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Les collectionneurs de l'ancienne Rome

U N des regrets du curieux, en présence des chef s-d' œuvre de l’antiquité, c’est d’ignorer par quelles mains ces trésors ont passé avant d’entrer dans nos musées de date relativement moderne. En effet, la généalogie de la plupart des antiques est inconnue, leurs titres de propriété quand ils sont conservés, ce qui est rare, remontent tout au plus à deux ou trois générations de Collectionneurs. Au delà du XVI e siècle, la trace est presque toujours perdue.

PREFACE

Cette lacune est malheureusement irréparable. Nous qui recueillons religieusement les débris du passé, nous sommes fiers d’appartenir à la grande famille des Collectionneurs , vieille de plus de vingt siècles, de compter parmi nos ancêtres les plus illustres personnages , et nous aimerions à mettre nos titres de noblesse en règle, à dresser bien au complet, depuis l’antiquité même, notre arbre généalogique.

Quelle joie en effet, et quel encouragement, de pouvoir suivre de main en main tel chefi-d œuvre depuis le Louvre, par exemple, jusqu'à César, jusqu'à Cicéron, à Lucullus, à Annibal; de saluer au passage tous ces grands hommes qui furent des nôtres, d’entrer par leur galerie dans leur intimité!

Il y avait donc aussi des Collectionneurs dans l’antiquité : quels étaient-ils ? Quels furent leurs goûts, leur physionomie, leurs manies mêmes? Où et comment étaient installés leurs cabinets ?

Les auteurs latins, il faut l’avouer, s'inquiètent

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asse\ médiocrement de ces choses; cependant, quand on les lit avec soin, on a de temps en temps quelques bonnes fortunes. J’ai pu réunir un petit nombre de documents précieux sur les amateurs de Rome à la fin de la République et sous Auguste : ce sont des riens, sans doute, mais ces ■riens sont tout ce qui nous reste de ces illustres prédécesseurs, et j’ai tout glané avec un soin pieux.

Je n’ignore pas que ce travail n’est guère au goût du jour. On crie volontiers haro sur les Collectionneurs; à entendre même certains critiques, si telle Exposition de peinture est faible, c’est que le budget des gens du monde passe tout entier en bric-à-brac, et que les ouvrages modernes ne trouvent pas d’acquéreurs. — Comme si les prix atteints aux ventes de Troyon, de Delacroix, de Decamps n’étaient pas asse\ éloquents! — « Mais, dit-on, ce a sont des actions que les riches achètent et non « des œuvres d’art ; pour eux, une statue n’est qu’un « lingot de marbre, un tableau qu’un billet de ban-

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u que encadré .» — Eh! messieurs, chacun fait ce qu’ il peut, et tous les amateurs ne s’estiment pas des missionnaires de l’art. Tene\-leur compte de ce qu’ils font, sans chercher au delà. — « Mais la mode, dit « un troisième, la mode qui s’engoue de curiosités « secondaires les paye des prix fous et en peuple « nos appartements ! » — Qu'importe, et où est le' mal ? La mode ne fait-elle pas mieux ainsi qu’en patronant certaines vilenies de la fabrication moderne ?

Quand les grands seigneurs de Rome se disputaient les restes de l'antiquité, l’art romain ne se plaignait pas de la concurrence ; il était en son plein épanouissement et Cicéron pouvait, si bon lui semblait, faire la folie de payer 200,000 francs une simple table de citre, sans que personne trouvât à y redire.

Après tout, n’est-ce pas à ces amateurs de jadis que nous devons le meilleur de ce que nous possédons en antiques ? Sans César, que serait devenue

PRÉFACE

la Vénus de l’Ermitage; — sans Lucullus , le Rémouleur ; — sans Verrès, le torse de /'Amour ; — sans Pollion, le Taureau Farnèse; — sans Cicéron, le Démosthènes; — sans Salluste, le Faune à l'enfant, /'Hermaphrodite, le Vase Borghèse, ces trois merveilles du Louvre ? Ces milliers de copies, d’après les plus beaux originaux grecs aujourd’hui disparus, n’est-ce pas aux anciens Collectionneurs que nos musées en sont redevables ? Si nous en étions réduits au petit nombre de morceaux que les fouilles de la Grèce ont mis au jour, quelles richesses n’aurions-nous pas perdues !

Nos amateurs modernes n'ont pas dégénéré :

lorsque tant d'ouvrages exquis ont été sauvés, statues, tableaux, bois sculptés, bronzes, livres, estampes, terres cuites, que l'ignorance détruisait ou tout au moins laissait périr ; lorsque l’Exposition Rétrospective a pu avoir lieu, avec quel éclat on lésait, à qui devons-nous ces brillants résultats ? Si les arts du fer, de la faïence, du dessin sur étoffe

VI PRÉFACE

semblent à la veille de sortir de leur assoupissement, n’est-ce pas à nos modestes bénédictins, patients chercheurs de tessons brisés, de vieux chiffons et de vieilles ferrailles, que revient l'honneur de l’initiative?

Assurément tous les amateurs ne le prennent pas de si haut. Les uns ont la foi, ceux-là savent ce qu’ils font ; les autres ont le goût, et leur rôle n’est pas moindre ; les derniers emboîtent le pas, par imitation, par mode, soit. Mais tous concourent au but : conserver les reliques de l’art, maintenir les traditions et répandre le sens du beau.

Il y a toute une histoire à faire celle des Col-

i . M. Ampère ( Hist . rom. à Rome, vol. III) a consacré un chapitre, malheureusement trop court, à quelques-uns des anciens collectionneurs de Rome. M. Dumesnu. (Hist. des plus célèbres amateurs italiens, i 853 ) a entrepris la biographie de cinq ou six des plus illustres collectionneurs de l’Italie aux xvi* et xvii* siècles, et a commencé le même travail pour la France. Enfin, le Cabinet de l'Amateur (années 1861-62), la Galette des Beaux-Arts (I er et V' vol.), ont publié des renseignements pleins d’intérêt sur un grand nombre d’amateurs français pendant les deux derniers siècles. Ne désespérons pas de voir un jour le travail général mené à bonne fin.

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