‹ Les clercs du Palais recherches historiques sur les bazoches des parlementsChapitre 12 sur 37 · DIEU · texte numérisé non relu

DIEU

Diable emporte qui n*en savait rien.

Les Confrères de la Passion, trop scrupuleux pour jouer ces pièces, en confiaient l'exécution aux Enfants* Sans-Soucis, dont le chef prenait la qualité de Prince des Sots. Enfin, en 1548, le Parlement les ayant obligés à jouer eux-mêmes et à &ire choix de sujets licites et honnêtes, avec défense de représenter des mystères, ils se retirèrent et louèrent leur théâtre.

Nous arrivons à la partie la plus importante de notre

étude. Nous allons chercher quelle fut la part prise par

les clercs dans le mouvement dramatique de leur temps.

Ce qui est démontré par les arrêts du Parlement, c'est

que les clercs du Palais n'étaient pas les seuls à donner

des jeux ou représentations. Les clercs du Châtdet se

livraient aussi à cet amusement, mais nous n'avons pu

découvrir si leur genre de spectacle était différent de celui

de la Bazoche du Parlement. Nous ne le croyons pas,

nous pensons au contraire que tous jouaient des farces

et^offie^et que ces sortes de divertissements, aussi bien

que la suprématie que la Bazoche du Parlement s'attribuait

sur celle du Châielet, furent bien souvent entre ces deux

sociétés des causes de discorde.

Nous en trouvons une preuve manifeste dans les

poésies de Roger de Collerye dont M. Charles d'Héricault vient de publier une remarquable édition.

Roger de Collerye, contemporain de Qément Marot, avait, comme ce poète, des relations très-suivies avec les bazocbiens du Palais et ceux du Châtelet. Il est probable même qu'il fut, comme lui, un membre actif de ces deux sociétés, car il a composé pour elles deux ballades, qu'il intitule Cry:[, sortes de provocations, avec grand renfort d'injures, que les deux Bazoches s'adressent réciproquement. Ces deux ballades ont été certainement composées à des époques différentes, et font allusion à deux querdles distinctes. La première est le Cry de la Basoche contre les clercs de Chastellet, la seconde Crjr des clercs du Chastellet contre les Ba^ochiens (i).

Ces Cry^ ne sont autre chose que des défis publics, sortes de proclamations en forme de cartel qui surexcitaient les esprits des clercs, et qui inévitablement ame« naientdes rixes entre ces jeunes gens.

Nous avons déjà eu occasion de signaler l'ardente rivalité qui existait entre les deux sociétés. Les poésies de Roger de Collerye nous en fournissent un témoignage irrécusable; en les lisant attentivement il semble que le jeu ou comédie du mois de mai soit la cause de cette grande colère de dame Bazoche contre les clercs du Châtelet. Elle leur prodigue les injures et les épithètes les plus grossières :

Ce sont poissards, pipereaulx, mal mondains, Punecty infecu et puans comme dains.

(t) Œuvres de Roger de Collerye. Collection Jaanet, i8$5, pages 370 et

Tout le monde s'attend à ce que tous jourrex ce joli mois de mai, dit la Bazoche à ses suppôts, grands et petits vous y convient.

Empoignez-moi ces tripiers à beaulx crins Des aujourd'hui contre eulx je me présente.

Cette qualification de tripiers donnée aux clercs du Châtelet, tient à ce que la grande boucherie de Paris était tout à fait proche du Grand-Châtelet ; c'est aussi pour cela que les jeunes clercs du Parlement appelaient infects , punais, puants^ leurs rivaux du Châtelet , sans qu'ils fusssent plus parfumés et plus recherchés dans leur toilette les uns que les autres.

Nous trouvons encore cette dénomination de tripiers dans les Complaintes et épitaphes du roi de la Basoche, attribuées à André de la Vigne.

Après les strophes récitées par les Bazoches de Bordeaux^ de Toulouse, de Grenoble et de Dijon; après celle du Cardinal-Le-Moyne (il s'agit ici du collège de ce nom), le Tripier du Chastelet débite la sienne et l'auteur a bien soin de nous dire : La présente Epitaphe faite pour ledit tripier contre le Roy de la Bas^oche.

De leur côté les clercs du Châtelet ne restaient pas inactifis, ils se préparaient bravement en francs chaS'» telains.

Or, après ce Lendit (i) Jourrez yos jeux dehet à la friscade(2).

Ils relevaient le gant que mainte fois les clercs dû

(i) On appelait ainsi la foire de Saint-Denia , à laquelle le rectear de rUniyersité se rendait en grande pompe.

(3; D*une manière gaie , gaillarde.

Parlement leur avaient jeté, et le Prévôt leur rendait provocation pour provocation, injure pour injure: Leur bourse est malade, ce sont tous des retroux, qui ont eu la cassade, et auxquels on fera un brouet et salade, etc.

Nous le croyons , c'est dans le jeu des &rces et sotties qu'il &ut chercher la cause de cette animosité ; c'est une rivalité de comédiens , un amour excessif de popularité , c'est , outre la gloriole , un assaut de luxe et de dépenses pour les fêtes publiques données par les sociétés.

Cette rivalité, du reste, n'existait pas toujours, et il est certain que les pièces des EnSsints-Sans-Soucis se jouaient aussi bien sur la Table de marbre qu'au Châtelet. Les brouilles quoique vives n'étaient pas étemelles; il y avait de fréquentes réconciliations.

Il est assez difficile de fixer une date précise aux premières représenutions théâtrales des bazochiens. C'est sûrement avant l'époque de la formation de la société des En&nts-Sans-Soucis. Ce qui est incontestable, c'est que, vers 1442 ; ils jouaient exclusivement des moralités qu'il ne faut pas confondre avec les mystères, ni avec les farces qui avaient le privilège d'attirer de nombreux spectateurs, grâce aux sujets burlesques qu'ils traitaient et qui étaient ordinairement, comme le dit Miraulmont, les fautes des supposts et sujets de la Basoche et plusieurs autres plaisantes et secrettes galantises des maisons particu^ Hères indifféremment ^ sans respect ni exception des personnes,

Nons ne citerons qu'à titre de mémoire le mystère joué par les clercs du Châtelet, en 1424, à l'entrée du duc de Bedford; ce fut seulement un spectacle mimé « et fust

&it sans parler ne sans signer, comme se ce feussent images eslevées contre ung mur. »

Il faut même admettre qu'ils jouaient déjà depuis longtemps, car c'est de 1442 que datent les premières défenses du Parlement. Les licences que se permirent les clercs de la Bazoche ne s'introduisirent que peu à peu. On ne peut admettre que, dès leurs débuts, ils se soient exposés aux rigueurs de la justice. On verra par la suite qu'il 7 a lieu de croiire que leurs représentations commencèrent vers le milieu du quatorzième siècle.

L'abbé d'Aubignac, dans son Traité de la pratique du thédtre, exprime cette idée que la comédie a commencé par des histoires saintes jouées dans les temples, mais que l'honnêteté des mœurs fut maltraitée par les Ba* Hochiens qui Jurent comme les premiers comédiens en ce royaume.

Nous verrons par la suite ce qu'il £aiut penser de cette allégation. Quant aux farces et aux sotties, elles ne brillèrent jamais par le côté chaste et moral de leur £sicture ; si au début elles furent honnêtes , ce fut une honnêteté relative.

Plus tard, soit que les mœurs de cts comédiens se fussent relâchées, soit que l'époque de guerres civiles et de dissensions au milieu desquelles ils donnaient leurs représentations , leur eût fait prendre une direction moins réservée, ils jouèrent des pièces tellement immorales, que la lecture en est insoutenable. Leur satire dégénéra en invectives violentes et en insultes si grossières , que plusieurs fois le Parlement fut obligé d'interposer, son autorité : Quorum ingeniis, dit Duluc, semper hœc libertas concessa fuit ut in communem hominun vitam salibus

impunè luderent. Sed licentia in rabiem exeunte et vetere comedid redintegrari incipieate , necessarium fuit amplissimum ordinem partais siias interponere.

Au nombre de leurs meilleures pièces il faut ranger les moralités. Dans ces drames sans art il y avait un côté moral ; les auteurs personnifiaient les vertus et les vices, dépeignaient ces derniers dans toute leur horreur^ et montraient au spectateur l'avantage que tout homme de bien retire en suivant la vertu. Mais il paraît que le genre de ces pièces se rapprochait trop du caractère des mystères^ et contrastait trop vivement avec la licence et le relâchement des mœurs de Tépoque. Aussi le succès des moralités ne fut pas de longue durée ; les farces les firent tomber dans un complet abandon. Ces pièces singulières n'étaient pas sans mérite ; elles ridiculisaient d'une façon vive et plaisante les vices de l'espèce humaine, tels que l'avarice, la fourberie et la débauche. Puis, abandonnant cet excellent fonds de comédie, les auteurs mirent en scène les tours de jeunesse de quelques clercs du Palais , ou les scandaleuses aventures de certains personnages mal famés. Enfin, ce fut un déchaînement intolérable contre les prêtres et la religion, contre la noblesse et l'autorité royale elle-mâme.

C'est surtout sous les règnes de Charles VI et de Charles VII que l'abus fut porté à son comble ; pendant les guerres civiles et les guerres étrangères qui désolèrent la France à cette époque, les lois n'étaient'plus écoutées, et le Parlement avait autre chose à faire qu'à s'occuper des clercs et de leurs représentations.

Villaret ne fait pas remonter au-delà de Charles VI l'origine des moralités. D'après lui; sous le règne de ce

prince, les bozochiens firent édore le drame appelé Moralité. Ces compositions, que la froideur de Tallégorie rendait insipides , avaient besoin d'être réchaufTées par des scènes plus piquantes; delà serait né un accord entre les Clercs et les Enâmts-Sans-Soucis qui jouèrent réciproquement les pièces de leur répertoire. Des jeunes gens qui n'étaient point praticiens de profession se mêlaient, cronme auteurs et acteurs , aux clercs du Parlement et du Châtdet. c On trouve même, dit cet écrivain, dans le nombre des associés volontaires, des hommes célèbres, tels que Jean de Serre et le £simeux Clément Marot, qui composa pour la Bazocbe ainsi que pour les Enfant&-Sans- Soucis » (i).

VîUaret regarde Clément Marot et de Serre comme des associés volontaires aux représentations de la Bazoche. Nous verrons par la suite que cet historien ne commet pas une erreur, et que ces deux célébrités apparte-> naient tout à fait à la communauté des clercs. Quant à la date qu'il donne à l'origine des moralités , eUe est ac« ceptéeen général; toutefois, nous avons de fortes raisons de croire qu'il faut la rechercher plus haut, même avant le roi Jean. Les moralités se lient à la représentation des m}rstères avec lesquels elles ont beaucoup de rapports ; elles sont comme le trait d'union, la transition, en quelque sorte, entre le drame hiératique et les pièces entièrement profenes. Notre conviction est que les farces commencèrent à être jouées par les bazochiens , plus d'un demi-siècle avant la charte octroyée aux Confrères de la Passion.

(i) Vclly et Villtrct, Hittoire de France.

Nous aborderons plus loin cette importante question.

Au mois d'août ou de septembre 1442, le Parlement condamna à quelques jours de prison, au pain et à Teau , des clercs qui avaient joué malgré sa défense, et il leur enjoignit de ne &ire aucune satire ou comédie à l'avenir, sans son autorisation et sans tenir compte des choses défendues.

Cet arrêt que nous avons trouvé rapporté par plusieurs auteurs et notamment par Duluc, peut être considéré à bon droit comme une des plus anciennes manifestations de la censure dramatique.

L'année suivante et le 17 août 1443, il en rendit un second par lequel il ordonne :

« Que s'ils (les Qercs} veulent &ire jeux ou esbatements, en demandent congé à ladite G>ur^ elle y pourvoira ainsi qu'elle avisera être expédient ou nécessaire (i) ».

Il paraît que déjà, dès le milieu du XV* siècle, le spectacle donné par les Qercs était fort répréhensible au point de vue des mœurs ou de la satire.

A partir de ce moment et pendant la seconde moitié du XV* siècle et tout le XVI*, le Parlement rendit un nombre très-considérable d'arrêts en matière de censure théâtrale, tantôt défendant les représentations , tantôt les autorisant , et allouant des subventions pour en payer les frais , tantôt les refusant ; ordonnant des poursuites , permettant à certains clercs de jouer , défendant à d'autres ; le tout aussi bien à l'encontre des clercs du Parlement que de ceux du Châtelet.

(1) C'est cet arrêt qui t été cité par Adtm de Cambray et que nous avons déjà rapporté page i3.

Ainsi , le 12 mai 1473, il aurait prescrit à la Bazoche la continuation de ses jeux et comédies. Cet arrêt que nous n'avons pu vérifier a été peut-être mal interprété. En avril 1474^ le Parlement défend aux clercs de conseillers, procureurs et avocats de la Cour, et aux clercs de conseillers, avocats, procureurs et examinateurs du Châtelet, sous peine de prison et de bannissement « qu'ils ne jouent ne fassent farces ne moralit&{ publiquement ne aultrement le premier mai sans le congé et licence de la Cour » (i)."

Mêmes défenses, en 1475. En 1476, le Parlement va plus loin encore. Non-seulement il leur défend de représenter &rces, sotties ou moralités au Palais ou Châtelet, mais encore de demander la permission de les jouer à peine de bannissement et de confiscation de tous leurs biens (2). L'année suivante, le Parlement , toutes chambrés assemblées, défend à Jehan Les veillé, roi de la Bazoche, à Martin Houssey et Théodart de Coatnanpran et autres ayant personnages, de jouer farces, moralités ou sotties au Palais ni ailleurs sous jpeine d'être battus de verges par les carrefours de la ville et de bannissement du royaume. Mais il permet aux avocats procureurs et à leurs clercs de s'assembler et délibérer, touchant certains jeux publics que aucuns clercs particuliers s* efforcent jouer , contre les défenses à eux faites par la Cour (3).

L'arrêt du Parlement visait particulièrement Jehan

(1) Arch. nat.jsect. jud., tom. z, i486, fol. 163.

(3) Arch. nat., sect. jud., tom. z, 1437, fol. 59.

(3j Arch. nat.. sect. jad., t. z, 1487^0!. 198, V« afrit du i5 mai 1476.

Lesveillé, lequel contre le gré des autres clercs persistait à vouloir donner une représentation qui n'était pas du goût de tous ses camarades. Comme il était roi et qu'en cette qualité il avait le droit, dans une certaine mesure, d'imposer sa volonté» le Pariement intervint pour faire prévaloir son autorité contre Jehan Lesveillé, C'est ce qu'explique la dernière disposition de l'arrêt.

Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes sous le r^e de Louis XI. La main de fer de cet ombrageux monarque explique les sévérités du Parlement; il ne s'agit plus de quelques jours de punition au pain et à l'eau : c'est la prison , le bannissement, la confiscation des biens et la peine du fouet dans les carrefours de la ville. Ces peines s'accentuent et deviennent plus graves d'années en années, à mesure que l'audace et la licence des acteurs grandissent et justifient les mesures énergiques prises contre eux.

Après la mort de Louis XI , les clercs recommencèrent leurs représentations, mais de nouvelles licences no tardèrent pas à leur attirer de sévètes punitkms. En 1486» ils dirigèrent dans une de leurs pièces quelques traits un peu trop vifs contre le gouvernement de Cbaries VIII. Le. roi fit arrêter cinq des plus coupables qui furent emprisonnés au Chfttelet puis à la Conciergerie. Le procès fiût à ces bazochiens entre trop dans notre sujet pour que nous hésitions à en parler avec quelques développements. Les archives nationales nous ont conservé, avec les noms de ces clercs, une bonne partie de la procédure criminelle dirigée contre eux.

Parmi les coupables se trouvait le poëte Henri Baude, qui; bien que promu, en 1458, à l'office d'élu des aides

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