ÉBÉNISTERIE
iMEUBLES, TAPISSERIES.
UAND on visite le cabinet d'un curieux de nos jours, à côté des tableaux de maîtres, des bronzes, des marbres antiques ou florentins, des émaux, des faïences, des verreries, on rencontre toujours quelque échantillon précieux de ces meubles en bois d'un si charmant caractère: bahuts, dressoirs, cabinets, tables, sièges; chefs-d'œuvre des sculpteurs et des ébénistes du Moyen Age et de la Renaissance.
L'antiquité ne nous a laissé aucun monument de ce genre. Les anciens ignoraient-ils donc cet art délicat de l'ébénisterie, qui n'a pas la grande tournure ni l'aspect magnifique des ouvrages de marbre ou de bronze, mais qui emprunte à la nature même du bois un autre charme plus doux, je dirai presque plus intime ?
Sans doute le Romain, homme de la rue et du Forum, vivant toujours au dehors comme les peuples méridionaux, étranger à nos habitudes de réunion autour du foyer, ignorant la vie du home^ du che:[ soiy n*a pas donné à Tébénisterie d'ameublement la même importance, n'en a pas tiré le même parti que les nations des climats tempérés. C'est un art propre aux peuples de coin du feu; et il était réservé à la France, le pays de l'intimité élégante et du grand art de recevoir, d'être aussi la patrie des Jean Goujon, des Ducerceau, des Boule, des Bérain, des vrais maîtres en l'art charmant du mobilier ^
Quand les Romains font de l'ameublement, il leur faut l'ivoire, l'écaillé, l'onyx, le bronze, l'argent, l'or même et les bois les plus introuvables. Ils font appel au sculpteur, au peintre, au ciseleur; quant à l'ébéniste, il fera l'appoint*.
1 . Les maîtres huchiers de Normandie étaient déjà célèbres au moyen âge; au xiu« siècle, Pébénisterie parisienne était si renommée que les huissiers-priseurs ne manquaient jamais de mettre dans leurs inventaires, à Particle des meubles, pour leur donner plus de valeur : « de la fabrique parisienne » {ex operagio parisiensi.) Moyen dge et Renaissance, tome IV.
2. Le placage et la marqueterie s'appelaient comme la mosaïque, opus sectile; les boiseries de lambris et de plafonds, intestinum opus, «<
On teignait le poirier et le noyer en ébène, comme à présent, et par les mêmes procédés. (Pline, XVI, 76.) On teignait aussi récaille, la corne, même le marbre; le Romain goûtait beaucoup ces raffinements.
L'huile d€ cèdre, de genévrier, avec d'autres essences analogues, servait à conserver le bois. La Diane d'Éphèse en ébène, qui du temps de Pline comptait déjà quatre cents ans, « était
DE LANCISmŒ ROME. IO7
Avec de pareils éléments, on imagine ce qu'un Verres et un Lucullus savaient faire.
De ce magnifique mobilier, il ne reste que des fragments ^ C'est à peine si nous possédons quelques pièces en bronze, telles que le fiuneuz siège de la collection Pourtalès, acquis par le Louvre, « mo« nument unique au monde pour sa conservation, et dont aucun musée ne possède le semblable*.»
~ Mais nous savons que les Romains avaient pour leur mobilier, comme pour le reste, des artistes excellents sous la main. Si leurs sculpteurs sur bois avaient renoncé à tailler de grandes statues, ils se ra» battaient sur les pièces de moindre importance, comme ce petit candélabre en bois, travaillé à Sade temps en temps arrosée d*huile de nard par des trous disposés à cet effet, afin que Tessence pût nourrir le bois et maintenir les jointures. » Du reste, on recommandait de passer à Phuile tout le mobilier en bois. La vieille huile passait même pour empêcher Pivoire de se carier.
Suivant une tradition populaire, Tair de Tibur avait le privilège de blanchir Tivoire : Martial plaisante quelque part une brune fort coquette, qui, s*étant avisée d'aller à Tibur pour s'y blanchir le teint, en était revenue noire et brûlée par le soleil.
Les bois, poncés avec un soin extrême et passés à la cire (unctus, dit Cicéron), prenaient avec le temps et l'entretien ce beau poli et ce lustre transparent particulier au bois pénétré de cire. Les anciens ne connaissaient pas, heureusement^ ce vilain vernis moderne, si criard dans le neuf, si fâcheux à l'usé. (Voir Pline, XVL)
1 . Le siège de la statue de saint Pierre, à Rome, date du I« siècle, dit-on.
2. F. Lbnormant. Galerie Pourtalès, Gœ^ette d$s Beaujç* Arts, vol. 17.
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mos, dont parle Cicéron, et à la lueur duquel il écrit à son frère ^ Quant à la marqueterie, cette mosaïque du bois, les Romains y étaient passés maîtres^.
Un grand nombfe de leurs meubles étaient entièrement plaqués d'or et d'argent, ou seulement relevés de moulures et de filets d'argent aux angles et aux jointures^.
Les placages d'ivoire étaient aussi fort estimés. Du reste, l'ivoire devait être plus abondant qu'aujourd'hui, car on en faisait une prodigieuse consommation. Scié en feuilles et aminci en filets pour la marqueterie, évidé au tour, profilé en moulures, on l'animait par des incrustations d'argent et d'or, on le ciselait en bas-reliefs pour frises et panneaux, ou bien le sculpteur en tirait ces superbes pieds de table à tête de léopard, la gueule béante, tellement à la mode qu'on les préférait même aux pieds d'argent*.
i. Ad Quint., 1 55. Martial cite aussi (XIV, 44) un beau candélabre en bois, et Pétrone fait figurer sur l'un des surtouts de la table de Trimalchion une poule en bois sculpté.
2. Les beaux travaux de marqueterie exécutés au xv* siècle en Italie ne sont probablement que la résurrection des procédés de Pantiquiùé. On peut en dire autant de ces charmants cabinets d'ébène incrusté dUvoire gravé, où l'on sent comme un travail allemand et italien à la fois, sur un fond antique. Pline parle souvent d# la gravure à la pointe sur ivoire, cestro in ebore.