Cohen, t. V, p. 182, n
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quelque bronze tout encrassé de rouille? Qui n'a eu à désillusionner quelque bon laboureur qui avait ramassé dans son sillon une vieille pièce qu'il a prise pour le trésor dont parle La Fontaine ? Ce ne sont pas toujours, loin de là, des pièces banales qu'on vous apporte ou que vous rencontrez chez le bijoutier, et il est bon d'y regarder de près.
C'est ainsi, par exemple, qu'il y a quelques mois, un expert de Paris mettait en vente, à l'hôtel Drouot, un aureus romain, qu'on venait de trouver en Egypte, et qui portait le nom de l'un des tyrans du ni" siècle, Saturninus [fig. 59] '. Que nous apprenait cette pièce nouvelle? Les historiens nous disent fort peu de chose sur ce personnage, et l'on a même suspecté leur véracité. Saturnin, raconte Vopiscus, était né dans les
1. E. Babelon, dans la Revue numismatique, 1896, pp, i33 et suiv. Un exemplaire de cet aureus de Saturnin vient tout récemment d'entrer au Cabinet de France.
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Gaules, au sein de cette nation agitée et toujours prête à changer ceux qui détien-
Fig. Sg ■
nent le pouvoir {gens hominum inquietissima et avida semper vel faciendi principis vel imperit) — nous avions déjà cette réputation au III' siècle, — Aurélien l'envoya défendre l'Orient contre les Parthes, mais en lui interdisant expressément l'accès de l'Egypte où avaient eu lieu naguère des troubles dont un général ambitieux aurait pu profiter. La pièce d'or nouvelle, frappée en Egypte, nous est la preuve indiscutable
I, IMP- C- IVL- SATVRNINVS' AVG. Buste lauré de Saturnin. 4 VICTORIAE AVG. Victoire marchant, tenant une couronne. Aureus, au Cabinet des Médailles.
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que Saturnin enfreignît la défense qui lui était faite et se fit proclamer empereur à Alexandrie, — en dépit de l'assertion contraire de Vopiscus qui avait un intérêt personnel à venger la mémoire de Saturnin de l'accusation de rébellion. Voilà donc une médaille qui vient contrôler et rectifier uo historien romain, préciser un épisode des annales obscures du i[i= siècle et, du même coup, faire tomber les objections de l'hypercritisme allemand qui allait jusqu'à nier l'existence de Saturninus, au moins en tant que tyran et usurpateur de la pourpre romaine ',
La révolte de plusieurs autres chefs d'armées ne nous est connue aussi que par les monnaies qui affirment ces actes de rébellion ; des impératrices, comme Mariniane et Druantille n'ont pris place dans l'histoire romaine que par les rares pièces qui nous
I. Mommsen, Histoire romaine, irad, Alexandre coniinuée par Gagnât ei Tootain, t. XI, p. 179.
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en ont conservé le nom et les traits. Au milieu même des types banaux et conventionnels qui, dès le iii° siècle, accusent la décadence de l'art et trahissent raffaissement de la vie sociale, vous trouverez encore de nombreux revers d'un réel intérêt historique; je vous signalerai seulement, à titre d'exemple, sur les monnaies de Constantin, l'apparition des figures allégoriques de deux peuples nouveaux dans le cortège que l'empereur traîne derrière son char triomphal, la Francia et VAIamantiia, représentées en larmes au pied d'un trophée d'armes germaniques (fig. 60 et 61).
1. CONSTANTINVS P- F- AVG. Tfite laurée de Constflniin. f{. GAVDIVM ROMANORVM —FRAN- CIA. La France assise et pleurant ; derrière eile, un trophée el un monceau d'armes franques. Aureus.
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La numismatique gauloise, Messieurs, est peut-être plus intéressante encore, puis-
qu'elle se rapporte aux origines de notre pays. Rappelez-vous que le meilleur et plus solide argument qu'on ait invoqué pour fixer l'emplacement de la ville et de la bataille d'Alesia, sont les monnaies gauloises trouvées éparses sur le territoire d'Alise-
I. CONSTANTINVS- P" F : AVG. Tête laurée de Constantin, if. GAVDIVM ROMANORVM ALA- MANNIA. L'Allemagne assise au pied d'un trophée d'armes germaniques. Aureus.
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î MONNAIES ANCIENNES
Sainte-Reine '. Dans tous les cantons de la France, on recueille des spécimens du monnayage de nos ancêtres. Si vos musées
en possèdent une suite assez nombreuse, placez-les, suivani les trouvailles, sur une cane géographique, et vous serez étonnés
1 , F, de Saulcy, dans le Journal des Savants, 1 8So, pp. 563 et auiv.
2. Revers d'un grand bronze de Trajan. BASI- LICA VLPrA- S- G. — S- P- Q- R' OPTIMO PBIN- CIPI. La basilique Ulpienne, à deux étages. L'étage
sculpturaux. Monnaie frappée probablement en l'an
vous-mêmes des enseignements que comporte cette simple disposition matérielle.
Vous constaterez, par exemple, que les tribus de la région danubienne frappent des monnaies qui ne sont que de grossières imitations des tétradrachmes de la Macédoine ou des statères d'or de Philippe, père d'Alexandre ; que ces imitations se propagent graduellement à travers le pays des Helvètes, des Séquanes, des Eduens, jusqu'aux Arvernes qui frappent les beaux statères au nom de Vercingétorix. Vous aurez tracé ainsi, avec ces monnaies, sur la
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I. Slalère d'or de Vercingétorix. VERCINGE- TORIXS. Tête de Vercingétorii, à gauche, ij. Cheval 3u galop à gauche; au dessus, i dessous, une amphore.
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DE MONNAIES ANCIENNES Il3
carte de la Gaule, comme une grande et large voie que je ne puis mieux comparer qu'à la Voie lactée au milieu de la cane du Ciel : c'est le chemin suivi par le commerce, c'est la route des Gaulois au temple de Delphes, c'est la ligne de communication de la Gaule avec la Grèce, c'est-à-dire avec l'un des deux grands foyers de la civilisation antique. Et jugez de quelle utilité scientifique peut être une pareille constatation pour éclairer des textes plus ou moins obscurs, ou expliquer certaines découvertes archéologiques! D'autres monnaies gauloises vous diront le rayonnement du commerce des colonies grecques de Massilia, de Rhoda, d'Emporiae; elles vous donneront la plus riche nomenclature de noms gaulois qui existe; elles vous montreront les Romains s'insinuant lentement dans notre pays et s'y créant des alliés avant d'en faire la conquête '.
I. Les visiteurs da Cabinet des Médailles remarquent avec un vif intérêt la grande carie géogra-
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Vous savez de même, Messieurs, tout le parti que la philologie et la géographie ont
Fig. 64. ■
phique sur laquelle M. Henri de La Tour a disposé
suis inspiré des réflexions que suggère cet examen dès le premier coup d'œil, pour formuler la thèse qu'on vient de lire. Sur les monnaies gauloises, voyez surtout H. de La Tour, Allas de monnaies gauloises, Paris, tSgi, in-folio de 5S planches.
1. Médaillon de bronze deTrébonien Gallus. IMP. CAES. C. VIBIVS- TREBONIANVS GALLVS AVG. Buste lauré de l'empereur. ^. IVNONI MAR- TIALI. Temple rond de Junon Mariialis, à Rome ; au milieu, la statue de Junon, assise, <id paon à ses
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tiré des 1,200 noms de localités et des 2,400 noms de personnes qu'on a jusqu'ici
Fig 6b •
relevés sur les monnaies mérovingiennes '; plusieurs d'entre vous, eniîn, ont puisé les plus utiles renseignements sur les origines
[. Médaillon de bronze de Julia Domna. IVLIA AVGVSTA. Buste de Julia Domna, lenafit une corne d'abondance el une statuette de la Concorde. i{. VESTA- MATER. Temple rond de Vesta; devant, un autel sur lequel sacrifient six vestales.
3. Voyez surtout le Catalogue de M. Prou : Les monnaies méi-ovingiennes de ta Bibliothèque nationale, un vol. in-8, 1891.
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Il6 LES COLLECTIONS
de la féodalité dans la numismaiîque de l'époque carolingienne '. Sans doute, la numismatique du moyen âge ne saurait Être comparée à celle de l'antiquité, parce que les types monétaires s'immobilisent et que les documents écrits sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer combler des lacunes historiques par les monnaies. Aussi est-ce à un autre point de vue qu'il faut se placer pour en tirer un parti scientifique.
L'histoire monétaire a, par elle-même, son attrait et son importance; et puis, n'est-il pas nécessaire à l'historien et à l'économiste, par exemple, de savoir exactement ce qu'étaient les variétés d'espèces monétaires qu'ils trouvent mentionnées dans les textes : le parïsis, le tournois, l'agnel, le florin, le franc, l'esterlin, le gros, la pougeolse, le ducat, le sequin, la pistole, le
I. M. Prou, Les monnaies carolingiennes de la Bibliothèque nationale (Catalogue), un vol. in-8°,
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marabotin, pour ne citer qu'un bien petit nombre d'espèces, comparativement à toutes celJes qui furent en usage ? Combien de gens s'imaginent que les monnaies d'or et d'argent de Philippe le Bel sont en métal altéré, parce qu'il est de mode de donner à ce prince l'épithète de faux monnayeur' !
Mais voici, Messieurs, que nous touchons au seuil des temps modernes : le moment est venu de clore cette causerie un peu austère. Lorsque M. le Ministre de l'Instruction publique, par une insigne et trop bienveillante faveur, me fit l'honneur, il y a
1. Sur les opérations financières etmonélaires de Philippe le Bel, voyez surtout F. de Saulcy, Philippe le Bel a-l-il mérité le surnom de faux monnayeur, dans \a Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXXVII. :876.
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Il8 LES COLLECTIONS
quelques semaines, de me designer pour prendre la parole dans cette solennelle réunion, et voulut bien m'inviier à occuper cette place, où m'ont précédé tant d'hommes éminents ou illustres, je me suis demandé, non sans inquiétude, de quel sujet je pourrais vous entretenir. Au risque de paraître prêcher pour mon saint, j'ai pensé à faire de la numismatique le terrain neutre sur lequel toutes les Sociétés savantes ne refuseraient pas de se rencontrer et de se donner la main. Figure de second plan, la numismatique se plaît à être l'humble servante de toutes les branches historiques qui ont en vous leurs représentants les plus autorisés. Elle départit sans ostentation ses inépuisables richesses, tour à tour à l'archéologie figurée, à l'iconographie, à l'histoire de l'art et des religions, à la mythographie, à l'épigraphîe, à la philologie, à la chronographie, à la géographie comparée, à l'histoire des faits et des institutions, des idées et des mœurs, des modes et des usages, à la métrologie, à
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l'économie sociale, à l'ethnographie. Je ne saurais trop insister sur ce point : en ce temps de recherches précises et de sévère critique, où chacun est forcé de s'enfoncer dans une spécialité étroite, parce qu'il vaut mieux être profond sur un point que superficiel en toutes choses ', une collection de monnaies anciennes est comme un immense dépôt d'inaltérables archives, où chaque spécialiste est assuré de trouver quelque élément utile à ses recherches. Voilà pourquoi je souhaiterais de voir les séries numismatiques se développer dans nos musées de province, qui ne doivent pas être de petits Panthéons de curiosités disparates, mais où il faut prendre à tâche de constituer de véritables suites de monuments utiles aux études scientifiques. En ce qui concerne les monnaies anciennes, tout le monde y trouverait son profit : artistes et
I, Comparez la réflexion de la Bruyère, au chipilre De la mode, X. Il, p. 139 de l'édiiioc G. Servois.
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historiens, érudits et dilettantes; car ce microcosme des médailles — j'aurais voulu le démontrer plus amplement — est bien la plus complète et la plus fidèle é passé que nous procurent les historiques '.
1. Les archéologues qui ■ cation scientifique par l'étude de la numismatique, y ont puisé des éléments de critique ei une sûreté de coup d'ceil qui les ont toujours le plus heureusement guidés dans Jeur carrière et dans les jugements qu'ils ont été amenés à porter sur les ynorinments les plus divers. C'est ce qu'a fait justement ressortir le biographe et le plus brillant disciple d'Adrien de Longpérier : a La connaissance presque absolument parfaite qu'il avait des caractères des médailles de chaque siècle, de chaque peuple, de chaque règne, lui a valu une bonne partie de ce coup d'ceil dont il était justement fier. Lui soumettait-on un monument quel qu'il fût : inscription, arme, vase ou pierre gravée, il se reportait mentalement à la médaille contemporaine, et presque toujours ce rapprochement quasi instinctif lui communiquait la lumière, u {G. Schlumberger, Œuvres de A. de Longpérier, Notice, t. I, pp. im-xiv.)
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N'avons-nous pas, Messieurs, tous tant que nous sommes, pris plaisir, dans notre jeune âge, à feuilleter maintes et maintes fois quelqu'une de ces Bibles d'images qui, en nous berçant des plus délicieux récits, nous initiait à la culture ÎDtellectuelle et morale? Eh bien. Messieurs, je comparerais volontiers un médaillîer à une Bible dont chaque page est illustrée, et si l'Histoire, comme l'a définie Mîchelet d'un mot sublime, est une résurrection, une suite de médailles anciennes est la résurrection du passé par les images.
F[g, 66 ■ [. Téiradrachme de Syracuse. SrPAKOllON. Tête : femme, les cheveux enveloppés dans un bonnet ■né de méandres; au pourtour, quatre dauphins. revers représente un bige. Monnaie frappée vers Joà^So avant noire ère.
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