ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
26, RUE RACINE, PRES l'oDÉOM
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DE
LF.S
Ce grand-père — petit vieillard sec comme bois mort et jaune comme coing mûr — était un être abominable et charmant, fantasque et tyrannique, doux comme miel et acide comme vinaigre, moitié bourreau et moitié martyr, que tout le monde fuyait en lui donnant pour étiquette sociale ce nom avec lequel on croit avoir
tout dil quand on l'a appliqué à un galant homme : « C'est un original. »
Cet original-là, je l'adorais — probablement parce qu'il ne me montrait que l'endroit de son caractère, dont l'envers faisait si volontiers fuir tous ceux que leurs affaires ou leurs devoirs rapprochaient par hasard de lui. Je l'adorais, parce que s'il avait, pour les gens qui l'importunaient, des grimaces et des ironies salées, il n'avait avec moi que des sourires et des dragées.
Malgré les années et les événements de toute sorte qui nous séparent aujourd'hui et qui auraient dû mettre un peu d'ombre et d'oubli sur mes souvenirs, je le vois encore dans sa douillette de soie puce, — avec sa couronne de cheveux argentés — avec sa figure parcheminée où brillaient, en guise d'yeux, deux charbons allumés — avec ses lèvres minces et dédaigneuses sous lesquelles apparaissaient de temps en temps de grandes diablesses de dents blanches qui semblaient nées pour mordre; je le vois encore m'atlirer à lui, me prendre sur ses vieux genoux cagneux — moi, bambin de sin ou sept ans —
et je l'entends me dire, de sa voix claire à laquelle l'âge avait donné l'inévitable trémolo : « Andréj faisons des cocottes ! C'est encore ce qu'il y a de plus sage dans la vie, les cocottes, vois- tu ! »
Et, fouillant ça et là dans les tiroirs de son secrétaire en bois des îles — qui sentait si bon — il en lirait, sans daigner les lire, des feuilles de papier, couvertes de pattes de mouches de tous les styles et de toutes les orthographes, qu'il découpait ensuite et dont il faisait ce petit joujou que tous les enfants connaissent — tour à tour galiote, soufflet, double bateau, bonnet de police, et enfin cocotte.
Cher vieux grand-père! Il fallait qu'il ne s'amusât guère avec les grandes personnes pour s'amuser ainsi avec les petites !
Quoique taillé pour vivre jusqu'à cent ans, comme un patriarche, il mourut un matin dans les bras de sa fille, ma mère — à peine septuagénaire. Il mourut — et j'ai quelques raisons de croire aujourd'hui qu'il n'en fut pas fâché. Pour moi, au contraire, cette mort fut une douleurma première douleur s raie, peut-être.
Je n'avais pas oublié mon grand-père, mais j'avais complètement oublié ses cocottes, lorsqu'il y a quelques jours, en fouillant dans un meuble où sont les reliques de ma vie passée, enfance et jeunesse — mes jouets de baby et mes cahiers de collégien, mes lettres d'amour et mes thèmes latins, mes pensums et mes élégies — j'ai heurté du doigt et du regard une foule de petits papiers jaunis, plies d'une façon étrange : c'étaient mes cocottes d'autrefois — les cocottes faites par mon grand-père pour notre distraction à tous deux.
Ces petits papiers jaunis, je les ai dépliés avec émotion — et, une fois dépliés, j'ai eu l'indiscrétion de les lire... Les uns étaient des fragments de lettres, d'une écriture illisible, c'est-àdire féminine. Les autres étaient des fragments de journal intime — le journal de la vie de mon aïeul. J'ai brûlé les premiers — qui depuis longtemps auraient dû se consumer à leur propre flamme ; mais j'ai conservé les seconds, que je ne crains pas de livrer aujourd'hui h la circulation, après les avoir mis en ordre et en avoir
enlevé les passages par trop individuels ou par trop scabreux.
Voici donc les cocottes de mon grand-père. Qu'on ne s'étonne pas de leur forme apophthegmique : c'est la seule raison d'écrire des vieillards, qui concrètent mieux ainsi leurs pensées et qui monnayent volontiers leur sagesse — c'est-à dire les fruits et les conclusions de leur expérience — en la frappant en maximes destinées à la circulation.
Des moyens de réussir. ' — Il n'y en a qu un pour les dragons : il y en a mille pour les gens habiles qui savent tourner les ailes de leur moulin du côté où souffle le vent du caprice, et qui sont bien assurés ainsi de ne pas moudre à vide.
Chérubin peut réussir auprès de sa marraine — et de la soubrette de sa marraine — parce qu'il a sur les lèvres et sur le cœur ce duvet des fruits non cueillis qui les rend si convoitables pour les gourmandes. Si une vierge est une fleur, un jouvenceau est une pêche, et L'on sait que, depuis Eve, toutes les femmes aiment à pêcher.
Mais Lovelace, don Juan et les dragons ont
plus de chance que Chérubin, parce qu'ils remplacent le duvet par la barbe, la grâce par la force, la timidité par la brutalité — et que, de toute éterViité, le pouvoir et la femme ont appartenu au plus fort, au plus audacieux, au plus criminel. C'est bien mignon, un enfant que l'on peut cacher sous ses jupes à l'arrivée du mari ; mais c'est bien agréable, un homme qui peut vous délivrer de votre mari, d'un coup de poing ou d'un coup d'épée. On baise Fortunio sur le front, comme un oiseau sur le bec — mais on lui préfère Clavaroche.
Bizarrerie. — Ce qui plaît le plus aux femmes — après la robe de moire antique, le cachemire et l'armoire à glace.
J'ai vu des gens très laids réussir, par leura bizarreries, auprès de femmes qui avaient repoussé des gens très beaux et très intelligents. Seulement, ces gens très laids avaient soin de casser — d'une façon à eux — une bouteille de Champagne, ou une théière, ou leur canne, ou
les reins d'un commissionnaire complaisant.
Monsieur un tel est bien étourdissant ce soir: il vient d'écraser un enfant avec son tilbury !..,
Voilà ce que dit madame trois Étoiles en soupirant d'une certaine manière. Et, le soir, vers minuit, quand monsieur un tel se présente chez madame trois Etoiles, il est reçu, bien qu'elle ne reçoive personne — et il reste, bien qu'il n'ait pas, maritalement parlant, le droit de rester.
Bluet. — Une fleur des champs que les femmes aiment à cueillir — dans les boutiques de joailliers, sous forme de turquoise.
Bonjour. — Un mot que les Parisiennes seules savent dire.
Bonsoir. — Les deux syllabes les plus cruelles du vocabulaire féminin — quand elles sont articulées avec indifférence.
Jalousie. — Un sentiment masculin, rarement féminin. Nous avons Othello : quel nom d'héroïne jalouse ont à nous opposer les femmes ?
Du reste, on comprend qu'à de rares exceptions près, les femmes ne soient pas jalouses : elles sont plus sujettes à caution que nous, et nous trompent plus souvent que nous ne les trompons. Nous avons peur qu'on ne nous vole notre maîtresse : une femme n'aura jamais peur qu'on lui prenne son amant, parce qu'elle sait que, des deux, celui qui cessera le premier d'aimer, ce ne sera pas lui, mais elle.
Les femmes ne sont donc pas jalouses des hommes - mais des femmes. Aussi, le plus sûr moyen de faire plaisir à une femme — et par conséquent de conquérir son cœur — est de lui parler toujours d'elle et de ne jamais lui parler
des autres. C'est le mot renversé du maréchal de Villars.
Bonté. — La vertu des nobles âmes.
Il ne faut pas confondre la bonté avec les bonlés — car c'est tout le contraire. Autant les femmes connaissent peu la bonté, autant elles prodiguent leurs bontés.
Ce qui prouve que qui peut le plus ne peut pas toujours le moins.
Bravache. — Une moustache en croc, des favoris épais, une intelligence plus épaisse encore, deux ans de salle chez Gâtechair, très peu de fortune — et beaucoup de maîtresses.
Il ne porte pas sur lui une brochette de croix, parce que cek lui est défendu par la police correctionnelle ; mais il porte, en revanche, une brochette de cœurs — qu'il renouvelle tous les quinze jours. {Rien de la maison de confiance de M. de Foy.)
14 LES COCOTTES DK MON GRAWD-PÈRE
Bras. — Une des choses dont les femmes sont le plus fières — après leur gorge — parce que c'est le portemanteau de leur vanité. Elles y accrochent des bracelets qui coûtent des prix fous — moins fous que les amants qui les leur achètent.
I! est à remarquer que plus une femme a le bras maigre, plus elle porte ses manches larges — ou, plulôt, moins elle porte de manches. Elle a ce qti'on pourrait appeler le cynisme de la laideur.
L'exemple de la Vénus de Milo devrait bien profiter au beau sexe. Elle est splendide, telle qu'elle est, la Vénus de Milo. Je crois fermement qu'elle est née sans bras — comme le peintre Ducornet. Elle n'en est ainsi que plus belle et plus saisissante. Le jour où l'on sera parvenu à lui recoller des bras, elle cessera d'être l'objet de notre adoration et de notre amour. Elle ne sera plus statue, elle sera femme; plus déesse, bourgeoise!
Le jour où la Vénus de Milo aura des bras, les miens en tomberont d'étonnement et de chagrin.
LES COCOTTES DE MON GRAND-PÈnS 15
Bravoure. — Une vertu masculine assez rare, que les femmes nous empruntent quelquefois — les jours où elles n'en ont pas d'autres à leur service. La bravoure des femmes consiste à perdre la tète et à se jeter imprudemment dans un gouffre, dans un brasier, dans n'importe quoi de profond et de chaud, pour sauver un enfant
— ou pour se sauver d'un amant. La bravoure des hommes consiste précisément à ne pas perdre la tête — et même à ne pas perdre la vie. D'un côté, c'est de l'héroïsme; de l'autre c'est de la folie. Admirons les femmes — qui sont des folles sublimes; mais n'imitons que les hommes
— qui sont des héros.
Amour. — Le contact de deux épidermes, dit Ghamfort ; une affaire de canapé, dit Napoléon; l'union de deux âmes, dit Sapho ; un billet de spectacle, dit un journaliste ; un billet de bal, dit un coiffeur ; un billet de mille, dit un banquier.
Chamforl, Napoléon, Sapho, le journaliste, le coifïeur et le banquier ont raison.
C'est tout cela, à part ou ensemble, selon les goûts, l'homme — et la femme.
Amour-propre. — Les trois quarts d'une femme.
Il y a des femmes qui n'ont pas de dents ; il y a des femmes qui n'ont pas de cheveux ; il y a des femmes qui n'ont pas d'esprit. Il n'y a pas de femme qui n'ait pas d'amour-propre
Amitié. — Le faux nez que les jeunes femmes mettent à leur visage en face d'un indifférent qui voudrait leur devenir trop cher ; fiche de consolation qu'une vieille femme donne à son vieil amant — ne pouvant lui donner autre chose.
Dans tous les cas — soit pour hommes, pour femmes, ou pour Auvergnats — l'amitié est le
mariage de deux âmes et, comme tous les mariages, elle est sujette à divorce.
C'est l'opinion de feu Voltaire — et la mienne.
Assaisonnement. — Il y en a, en amour, do trois à quatre sortes :
Si vous voulez être aimé de votre maîtresse, prenez-en une autre, — ou battez-la, — ou laissez-la manquer de pain pendant deux jours, — ou
Absurdité. — Le fond du langage féminin. Vous passez deux heures dans les bois à entendre jaser la linotte, le rossignol ou la fauvette, mais quand, au bout de ces deux heures, vous essayez de vous rappeler ce que ces charmants oiseaux vous ont dit, vous ne vous rappelez rien qu'un bruit charmant qui remplit encore votre oreille de ses ondes sonores et harmonieuses.
Il en est de même du babil de la femme.
18 LES COCOTTES DE MON aRAND-PÈRB
Il y a, cependant, celte différence entre la femme et l'oiseau, que, lorsqu'il a chanté, l'oiseau s'envole, et que lorsqu'elle a parlé, la femme reste.
Ahl que n'a-t-elle des ailes — ou que n'en avons-nous nous-mêmes !
Axiome. — Les femmes n'en ont qu'un — mais il en vaut dix.
M. de Lhomond a eu beau dire que le masculin est plus noble que le féminin, l'homme est comme la rime dont parle quelque part M. Despréaux.
... Il n'est qu'un esclave et ne doit qu'obéir...
Baiser. — La plus enivrante des félicités humaines quand il est donné par deux lévreg fraîches à deux lèvres fraîches. Le plus horrible des supplices quand il est donné — à l'ail, comme une salade.
Chaque fois que ma maîtresse m'en donnait
un, il y a bien longtemps ! — je croyais entrevoir un coin du paradis. Aujourd'hui, quand j'en cueille un sur des lèvres d'occasion, je crois respirer l'air de la Provence...
J'aime les pêches — je n'aime pas la brandade de morue.
Bâillement. — La façon dont les femmes témoignent leur admiration pour les beaux livres, les grandes actions — et les discours de l'homme qui les paye.
Bêtise. — L'esprit des femmes — qui n'en ont pas.
D'ordinaire les femmes — même intelligentes I — ont un faible secret pour la bêtise de leurs amants. D'abord, ça les compromet moins que l'esprit ; puis, ça ne les humilie pas.
Règle générale : les femmes ne peuvent supporter la comparaison — et encore moins la supériorité.
Je ne suis pas bien sûr que des rois aient jadis épousé des bergères, ce qui, du reste, ne me choquerait pas. Mais tout le monde sait qu'il y a des reines qui ont épousé des gardes du corps, — et cela me scandalise un peu, je l'avoue.
Besace. — Ce qui reste aux jeunes gens simples, crédules et idiots qui ont laissé croquer leurs légitimes, leurs majorats, leurs héritages, par les impitoyables quenottes des filles de marbre, de plâtre — ou de boue.
Et encore, ces drôlesses, après avoir complètement vidé le sac de ces pauvres gandins, ne le leur rendent pas toujours. Ce serait charité, cependant, que de leur fournir, elles-mêmes, leur besace.
Basil Aux gueux les gueuses l
CoNSiANCE. — Un nom connu des hommes — comme vin. Un mot ignoré des femmes —
comme vertu. Elles se moquent vclonliers d'Héloïse et d'Abeilard, et quand on leur parle d'amants fidèles, elles vous chantent impertinemment au nez :
« Il n'en est que dans les romans Ou dans les nids de tourterelles!...»
Femme. — Un monstre — adorable. Un Sphinx qui dévore les Œdipe qui le devinent. Une statue de diamant des pieds à la tête — excepté à l'endroit du cœur, où il y a un trou et rien dedans. « Un animal » — qui n'est pas difficile à connaître. « Le potage » — que nous avalons volontiers au dessert.
On écrirait cent volumes in-folio sur la femme, pour ou contre elle, sans rien prouver — sinon qu'il faut l'aimer beaucoup quand on en a les moyens, et l'oublier davantage quand on ne les a plus.
Je dirai à peu près comme le maréchal d'Hoquincourt : « J'ai aimé les duels devant toutes choses; madame de Monlbazon (beaucoup de
dames de Monlbazon !) après les duels; et, tel que vous me voyez, la chasse après les petites dames de Monlbazon. »
Vérité. — La seule chose qu'on ne doit pas dire aux femmes, parce qu'elles trouvent l'eau de puits un peu crue.
Vérité, c'est sévérité, — et nous n'avons pas le droit de nous montrer sévères envers des créatures qui se montrent si volontiers... aimables.
Mensonge, — La plante qui fleurit le plus volontiers sur les jeunes lèvres féminines, comme la giroflée sur les vieux murs — sans qu'on l'ait semée.
Autant de paroles, autant de mensonges.
Quand les mensonges nous abusent, c'est bien ; mais quand ils nous désabusent?
Caprice. — Voyage sentimental qu'entreprennent généralement les femmas, pour qui chaque homme est une Amérique nouvelle dont elles aiment à être les Christophe Colomb.
Libertin. — Un homme que blâment si sévèrement les hommes et qu'excusent si facilement les femmes, ceux-ci parce qu'il leur fait tort, celles-là parce qu'il leur fait du tort. C'est si agréable d'être compromise par un séducteur qui a compromis déjà tant de femmes! C'est si triste de se voir supplanter dans le cœur d'une femme qu'on aime exclusivement par un homme qui l'aime en même temps qu'une vingtaine d'autres !
Diderot ~ que j'ai connu, et avec qui j'ai fréquenté, dans mon extrême jeunesse, quoiqu'il fût philosophe, et parce qu'il était un peu rude avec le beau sexe — Diderot me disait souvent : « Les hbertins sont bien venus dans le monde, porce qu'ils sont inadvertants, gais, plaisants, dissipateurs, complaisants, amis de tous les
plaisirs. Les femmes les aiment parce qu'elles sont libertines. Je ne suis pas bien sûr que les femmes se déplaisent sincèrement avec ceux qui les font rougir. Il n'y a peut-être pas une honnête femme qui n'ait eu quelques moments où elle n'aurait pas été fâchée qu'on la brusquât, surtout après sa toilette. »
Il avait du bon, ce sauvage de Diderot !
Cabinet particulier. — Une immoralité charmante. Tant qu'on est garçon, on sourit à ces mots-là; mais quand on est marié, ils vous font trembler, surtout quand votre femme est partie ce matin en vous embrassant bien tendrement et en vous disant qu'elle allait chez sa cousine.
Le « Je vais chez ma cousine » ou « chez ma tante », ou chez n'importe quelle parente, est l'affaire Chaumontel des femmes.
Cadotin. — Les hommes préférés des femmes
Pourquoi? That is ihe question! Ce que sont les coups de bâton, on le sait bien, comme dit Henri Heine; mais ce qu'est l'amour, on ne le sait pas.
Ce qui est certain, c'est que les femmes raffolent des cabotins, comme nous raffolons nousmêmes des cabotines, lorsque nous n'avons pas encore de barbe au menton — ni dans la cervelle.
Seulement, chez nous, c'est une affaire de sens : chez la femme, c'est une affaire de vanité. De môme qu'elles aiment à briller, elles aiment ce qui brille — et vous savez que les cabotins, à part l'habit noir, sont toujours vêtus d'oripeaux, de pourpre et de clinquant.
Ah! les cabotins! les cabotins! les cabotins! Ah! les cabotines! les cabotines! les cabotines!
Brun, Brune. — La vraie couleur de l'homme et de la femme. Adam était brun; Dalila était brune, Judith aussi, Cléopâtre aussi, Aspasie aussi. Les vraies femmes sont brunes. Les
blondes sont des rêves : on n'ose pas y toucher ' — de peur de les voir s'évanouir.
Déranger n'a pas dit :
Plus d'ua blond à large poitrine Avait là crédit sur sa mine!
Il savait très bien que madame Grégoire ne pouvait faire crédit qu'à un brun — et toutes les femmes, ou presque toutes, sont des madame Grégoire.
Brutalité. — C'est un vice complètement inconnu au sexe enchanteur. L'homme s'est réservé le monopole des brutalités, et il s'en acquitte à merveille. Il tue volontiers son meilleur ami d'un coup de poing, d'un coup d'épée ou d'un coup de couteau. C'est un homme qui a inventé la guerre comme ulthna ratio — et il n'y a rien de brutal comme la guerre.
Les femmes ont horreur des brutalités masculines. La plus grande injure qu'elles puissent dire à un homme, c'est : « Quel brutal ! » Maia
quand elles ont dit cette injure au brutal — pour l'acquit de leur conscience — elles lui sautent au cou et à la barbe en lui donnant des noms d'oiseau, sous prétexte que
Du côté de la barbe est la toute-puissance 1
Il paraît que pour elles, la brutalité prouve la virilité.
Les femmes ne sont donc pas brutales ; seulement elles tuent l'homme qui les aime le plus en lui préférant l'homme qui les aime le moins.
Elles vous mettent le pistolet sur le front avec un mot, avec un geste, avec un sourire — qu'elles adressent exprès à un autre qu'à vous.
Les femmes ne sont pas brutales, c'est vrai — elles sont féroces.
Budget, — Le budget de la femme, c'est la bouteille à l'encre, c'est un grimoire — et le diable n'y reconnaîtrait pas ses petits.
Ordinairement, en bonne arithmétique, l'actif doit dépasser le passif, ou tout au moins le
balancer. Dans leur tenue des livres, les femmes trouvent moyen de faire dépasser Vaclif par le passif — mais sans l'avouer.
Ainsi une femme reçoit de son mari une somme de mille francs par mois, je suppose, pour son ménage et sa toilette. C'est plus qu'il ne lui faut, elle en convient elle-même, et la preuve, c'est qu'elle dépense deux mille francs et qu'elle fait encore des économies.
M'*^ Esther de B..., actrice des Variétés, était un jour appelée en justice par son père, qui lui réclamait une pension alimentaire.
— Gela m'est impossible! disait M"' Eslher au président qui l'interrogeait. Je ne peux pas donner à mon père les 150 francs par mois qu'il me réclame, puisque mes appointements au théâtre des Variétés ne sont que de 90 francs.
— Gomment se fait-il alors, répliquait le président, qu'avec 90 francs par mois, vous trouviez moyen d'avoir un appartement de 4.000 francs rue Taitbout, une voilure et une femme de chambre?
— Affaire de budget! répondit l'actrice en souriant.
Et de fait, ce président était bien curieux.
Beauté. — H y a sept cent soixante-trois millions de façons de l'entendre. Je ne l'entends pas comme vous, vous ne l'entendez pas comme moi — et nous avons tous les deux raison.
La beauté, pour un nègre, c'est une négresse dont la peau soit bien noire et bien huileuse, dont le nez soit bien épaté, dont les yeux soient bien enfoncés.
Le Samoïêde pense à peu près comme le nègre — couleur à part.
Salomon aimait les femmes dont le nez pouvait être comparé, sans désavantage, à un cèdre du Liban. Et Salomon était un sage!
Homère trouvait les yeux de bœuf les plus beaux du monde, et il les plaçait dans son portrait de Junon Pourtant, Homère n'était pas un imbécile !
« Demandez, dit Voltaire, demandez à un crapaud ce que c'est qu-e la beauté, le grand beau, le to kalon; il vous répondra que c'est sa cra-
paude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. »
Je ne sais pas s'il y a beaucoup de gens qui pensent comme Voltaire; mais j'ai connu des gens qui pensaient comme des crapauds. Ils avaient — ils ont encore — des maîtresses dignes d'habiter le marais.
La beauté est donc une affaire de climat, de température— et de digestion. Hier, je n'ai pas remarqué cette femme lorsque nousnoussommes croisés sur le trottoir; j'étais à jeun. Ce soir, je viens de dîner avec des Bourguignons — hommes et vins — et je la trouve adorable. Oh ! le to kalonf \e to kalon !...
Si les hommes ne se connaissent pas beaucoup en beauté, les femmes s'y connaissent encore moins.
Pour nous, c'est deux yeux noirs, des cheveux crespelés, des joues roses à fossettes, des lèvres rouges surmontées d'un imperceptible duvet, des dents blanches, une gorge marmoréenne, des mains potelées, des pieds cendrillonniena : le tout recouvert d'une robe de soie ou d'une
robe d'indienne — ou même, pas recouvert du tout.
Pour les femmes, c'est une raie bien faite, une cravate bien mise, un habit bien coupé, un pantalon bien collant, des souliers bien vernis, des gants bien frais, une chemise bien blanche, un esprit bien nul — un porte-monnaie bien garni. Quelques-unes ne tiennent pas précisément au porte-monnaie, mais elles tiennent au reste.
Nous préférerons toujours la Vénus de Milo à la Vénus Hottentote, la Diane de Gabie aux baigneuses de M. Courbet, les folles d'esprit aux folles de la Salpètrière, madame Marneffe à la cousine Bette.
Les femmes préféreront toujours l'Hercule Farnèse au Bacchus Indien, Arpin à M. Alfred de Vigny, leur coiffeur à M. de Lamartine.
Peut-être ont -elles raison : Trahit sua quemque voluptas.
Bible. — Pour les femmes, c'est le journal des modes et les articles de la vicomtesse de Renneville.
Pour les hommes, c'est l'Arétin — ou Gentil Bernard.
Bienveillance. — Le sentiment le plus inconnu des femmes.
Elles connaissent tout — excepté ça.
Billet. — Il y a une grande variété de billets.
Il y a les billets de garde, les billets de confession, les billets de faire part, les billets au porteur, les billets de faveur, les billets doux et les billets de banque.
Les billets de garde sont de petits papiers que les femmes font envoyer de temps en temps à leurs maris, par l'entremise du sergent-major de leur compagnie, pour pouvoir — dormir tranquilles?
Les billets de confession sont de petits bulletins qu'on exige, à l'église, des gens qui veulent se marier. Ces billets-là ne sont pas très curieux j parce qu'ils ne relatent que l'absolution des péchés — et non leur désignation.
Les bielets de faire part : il y en a de roses^ de gris el de noirs. Les billets roses sont des billets d'invilation à une soiiée — par conséquent une affaire de vanité. Les billets gris soûl des billets de congé envoyés par une femme à l'homnie qui l'aime encore et qu'elle n'aime plus : ce sont les plus tristes. Les billets noirs sont des billets d'enterrement : ils devraient être roses, ou tout au moins gris — car ils sont beaucoup moins tristes que les précédents.
Les billets de faveur sont des engins de séduction employés par certains hommes de lettres à l'endroit des femmes. Aller au spectacle pour rien ! avoir des billets d'auteur ! quel.
bonheur ! quel honneur ! Ah ! monsieur l'auteur !...
Les femmes commencent à comprendre que cela coûte trop cher.
Les billets doux. — Toutes les femmes sont des Sévigné. Elles ont la rage d'écrire. Si leurs mains n'étaient pas si belles — et si éloquentes, parfois — je demanderais qu'on les leur coupât. L'usage épistolaire qu'elles en font est déplorable ! Elles écrivent des lettres d'amour où il y a très peu d'amour et beaucoup de fautes d'orthographe. De fautes d'orthographe en fautes d'orthographe, elles roulent ainsi jusqu'à l'abîme — et elles y restent.
On se souvient du billet écrit par Ninon de Lenclos à La Châtre. Les femmes écrivent ce billet-là depuis le commencement du monde. Nous sommes tous assez La Châtre pour y croire — quoique nous n'ayons pas toujours affaire à des Ninon de Lenclos, hélas I
Les billets de banque. — Ce sont les seuls que les femmes ne savent pas faire — mais ce sont les seuls qu'elles reçoivent, lisent et gardent avec plaisir. Elles ne disent pas toujours merci.
Briller. - Le verbe préféré des femmes — avant même le verbe aimer. Tous leurs efforts, tous leurs rêves, toutes leurs aspirations convergent vers ce but unique. Elles portent du cuivre ruolzê au lieu d'or, des bouchons de carafe au lieu de diamants — qu'importe : elles brillent !
Hélas ! Mesdames ! les éclairs, aussi, brillent — et ils disparaissent...
Brioche. — La seule pâtisserie que les hommes sachent bien faire. Pour qui ? Ah ! fautil le répéter sans cesse?...
Briser. — La seule chose que les femmes
36 LES COCOTTES DE MON GRAXD-PÈT^E
sachent bien faire. Ce sont des brise-porcelaines, des brise-ménages, des brise-repos, des brise-cœurs — des brise-tout !
Eh ! bien, ça ne les fatigue pourtant pas au tout, de tout briser. Oh ! mon Dieu, non I
Bronze. — Le métal avec lequel est fabriqué le cœur féminin. Vous frappez dessus, cela résonne — assez mal, mais cela résonne. Si vous ne frappez pas, cela reste muet. /
C'est, sans doute, ce qui explique le succès de certams hommes qui portent une blouse blanche, un pantalon de velours, des souliers vernis, un foulard en guise de cravate, une casquette, et les cheveux roulés. Ils frappent le plus qu'ils peuvent sur ce bronze-là, et il en sort des sons argentins — fort harmonieux à ce qu'il paraît.
Ah ! mes amis, ne frappez jamais sur ce bronze-là : il rend de trop tristes sons — malgré l'opinion des messieurs en blouses blanches !
Brouille. — La pluie de l'amour, dont le raccommodement est le soleil. 11 faut être très sûr de sa maîtresse pour renouveler les brouilles ; mais quand on peut le faire impunément, il faut le faire — c'est charmant ! Il semble que chaque fois, on mette les pieds dans un pays nouveau. On pourrait, de cette façon, polygamer — sans changer une seule fois de femme.
Des relations féminines. — De même que nous recherchons la compagnie des femmes, de même les femmes recherchent la société des hommes. Entre elles, elles ne peuvent pas se sentir, parce qu'elles sont en incessantes rivalités. Les hommages que nous adressons à l'une d'elles est un préjudice que nous causons à toutes les autres — qui lui en veulent. Toute femme aimée est l'ennemie de toutes celles qui ne le sont plus ou qui ne le sont pas encore.
Et cependant il n'est pas de chatteries que les femmes ne se fassent mutuellement lorsqu'elles
se rencontrent : plus elles se délestent, plus elles essayent de se prouver qu'elles s'adorent — sans pouvoir y réussir.
Dans une pièce de Diderot, qu'on a le tort de ne pas jouer, car elle est charmante, Hardouin demande à M"*^ de Chépy : « Vous connaissez madame Sarvin ; c'est, ,e crois, votre amie? » M"'^ de Chépy lui répond : « Je la rencontre dans le monde, je la vois chez elle, nous nous embrassons — mais nous ne nous aimons pas. »
Je le crois bien : elles ne s'embrassent — que pour s'étouffer.
Arbitraire. — Ce dont les femmes se plaignent et ce dont elles raffolent.
Faites de l'arbitraire avec les hommes*- — ils feront une révolution. Faites-en avec les femmes — elles vous idolâtreront. Gela vient sans doute de ce que les hommes sont tout muscles et les femmes tout nerfs.
C'est bôle — mais c'est comme ça.
B:tu. — Ce n'est pas toujours une belle fille Règle générale : Les brus ne sont pas assez aimées de leurs belles-mères — et elles le sont quelquefois trop de leur beau-père. Pour les brus mâles, c'est-à-dire pour les beaux-fils, c'est le contraire. (Voir la tragédie du sieur Racine, intitulée Phèdre.)
Bruit. — La musique préférée du beau sexe.
Les Thébaïdes ont été inventées par des hommes — pour des hommes. Jamais une femme ne consentira à habiter un désert. On me citera peut-être l'exemple de Madeleine ; mais Madeleine n'était pas complètement seule, puisqu'elle avait avec elle le souvenir du Christ — tout parfumé d'amour.
lies femmes sont si bien amies du bruit que la plupart ne craignent pas d'en faire autour d'elles — et qu'e/ies se font ainsi remarquer. Les femmes sont si bien amies du bruit, que lorsqu'un homme en fait un peu plus qu'elles dans le monde des arts, des lettres, de la poli-
lique ou des scélérats, elles s'empressent de lui témoigner leur admiration et leurs sympathies
-■ qu'il s'appelle B^Ton, Brummel ou Lace-
airo.
Cœur. — Organe conoïde, creux et musculaire qui est le principal agent de la circulation du sang, d'après l'opinion des analomisles. Mot dont les femmes font un fréquent abus — comme Balzac faisait des millions qu'il n'avait point. C'est une femme qui a inventé cette expression elliptique Amant de cœur pour désigner ce qu'au dix-huitième siècle on appelait un greluchon et ce qu'aux barrières de Paris on appelle carrément d'un autre nom.
Le cœur de l'homme est un sanctuaire où brûle sans cesse la lampe de l'amour devant 'l'image d'une seule sainte — sainte Louise, sainte Rose, sainte Gabrielle, ou sainte Augustine. Le cœur de la femme est une hôtellerie où logent — à la nuit — les voyageurs de tout âge, de tout pays et de toute fortune.
Cette dernière cocotte de mon grand-père est l'explication et l'excuse de toutes les autres. L'amour est le chemin de la misanthropie. Mon grand- père avait eu l'imprudence de boire la femme à longs traits — au lieu de la boire à petits coaps — et il avait gardé mauvaise bouche de celte ivresse-là. Inde irse. On ne peut pas mâcher amer et cracher doux.
Que celui qui n'a jamais aimé — «t jamais été trompé — lui jette la première pierre !