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Les Clouet

Une revue viennoise (i), publiait il y a quelques mois un article intitulé : Un portrait signé de François Clouet. Il s'agissait d'une œuvre conservée à Vienne, dans le cabinet d'un amateur, et au mérite pictural de laquelle s'ajoute l'intérêt d'une origine parfaitement authentique. Grâce à la libéralité éclairée des Amis du Louvre, cette rareté vient d'entrer dans notre musée national. C'est une pièce capitale pour l'histoire encore fort obscure de l'illustre peintre des Valois.

A propos d'elle et avant d'en commenter l'importance, j'ai dessein de faire le bilan de ce que l'on sait sur l'artiste qu'elle met si positivement en lumière et sur son ascendance. Les renseignements que nous possédons sur François Clouet et sur ses œuvres ne sont guère en rapport avec la notoriété d'un nom si célèbre. La renommée, qui a constitué à son profit une sorte de monopole du portrait en France au

(i) Blœtter fur Geuiivldckiinde von D' Th. von Frimmel, herbst 1907.

xvf siècle, a assis sa gloire sur un fondement précaire ; car elle a bâti sur des présomptions et des hypothèses.

Victimes pendant longtemps d'un mépris général, les premiers portraitistes français étaient demeurés dans l'oubli jusqu'au xix" siècle. Leurs productions couraient le monde sous le nom d'autrui et Holbein, par exemple, bénéficiait de leurs meilleurs morceaux. Les savantes études de Léon de Laborde ont commencé à réparer cette iniquité et, après ce précurseur, Henri Bouchot a définitivement tiré de l'ombre les Janet, Jean et François, nos Holbein français. Cependant, les ténèbres d'une longue nuit se dissipent lentement.

Jusqu'à ce jour, les œuvres étaient à peu près muettes et c'est aux archives qu'on a surtout demandé des témoignages. Elles enseignent d'abord que, dès le mois de novembre 1541, François Clouet a succédé à son père, Jean, en qualité de peintre et valet de chambre du roi François P'. Ce fait résulte d'un acte tiré du Trésor des Chartes, dont voici la teneur :

« François,parla grâcede Dieu, roy de France, etc... Savoir faisons... que, voitllans recongnoistre envers nostre cher et tien anié painctre et varlet de chambre ordinaire, François Clouet, les hons et agréables services que feit M" Jehannet Clouet, son père, aussi en son vivant nostre painctre et varlet de chambre, nous a durant son vivant faict2^ en son dici estât et art, auquel il estoit très expert, et en quoy son dict fils Va jà très bien imyté, et espérons qu'il fera et continuera encores

de bien en mieiilx cy-après, à icelluy Françoys Clouet, pour ces causes et affm que de ce faire il ayt meilleure voullonté, moïen et occasion^ avons donné, octroie^ ceddé et délaissé.. . tous et chacuns les biens 'meubles et immeubles qui furent et appartendrent au dict feu Jehannet Clouet, son père ^ à nous advenu:^ et escheu:(, adjuge i et déclare 2^ appartenir par droit d'aubcne au moïen de ce que le dict dejfunt estoit estranger et non natif ne originaire de nostre royaume et n'avoit obtenu de nos prédécesseurs roys ny de nous aucunes lettres de naturallité et congié de tester... ( i).

De cette pièce, il ressort que Jehannet Clouet, le père, était étranger. D'après Laborde, on en fait en général un Flamand; mais, en somme, on ne sait rien du tout de son origine. Sa vie est presque aussi mystérieuse que sa naissance. Une transaction relative à un achat de rente extraite des minutes d'un notaire de Tours (2) fait connaître qu'il s'était marié dans cette ville et que sa femme, Jeanne Boucault, était la fille d'un orfèvre, Gatien Boucault. C'est sur cela qu'on se fonde pour induire que François Clouet, leur fils, devait être tourangeau. Les comptes royaux men-

(1) Publ. par E. de Fréville, Arch. de l'Art Français, t. 111, p. 98.

(2) Publ. par A. Salmon, Arch. de l'Art Français, t. 111, p. 290.

tiennent Jean Clouet à partir de 1523. Son prénom varie de Jannet à Jehannot et se substitue même souvent tout seul à son nom propre (i).

Dans ces comptes, il est fait spécialement mention de plusieurs portraits et effigies au vif qiiil a faictes^ pour le service du roi et que celui-ci fait chercher « en diligence et sur chevaulx de poste » (2). Une fois, c'est Jeanne Boucault elle-même qui fait le voyage de Paris à Fontainebleau « pour apporter et monstrer au dict seigneur aucuns ouvrages du dict Jchannet » (3). La date de l'entrée du peintre à la cour est inconnue. Dans une copie des états de la maison du roi faite au xvifsiècle pour Roger de Gaignières (4), on le suit cependant depuis 1516(5): associé d'abord à Perréal, à Bourdichon, à Guéty et à Nicolas de Modène ; ne touchant annuellement que 160 livres, tandis que les deux premiers en reçoivent 240 chacun; puis, augmenté dans ses gages et porté, à son tour, à 240 livres après la mort de Bourdichon (1521) ; sans rival sérieux enfin, lorsque Perréal

(1) Laborde, Renaissance des Arts, p. 13 et suiv.

(2) Lahorde, Renaissance, p. 15.

(3) Laborde, Comptes des Bâtiments, t. II, p. 237.

(4) Bibl. Nat. Ms. fr. 21.449. ^^^^ par Bouchot, Les Clouet, p. 9 et 60.

(5) Une quittance de ses gages, en date du 22 décembre 1518, ayant fait partie de la bibliothèque de Monteil, a été publiée par Leroux de Lincy (^Moniteur du 17 avril 185 1).

est décédé en 1528 et que seul figure à côté de lui un certain Jean Champion, dont la solde est régulièrement très inférieure à la sienne. Sa disparition des états à partir de 1538 correspond sans doute à sa mort, survenue probablement en 1539. Voilà tout ce qu'on sait de cet artiste qui occupa une des premières places auprès de François P' et dont Marot citait le nom glorieux de pair avec celui du « grant Miquel Ange » (i). Impossible d'attacher avec certitude son nom à une peinture ou à un dessin. Une gravure des Hommes Illustres de Thevet (2), représentant le mathématicien Oronce Finé, est, au dire de l'auteur, un portrait « tiré au vif par maistre Jean Janet, peintre du roi François, premier du nom ». Mais comment juger l'œuvre d'après une estampe médiocre ?

Il est probable que cet habile homme, honoré des faveurs royales, a reproduit les traits de son maître. La tradition qui lui attribue deux portraits de François I*"", {Fig. I et 2 ) conservés au Louvre (3), s'accorde avec la situation occupée par lui à la cour. Mais, inspirés d'un même original qu'il faut chercher parmi les crayons

(1) Epistre au roi sur la traduction des psaumes de David.

(2) Portraits et vies des hommes illustres^ par André Thevet, Angoumoysin, Paris, 1^84.

(^) 126 et 127 du cat.

exécutés d'après nature pour être ensuite traduits en peinture, ces deux tableaux diffèrent tant l'un de l'autre

FiG. I. — François 1"' (Musée du Louvre).

qu'il paraît difficile de les donner au même peintre. D'ailleurs, vu le procédé en usage qui faisait souvent intervenir une main étrangère dans l'interprétation des dessins d'un maître, l'essentiel, ce serait de distinguer

LES CI.OUET

la part de ce fameux Janet dans les esquisses aux deux crayons éparses dans les cabinets de dessins et dont le Musée Condé, à Chantilly, possède la plus riche collection pour l'époque des premiers Valois. Mais, hélas, notre ignorance à ce sujet est absolue. Ces belles études physionomiques, qu'on ne compare pas avec désavantage aux effigies les mieux fouillées d'Holbein, gardent un anonymat déconcertant. C'est en vain que, par suite de rapprochements avec des miniatures issues d'eux {Fig. 3), quelques critiques ont réclamé une série de ces images (Planche II) tantôt pour Jean Perréal, tantôt pour Jean Clouet, tantôt encore pour un certain Godefroy (i ), dont le nom se lit au bas de petits tableaux enluminés dans un manuscrit composé pour François 1''', où les portraits en question, contenus dans de petits médaillons ronds, s'entremêlent, sans signature, à l'œuvre signée que d'aucuns prétendent y assimiler, tandis que leurs contradicteurs l'en séparent résolument (2). Pour quiconque ne se

(1) Nous manquons complètement de renseignements sur cet artiste. Je me demande si Godcfrcdiis Batavus ne serait pas Geoffroy Du Monstier, « excellent enlumineur et peintre du Roy François premier et de Henry second ».

(2) Voir Laborde, Renaissance des Arts. Additions au t. I, p. 891; Bouchot, Les Clouet, p. 14; de Maulde, Jean Perréal^ p. 68; de Mély, Jean Clouet ou Godefroy le Batave? Gazette des Beaux-Arts, i" mai T907.

Planche II. — Le S' de Tournon

(Musée Condé)

contente pas d'à peu près, la question reste ouverte. L'œuvre du vieux Janet, qui s'étale peut-être sous nos

FiG. 2. — François P'' {Musée du Louvre).

yeux à Chantilly sans que rien nous autorise à l'affirmer, demeure inconnue et le demeurera jusqu'au jour où surgira, par quelque heureux hasard, un document irrécusable. Que n'avons-nous, par exemple, quelques

lo

lignes de sa main à mettre en regard des lettres de Jean Perréal (i). La comparaison de ces autographes et des annotations techniques qui accompagnent quelquesuns des dessins serait, sans nul doute, féconde. Mais, qui le croirait? de cet homme qui a vécu le crayon à la main et dont le rang à la cour comportait une culture raffinée, de cet illustre personnage nous n'avons pas une ligne d'écriture, pas même les lettres de son nom tracées par lui sur un misérable bout de parchemin.

Fie;. 3. — Le S' de Tournon.

(Miniature extraite de la Guerre Galliqiic).

(i) L'une de celles-ci. reproduite jadis par Bancal dans son Jean Perréal, a été léguée par lui à la Bibliothèque Nationale. (N"'* acq. franç. 1412).

Le prénom de Jehannet, devenu une sorte de sobriquet familial dont hérita François Clouet, a produit souvent une confusion entre le père et le tils (i). Ce dernier a travaillé pendant quelques années sous l'œil paternel, ainsi que le F,G. 4. -Médaille de Jehannet Clouet. ^onstate la douatiou rojale

citée plus haut. Aussi, pour cette période de labeur commun, il est forcément assez difficile de faire à chacun sa part; mais, à partir de 1540, Jean Clouet mort, François est pourvu de son office. Comme les états le nomment seul, on lui attribuera avec plus de vraisemblance encore qu'à son père les portraits du roi contemporains de son service à la cour. Il existe notamment.

(i) Une médaille représentant Jehannet Clouet, peintre du roi François (Fig. 4) a été prise tour à tour pour l'image du père et pour celle du fils. J'incline plutôt à y reconnaître le premier des deux.

au musée du Louvre, une tête de grande dimension qui reproduit la physionomie du souverain déjà vieux (Planche III). Ce dessin (i ), qui est mis au carreau, a servi, selon toute apparence, pour un portrait officiel. Ce portrait est perdu. Mais, par contre, de nombreuses miniatures répètent le même original. L'une d'elles montre le personnage à cheval, en costume de cour (2 ) (Fig. 51. Une autre présente le type des sceaux de majesté : la couronne sur la tête, le corps enveloppé dans le manteau fleurdelysé, le souverain, assis sur le trône, tient le sceptre et la main de justice {Fig. 6). Cette dernière, qui est un chef-d'œuvre d'expression et de finesse, illustre l'exemplaire manuscrit du Recueil des roys de France., présenté par son auteur, Jean du Tillet, à Charles IX, en 1566 (3 ). J'ai des raisons, que j'exposerai plus loin, de croire que cette délicate image, ainsi que la galerie de portraits historiques dont elle clôt la série, est l'œuvre de François Clouet, qui n'avait pas cessé d'être le peintre royal par excellence à l'époque où l'historiographe officiel faisait appel au talent d'un collaborateur artistique pour orner son livre d'illustrations documentaires. Il existe encore

(1) Musée du Louvre, n" 33.530.

(2) Musée Condé, n° 279.

(3) Bibl. Nat. Ms. fr. 2.848.

FiG. 5. — François I"' (Musée Coude).

deux autres interprétations du même crayon par la miniature {Fig. y), comprises dans un luxueux petit missel orné de portraits, qui a malheureusement souffert de remaniements, de retouches et d'interpolations, mais qui, tel quel, demeure un précieux

monument iconographique. Je parle du Livre Heures de Catherine de Médicis, délicat joyau marqué du chiffre et des devises de la somptueuse reine (i). Toutes ces répétitions variées du croquis initial et ce croquis lui-même doivent être rapprochés d'un autre dessin à peu près contemporain qui, lui aussi, est une maquette de portrait officiel. Celui-ci ( Planche IV } fait partie du musée Condé, où il est entré avec le lot magnifique de crayons français provenant des collections de Castle Howard (2). On reconnaît cette tête du roi dans deux petits portraits équestres dont l'un est à Florence, aux Offices, et l'autre (Fig.8) à Paris, au Louvre (3). Tout cela émane sans doute plus ou moins directement de François Clouet. Toutefois, hâtons-nous de le dire, il ne s'agit ici que d'une présomption, qui tomberait si, contrairement aux apparences, les François I "" en question étaient antérieurs à 1540.

Il faut attendre la mort de ce roi, en 1547, pour trouver dans les comptes une mention de son peintre.

(2) L'objet, acheté à la vente de la duchesse de Berry, lîgure, au musée du Louvre, dans une des vitrines de la galerie d'Apollon.

(1) Musée Condé, Crayons français du xvi° siècle, n" 2.

(2) N° 683 du cat. Un portrait de ce genre, reproduit par les soins de Gaignières, figurait, au xvii' siècle, quand cette reproduction fut exécutée, dans le cabinet de M. de Mesmes. Une note qui accompagne la dite reproduction en fait foi.

Planche III. — François 1

(Musée du Louvre)

FiG. 6. — François P''.

Extrait du Recueil de du Tillet (Bibliothèque Nationale).

Encore cette mention vise-t-elle un travail de circonstance, en dehors de la peinture proprement dite, savoir de V effigie royale destinée à figurer dans la cérémonie des funérailles. François Clouet est mandé à ce propos en toute hâte de Paris à Rambouillet, où le roi est

décédé, pour « moller et prendre le traict du visai ge du feu seigneur ». Ce moulage et ce dessin faits sur place, il s'en retourne à Paris, où il prépare « Veffigie » et ^< les armoiries du dict feu seigneur w. La fabrication de Veffigie consistait d'abord dans l'exécution d'un moule à bon creux, d'où l'on tirait un estampage en cire auquel étaient attachés avec du mastic de la barbe et des cheveux, et que l'on colorait avec des couleurs à l'huile de façon à produire une manière de trompel'œil. Ce masque à la ressemblance du mort était placé sur un « corps d'éclisse », c'est-à-dire sur une sorte de mannequin en osier destiné à supporter le costume. Deux paires de mains moulées sur nature, « les unes clones, les autres joinctes », servaient alternativement pour les phases diverses de la cérémonie. Ces mains étaient destinées à supporter, à un moment donné, « le septre royal et la main de justice dont il fallait aussi confectionner une imitation en bois doré. Voilà ce qu'était Veffigie confiée aux soins de maître Janet. Quant aux « armoiries », dont il était chargé en même temps, c'était la partie décorative de la pompe funèbre consistant principalement en une profusion de fleurs de lys peintes sur maints objets divers : « sur les hannières de Vhostel du feu seigneur^ sur les cottes des hé r aulx d'armes du dict feu seigneur, sur les enseignes des cent

Planche IV. — François

(Musée Condé)

gentilshommes de Vhostel-^, etc., etc. Sa tâche comportait encore la préparation « du chariot d'armes dedans lequel

FiG. 7. — François I"'.

Extrait du Livre d'Heures de Catherine de Médicis [Musée du Louvre).

estoit porté le corps du dict feu roy », qui devait être «.noircyyy ainsi que « le coffre auquel estoit le corps du dict feu roy ».

Les deux fils de François P"", François et Charles, morts avant lui, l'un en 1536, l'autre en 1545, exhumés de leur sépulture primitive, furent enterrés solennelle-

ment à Saint-Denis en même temps que leur père. A cette occasion, Iqwx effigie, commandée au peintre royal, figura à côté de celle du roi dans la procession funèbre à travers Paris. Existait-il une empreinte ancienne de leur visage, ou bien le peintre copia-t-il soit une peinture, soit un dessin? Les termes du compte qui détaille la commande ne sont point explicites à cet égard.

Les passages de la comptabilité royale relatifs au rôle funéraire de François Clouet sont si caractéristiques, qu'en dépit de la longueur d'une telle citation, je crois devoir les transcrire in-extenso après Laborde, qui les a publiés le premier (i). Ils sont extraits d'un volumineux registre conservé à la Bibliothèque Nationale, spécialement affecté aux dépenses pour les funérailles de François L' et de ses deux fils (2). Voici l'un :

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