ELLE ET MOI
(Elle s'esf remise devant sa table à ouvrage,
sans plus s'occuper de Moi, qui me suis assis devant une petite table de bois blanc, sur laquelle il y a une bougie et tout ce qu'il faut pour écrire.)
MOI, qui ne jjeux trouver une seule idée et qui regarde çà et 'là dans la chambi'e. — Gomme c'est propre, frais et chaste ici!... Je suis sûr que vous n'avez pas de cimex, voisine?... Elles n'oseraient montrer leur affreux nez dans une chambre comme la vôtre... Quel ordre, et, en même temps, quelle poésie !... Pas de statuei.tes à quinze sous !... Pas d'images d'Épinal aux murs!... Des fleurs dans un pot bleu: voilà tout votre luxe... Et ce lit blanc... non pas un lit, — un lis !.., Ah ! cela me rend tout chose... Voisine, dites-moi des sottises, de grosses sottises, afin de m'arracher au vertige qui me gagne I,..
ELLE, sans cesser de travailler. — Voisin, ce n'est pas bien, ce que vous dites* là... Vous m'avez promis de ne pas ouvrir la bouche et de travailler... et voilà que vous vous empressez de manquer à votre parole en ne travaillant pas et en disant des folies...
MOI. — Si VOUS saviez, voisine, combien il est désagréable d'écrire pour le journal Le Cold- Cream, qui paye si mal, et combien il est agréable de vous contempler, ainsi penchée et souriante, vous qui me payez si bien en enivrements inefîables ! Si vous saviez !..,
ELLE. — Je ne sais rien et ne veux rien savoir... Je m'aperçois seulement que vous êtes un paresseux... et cela m'afflige un peu, parce que cela doit vous rendre malheureux... à moins que vous n'ayez des rentes...
MOI. -- Des rentes?... , Oui... f vous avez raison ! Des rentes !... Voisine, je vous remercie de m'avoir rappelé à moi-même... je ne regarderai plus du côté du lis, ni de votre côté... Gela me cause trop de distractions... Soyons vicomte de Renneville, soyons vicomte I Cold-Cream, vil journal de modes, à nous deuxl... (moi se met à écrire furieusement pendant quelques minutes. ELLE continue à travailler calme et souriante.)
MOI, écrivant. — « Les bavolets les mieux portés aujourd'hui sont passementés légèrement et panachés de paille et de soie. » {SHnterrom-
pant) : Biffons « panachés », cela sent trop l'absinthe... On a déjà reproché à mon dernier article de sentir la pipe, — ce qui est compromettant pour une baronne comme moi... Supprimons tout ce qui pourrait trahir les habitudes de mon sexe... {Il reprend) : « Les bavolets les mieux portés aujourd'hui... » [S'interrompant de nouveau) : Ayez donc fait vos humanités pour en être réduit à écrire l'éloge des bavolets, des passes, des tours de tête et autres brimborions féminins I... {Rêvant tout haut) :
Dans cet Olympe de carton Que Prével appelle un théâtre.
Je suis amoureux pour de bon D'une belle fille — de plâtre.
Gomme Cassandre en son trépied, Je tressaille et je me démène Quand elle paraît sur la scène En jupe trop courte d'un pied.
Car alors j'aperçois des choses Qui me font loucher tendrement :
Des genoux ronds, des mollets roses Dont...
Ahl pardon, voisine, pardon ! Je me croyais
56 LES COCOTTES DE MON GRAND-PÈnE
seul... el, pour échapper à l'ennui, je me jetais dans le souvenir...
ELLE, un peu froide. — Ne vous gênez pas, mon voisin... Vous avez parfaitement le droit de songer à vos maîtresses devant moi, qui ne suis et ne serai jamais la vôtre... Et puisque les souvenirs amoureux vous reviennent, laissez-les revenir : je vous suppose trop bien élevé pour vous souvenir trop haut de trop de choses.
MOI, avec un peu de dépit. — Ah ! c'est ainsi ! Ah! vous me permettez de me souvenir !... J'use de la permission alors :
Il est dans mon aicôve sombre, Pendu par un clou tenant mal.
Un portrait qui brille dans l'ombre: J'ai bien aimé Toriginal...