus jouer sans congé. »

Serait-il exact de dire que les clercs de la Bazoche aient été les premiers comédiens en France? Non sans doute. Ils comptent parmi les premiers interprètes publics de la comédie ; mais on se tromperait grossièrement si on leur en attribuait l'invention d'une manière absolue.

Le drame et la comédie ont existé chez tous les peuples

et presque à toutes les époques. En France ils se produisaient souvent sous des formes grotesques. L'Église, qui avait combattu les spectacles avec une infatigable ardeur dans les premiers siècles de notre ère, finit par s'en emparer comme moyen d'action sur les masses. Dès les IXe et Xe siècles, elle donnait des représentations de sujets pieux dans les temples ; c'étaient des scènes muettes. Au onzième siècle, Hroswitha, la religieuse de Gandersheim, écrivait des mystères dans la solitude de son cloître, et les jouait avec ses compagnes. Pendant les XIIe et XIIIe siècles, les religieux et les prêtres en composaient en latin , et les représentaient eux-mêmes dans les cathédrales. Enfin, vers le commencement du XIVe siècle, ils devinrent publics. Telles sont les phases du drame sacerdotal (i).

Vers la même époque , à peu près , les trouvères , dans le nord, et les troubadours, dans le midi, accompagnés de jongleurs et de ménestrels , sortes de déclamateurs et de musiciens , voyageaient par toute la France, allant de ville en ville, de château en château, et récitaient devant les nobles et les seigneurs tantôt leurs chansons de geste, tantôt leurs pièces satiriques. Leurs productions, désignées sous le nom de chants, chansons, sonnets, lais, pastorales, tensons, sirventes et comédies , constituent une partie du drame aristocratique.

Les pèlerins qui revenaient de la Terre- Sainte et de

(i) M.Victor Luzarche a publié, en 1854, le drame d'Jdam qui est du XIIe siècle , et écrit en langue vulgaire, avec des notea latines sur la manière de le jouer. C'est une des découvertes les plus intéressantes qui aient été faites de nos jours au point de vue dramatique.

Saint-Jacques-de-Compostelle, armés de leur bourdon, le chapeau et le manteau chargés de coquillages, voyageaient par bandes nombreuses , et s'arrêtaient dans les villes et les villages, où ils chantaient les incidents de leurs pérégrinations, en y mêlant quelques tableaux pieux de la mort de Jésus-Christ , ou quelques sujets de l'histoire sacrée. Les populations les entouraient avec une avide curiosité, leur faisaient raconter ce qu'ils savaient du Saint - Sépulcre , leur offraient l'hospitalité , et les congédiaient avec quelques pièces d'argent. Le succès de ces spectacles en plein air suggéra , dit-on , à quelques bourgeois de Paris l'idée d'élever un théâtre, où serait représenté le drame de la mort de Jésus-Christ, autant pour l'instruction que pour le divertissement du peuple. Ils prirent le titre de Confrères de la Passion, en appliquant ainsi à leur confrérie le nom du premier sujet qu'ils produisirent sur la scène.

Cette version peut être vraie en partie, mais non d'une manière complète. Les mystères sont antérieurs aux croisades. Le clergé peut en revendiquer l'invention. Les pèlerins ne faisaient que représenter dans les carrefours ce qui se jouait depuis bien longtemps dans les couvents et les églises.

L'histoire de la ville de Paris fournit une date assez précieuse : en 1 3 1 3 , Philippe le Bel , ayant donné une fête au roi d'Angleterre, Edouard II, les mystères entrèrent pour beaucoup dans le programme des fêtes. Cet usage se conserva, et, à l'entrée des Rois de France dans leur capitale, il y avait toujours des représentations gratuites, qui n'étaient pas la partie la moins goûtée de la cérémonie.

Les premiers essais des Confrères de la Passion se seraient faits à Saint-Maur, vers 1398. Le prévôt de Paris s'étant opposé à leurs représentations, ils demandèrent au roi Charles VI l'autorisation de les continuer. Ce prince assista à quelques-unes d'elles , et en fut si satisfait, qu'il leur accorda, le 4 décembre 1402, des lettres pour leur établissement à Paris.

La charte octroyée par Charles VI est datée de l'hôtel Saint-Paul. Nous aurons à nous en occuper plus tard pour lui restituer son véritable sens, qui, selon nous, a été mal compris.

Il serait inutile de suivre les Confrères de la Passion dans tous leurs démêlés avec l'autorité prévôtale et le Parlement ; qu'il suffise de savoir qu'il dressèrent successivement leur théâtre à l'hôpital de la Trinité, puis à l'hôtel de Flandre, puis, en dernier lieu, à l'hôtel de Bourgogne, qu'ils achetèrent pour y établir une salle de spectacle. Cette acquisition se fit d'un commun accord avec la société des Enfants Sans Souci.

Le peuple se lassa bientôt des mystères comme trop sérieux. Les auteurs de ces pièces informes y introduisirent alors des éléments profanes qui leur attirèrent de sévères réprimandes du Parlement. Ces pièces étaient appelées par un quolibet vulgaire jeux de pois piles , à cause du mélange du sacré et du profane qui régnait dans ces sortes de jeux. Un extrait suffira pour donner une idée de leur licence.

Dans un mystère un ange apostrophait ainsi le Père éternel :

Père éternel, vous avez tort, Et devriez avoir vergogne;

Votre fils bien aimé est mort ,

Et vous dormez comme un ivrogne.

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