CHAPITRE SIXIÈME
Pourquoi les clercs firent des comédies. — Singuliers ouvrages de jurisprudence. - La procédure et les poètes. — Leurs testaments , leurs plaidoyers. — • Les causes grasses , leur influence. — Bazochieos célèbres. — Martial d'Auvergne. — Bouchet. — André de la Vigne. — Villon. — Pierre Blanchet ; son épitaphe. — François Habert. — Jean d'Abundance , notaire, auteur baiochien. — La poésie et le barreau au seizième siècle.
HERCHONS maintenant pourquoi les clercs firent des comédies: les causes en sont multiples. L'organisation de la société de la Bazocbe , les travaux auxquels les membres de cette communauté se livraient au Palais et dans les études des procureurs , les conférences qu'ils suivaient pour se familiariser avec le langage du droit, leurs caractère, leur âge, leur fréquentation avec les poètes de répoque, les traditions universitaires, tout concourait merveilleusement à leur inspirer le goût de la satire et des spectacles.
Le drame hiératique vint provoquer leurs heureuses dispositions. Avant les représentations théâtrales, le Parlement et le Palais de justice, les bailliages, les prévôtés.
les sénéchaussées, étaient, pour ainsi dire, le rendez- vous de toutes les personnes inoccupées, qui, par récréation et curiosité, assistaient aux scènes émouvantes de la plaidoirie. Les luttes oratoires du Palais étaient, en quelque sorte, des spectacles populaires, et déjà l'éloquence des avocats passionnait Tesprit public.
Après la translation de la papauté à Avignon, les jurisconsultes et praticiens de l'Italie s'empressèrent de composer, pour l'instruction du barreau, des ouvrages élémentaires , dans lesquels la procédure était présentée dans tous ses détours et sous toutes ses faces.
Pour rendre cette étude plus attrayante ils imaginèrent des sortes de procès entre les grands personnages de l'antiquité, qui s'attaquaient, se défendaient par le ministère de procureurs et d'avocats , développant aux yeux du lecteur toutes les ressources des discussions judiciaires. Puis ils prirent dans la Bible et dans l'Évangile des plaideurs et des sujets de contestations. Telle fut l'origine de ces traités singuliers qui parurent de i3oo à i35o, où l'on voit aux prises Satan et Lucifer, Dieu le père, Jésus-Christ^ la sainte Vierge, les prophètes et les apôtres^ tantôt demandeurs, tantôt défendeurs, tantôt avocats, tantôt procureurs, juges ou greffiers, se donnant des citations, se repoussant par des exceptions, provoquant des enquêtes et des interrogatoires sur faits et articles, signifiant des écritures, rendant des arrêts, faisant la police de l'audience, la troublant au besoin, et se faisant rappeler à l'ordre (i).
(i) Les livres les plus curieux en ce genre sont i
le procèt 4e Satan contre la tainte Vierge en présence de Jé$u$i attribué
Il n'est pas besoin d'insister sur la coïncidence que l'on trouve entre l'apparition de ces ouvrages et la représentation des mystères, imaginés aussi pour l'édification et l'instruction du peuple. Cette analogie est frappante ; il suffit de la signaler comme une tendance générale chez les écrivains de l'époque. Cette tendance, du reste, existait encore au seizième siècle. En voici un des témoignages les moins équivoques : c'est le Formulaire fort récréatif de tous les contrats, donations, testaments, codicilles et aultres actes qui sont faicts et jpasseï pardevant notaires et témoings , faict par Bredin U cocuj notaire rural, etc.
« Ces miens contrats, dit-il dans sa préface , pourront instruire et édifier un jeune notaire, sortant tout fraîche* ment de la première partie de la grammaire, et n'ayant pour toute théorique qu'un morceau de cire au poing, de dresser son style en toutes sortes de contrau... »
Mais, au fond, ces modèles du Notaire rural ne sont que des comédies, dont la lecture est plus divertissante qu'instructive. Dans la pièce la Ratification on trouve le sujet de la fable de La Fontaine : la Goutte et T Araignée. L^ Compromis et Sentence arbitrale lui a fourni l'idée du conte intitulé le Bat (i).
à Bartbole , aytnt pour titre : BarthoH à 9axo ferrato Juriwcanmtti Penuini processus Satanœ contra D. Virginem eoram j'udice Jesu.
Le procès de B^lial à rencontre de Jésus-Christ , qui eut un succès pro* dtgieux et fut traduit en plusieurs langues; il pamt en i48i.MoIst plaidait pour Jésus-Christ devant Salomon ; le diable se défendait lui-même , il était plus fort que tout le barreau.
Le Songe du Verger, livre de jurisprudence, sous la forme du Ronum de la Rose, en faveur de la iuridiction séculière contre la juridiction ecclésiastique.
(I) M. Périctud attribut avec raison ce livre à Benoît du Troncy,
- i59 - Ces drMeries convenaient par&îtement à l'esprit naïf de nos aïeux. Les Êintaisies de ces jurisconsultes avaient été provoquées par les poètes^ qui affectaient dans leurs écrits d'employer les formules judiciaires. Ainsi, nous voyons les troubadours porter leurs tetisons et jeux-partis devant les cours d'amour qui rendaient des arrêts. Jdan de Meung, le continuateur du Roman de la Rose^ laisse un long testament en due forme ; François Villon, lepaoure escholier, formule aussi son grand Testament et son petit Testament, dans lesquels il fait plusieurs legs à différentes personnes, legs gracieux ou satiriques, suivant qu'il avait à se louer ou à se plaindre des personnes qu'il désigne :
Item donne à mon advoâat Maistre Guillaume Charruau , (Quoy qu'il marchande ou ait estât) , Mon branc (i) ; je me tays du fourreau.» • Item xhon procureur Pournier Aura pour toutes ses corvées...
Henri Baude, dont iiôus avons déjà parlé, laisse aussi son testameût et des requêtes en vers adressées au Parlement. On peut même lire à titre de curiosité une de ses poésies qui est une imitation des protocoles de la chancellerie romaine : sa bulle du cardinal de Guérande.
D'autres poètes encore avaient adopté ces formules de procédure. Ainsi, Jean Le Fevre (2), avocat en la Cour de Parlement, avait composé un poème philosophique.
contrôleur des domaines du Roi et secrétaire de la ville de Lyon. U fut imprimé pour la première fois , en 1610.
(1) Mon branc , mon épée.
(2) Ce poète vivait sous Charles V.
auquel il avait donaé la forme d'une ordonnance^ et qui commençait ainsi :
A tous ceux qui ce dit orront, Salut; sachent tous qu'ils morront , Etc
Le Fevre avait dédié son poème, qui est assez médiocre, à tous ses amis et à tous ceux qui fréquentaient le Palais:
Sociis suis dilectis
In rhethorica provectis ,
Optantibus solacium,
Parîsiis Pallatium
Régale frequentantibus.
Se recommcndat omnibus.
Avant lui, Gaston Phœbus, comte de Foix, dans son livre sur la chasse (i) , dont la seconde partie est en vers, simule une contestation entre plusieurs personnages , dont les uns plaident en faveur des oiseaux, et les autres en faveur des chiens. Raison, qui est une des personnes allégoriques de cette pièce, conclut qu'on doit chérir également les chiens de chasse et les oiseaux de proie^ et prononce un arrêt en forme , où les dires des parties sont énumérés sommairement et par ordre.
On se rappelle cette pièce de Charles d'Orléans, oîi il parodie d'une manière si ingénieuse le langage de la chancellerie et des édits royaux à propos de lettres patentes qu'il est censé recevoir.
Savoir faisons que le duc d'Orléans , Charles nommé, à présent jeune d'ans,
(1) Livre des Dedui\ de la chatte des bettes tauvaiges et des Oyseaux de proye.
Nous retenons pour l'un de nos seryaûs , Par ces présentes, etc..
Parmi les poésies de Guillaume Coquillart> officiai de l'église de Reims, se trouve le Débat entre la simple et la rusée, dans lequel, à propos de deux femmes qui se disputent un amant, le poëte nous fait assister aux plaidoiries de M* Simon pour la simple et de M* Ollivier pour la rusée, plaidoirie longue et passablement immorale quant aux détails, suivie d'une enquête et d'un jugement. Enfin, qu'on lise les arrêts d'amour de Martial d'Auvergne, procureur au Parlement de Paris. Ils traitent presque toutes les questions de droit sous une apparence futile, et lui furent inspirés certainement par la lecture des arrêts des cours d'amour.
Cette manie fut poussée si loin que les notaires et tabellions rimèrent jusqu'à des contrats de mariage et des terriers (i).
Ces poésies, ainsi que ces ouvrages des jurisconsultes, offraient des espèces de scènes comiques^ qui pouvaient, jusqu'à un certain point, se représenter sur le théâtre. La lecture de ces productions littéraires, si toutefois elles méritent ce nom, et celle des conteurs, qui étaient nombreux alors , excitaient les clercs du Palais à mettre en scène les passages satiriques et plaisants qu'ils trouvaient, soit dans leurs récits , soit dans les fabliaux.
Il ne faut pas oublier une autre raison déterminante : l'influence qu'exerçaient sur ces jeunes gens les montres et les plantations du mai, souvenirs joyeux des fêtes de l'Ane. Ces montres, toujours accompagnées d'une certaine
(0 Legrand d'Aussy, préface des Fabliaux, tome !•', page 7. Édition de 1829.
mise en scène et d'une grande pompe de costumes^ suivies de danses, composaient une sorte de spectacle public auquel ils avaient habitué les habitants de Paris. Il y avait encore là une prédisposition aux productions scéniques. Enfin, comme dernier élément, il importe de £iire figurer la cause solennelle qui se plaidait le jour de carême prenant.
Parmi les attributions des trésoriers de la Bazoche était celle de présenter, aussitôt après la Saint-Martin d'hiver, le sujet de la cause solennelle ; ils devaient même £aiire les frais de sa première répétition. Le sujet de la cause grasse, ainsi qu'on Ta appelée depuis, était toujours un sujet facétieux, qui rappelait les circonstances d'une avenmre comique ou désagréable, arrivée soit à un clerc, soit à un avocat, à un procureur, ou à une personne connue. Ainsi, dans le cinquante-deuxième arrêt d'amour, attribué à Martial d'Auvergne , il est parlé de plaidoiries faites devant la Bazoche, dans lesquelles deux maris, ayant chascun la femme de son compaignon, s'étaient rencontrés derrière le palais de justice, la nuit, alors qu'ils cherchaient un endroit Éavorable pour se tromper mutuellement.
Nous avons dit déjà que l'insuffisance des affaires sérieuses à plaider devant la Bazoche obligeait les clercs d'en imaginer pour entretenir l'exercice de la juridiction et se former à la plaidoirie. Voici ce que dit à ce sujet l'avocat Dareau dans son article sur la Bazoche (i] :
« Il est comme de fondation à la Bazoche du Palais d'y plaider tous les ans une cause solennelle un des jours gras, depuis neuf heures jusqu'à midi, et c'est pour cela
(i) Répertoire de Jurisprudence, de Guyot.
qu'on l'appelle la cause grasse. Le sujet est inventé. Il porte ordinairement sur un faut de sédition ou sur le mécontentement d'un mari. La pudeur y était très-peu ménagée anciennement. M. le premier président de Lamoignon donna des ordres pour qu'on y mît plus de décence^ et, depuis ce temps-là, on y a plaidé ces sortes de causes avec plus de circonspection. »
L'usage de plaider des causes grasses s'était introduit dans les bailliages et dans les cours souveraines ; elles étaient alors sérieuses. Brillon rapporte dans son Diction* wa;re qu'on trouve au registre d'un plaidoyer, fait au Parlement de Paris le 6 mars 1469, que le Roi de la Bazoche demanda par un avocat le renvoi d'une cause grasse devant sa cour.
On trouve un exemple de ces causes dans un des plaidoyers de Henrys, avocat du Roi au bailliage de Montbrison. Il s'agissait dans celle-ci de l'état d'un enfant, né d'une femme qui, sous prétexte de l'impuissance de son mari, avait fait déclarer son mariage non valablement contracté, et qui, cependant, était enceinte lors de la séparation.
Le président Expilly, quand il était avocat général au Parlement de Grenoble, porta la parole en cette qualité dans une cause plaidée le mardi gras i6o5. La question était de savoir si un enfant né six mois après le mariage consommé devait être tenu pour légitime. Ce magistrat disait : On ne doit pas blâmer l'usage de ces sortes de causes, car l'antiquité fournit des exemples de délas-* sements semblables (i).
(1) Plaidoyers d'Expilly. Plàidoytr huitième, 5« édition, page 79
Dans un des registres de la Bazochedu Châtelet de Paris on trouve une sentence, du 6 décembre 1694, par laquelle il fut ordonné qu'un enfant serait séquestré et conduit avec sa nourrice en la maison cTun clerc, officier de la Ba\oche , lequel , par provision ^ serait tenu de payer cent yingt<inq livres par quartier pour la nourriture de la nourrice et de V enfant, sauf à faire droit en définitive (i).
Les plaidoiries de la cause solennelle attiraient un grand concours d'auditeurs ; elles se faisaient avec un certain apparat; la G>ur bazochiale siégeait en son costume habituel, les avocats portaient la robe, les rôles du demandeur et du défendeur étaient confiés aux clercs ayant le plus de faconde et d'esprit ; les magistrats du Parlement y assistaient quelquefois. C'était, ce jour-là, comme un rendez-vous général de toutes les personnes attachées par leur profession au service de la justice.
La causse grasse était donc une véritable comédie judiciaire. Il n'en est plus de même de nos jours , quoique les tribunaux correctionnels et les cours d'assises nous offrent souvent des drames dont la réalité dépasse toutes les effroyables péripéties qu'enfante la fiction. Dans nos justices de paix, dans nos tribunaux civils, comme dans le cabinet de l'avoué et de l'avocat ^ que de sujets de comédies pour un observateur ! C'est à cette école qu'il faut apprendre ce que vaut l'homme. Les bazochiens ne pouvaient manquer d'acquérir dans leur fréquentation du Palais et des plaideurs la même expérience du cœur humain.
(t) Répertoire de Jûritprtuletice, de Cîuyot.
Les clercs du Palais ne produisaient pas seulement des acteurs et des auteurs dramatiques : un avocat plaidant devant le Parlement protestait de son respect pour la Bazoche, quia illi debetur honor , disait-il^ et aussi parce qu'il y a en la Cour de céans infini nombre de nobles personnages qui sont venus de la Basoche et de ses suppôts.
En effet > bien des personnages éminents ont commencé leur carrière judiciaire dans la société des clercs. Les citer tous serait entreprendre l'histoire des procureurs et des avocats, et, par conséquent, ce serait sortir du cadre dans lequel cette étude doit se restreindre; mais, sans parler de Jean - Baptiste Vernier , procureur du duc d'Orléans, qui fut nommé par le Parlement tuteur des princesses, ses filles, de Jean«Baptiste Maupassant, procureur au Parlement, un des conseillers de la tutelle du prince de Condé, et de bien d'autres encore, disons un mot de ceux qui se sont plus spécialement attachés à la culture des lettres (i). Ainsi Martial, de Paris, dit d'Auvergne, a jeté le plus grand éclat sur la compagnie à laquelle il appartenait. Né vers 1440, il exerça pendant cinquante ans la charge de procureur au Parlement. Ses ouvrages consistent en ses Arrêts d* amour, au nombre de cinquante-un. Mais l'œuvre qui a fait sa réputation est son poème historique de Charles VII , intitulé Les Vigiles de la mort du roi Charles VIL Cet ouvrage, oîi sont classés, année par année, les faits mémorables de la vie de ce prince, contient des tableaux très-animés et des portraits
(i) 11 ne fant pas perdre dcTue que tous les procureurs, à cette €poque, avaient appartenu forcément à la communauté des clercs de la Bazoche avant d*être pourvus d'offices.
frappants de ressemblance. Son style n'est pas toujours riche, il est parfois obscur; mais on y trouve certains passages qui brillent par une grande invention et par une imagination vive et abondante.
Si les poètes et les écrivains des ordres religieux attaquaient avec une certaine vivacité les hommes de loi, avocats, procureurs ou magistrats, Martial d'Auvergne le leur rendait avec usure, et sa satire sur les gens d'église du XV* siècle peut être considérée comme une des plus acerbes qui ait été dirigée contre eux.
Martial a fiait précéder ses Arrêts d'amour d'une pièce de vers servant d'introduction , qui commence ainsi:
Environ la fin de septembre , Que faillent violettes et fleurs , Je me trouvay en la Grand'Chambre Du noble Parlement d'amours
Comme description, cette pièce de vers est charmante. Les poésies de Martial d'Auvergne contiennent de trèsbelles pensées, et expriment parfois des sentiments d'une grandeur et d'une noblesse rares à l'époque oti il vivait.
On se laisserait entraîner à parler longuement de Martial d'Auvergne; il méritait quelques lignes de plus que tout autre, comme procureur, comme bon citoyen, aimant son pays et son prince, comme philosophe indulgent, sachant allier à un jugement sain une critique sage , un peu vive, mais toujours juste, des vices de son époque.
On ne peut lire sans intérêt ses poésies peu connues et qui sont d'autant plus dignes d'attention qu'elles furent composées pendant le cours du XV* siècle, alors que Marot n'avait pas encore paru sur la scène littéraire. Martial était contemporain de Villon, et ses œuvres
- i67 sont presque aussi remarquables que les siennes; dans tous les cas elles dénotent un esprit supérieur. Il mourut le i3 mai i5o8, après avoir exercé pendant cinquante ans la profession de procureur au Parlement; c'est son épitaphe qui nous le dit.
Mais Martial d'Auvergne n'est pas le seul procureur qui ait cultivé les lettres. Il en est un autre^ plus connu peut-être, et son contemporain : nous voulons parler de Jean Boucbet, l'auteur des Annales d'Aquitaine et d'une foule d'autres ouvrages en vers et en prose , qui ne sont pas moins recherchés aujourd'hui qu'ils le furent de son temps. Fils de Pierre Bouchet, procureur à Poitiers, lequel fut empoisonné par la femme d'un de ses amis , Jean Bouchet embrassa la profession de son père. Sans entrer dans l'énumération de ses œuvres, nous nous bornerons à quelques extraits de ses poésies, en faisant remarquer qu'il alterna, un des premiers , dans ses vers, les rimes masculines et féminines.
Nous avons parlé déjà de lui dans notre premier chapitre, et, à propos de l'étymologie du mot Bazoche, nous avons cité quelques vers de son Epitre de justice.
Bouchet était porté à la satire et n'épargnait personne; c'était une habitude qu'il avait sans doute contractée dans la société des clercs de la Bazoche. La ballade suivante est curieuse comme émanant d'un procureur. Elle roule sur le bon temps, comme celle de Martial , mais l'esprit en est fort différent :
Qnand justiciers par équité Sans faveur procès jugeront , Quand en pure réalité Les avocats conseilleront ;
Quand procureurs ne mentiront Et que chacun sa foi tiendra , Quand pauvres gens ne plaideront.
Alors le bon temps reviendra.
Nous bornerons notre citation à cette strophe; elle en dit assez pour Ssiire connaître l'homme. Qu'on n'oublie pas que c'est un procureur qui parle ainsi de ses confrères y des avocats et des juges. La censure est aussi sévère que juste, tant à l'égard des gens de robe, que pour la noblesse^ les grands dignitaires et le clergé. Son envoi au roi serait d'une bien heureuse application aujourd'hui.
Prince, quand les gens s'aimeront, Je ne sçais quand il adviendra, Et qu'offenser Dieu ils craindront, Alors le bon temps reviendra.
Louis XII ne craignait pas la satire, et nous avons vu de quelle faveur jouissait la Bazoche sous le règne de ce prince. Les poètes ne mettaient pas, à cette époque, moins d'ardeur à attaquer les vices de la cour, delà noblesse et du clergé, que les auteurs des farces et des sotties. Leurs censures ont laissé bien derrière elles ^ pour l'aigreur de leurs attaques, pour la vivacité de leurs expressions^ tout ce qui a été essayé depuis; si elles ont été parfois rudes et grossières jusqu'à l'injure, elles rachetaient ces défauts par la droiture de leurs intentions , par la justesse et la solidité de leurs appréciations.
Du reste, nous verrons plus tard, à propos de Gringore, que ce n'était pas simple bonhomie chez Louis XII et que sa tolérance avait un but secret, celui de se servir du théâtre comme moyen d'action sur l'esprit public.
Pierre Blanchet, né à Poitiers vers 1459, suivit le Palais dans sa jeunesse, se fit prêtre à quarante ans, et mourut, en i5i9, dans sa ville natale. Avant d'embrasser la prêtrise il composait des forces et des sotties qu'il représentait avec ses camarades. C'est à lui que M. de Beauchamps, dans ses Recherches sur les théâtres de France j et plusieurs autres écrivains ensuite, ont attribué la célèbre pièce de Y Avocat Pathelin , dont nous parlerons longuement.
Pierre Gervaise, assesseur de TOfficial de Poitiers, s'exprime en ces termes sur Pierre Blanchet :
Regarde aussi maistre Pierre Blanchet , Qui sceut tant bien jouer de mon huchet , Et composer satyres proterveases , Farces aussi qui n'étaient ennuyeuses.
Jean Bouchet est le seul auteur qui nous ait foit connaître, avec quelques détails, la vie de Pierre Blanchet, son comtemporain et son ami. Il a composé son épitaphe qui est fort curieuse ; nous en reproduirons quelques vers, avec d'autant plus de raison que, comme poëte et comme joueur de farces, Pierre Blanchet est, après Clément Marot, un des bazochiens les plus célèbres dont nous ayons à nous entretenir. Il mourut d'une manière exemplaire ; toutefois , sa fin se ressentit des habitudes et de l'esprit de sa jeunesse ; par son testament il légua à ses amis, dont Jean Bouchet faisait partie, le soin de faire dire, mais à leurs /rais, trois cents messes pour le repos de son âme :
Cy gist dessoubz ce lapideux cachet
Le corps de feu maistre Pierre Blanchet 1
En son vivant poëte satyricque ,
— lyo —
Lui jeune estant il suivit le Palais Et composait souvent rondeaux et iai2, Faisait jouer sur eschaffaulx Ba^oche^ Et y jouait par grand art, sans reproche; En reprenant par ses satyricz jeux Vices publics et abus outrageux.
Villon est trop connu pour que nous ayons la pensée de &ire ici sa biographie ; pour nous c'est un baasochien aussi célèbre par ses écrits que par ses infortunes et son inconduite.
Guillaume Colletet pensait qu'il avait été procureur et il fondait cette conjecture sur les propres écrits de Villon, et notamment sur ce qu'il avait un clerc écrivant sous sa dictée en quelque sorte, Fremin V étourdi, comme il l'appelle. Il en trouve encore la preuve dans ses Repues ^rancAe^ qu'il adressa à ses associés et confrères, qu'il nomme ensuite clercs, sergents ^ procureurs ^ et autres estaffiers de Madame Chicane.
Il est certain que Villon fit un peu toute espèce de métiers, même les moins honorables; mais nous ne pensons pas qu'il ait été procureur en titre. Il est certain encore qu'il était fort versé dans le style du Palais et dans l'intelligence des affaires; mais 0>lletet se montre tellement injuste envers les procureurs et les praticiens que nous n'avons pas besoin de les défendre en cette circonstance. Il est absurde, en effet, de soutenir que Villon a été voleur et pilier de mauvais lieux parce qu'il avait été procureur : les injures ne prouvent rien.
Nous pensons qu'il fut, sinon procureur, du moins clerc de la Bazoche. Il ne faut pas perdre de vue que le nombre des procureurs n'était pas limité par les lois, et
que les rois de France, jusqu'à la fin du XVI* siècle, furent obligés, à diverses époques, de les réduire. Villon, comme clerc ou praticien, pouvait avoir une clientèle, une pratique f pour employer l'expression du temps, dont il était le mandataire, le procurator. Ses écrits laissent de nombreuses traces qui attestent son passage dans la société des clercs du Palais. Dans son Petit Testament il parle probablement d'un de ses collègues :
Et à maistre Robert Vallée , Paouvre clergeault au Parlement, Qui ne dent ne mont ne vallée , J*ordonne principalement Qu*on luy baille légalement Mes brayes
Dans son Grand Testament il fait un legs à un procureur qui lui avait probablement prêté de l'argent :
Item à Maistre )ean Cotard Mon procureur en court d'église Au quel doy encore un patard...
Il nous serait facile d'étendre ces citations, mais il nous semble que nous avons suffisamment établi les relations qui existaient entre Villon et les clercs de la Bazoche. Ces relations apparaîtront encore davantage à tous ceux qui prendront la peine de lire ses poésies. Nous ne chicanerons pas G)lletet sur la question de savoir s'il était procureur ou simplement clerc de la Bazoche ; les arguments qu'il a donnés sont trop peu sérieux pour qu'ils puissent se discuter. Nous aimons mieux considérer Villon comme un type du bazochien spirituel et satirique. Quant à ses infortunes judiciaires, nous n'entreprendrons pas de les pallier ou de les excuser.
La biographie de Villon est à faire ; déjà même on annonce de nouvelles publications qui vont jeter un grand jour sur la vie de ce poète. Les arrêts du Parlement, comme pour Henri Baude , sont la source où les chercheurs puiseront leurs documents.
André ou Andry de la Vigne fut secrétaire du duc de Savoie, puis de la reine Anne de Bretagne. Il accompagna Charles VIII dans son expédition de Naples, et mourut vers 1527. Auteur de plusieurs pièces de théâtre, et entre autres de la Moralité de V Aveugle et du Boiteux et de la &rce du Meunier de qui le diable emporte Vdme en enfer, il composa les complaintes et épitaphes du Roi de la Bazoche. La preuve que c'est bien à lui qu'il faut les attribuer se trouve dans ces trois vers qui font partie de cette curieuse pièce :
Dont attendant qu'on expulse et decespe
De mes raisins le maculé verjus,
Cy ]tsxandray de la vigne ung vert jus.
Cette poésie j dont nous avons eu déjà occasion de parler, n'a rien de remarquable ; on peut même dire qu'elle est plus que médiocre ; elle ne peut être consultée qu'à titre de curiosité. Il est impossible de donner un sens aux nombreuses expressions hybrides ou latinisées que l'auteur a en quelque sorte accumulées comme à plaisir, et qui , à l'époque de transition et de transformation de notre langue, paraissent avoir été dans le goût de l'époque. Elle a pu être composée dans le cours du règne de Charles VIII, alors qu'André de la Vigne n'était pas encore au service d'Anne de Bretagne. Elle est surtout utile pour l'histoire des sociétés de clercs, en ce sens qu'elle nous apprend qu'il y avait des Bazoches,
sur la fin du XV* siècle, à Toulouse , à Bordeaux , à Dijon , à Grenoble.
Ces complaintes et épitaphes ne sont autre chose que des invocations à tous les dieux de la mythologie, des objurgations contre Atropos, des apostrophes à diverses nations, aux Suisses, aux Albanais, aux Maures. L'auteur s'adresse à Tunivers entier, aux châteaux et aux chaumières, fenêtres, tourelles et eschaffaulx, à tous les corps d'état, au clergé, aux magistrats, à Tarmée^ aux jeunes filles surtout; il les conjure de pleurer le bon petit Roy, le Roy basilical.
Cette divagation a plus de six cents vers; de notre temps on mettrait Tauteur aux petites maisons, elle eut alors, il paraît, un grand succès.
Plus tard on attribua cette complainte à Clément Marot, qui en répudia énergiquement la paternité dans une lettre qu'il écrivit à Etienne Dolet. A propos de certaines pièces de vers telles que Y Hôpital d'Amours , la Plainte de saint Valentin et la Pastourelle de Grandson, que beaucoup d'écrivains pensaient être d'Alain Chartier, Qément Marot disait: « Ces œuvres sont indignes de son nom, et autant sorties de lui comme de moi la complainte de la Bazoche. »
Quoi qu'il en soit, les exemplaires de ce singulier poème sont rarissimes. Brunet, qui n'en signale qu'une édition, commet une erreur, car nous en avons vu deux, toutes les deux en lettres gothiques différentes de format. L'une d'elles, qui fut imprimée sur la fin du XV' ou au commencement du XVI* siècle, plus problablement, est un petit in-8 allongé, avec une gravure sur bois représentant dame Bazoche pleurant son roi. C'est une femme en
habits de deuil se promenant dans un jardin devant son palais sur lequel plane la mort. Cet exemplaire nous fut
communiqué par M. Le Roux de Lincy, auquel il appartenait; il était incomplet, deux ou trois feuillets avaient été arrachés à la fin, et c'étaient les plus intéressants.
L'autre, dont nous avons vu un exemplaire d'une parfaite conservation dans le cabinet d'un bibliophile distingué , M. le baron Jérôme Pichon , est un petit in-12 sans lieii ni date, et sans nom d'imprimeur, comme la précédente; nous croyons qu'elle est postérieure à la première.
La gravure sur bois de cette édition, qu'on trouvera reproduite en tête de ce volume, représente un roi de la Bazoche écoutant attentivement deux de ses suppôts qui discutent devant lui ; il porte une couronne et une longue barbe et il rappelle assez exactement les rois des jeux de tarot.
Citons encore quelques noms.
François Habert, né à Issoudun, en Berry, fit ses études à Paris. .11 se destinait à la carrière du droit , lorsque la mort de son père interrompit le cours de ses études; il revint dans sa ville natale, oîi il s'associa avec Jean Lebrun, greffier de cette viUe, pour travailler aux jeux de la Bazoche, dont on amusait quelquefois les habitants d'Issoudun. Lebrun était l'ordonnateur de ces jeux; il en faisait ce qu'on appelle de nos jours la charpente ; François Habert fournissait les vers. Comme la satire était l'âme de ces pièces de théâtre, ils trouvèrent des adversaires dans ceux qu'ils attaquaient. Les acteurs ayant été mis en prison, Habert, qui n'avait pas été inquiété, refusa, à partir de ce moment, de se mêler de ces divertissements satiriques^ et ne s'occupa plus que de ses propres ouvrages, qui sont ton nombreux.
Il était encore écolier j étudiant à Toulouse, lorsqu'il publia le premier recueil de ses poésies. Il se déguisa sous le nom de Banni de Lyesse, et prit pour devise : Fjr de soûlas.
Nous avons encore à citer beaucoup de ces poStes bazochiens. Nous n'en dirons que quelques mots^ réservant Gringore et Qément Marot pour un autre chapitre.
Nicolas Petite originaire de Normandie et qui naquit vers 1497, étudia le droit à Paris ou à Orléans. Jean Bouchet, son contemporain, nous apprend dans une de ses épîtres qu'il était orateur et poëte, et même poète dramatique.
Jehan d'Abundance, bazochien et notaire royal au Pont-Saint-Esprit, vivait vers 1540. Il avait composé quelques farces et moralités , entre autres : Le Couvert d'humanité y — Le Monde qui tourne le dos à chacun , — Plusieurs qui n'a point de conscience, — Le Mystère des trois Roy s y — et le mystère composé sur ces mots : Quod secundum legem débet mori. Il a laissé aussi la farce de la Cornette, qui ne se distingue des autres pièces de ce genre que par un peu plus d'immoralité.
Nicole ou Nicolas Bargedé, natif de Vezelai , dans le Nivernais, licencié es lois, et, plus tard, président au présidial d'Auxerre, est encore au nombre de ces poètes sortis des rangs de la Bazoche. Il vivait sous François P^ Entre autres productions on connaît de lui : L'Arrêt des trois Esprits sur le trespas de Claude de Lorraine, duc de Cuise, espèce de plaidoyer entre le Ciel , la Terre et le Génie de la France. Le prince était attaqué d'une maladie mortelle; la Terre demandait son corps, le Ciel réclamait son âme, et le Génie de la France sollicitait son retour à la santé. Trois Esprits, sortis du corps de François I*', de Marguerite de Valois et de Godefroy de Lorraine, jugent le difiérent. Après quelques légères contestations, ils s'accordent pour adjuger le corps du Prince à la Terre et son
âme au Cid. Nous citons cette œuvre de Bargedé comme une des tendances de Tépoque que nous avons signalées au commencement de ce chapitre.
Nicolas EUain fit ses études à Paris, et s'appliqua à la pratique, pour laquelle il n'avait pas beaucoup de penchant, s'il faut en croire le sonnet qu'il adressait à un de ses amis :
Estre au Palais à me rompre la teste , Pour courtiser, Deneux, un conseiller.
Un procureur , un clerc » un officier.
Et envers eux contrefaire Thonneste.
Faire dresser un extraict , une enqueste , Faire la cour à un monsieur l'huissier.
Et à son clerc faire signifier Ore un arrest , ores une requeste.
L'abbé Goujet, qui cite cette pièce, l'a fiait suivre de réflexions peu flatteuses pour les procéduriers; d'après lui, les procédures et tout l'attirail de la pratique n'ont jamais eu de charmes pour un ami des muses; il faut, dit-il, que le devoir et la nécessité parlent bien efiicace^ ment pour engager celui qui a du goût pour les lettres à se livrer à cette triste et ennuyeuse occupation.
Le savant bibliographe n'aurait pas dû mettre en oubli qu'une grande partie des poètes qu'il cite dans sa Bibliothèque française tenait, soit au barreau, soit à la magistrature. Au surplus, Jean de Boissières, bazochien, originaire de Montferrand, ne partage pas sa manière de voir :
« Je regrette, dit ce poëte dans des stances sur ce sujet, je regrette la vie clérique, que j'avais embrassée, et d'avoir quitté trop légèrement
Et papiers 9 et causes et procès i Pour mes amours. »
Nous avons parlé des principaux bazochiens ; il en est beaucoup d'autres moins connus^ nous ne dirons pas moins célèbres, dont le passage dans la Bazoche n'a pas été autant remarqué. Si nous en parlons ici, c*est pour donner une preuve de plus de l'influence qu'exerçaient les corporations de clercs sur le mouvement qui emportait alors tant de bons esprits vers la culture des lettres.
A coup sûr, en citant en grand nombre des poëtes , tous ayant excercé la profession de procureur ou d'avocat, depuis Louis XII jusqu'à la fin du XVI* siècle, il faudra bien rattacher cette tendance à une cause quelconque, et l'attribuer sans témérité à l'influence des jeux de la Bazoche et à l'émulation poétique qui animait la jeunesse d'alors.
Parmi les plus célèbres bazochiens nous avons cité: Martial, Bouchet, Villon, André de la Vigne, Habert, Henri Baude, Roger de Collerye, Maurice Scève : il y en a beaucoup d'autres.
Voici venir Gilles d'Aurigny, dit le Pamphile, contemporain et ami de Qément Marot, qui vivait encore au commencement de i558. Il était avocat au Parlement de Paris, et fut moissonné à la fleur de l'âge. Son poème en quatre chants: Le Tuteur d'amour ^ a été considéré par quelques littérateurs comme une des meilleures compositions du XVI* siècle. On y trouve un style élégant et facile, allié à une imagination brillante.
Les autres poésies de d'Aurigny sont des épitres, des élégies, des épigrammes sur l'amour, des chants royaux, des ballades, des rondeaux, une épitaphe de Qément Marot, etc.
Thomas Sibillet^ Parisien, suivant La Croix du Maine^ et Châlonnais, suivant duVerdier^ naquit vers i5i2. Il était avocat au Parlement de Paris^ mais il s'appliquait plus à la poésie qu'à la plaidoirie, dit Loisel dans son Dialogue des Avocats. Son Art poétique sl joui d'une assez longue célébrité.
Théodore de Bèze, issu d'une famille distinguée de la magistrature, après avoir étudié le droit à Paris et à Orléans, se livra, avec quelques désœuvrés , à tous les excès d'une jeunesse ardente ; il se fit un nom parmi les poëtes, puis se jeta dans les nouvelles idées théologiques. C'était un peu, du reste, la maladie des esprits distingués de l'époque. Qément Marot et Marguerite, reine de Navarre, sœur de François I*', avaient été, à juste titre, soupçonnés de pencher vers l'hérésie et de favoriser la Réforme. Théodore de Bèze devint, après Calvin, le chef de la nouvelle église. Entre autres œuvres dramatiques il a laissé une tragédie d'Abraham.
Etienne Pasquier et Gui du Faur de Pibrac, tous les deux successivement avocats et magistrats , le premier à la Chambre des comptes de Paris, et le second au Parlement de Toulouse; Guillaume Aubert, originaire de Poitiers, qui ne plaidait pas mal, disait Loisel, mais qui se trompait souvent en ses causes. Tous ont laissé des poésies que le temps n'a {x>int fait oublier.
Citerons-nous encore Antoine de Cotel, conseiller au Parlement de Paris, qui rappelait un peu trop dans ses poésies ses rapports avec la société des clercs de la Bazoche. Ses Mignardises et gay es poésies , publiées en 1578, ne roulent que sur l'amour, et manifestent une licence qu'on ne permettait plus, à cette époque, aux bazochiens, mais qu'on tolérait, paraît-il, chez les magistrats.
Jehan de Beaubreuil, poète français et latin ^ avocat au siège présidial de Limoges, disciple de Dorât, auteur de la tragédie d'Attillie, était contemporain d'un autre magistrat, Gabriel Bournyn, originaire de Châteauroux, qui, dès 1 66 1, fit imprimer une tragédie intitulée la Sultane. Ce poëte compte parmi ses pièces une Tragédie sur la défaite de la Piaffe et de la Picquoise et bannissement de Mars à Vintroduction de Paix et sainte Justice, et une satire au Roi, imprimée en 1 586, contre les républù quains. Cette dernière pièce est une sorte de diatribe contre ceux qui avaient la témérité de se révolter contre l'autorité du roi et de mépriser ses édits.
Nicolas Rapin et Gilles Durand, avocats au Parlement et collaborateurs de cette œuvre justement célèbre , qui restera comme un des monuments les plus remarquables de la langue française : la Satire Ménippée , cette élo« quente et spirituelle protestation de la bourgeoisie contre les menées ambitieuses des seigneurs qui se disputaient la couronne de France. C'est à Rapin que Mathurin Régnier avait dédié sa neuvième satire. Ce poète célèbre avait &it aussi l'épitaphe de son ami sous la forme d'un sonnet :
Passant, cy gist Rapin , la gloire de son âge, Superbe honneur du Pinde et de ses beaux secrets, Etc
La lecture de ces deux pièces témoigne du cas que Régnier faisait de ce poëte.
Jean Vauquelin de la Fresnaye^ qui fit un Art poétique, et Scœvole de Sainte-Marthe, son ami , plutôt passionné pour les Muses que pour l'étude de la jurisprudence , à laquelle l'un et l'autre avaient été destinés.
Oaude Mermet, le notaire de Saint «Rambert en Savoie , qui faisait des épigrammes ; Gabriel Le Breton , avocat au Parlement de Paris ^ auteur de plusieurs tragédies.
Pierre du Brach^ natif de Bordeaux^ qu'on suppose fort être un procureur^ comme il nous le £iit soupçonner lui-même :
Sans m*habiller, soudain je me retire Dans mon étude où je commence à lire Sur une loi quelque accord discordant.
Ce Pierre du Brach a laissé de nombreuses poésies qui furent publiées en 1 576.
Etienne Tabourot, célèbre avocat au Parlement de Bourgogne. Étant écolier à Paris, en 1564, il publia diverses pièces dans un recueil qu'il appela ses Bigarrures.
On a de lui Tépitaphe suivante, qui est Tœuvre curieuse d'un avocat.
Du plus grand chicaneur qu'on pourra jamais voir En ce tombeau glacé gît la dépouille morte ; Pluton , hôte commun , ne le veut recevoir De peur qu'en son pays la chicane il ne porte.
François d'Amboise et Nicolas Pavillon , avocats des plus célèbres du XVP siècle, se délassaient de leurs travaux par la culture des lettres. Il en est d'autres encore que les occupations sérieuses de la magistrature n'empêchèrent point de cultiver la poésie: Expilly, successivement avocat, procureur général à la Chambre des Comptes de Dauphiné, et président au Parlement de Grenoble ; Maynard , président au Présidial d'Aurillac , qui fut un des premiers membres de l'Académie française;
Jullien Colardeau^ magistrat à Fontenaj-le-Comte, et une foule d'autres.
Il est hors de doute que les représentations des mys« tères , des moralités , des farces et des sotties, aidèrent au réveil des esprits^ et concoururent à les tirer de la torpeur dans laquelle les ténèbres du moyen âge les avaient plongés. Quand Qément Marot disait à François I^ que le règne florissant de la Bazoche ferait la splendeur de Paris, il exagérait sans doute l'importance de la compagnie au nom de laquelle il parlait, mais, au fond, il disait une chose vraie en signalant la coopération des clercs à cette œuvre de résurrection.
Ces écrivains embrassent une période d'un siècle et demi, depuis Martial d'Auvergne, qui vivait au milieu du XV* siècle, jusqu'au commencement du XVII*. Une lecture attentive de leurs ouvrages suffirait pour mettre au courant des progrès de la langue. Certainement il y a une distance très -grande de Martial d'Auvergne à Maynard, mais cette lacune se franchit sans peine en suivant les sentiers tracés par les intermédiaires. Les trois principales époques peuvent se reconnaître aux noms qui leur servent, pour ainsi dire, de jalons : François Villon, Qément Marot et Malherbe. Comme contemporains de Villon , Martial et Jean Bouchet tiennent le premier rang à côté de Charles d'Orléans, de Coquillart et de Crétin. Plus tard, Gilles d'Aurigny, Théodore de Bèze et Roger de Collerye, marquent, avec Marot, l'époque du règne de François I"; enfin , Gilles Durand et Nicolas Rapin témoignent, dans leurs écrits, de l'influence qu'exerçaient sur la littérature les princes de la poésie : Malherbe , Racan , Mathurin Régnier.
Plus on s'approche de cette dernière époque, plus la pensée devient claire et précise , plus l'expression gagne d'élégance et de force. Si elle perd pour quelque temps cette grâce et cette simplicité naïves qu'elle tenait de son origine, elle acquiert, en se latinisant, cette vitalité et cette énergique précision qui devaient en faire la plus belle langue des temps modernes. On commence aussi à ressentir ce souffle d'indépendance et de liberté qui remuait sourdement les âmes et devait, trois siècles plus tard, enflammer les esprits et mettre si souvent en péril notre société. Ah I sans doute, il y a loin des Ëirces et des moralités des clercs de la Bazoche aux poésies de Malherbe et de Régnier , la distance parcourue est immense; mais n'est-ce donc rien que ce commencement d'émancipation de l'intelligence. N'est-ce donc rien que ce travail des enfants de la bourgeoisie, tout grossier et imparfait qu'il soit, que cette sécularisation du plus noble des arts : la poésie ? Faut-il être indifférent aux tentatives de ces obscurs lutteurs, que le succès n'allait pas tarder de couronner? Déjà, au XII P siècle, l'instruction, la science ne sont plus l'apanage exclusif des abbayes et des couvents; eUes se répandent par les universités; le beau langage et l'éloquence éclatent au Palais ; l'esprit court les rues ; le drame et la poésie se montrent dans les carrefours de Paris, se donnant la main comme deux enfants vagabonds appuyant l'un sur l'autre leurs pas chancelants.