Suétone, Néron, 4y
DE L’ANCIENNE ROME. 3l
lui que son luxe avait fait surnommer la Vénus du Palatin l * , ces jardins furent encore embellis dans la suite par l’autre Crassus, le fameux triumvir qui, en spéculant sur les incendies, avait fini par accaparer une bonne partie des maisons de Rome*.
On sait que les jardins des anciens ne sont autre chose que leurs maisons de plaisance aux portes de la ville 3 4 . Les Romains ont toujours conservé le goût le ces résidences intermédiaires ; ils y trouvent l’ombrage dès villas sans leur isolement, le voisinage de Rome sans son tapage, un élégant pied-àterre, souvent un véritable palais, entouré de colonnades, de fraîches fontaines, de terrasses en étages d’où l’œil embrasse Rome et la campagne ;
Nempe inter varias nutritur silva columnas Laudaturque domus longos quœ prospicit agros *.
Au milieu des citronniers, des myrtes, des oran-
i. A cause de sa belle maison du Palatin, qui devint plus tard la propriété de Cicéron. (Voir page 66.)
ï. Plutarque, Crass., II.
3. Horti ou suburbanum, ce qu’on appelait des vignes à la Renaissance. Ces jardins, comme les orti des princes romains d’aujourd’hui, étaient pour la plupart dans la région trastévérine. Horace, Od. II, 3.
4. Horace, Ep., I, io; Martial, XII, by, et IV, 64. Pline, XIX, 4, dit t « Jam quidem hortorum nomine in ipsa Urbe delicias, agros, villasque possident. » Le Romain aimait les fleurs comme le Parisien : « Autrefois le peuple de la ville, en entretenant des petits jardins à ses fenêtres, présentait aux yeux le spectacle continuel de la campagne, avant que les brigandages de la multitude eussent forcé de griller toutes les ouvertures. » Pline, loc. cit.
gers, des lauriers-roses, le long des allées de platanes et de cyprès 1 , et sous les portiques de marbre, se dressent des statues, des bronzes, des vases, des bas-reliefs, des fragments antiques; ce sont des galeries en plein air.
Les plus magnifiques étaient les jardins de Lucullus. « Tellement, dit Plutarque, qu’auiourd’huy que la superfluité a pris depuis si grand acroissement, encore conte-ion les iardins qu’il fit faire entre les plus somptueux et plus délicieux qu’ayent les empereurs*. » On sait que la villa Médicis en occupe une partie.
Lucullus est une des figures les plus sympathiques de son t^emps. Après son triomphe, comblé de richesses, ayant donné la mesure de ce qu’il savait faire comme homme public, il sait rentrer à l’heure dans la vie privée. « Homme droit, entier et net,
i . Neque harum quas colis arborum
Te, prceter invisas cupressos,
Ulla brevem dominum sequetur.
Horace, Od., II, i4.
i. Plutarque, Luc Al., 79; Ampère, IV, 4-24. « Le Scythe, si improprement appelé le Rémouleur, a été trouvé dans les jardins, et a peut-être fait partie de la collection de Lucullus. » Ces jardins étaient situés région 9 * du cirque Flaminius, au pied du Monte Pincio. Sous Claude, ils appartinrent à Valerius Asiaticus, deux fois consul. Messaline, jalouse de ce personnage, qu’elle croyait l’amant de Poppée, et convoitant ses jardins, le força à s’ouvrir les veines. C’est dans les jardins de Lucullus que Messaline essaya de se tuer, sans en avoir le courage; il fallut la pousser de force sur une épée pour la faire mourir. Tacite, Ann., XI, 36.
beau personnage et de belle taille, bien parlant, sage et auisé, » Lucullus n’est rien moins que cette manière de millionnaire repu dont le souvenir est resté. Il adore les arts, les lettres, toutes les élégances, et y consacre son immense fortune avec « cette grâce de facilité et cette splendeur de gloire » qu’il savait mettre à tout.
Ses villas * sont le rendez-vous des artistes et des lettrés de la Grèce, car il fait profession, — et cette indépendance est un des traits les plus honorables de -son caractère, — de rechercher les Grecs, si méprisés de ses contemporains *. Lié avec Arcesilas, le sculpteur à la mode, il lui confie des travaux importants pour sa galerie; à Athènes, il commande des copies aux malheureux peintres que le sac de la ville a laissés sans travail. Les tableaux, les statues, « pour lesquels il avoit la curiosité grande, et qu’il amassoit de tous costez à gros frais et grands despens, » remplissent ses jardins, ses villas, son cher Tusculanum surtout 1 2 3 . Là, à côté des chefsd’œuvre de la Grèce et de l’Asie , Lucullus avait réuni des parcs à animaux, des viviers en pleine exploitation, des pépinières, les premiers cerisiers in-
1. Il avait une villa à Misène, où il fît faire des travaux gigantesques que l’on admire encore aujourd’hui. Tibère y mourut.
2. « Jamais Lucullus n’entra une seule fois avec armée dans ville grecque ou confédérée. » Plutarque, Luc., 66. Nous verrons plus loin, page 76, à propos de sa bibliothèque, comment il accueillait les Grecs.