‹ Les colonies françaises: géographie, histoire, productions, administration et commerce (volume 2)Chapitre 147 sur 163 · VIII. — ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DE L'INDE · texte numérisé non relu

VIII. — ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DE L'INDE

ha situation commerciale de nos établissements de l'Inde laisse à désirer. En 1890 le chiffre total des importations et des exporta-

tions avait été de plus de 23 millions et demi : en -1899 il n'a été que de 14 millions, dont 4.811.000 fr. d'importations.

Le commerce de l'Inde subit le contrecoup du régime douanier appliqué sur les territoires anglais par l'Indian Actdu 10 mars 1894 qui, en frappant d'un droit de 5 0/0 les produits importés de nos établissements, aéloignéde nos ports les produits indiens venant de la côte à destination de l'intérieur. Ce sont surtout les importations qui ont fléchi : de 9 millions en 1890 elles sont tombées à 2 millions et demi en 1897 et ne s'étaient relevées qu'à 4.811.000 fr. en 1899.

Comme voie ferrée il faut signaler la ligne de Karikal à Péralam et le projet de Pondichéry à Goudelour.

En moins d'un quart de siècle la France républicaine a refait un empire colonial digne de celui que la patrie avait perdu au siècle dernier. Aujourd'hui quarante-cinq millions d'hommes de toutes races, parvenus aux degrés les plus divers de la civilisation, sont entrés dans la communauté française. Insistons plus sur ce fait que sur la gigantesque superficie des Frances d'outre-mer; à côté de terres merveilleusement riches, comme le Tell Algérien et Tunisien, les vallées du Sénégal et du Niger, les régions littorales de la Guinée, les deltas du Mé- Kong et du Fleuve-Rouge, nous avons acquis et chèrement acquis de vastes étendues de déserts, de steppes, de savanes.

Le temps est passé où l'on mettait en doute l'aptitude de notre race à faire œuvre coloniale; tout au plus redit-on quelquefois en France cette boutade que l'on voudrait élever au rang de classification : « La Grande-Bretagne a des colo- « nies et des colons, l'Allemagne des colons sans colonies, la « France des colonies sans colons. » Mieux vaudrait, peutêtre, se demander si notre pays a la force expansive particulière qui convient à la nature de ses colonies, si ses colonies conviennent ou répugnent à son tempérament propre. Réfléchit-on beaucoup, quand on développe le sens de cette formule ironique, à la détresse où nous risquerions de tomber si notre

race, dont l'essor numérique s'arrête, hélas ! avait devant elle d'immenses colonies de climat tempéré à peupler et à défendre? Encore certains penseurs estiment-ils qu'en ce cas particulier la fonction créerait l'organe. D'autre part manquons-nous des capitaux et des initiateurs agricoles qu'exige la mise en valeur des nombreux pays tropicaux réunis sous notre loi? Telle est. ' ta question qu'il faut se poser. Enfin, si nos facultés suffisent à une telle fonction, notre tradition nationale, notre éducation , bref notre condition actuelle, nous poussent-elles à l'effort nécessaire? Nos lois et les conventions internationales qui nous lient secondent-elles ou contrarient-elles cet effort?

Le trait essentiel de la composition de notre empire colonial, c'est la prépondérance des pays de climat tropical; et ce climat lui-même comporte un très grand nombre de variétés. Il est vrai que, sous les tropiques mêmes, ou sur leurs confins, certaines régions sont habitables pour les gens de notre race, soit d'une manière permanente comme les Antilles, la Réunion, la Nouvelle-Calédonie, soit d'une façon passagère, et moyennant une atténuation des conditions normales de la vie de travail, comme le Tonkin, dans sa partie septentrionale, en dehors du delta.

La catégorie des colonies, dites d'exploitation, c'est-à-dire où le peuplement n'est que précaire et peu durable (car c'est là ce que signifie la classification des économistes) est donc, de beaucoup, la mieux représentée. Pour une nation dont la population s'accroît rapidement, ce serait un grave dommage, une perte fatale des éléments d'émigration, après un délai de durée variable. Mais la fonction la plus nécessaire de la métropole française, si pauvre en éinigrants, est de fournir au labeur indigène la direction d'initiateurs instruits et l'appui de capitaux bien appliqués. Il s'agit donc pour nous de tout autre chose que d'une expansion instinctive, énergique et enthousiaste que nous recommandent souvent des orateurs

chaleureux mais mal informés : le premier besoin est celui de bien déterminer les pays de notre empire tropical où l'intelligence et la richesse d'une élite de la métropole auront le plus d'intérêt à se porter.

Au premier rang' de nos colonies sont les régions de climat tropical maritime, caractérisées par une humidité presque constante, par une chaleur sujette à peu de variations, par l'oblitération à peu près complète des contrastes de saisons. Dans ces pays, il y a, pour ainsi dire, perpétuel labeur de la terre sous l'influence de pluies abondantes et chaudes ; les saisons de mort ou même les saisons de repos de l'activité végétale que l'on connaît chez nous, n'existent pas. Aussi telle plante nourricière de première richesse, comme le riz, y donne jusqu'à trois récoltes par an. Un nombre considérable de cultures excellentes y peuvent être introduites, comme le prouve l'exemple classique de Java que les Hollandais trouvèrent boisée, mal peuplée, sauf dans les districts côtiers où foisonnait une redoutable population de pirates.

Les colonies qui semblent vouées à cet avenir de richesse rapidement développée sont les régions maritimes de l'Afrique occidentale, bas pays de Guinée, Côte-d'Ivoire et Dahomey, une part notable de notre Congo, enfin la Guyane laissée depuis si longtemps à l'état d'abandon.

Ces trois groupes de colonies françaises doivent donc, à divers degrés d'aptitude, fournir à leurs habitants, dont le nombre s'accroîtra au sein de la « paix française », une extrême abondance de produits alimentaires, igname, taro, patate, riz, bananes, et à la métropole le café, les épices, le caoutchouc, le cacao.

Il serait inutile et dangereux de dissimuler que, comparées à Java, modèle du g'enre, nos colonies de climat tropical maritime ne sont ni aussi complètement favorisées parla nature ni même aussi bien pourvues sur place des éléments humains

capables de mettre en valeur tant de ressources latentes. Seule peut-être notre Guyane, étouffée désormais entre les frontières étroites que lui ont donnée les derniers arbitrages, a, comme l'île Malaise, de vastes étendues de plaines basses, formées par l'alluvionnement; ses fleuves et les remous marins que détermine le gigantesque Amazone, garnissent le littoral de précieux dépôts. Mais l'arrière-pays ne contient pas les grands monts volcaniques si facilement entaillés par l'érosion à Java, et la côte n'est point bordée de la mer peu profonde qui favorise le rapide gain de la plaine alluviale. Malgré ces désavantages, la forêt luxuriante de la Guyane atteste ce qu'on pourrait y obtenir par un labeur organisé et méthodique. L'histoire, une histoire vieille d'un siècle seulement, prouve ces merveilleuses facultés de la Guyane. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire dans Buffon la description des plantations des environs de Cayenne ; elle a toute l'éloquence d'une comparaison faite pour nous navrer, mais peut aussi nous donner grand espoir dans l'avenir, si nous mettons un terme à l'expérience pénitentiaire si désastreuse pour ce beau pays.

Les bas pays de la Guinée, de la Côte-d'Ivoire et du Dahomey, également fort bien dotés par la nature, jouissent du bienfait capital du voisinage de la métropole, et de leur excellente position sur le parcours du fructueux cabotage d'escale à escale qui s'y pratique depuis tant de siècles entre l'embouchure du Congo et celle du Sénégal ; ils sont enfin à bonne portée d'une grande ligne de trafic international, celle qui, partant de l'Amérique du Sud Atlantique, aboutit à Dakar.

Mais comparée à la Guyane, cette rég-ion de colonisation révèle un grave désavantage, celui de la valeur fort inégale des terrains de culture, même sur la lisière proprement maritime. Les montagnes de l'intérieur étant d'altitude médiocre, les fleuves qui en descendent, coupés de rapides, jetés dans une mer profonde à courte distance de la côte, n'alluvionnent

pas comme ceux de Java, de Sumatra et de Bornéo. Bien plus, encaissés dans des plateaux successifs, ils n'alluviounent même pas leurs rives assez régulièrement pour donner naissance à un sillon continu de terres riches. De grandes étendues que féconderaient les moindres inondations, restent couvertes de cette roche infertile, la latérite, qui est la désolation de tant de pays tropicaux.

Au Congo, l'inconvénient d'une plus grande distance entre la métropole et la colonie est sensible pour nombre de contrées riches de l'intérieur, qui, en dépit de leur fertilité, enverront difficilement leurs produits vers les marchés de France.

Voilà donc un premier groupe de colonies dont la force productive est remarquable, mais la mise en valeur, pour des motifs divers, médiocrement avancée. Ce sont des pays qui devront leur développement à un choix intelligent d'initiateurs de cultures et à un emploi bien raisonné des capitaux.

De haute valeur est notre domaine de colonies de la zone climatérique des moussons : ce sont pays à saisons contrastantes, l'une humide, de climat maritime, l'autre sèche, de climat continental. Dans de telles contrées, la faculté de production du sol est diminuée par l'intervention d'une période d'assèchement dont le début est favorable, la fin parfois désastreuse. Là le cultivateur doit tenir un compte exact des saisons, il doit veiller rigoureusement; son métier est pénible, difficile, et ne rappelle en rien la nonchalance de l'indigène des pays riches en bananiers. Il connaît déjà, comme nous, gens de pays à saisons et à pluies variables, les « rabat-joie », les surprises que ménage tantôt un excès de sécheresse tantôt un excès d'humidité. On sait les vicissitudes classiques de richesse et de misère de l'Inde, les récoltes merveilleuses d'une année, les famines d'une autre.

En revanche, ce contraste même des saisons permet une plus grande variété de cultures; par là, et du fait même de la

nécessité d'un labeur intelligent qui trompe les sociétés comme les individus, des civilisations se sont formées, longtemps avant notre arrivée, dont le trésor d'expérience peut s'associer heureusemenl à notre apport de savoir et diminuer la durée de l'initiation; là sont des peuples plus civilisés et plus capables de nous comprendre si nous faisons l'effort de les comprendre aussi. Une partie de notre Afrique occidentale, toute l'Indo-Chine, la moitié au moins de Madagascar, répondent à cette définition naturelle; mais des causes historiques sont intervenues, à l'encontre ou au secours des conditions de nature, qui ont assigné à chacune de ces vastes régions, des degrés et des caractères divers de civilisation; par là notre rôle de tuteurs devient singulièrement complexe, exige ici une intervention énergique de nos procédés civilisateurs, là. un respect prudent des traditions du labeur indigène.

Au premier rang de nos colonies de cette catégorie se place, sans aucun doute, l'Indo-Chine. Elle vaut moins que l'Inde, tant à cause de sa superficie beaucoup moindre, qu'en raison du développement inférieur, aussi, des terroirs vraiment riches. Elle offre, comme l'Inde, ces délicatesses de transitions climatériques qui sont un avantage de premier ordre; les côtes de Cochinchine, d'Annam et du Tonkin, aux pays baignés par le Mé-Kong à l'intérieur, s'étagent et se différencient les climats, et c'est bien cette même condition naturelle qui a permis dans l'Inde une si merveilleuse variété des cultures.

Mais notre Indo-Chine n'a que des plaines deltaïques d'étendue restreinte, non de larges plaines comme la région Indo- Gangétique : Cochinchine, Cambodge et bas-Tonkin portent la majeure partie des cultures, le plus grand nombre des populations. Ce fait de répartition de la richesse et des hommes n'est pas dû seulement, il faut en convenir, à l'inégalité de valeur culturale des terres; le voisinage de la mer, d'où vinrent des colons apportant la civilisation de l'Inde et de la Chine,

qui rend les échanges si faciles entre les pays de moussons, a grandement influé sur la marche historique des sociétés indochinoises ; mais là, comme en Chine, comme dans l'Inde, le premier et décisif attrait qui a groupé les hommes, c'est l'exubérance des plaines deltaïques.

Que de nuances délicates dans ce bel empire de France indochinoise. Ici la Cochinchine, où la longue durée de la saison humide, l'étendue et l'épaisseur des alluvions, sont des gages de richesse semblables ou analogues à ceux que Java réserve aux Hollandais : là notre Tonkin, aux hivers salubres et dotés de quelques pluies, cumulant le trésor de ses rizières du delta et de ses pays d'élevage de l'intérieur, permettant aux Français un long séjour et des projets patiemment menés à bien ; entre la Cochinchine et le Tonkin, le Cambodge, le Laos, I'Annam intérieur ou maritime, avec mille degrés d'acclimatation des cultures les plus diverses. Et partout ou presque partout une main-d'œuvre suffisante, en qualité et en quantité, pour rendre fructueuses les tentatives les plus délicates d'introduction de plantes nouvelles et les extensions nécessaires de cultures déjà usitées, café, thé, coton, épices, jute, etc Enfin,

la position de cette vaste colonie sur le grand parcours du trafic international qui mène du Japon et de l'Asie russe à l'Europe du Nord et du Nord-Ouest, compense le désavantage de l'éloignement.

Au second rang- se placent les régions intérieures de notre Afrique occidentale, ce Soudan si varié que Dupouchel appela « nos Indes noires ». Hélas! il faut reconnaître que ce vaste domaine est fort inférieur à la péninsule indienne, par ses aptitudes naturelles, et par son degré de mise en valeur : ni les maux séculaires de l'esclavage ni ceux de la guerre, pourvoyeuse des marchands d'esclaves, n'expliquent seuls cette infériorité ; s'il y a une part de déchéance historique, il y a aussi notable influence de-causes physiques, inhérentes, indes-

IO:i.S CONCLUSION

tructibles. C'est que la saison humide, la mousson bienfaisante de la nier, est beaucoup moins efficace à l'intérieur de l'Afrique occidentale qu'elle n'est dans l'Inde et dans l'Indo-Cliine ; médiocrité <lu relief, présence d'un arrière-pays désertique, tout contribue à exagérer les effets de l'assèchement continental luttant contre la fécondation marine. Au Nord est la fournaise saharienne, ou plutôt la vaste nappe d'assèchement du désert, car ses effets nuisibles de froidure se font sentir en hiver comme en été ses souffles brûlants, destructeurs de la vie végétale. Pour passer des déserts du Nord aux riches cantons forestiers et culturaux du littoral, il faut la transition de steppes presque aussi misérables que le désert, de savanes où règne la vie pastorale, parfois encore la vie nomade. Cette vie précaire et désespérante a fait là, comme dans la haute-Egypte, comme en Arabie, surgir le « mahdisme », entraîneur d'hommes que l'insuffisance du sol natal jetait naturellement dans la clientèle d'un sauveur conquérant et pillard. Aussi la maind'œuvre est-elle encore rudimentaire chez nos Soudanais, parfois même jusqu'au voisinage de la côte; et il nous faudra un long labeur d'initiation avant d'obtenir d'autres bénéfices que ceux de l'exploitation des produits naturels, bois, huile de palme, caoutchouc, kola.

Madagascar exigera de ses initiateurs français, à peu près autant de sacrifices et d'efforts persistants que l'Afrique occidentale. Elle compte, dans les plaines de l'Ouest et du Sud- Ouest, des régions dont la sécheresse contraste avec l'exubérance du versant oriental et nord-oriental; elle dispose en revanche, dans le voisinage, à la Réunion, et à Maurice, quoique anglaise, de précieuses pépinières de colons capables de comprendre à la fois les aptitudes de la grande île et les besoins de la métropole. Enfin les populations indigènes de l'Imérina et d'une partie du Betsiléo pourront être, moyennant quelques précautions d'ordre politique, assez promptement

associés aux œuvres françaises. Madagascar, grâce à ses hautes terres du Centre et du Sud, est pour sa métropole un pays de peuplement et, par là, présente des chances d'assimilation partielle, de rapprochement intime et durable de quelques-unes de ses races indigènes avec la race française; c'est un avantage que n'offrent au même degré ni l'Indo-Chine, ni l'Afrique occidentale : et s'il y a un jour dans la grande île moins de richesses, que dans notre immense colonie continentale d'Afrique, que dans notre péninsule d'Indo-Chine, ces richesses seront mieux et plus directement à nous, parce que nous pouvons être « sur place », comme des propriétaires ruraux soucieux de leur bien.

La Nouvelle-Calédonie ressemble, par ses conditions d'acclimatation, aux provinces tempérées de Madagascar. La vie française s'y est implantée avec autant de facilité que dans les meilleurs cantons de notre Algérie-Tunisie. Mais nous nous reprocherions de définir ici les caractères bien connus de nos colonies tempérées; aucune contestation n'est possible sur les principes essentiels de leur mise en valeur : et telles autres « vieilles colonies », comme nos Antilles et la Réunion, ont déjà leur destinée bien marquée après plusieurs siècles de vie familiale dans la communauté française où on les considère comme de vraies provinces du vieux pays national. Leurs habitants ne peuvent être regardés, sans qu'on leur fasse injure, comme de simples auxiliaires de la mise en valeur de notre domaine colonial; ils doivent avoir et ils auront, comme les Français de France et d'Algérie-Tunisie, leur rôle original dans toutes les entreprises d'exploitation des nouvelles Frances d'outre-mer qui ne sont pas encore devenues semblables à la métropole ni par la condition politique, ni par les mœurs, ni par le langage.

Le grave problème que nous sommes tenus de résoudre, en principe d'abord et pour guider notre action, est celui de l'emploi à la fois fructueux et fraternel des terres nouvelles dont les peuples sont soumis à la loi française, à titre de sujets directs ou de protégés. Malgré quelques divergences de doctrine qui s'effacent, dans un sentiment de patriotique solidarité, dès qu'on en vient à l'application, on peut dire que l'opinion française s'est énergiquement prononcée en faveur d'une organisation qui rendrait « la production coloniale toujours solidaire jamais antagoniste de la production métropolitaine ». Cette doctrine n'a pas seulement pour elle des raisons de sagesse et de prévoyance politiques ; elle s'impose comme pure et simple exécution d'un contrat solennellement proclamé à l'époque où le gouvernement de la république demandait au pays, représenté par ses Chambres, les sacrifices nécessaires à l'œuvre. On promit alors que les colonies acquises seraient pour la France autant de marchés privilégiés : l'engagement fut dix fois renouvelé par des déclarations non équivoques. Mais il ne suffit pas de proclamer le principe indiscutable de cette union étroite d'intérêts : il faut en indiquer les moyens. Là commença la divergence.

La thèse de la solidarité douanière de la métropole et des colonies, du droit de la France de régler à cet égard le régime des pays conquis au prix de tant de sacrifices, a été exposée et soutenue avec une grande vigueur par M. Etienne, au cours des délibérations du Conseil supérieur du commerce et de l'industrie, le 17 juillet 1890 : « Mon sentiment est très net », dit-il, « j'appartiens à cette école qui veut que les colonies « soient absolument réservées au marché français. Je ne com- « prends pas cette conception qui consiste à avoir sur tous

« les points du globe des marchés commerciaux qui seraient « exclusivement destinés à alimenter tous les autres marchés, « excepté celui de la France... Quand on a accordé l'indépen- <( dance économique, la force des choses veut qu'on arrive « bien vite à l'indépendance complète. Quand les colonies n'ont « plus de relations, plus de liens communs avec la métropole, « tôt ou tard cette dernière est abandonnée. On en a des « exemples. L'Angleterre sait ce qu'il lui en coûte d'avoir laissé « une indépendance absolue à ses colonies. »

Quels sont les moyens efficaces et permis d'éviter l'antagonisme, la concurrence de production soit agricole, soit industrielle entre la France et ses colonies ? C'est le problème que posait récemment (1), avec une netteté remarquable, M. Jules Méline : « Si nous ne prenons pas des mesures rapides — et, « à mon sens, nous sommes déjà en retard — nous courons « le risque de voir s'établir, dans nos colonies, une situation « que l'on nous opposera plus tard, comme un fait accompli, « et à laquelle nous ne pourrons pas remédier. On nous dira « alors : « Il faut indemniser les industriels qui se sont ins- <( tallés sur la foi de la législation existante... » Je considère « que ce serait alors la ruine de notre empire colonial ; car « jamais, en France, on ne consentirait à procéder comme le « font les Anglais. Il est certain que, le jour où il serait dé- « montré que nos colonies s'émancipent vis-à-vis de la métro- « pôle, comme le font les Indes, on dirait : ce n'était pas la « peine de faire tant de sacrifices pour arriver à ne rien récol- « ter ! Notre but avait été de créer des débouchés à notre in- « dustrie, et ils nous échappent. Le Français accepte très bien, « en effet, de prendre dans ses colonies les produits naturels « et les matières dont il a besoin — et je dirai qu'à ce point « de vue je suis même d'avis d'ouvrir les portes plus larges.

(1) Communication à la Société d'Economie politique nationale, 1900. Les Colonies, vol. I. 66

<( Mais en retour, nous entendons que nos colonies ne viennent « pas faire concurrence à nos produits manufacturés. Or, si « nous laissons des industries s'installer dans nos colonies, « les capitaux iront également s'y installer ; on y amènera des « contre-maîtres, des équipes d'ouvriers, et, dans ces condi- « tions, rien ne sera plus facile que d'y faire fonctionner des « industries exactement comme elles fonctionnent en France. « Dans l'Indo-Chine, par exemple, on manufacturera le coton « et la soie, et, il y a quelques années, M. de Lanessan avait « même eu l'idée originale d'offrir une prime à la création des « filatures de soie. Quelles seraient les conséquences d'un pa- « reil système ? C'est que, non seulement les débouchés colo- « niaux se fermeraient à nos industries coloniales, mais que, « avant peu, les produits industriels de nos colonies viendraient « nous concurrencer sur nos propres marchés, comme le font « les produits des Indes sur les marchés de l'Angleterre. C'est « là qu'est le nœud de la question : c'est là legrave problème « que nos Pouvoirs publics ont le devoir d'envisager ; ils le « résoudront comme ils le voudront, mais il faut l'examiner, « et promptement, car plus tard, je le répète, on nous dira : « Ces industries se sont établies dans le pays, elles avaient le « droit de le faire, il est maintenant impossible de les ruiner, « de les faire disparaître. »

Or nous avons essayé de montrer ci-dessus, par une classification que nous avons affranchie des vieilles coutumes de la division en parties du monde pour pénétrer jusqu'à des causes essentielles et permanentes de diversité, que notre nouvel empire colonial est déjà bien connu dans ses plus importantes facultés de production. Mais à toutes ces sources de richesses que nos explorateurs ont révélées puisent déjà de nombreux étrangers, dont l'association avec quelques Français dissimule mal les progrès de l'envahissement. Et pendant que se fait, à l'ombre du drapeau, cette expropriation par efforts

individuels qui évite à nos concurrents les dangers et les frais d'une conquête, nous achetons, chaque année, à l'étranger, pour une valeur de plus d'un milliard, des produits qui pourraient nous être expédiés par nos colonies (1). Soie grège, coton et laine, bois, graines oléagineuses et fruits, café, cacao, caoutchouc, thé, vanilles, épices, voilà nombre d'importations qui devraient enrichir nos colonies et nous assurer sans doute de meilleures conditions d'achat. Il est d'ailleurs piquant de constater qu'une part de ces achats sont faits dans des entrepôts étrangers qui ont su attirer les denrées des colonies françaises, ce qui prouve tout au moins qu'il est beaucoup de colonies françaises où un étranger est au moins aussi favorisé qu'un Français pour acheter et cultiver les terres, commercer, fréquenter les ports, etc., etc., c'est-à-dire recueillir les fruits d'une conquête à laquelle le sang et l'argent français ont seuls contribué.

On sait (2) les causes aujourd'hui partiellement atténuées d'un état de choses aussi contradictoire. Notre législation douanière a été modifiée par une série de mesures dont les unes sont des remèdes décisifs, les autres des atténuations considérables. Jules Ferry l'entendait ainsi : « Il n'est jamais « entré, disait-il, dans la pensée d'un être raisonnable de « transporter en bloc les tarifs de la métropole dans les colo- « nies françaises, sans tenir compte ni des distances, ni des « climats, ni de l'infinie variété de ce lointain domaine dis- « perse dans toutes les parties du monde, sous toutes les lati- « tudes. Cette conception étroite, absolue, radicale, n'a point « été celle du Parlement ; c'est la caricature du régime nou- « veau, ce n'en est point la saine et loyale application. » C'est

(1) Cf. la remarquable étude de M. Edmond Théry, Faits et chiffres, Economiste Européen, 1890, p. 27 et suiv.

(2) Cf. Camille Cuy, La mise en valeur de notre domaine colonial, même collection, p. 39 et suivantes.

bien de cet esprit, que se sont inspirés nos ministres des colonies dans la rédaction des instructions, lois et décrets, destinés à modifier le régime douanier de nos possessions d'outre-mer depuis cette époque. Tel est le sens de l'excellente circulaire que M. Trouillot adressait le 1er août 1898 aux gouverneurs de colonies et résidents de pays protégés : « Lorsqu'on examine « la situation économique de l'ensemble de nos colonies, on « est amené à constater que leur exploitation agricole est loin « d'avoir acquis le développement qu'elle devrait atteindre, et « que notamment la culture des denrées exotiques susceptibles « d'être importées en France a été particulièrement négligée

« jusqu'à ce jour Au premier rang s'impose le dévelop-

« peinent de leur production agricole, base de toute richesse, « aliment essentiel du mouvement d'échanges qui doit s'éta- « blir au grand avantage delà métropole et de nos possessions

« d'outre-mer Les corps élus et les représentants auto-

« risés de la colonie française apprécieront, j'en suis assuré, « l'importance du but à atteindre, lequel tend à disputer effî- « cacement à la production étrangère la place qu'elle a prise « sur le marché métropolitain, et à resserrer ainsi, pour leur <( mutuel avantage, les liens qui unissent les colonies fran- « çaises à la mère-patrie. »

Voter des lois qui donnent aux colonies et à la métropole les moyens de se rendre solidaires et de renforcer les liens moraux d'union d'autant plus surs que l'intérêt n'en sera jamais antagoniste, n'est pas même la seule charge des pouvoirs publics : et les pouvoirs publics n'ont pourtant encore qu'un rôle de haute surveillance. En effet si les tarifs douaniers facilitent les échanges entre les colonies et la métropole, il n'est [»as prouvé par là même que ces échanges enrichissent des Français et des habitants de nos colonies. D'une part les produits coloniaux dont nous souhaitons l'envoi en France par nos possessions d'outre-mer, peuvent, dans l'état actuel de

CONCLUSION iUio

notre législation, provenir des plantations d'un Allemand, d'un Anglais ou d'un Américain qui seuls s'enrichissent, d'où une première inefficacité du régime douanier dit protecteur ; en second lieu ces produits, dans nombre de cas, sont importés par navires étrangers. Donc le régime douanier le mieux conçu est une pure duperie si l'on ne met en harmonie avec son esprit la législation relative au séjour, au droit de propriété, à la patente des étrangers domiciliés dans les colonies françaises ; il est encore un leurre si l'on ne veille avec sollicitude sur le privilège dû aux navires français dans nos colonies. Or il suffit, aujourd'hui encore, de lire la plupart de nos traités de délimitation, de navigation et de cabotage pour comprendre que nombre d'accords internationaux, et des plus récents, fixent rigoureusement la frontière dans les premiers articles pour l'abaisser libéralement dans les derniers : en particulier nos domaines oie l'Afrique occidentale et à plus forte raison du Congo sont hypothéqués d'une telle manière par l'artifice des clauses dites libérales de ces conventions de délimitation, qu'ils sont en pratique, sur une vaste étendue, res nullius ou res omnium. Nos ministres des Colonies, nos commissions des douanes, notre Chambre des Députés, notre Sénat, font la meilleure besogne d'adaptation de nos colonies à l'intérêt français ; mais leur bonne volonté, leur courage semble se heurter à une tradition diplomatique de complaisance commerciale, comme si les concessions économiques faites à l'étranger dans nos colonies n'avaient qu'une répercussion minime et lointaine, comme les colonies elles-mêmes, sur l'intérêt métropolitain. Il ne s'agit pas de refuser des avantages de réciprocité, à condition qu'il y ait vraiment réciprocité matérielle des avantages échangés, et non seulement similitude des termes de protocole qu'on signe : car on peut faire un parfait marché de dupes, même si les « hautes parties contractantes » se mettent d'accord sur des termes identiques. Les exemples de ces chances

d'erreur viennent en foule à l'esprit : dans le cas d'une stipulation de même formule qui ouvrirait le Togo allemand à la France et le Dahomey à l'Allemagne, l'avantage serait du côté de l'Allemagne parce que le Dahomey a des ressources plus développées, un port plus commode et plus fréquenté, une faculté d'accession vers le Niger et les marchés de l'intérieur beaucoup meilleure que le Togo. Que si l'on échange des clauses facilitant le cabotage, on ne commette jamais l'imprudence d'ouvrir un bon port en échange du libre accès d'un mauvais, ni surtout celle d'ouvrir dix ports à qui ne peut en offrir que trois à nos navires ! Nous blâmons et avons raison de blâmer Louis XV qui, séduit aussi par les économistes ennemis de la méthode de Colbert, ne voulut point « faire la paix en marchand »; les leçons de 1748 et de 1763 devraient bien nous suffire et nous édifier même pour le temps présent ; la colonisation d'aujourd'hui a ses théoriciens à la Voltaire, tout comme celle du prince négligent et léger que fut Louis XV.

Enfin il faut que les particuliers secondent de leur initiative les efforts que, depuis dix ans, le gouvernement ne cesse de faire pour franciser le commerce de nos colonies. Car, après que l'Etat aura imposé à la communauté française tous les sacrifices nécessaires à l'efficacité de cette œuvre de libération, le progrès sera nul si l'on ne triomphe de la routine et de l'indifférence internationale de certains représentants du haut commerce. On croirait vraiment qu'il est « écrit dans le testament d'Adam » que le café consommé en France doit fatalement venir et viendra toujours, pour la part majeure, de Brésil et de Java, quitte à changer de nom suivant les manipulations et les tamisages dont il aura été l'objet, que nos manufactures sont « vouées » à l'emploi du coton des Etats-Unis, de l'Inde et de l'Egypte. Il y a là ce qu'on appelle des « grands courants » à la fixité desquels plus d'un fataliste du quiétisme commercial croit mieux qu'à celle du Gulf-Stream et du Kouro-

CONCLUSION 10i7

Siwo. C'est qu'oa se laisse mollement porter par ces courants, de père en fils, depuis plusieurs siècles ; et ces courants portent vers la fortune facile, paisible, tandis que l'exploitation de nos colonies c'est un labeur nouveau, c'est l'étude de l'agriculture au lieu de la pratique pure et simple de l'échange dont l'étranger a la bonté de fournir les éléments, c'est le risque de la production ajouté à ceux de la vente et de l'achat, le contact avec la terre, avec ses travailleurs ; et assurément, c'est un effort qui veut beaucoup de science, de labeur et qui va donc d'un cœur allègre au-devant de tant de risques même pour l'amour de la patrie d'outre-mer, solidaires pourtant de la vieille patrie.

Si les commerçants de France que ces perspectives de changement des centres de production et de vente effraient, se donnaient la peine de constater que cette évolution fatale est commencée, et qu'elle les ruinera s'ils ne s'en rendent solidaires et protecteurs, leur parti serait vite pris et leur résolution ardente. Car, grâce au développement des moyens de transport rapide et de communication facile, il devient dangereux et il deviendra ruineux de s'en tenir à la fonction d'échanger, quelles que soient les mains desquelles on prend et auxquelles on livre. La fonction productive a ressaisi la prépondérance qui lui était due ; et le progrès de la circulation rapide des marchandises et des ordres d'achat ou de vente amène peu à peu, et c'est justice, le profit au travail en supprimant nombre d'intermédiaires inutiles. C'est en quoi les capitaux d'un pays, si les gouvernants de ce pays savent veiller à la conservation des privilèges nationaux, peuvent être à la fois les instruments d'une mise en valeur rapide, économique, et ceux d'une plus directe association du travail et des bénéfices.

L'intérêt peut garantir la durée du sentiment de solidarité morale de la métropole avec sa colonie; mais le sentiment doit aussi, surtout chez le Français de la métropole qui est

K»iS CONCLUSION

l'aîné, encourager les actes de solidarité matérielle : et c'est là une indispensable application de l'esprit démocratique aux œuvres de colonisation. A cet égard notre éducation est fort en retard. Sont-ils nombreux les Français qui portent un intérêt assez constant à notre Indo-Chine pour rechercher le riz de nos colons et de nos indigènes, de préférence aux produits similaires de l'étranger? En dehors du monde des « coloniaux », dont l'ardeur commence à entamer l'indifférence du public, qui se préoccupe de favoriser par ses achats les cafés de nos colonies vieilles ou nouvelles, le thé de l'Annam ? Que l'on n'objecte pas la résistance de notre esprit paysan; car les Hollandais, autant et plus paysans que nous, sont soucieux, jusqu'au fond de leurs plus petites villes, du succès de la vente des produits de leurs Indes. Et en vérité, la routine, en cette matière spéciale, n'est point le fait de la France agricole, mais celui du « grand commerce » ; et ceux-là mêmes entravent h* libre-échange entre la France et ses colonies qui veulent le plus ardemment que l'échange reste libre entre la France et l'étranger.

Qu'on prenne donc chez nous la coutume de ne plus jamais considérer nos colonies comme « l'étranger » : la réforme est inscrite dans nos lois, mais il s'en faut de beaucoup qu'elle ait pénétré et modifié nos mœurs, nos habitudes de penser, de parler et d'agir. S'il en était autrement, serions-nous choqués de la sorte de tutelle qu'exerce la métropole sur les cultures, les industries, le commerce de ses colonies? Car, en vérité, la communauté française, par le vote de primes, d'indemnités, de travaux publics, à l'une ou l'autre de ses propres provinces, ne fait-elle point l'œuvre de contrôle, de nivellement, d'accord, des désirs de chacune dans l'intérêt de toutes : et les Français s'imposent, par des moyens plus détournés mais tout aussi efficaces, ce qu'on leur reproche si souvent de vouloir imposer à leurs colonies.

Il n'est aucune part de la société française qui ne puisse, si l'on applique à nos colonies un régime méthodique de production et d'échange, bénéficier de notre œuvre d'expansion. Elle doit procurer à nos agriculteurs, sous forme de graines, de tourteaux, etc., le moyen de perfectionner le moyen et le petit élevage, assurer aux classes laborieuses de l'industrie d'excellentes matières nutritives, riz, cacao, café, à bon marché. L'expansion coloniale n'est en contradiction avec aucun des besoins essentiels de la nation française, mais ses procédés n'ont pas encore été adaptés à ces besoins, sa méthode n'a pas été assez nettement fixée, en dépit des progrès très réels des dernières années du siècle.

En effet, dans la période contemporaine, l'absolue solidarité d'un pays est la condition première d'un effort fructueux d'expansion coloniale ; mais aussi tout vigoureux effort d'expansion coloniale doit profitera la communauté tout entière. Jadis la colonisation put être, dans l'œuvre d'une nation, le lot des provinces voisines de la mer ; dans tous les pays, sans exception, faute de moyens de communication aisés et rapides, ce partage du travail d'expansion économique, cette séparation des attributs et des rôles était le fait normal. L'Angleterre seule fit exception en qualité de pays tout maritime ; et les Hollandais, grâce à l'excellence de leurs voies navigables, purent rivaliser avec eux.

Aujourd'hui un Etat, dont les côtes sont découpées et hospitalières, qui est peuplé d'un grand nombre de marins de profession et de race, peut être vaincu, dans la lutte coloniale, par un autre Etat dont les débouchés sur mer sont précaires, la population maritime peu nombreuse, pourvu que cet Etat, mal doté par la nature, jouisse d'une meilleure condition de solidarité de sa richesse, emploie plus habilement ses voies de communication intérieure, et les soude mieux à ses lignes de navigation. L'Allemagne en est une preuve, la Russie une

autre; et si Ton nous prédisait que, dans dix ans, l'Autriche- Hongrie aura un essor colonial supérieur à celui de l'Italie, nous n'aurions point lieu de rire d'une pareille prophétie, qu'on eût qualifiée d'amusant paradoxe, il y a moins de vingt ans.

Notre système colonial, qui est en même temps de tradition française et d'essence démocratique, celui qui emploie toutes les facultés d'un pays, sans exception, à l'œuvre d'expansion, n'est pas seulement le plus humain ; il est le plus sage. Il ménage à la fois métropole et colonies ; il procède sans introduire dans la vie sociale de l'une ni de l'autre une brusque et funeste révolution. La colonisation purement mercantile à laquelle on nous convie parfois, en nous vantant les triomphes de la Grande-Bretagne qu'on calomnie d'ailleurs par ce jugement excessif et incomplet de son œuvre, n'est point digne d'une France, ni d'une démocratie ; elle est contraire à nos traditions, à nos institutions, à nos intérêts. L'Européen qui débarque dans un pays nouveau avec la seule passion du gain, qui a le triste courage de faire table rase de tout, plantes, animaux et humains, pour faire produire à ce pays et à ses habitants ce que son usine ou sa maison de commerce l'envoie chercher, n'est point un colonisateur. Le plus souvent il n'a pas su, dans la mère-patrie, ce qu'est l'attachement à un coin du sol, la reconnaissance envers la Terre qui nourrit. Il faut que même le soldat de France, envoyé au delà des mers pour une nécessaire mais cruelle besogne, pense tendrement et avec douceur à son champ de blé quand il foule les rizières de l'Asiatique ou de l'Africain : et qui a lu les instructions des Archinard, des Gallieni, des Trentinian, a le bonheur de sentir que nos soldats ont éprouvé ce sentiment généreux : notre réprobation des défaillances individuelles atteste ce respect.

L'expansion coloniale de la communauté française est pleinement originale dans sa nature et dans ses movens. Il en doit

être ainsi, puisque, parmi tous les peuples coloniaux de notre siècle, il n'en est assurément pas deux qui soient, aux mêmes degrés, agriculteurs, industriels et commerçants ; d'où il résulte que chacun est tenu de suivre une politique coloniale particulière et de s'adonner à un genre spécial d'expansion. Parler en général de l'expansion européenne au xixe siècle, soit en Afrique, soit ailleurs, c'est grouper dans une synthèse aventureuse et en vue de conclusions contestables, nombre de faits différents, sinon contraires. Conseiller à la France l'imitation de la Grande-Bretagne ou de l'empire allemand, en matière coloniale, sans atténuations, sans remarques restrictives, est agir à l'encontre de ses intérêts.

Aux impatients qui se plaignent de la lenteur des progrès obtenus par le gouvernement de la République nous répondrons par les sages observations de M. Gaston Doumergue, rapporteur du budget de 1899 : « C'est dans l'espace de dix « ans que l'Annam, le Laos, le Tonkin, le Soudan, le Congo, « la Guinée, le Dahomey, Madagascar, sont venus s'ajouter à « nos vieilles possessions. Au prix de quels sacrifices et de « quelles pertes en hommes et en argent, nous ne le savons

« que trop La supériorité des peuples étrangers n'est donc

« pas due uniquement à leur méthode particulière d'adminis- « tration; elle vient plutôt de ce qu'ils ont su n'accroître et ne « constituer leur domaine colonial que dans la mesure de leurs a forces et en espaçant raisonnablement leurs efforts. »

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