III. — - Géographie éoonomiqae
Nous commencerons par le règne animal. Les animaux nuisibles sont nombreux et fort redoutables. Le jaguar dans les forêts et le caïman dans les cours d'eau sont les plus dangereux. Tout récemment, au pénitencier de Casfésoca, île minuscule à peine îlevée de quelques centimètres au-dessus des eaux, et qui a
fourni juste assez d'espace pour bâtir une maison, vingt transportés et leur surveillant, attaqués par deux énormes caïmans, n'eurent que le temps de se réfugier dans la maison, où ils subirent un siège en règle. Quant au jaguar, une fois qu'il a goûté de la chair humaine, cette chair a pour lui tant d'attraits qu'il méprise dorénavant tout autre gibier. On a remarqué qu'entre deux hommes de couleur différente, un blanc et un nègre, le jaguar préférait le nègre; mais cette circonstance n'est atténuante que pour nos compatriotes. Parfois ces animaux poussent l'audace jusqu'à venir dans les rues de Cayenne, et Tun d'entre eux fut récemment tué par le soldat de garde à la porte de la prison.
Par bonheur, caïmans et jaguars sont assez rares. Ce ne sont pas des ennemis dont le contact quotidien deviendrait réellement dangereux. Il n'en est pas de môme pour les serpents. La Guyane en possède toutes les variétés, depuis le boa constrictor, qui avale un bœuf, jusqu'à l'imperceptible corail, dont la morsure amène la mort en quelques minutes. Le serpent est partout, dans l'herbe ou sous la pierre, caché dans les meubles, blotti dans les vêtements. Tous, il est vrai, ne sont pas venimeux, mais il est difficile de les reconnaître au premier abord, et, en ce cas, mieux vaut suivre le conseil de l'Ecriture, et leur écraser la tête quand on les rencontre. Le serpent à sonnettes, le coraily le liane^ le perroquet^ le trage et ïaye-aye sont les plus dangereux. Les indigènes possèdent, parait-il, d'infaillibles spécifiques contre leurs piqûres. Ils enseignent même une science occulte, qu'ils nomment le lavage contre les serpents. C'est une sorte d'inoculation qui se fait aux deux chevilles et aux deux poignets. On boit en même temps un dégoûtant breuvage, qui donne la fièvre pour plusieurs jours.
Après les serpents, le premier rang parmi les animaux nuisibles appartient aux insectes, et surtout aux moustiques. Leur présence dans certaines localités les rend inhabitables; aussi la moustiquaire est-elle un meuble indispensable, qu'on rencontre dans les plus humbles ménages. Nos anciens planteurs condamnaient parfois ceux de leurs esclaves dont ils étaient mécontents à un atfreux supplice : ils les exposaient, après les avoir enchaînés, aux piqûres des moustiques. La plupart des patients devenaient fous; quelques-uns mouraient de rage. Il
y a des moustiques de diverses espèces. Les plus petits se nomment maringouins, les plus grands maques. Ces derniers font jaillir le sang à chaque coup de leur lancette.
Depuis peu, un nouvel ennemi s'est acclimaté à la Guyane: c'est la mouche hominivore. Inoffensive en apparence, elle n'a ni dard ni venin ; en réalité, la dent d'un jaguar est moins redoutable. Cette mouche s'introduit dans le nez ou les oreilles de l'homme endormi et y dépose ses larves. Aussitôt se déclare une méningo-céphalite qui emporte le malade au bout de quelques jours d'intolérables souffrances. Il n'existe pas encore de remède contre ces mouches, car elles ont résisté à la vertu corrosive des agents chimiques les plus énergiques.
Mentionnons encore le scorpion^ qui atteint presque la taille d'une écrevisse et dont la blessure, sans causer la mort, entraîne de graves désordres. La scolopendre ou mille-pattes est extrêmement commune. Sa piqûre, par bonheur, est peu dangereuse et n'occasionne qu'une douleur passagère , qui peut se guérir par une simple lotion ammoniacale. Il en est de même d'un myriapode très commun, non moins répulsif à la vue, la yule de Cayenne.
Que dire des araignées, et spécialement de Varaignée'Crabe^ le géant de Tespèce ? Le capitaine Bouvier en a vu une qui mesurait, les pattes étendues, près de huit pouces de diamètre. « Son corps est composé de deux parties distinctes, écrit-il, également couvertes de poils, d'où partent cinq paires de pattes à quatre articulations. Le tout est velu, noirâtre, semblable à une réunion de chenilles. Chaque jambe est armée d'une griffe jaune et crochue. De la tête sortent deux pinces recourbées en dedans comme celles d'un crabe et qui lui servent à déchirer sa proie. » Cette monstrueuse araignée ne se contente pas des insectes. Elle s'attaque à l'oiseau-mouche et au colibri. Sa morsure cause la fièvre, et le seul contact de ses poils brûle comme de l'ortie.
Nous citerons encore parmi les animaux nuisibles les fourmis^ les vampires et les gymnotes'. Les fourmis guyanaises se rassemblent en noirs bataillons, et ravagent tout sur leur passage. Il faut leur céder la place. L'eau ne les arrête pas. La poudre seule a la vertu de préserver de leur agression. On les nomme fourmis de feu, à cause de la brûlure que cause leur venin. Le vam-
pire est moins dangereux, mais tout aussi désagréable. C'est une sorte de chauve-souris, d'un brun sombre, un peu plus clair sous le ventre. Le vampire suce le sang des bestiaux ou des hommes endormis. Pendant la succion, il ne cesse d'agiter les ailes, dont le mouvement rafraîchit et endort la douleur. Quant à la gymnote, c'est une anguille électrique, qui hante les ruisseaux et les marais de notre colonie. L'eau transmet le choc, et le fluide que la gymnote dirige à volonté lui sert à la fois de défense et d'attaque. Quand on passe à portée des anguilles électriques, on peut être frappé, renversé, et se noyer avant d'avoir repris ses sens.
La Guyane est donc riche en animaux malfaisants de tout genre; mais il ne nous faudrait pas oublier les espèces vraiment utiles, qui ne manquent pas. En premier lieu, le bétaiL Les savanes guyanaises semblent la terre promise du bétail. Des milliers ou plutôt des millions de bêtes à cornes pourraient y vivre et s'y multiplier indéflniment, mais on n'en prend aucun soin. Le peu qu'on en élève autour de fermes spéciales, nommées haltes ou ménageries , se réduit à quelques milliers de bœufs ou de vaches dispersés sans soin et sans secours. Gomme ces animaux n'ont ni hangars pour s'abriter, ni fourrage pendant la saison sèche, tous ceux qui échappent aux intempéries ou à la famine retournent promptement à l'état sauvage. Aussi, dans un pays qui devrait fournir de bétail et de fourrage toutes les contrées voisines, on est obligé de faire venir des bœufs du Sénégal pour alimenter les colons, et du fourrage de France pour nourrir les chevaux de la garnison. Il y a quelques années, les chevaux de la gendarmerie n'élaient-ils pas encore nourris avec du foin expédié de Bordeaux et revenant à 32 francs les 100 kilogrammes?
Ainsi donc, peu ou point de bétail. Les autres animaux domestiques, volailles, vers à soie, abeilles, sont nombreux et de l)onne qualité.
On trouve encore dans les bois le tapir ou maïpouri, qui a la grosseur d'un veau et le museau en forme de trompe, la biche blanche et rouge, les porcs sauvages, Vagoutij le chevreuil, le tatou à écailles, etc., tous animaux qui peuvent servir à Talimentation.
Les animaux particuliers à la Guyane appartiennent presque
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tous au genre des singes. Ce sont : le ouistiti^ le tamarin, l sapajouj le singe roux ou hurleur, etc. Les oiseaux et les insec tes présentent une inépuisable variété. On trouve, en effet, â^& ^ Cayenne et sur tout le littoral, les nombreuses tribus des pas — ^S' sereaux, parmi lesquels on distingue les papesy les évêques^ le^^^J.^ •cardinaux à robe étincelante, et surtout les oiseaux-mouches e# ^ ^ les colibris^ dont les plumes changent de nuances selon les^XV jours et les positions. Mentionnons encore parmi les oiseaunc: JLr^t utiles à la colonie les ibis à aigrettes^ qui font une guerre achar-nj» iî mée aux insectes, et surtout les urubus, vautoui*s noirs d^um aspect dégoûtant, qui sont les récureurs patentés de la voie pu-^s blique. Il faut les voir dans les rues de Cayenne procéder ma — jestueusement à leurs fonctions municipales, qui consistentà débarrasser les rues publiques des immondices qui les a struent. Assurés qu'ils sont de Timpunité, car il est défendiifc# iE> ^< de les molester, ils ne se dérangent pas, même pour leschiens^ qui voudraient partager leurs repas. Les nègres les respectent tout particulièrement, car ils prétendent n'avoir jamais trouvé dk «^* û nids, ni œufs, ni petits d'urubus, et affirment que des cadavres^ ^*^ des vieux urubus naissent spontanément, comme les phénix de^^ 9^^ la légende antique, d'autres urubus adultes et déjà vigoureux. —
Quant aux insectes, il est impossible de les énumérer dan& une revue aussi rapide. La Guyane les produit tous. C'est le paradis des entomologistes. Fulgores porte-croix et fulgores porte- lanterne, arlequins, dont le nom indique Vhaibii, mouehesr éléphant, actêons, papillons et mouches à feu, toutes les variétés de l'immense famille des coléoptères s'y rencontrent. Formes étranges, couleurs brillantes, tout est réuni pour séduire les regards et captiver l'attention.
En résumé, le règne animal est richement représenté à la Guyane, mais par malheur les espèces nuisibles l'emportent sur les espèces utiles. Espérons que la proportion sera renversée un jour ou l'autre, quand l'œuvre de la colonisation sera sérieusement entreprise.
Du règne animal, passons au règnevégétal. Tout d'abord, les cultures alimentaires. Le manioc, en Guyane comme dans toute l'Amérique du Sud, est la principale ressource pour l'alimentation de l'homme. On en compte six espèces ; la rouge est la plus estimée; ses tiges sont hautes de près de deux mètres et
LA GUYANE FRANÇAISE 15a
grosses comme le bras. On arrache le manioc après un an de culture : on le râpe, et avec cette farine on fait la cassave, qui est une galette, et le tapioca, dont Tusage est général en Europe. Avec cette plante, on pourrait presque se passer de riz et de froment, ainsi que de presque tous les fruits ou racines qui servent à nourrir l'espèce humaine. Sa présence à la Guyane est donc un bienfait pour la colonisation.
La culture du riz a pris également une grande importance dans ces dernières années. Grâce aux nombreux cours d'eau, qui traversent le pays en tous sens, il n'a pas été difficile d'installer des rizières naturelles, dont les productions sont géné^ ralement fort estimées.
Après le manioc et le riz, et en ne citant que pour mémoire les légumes et les fruits, qui ressemblent à tous ceux des pays^ tropicaux, nous arrivons aux cultures industrielles. En vertu du monstrueux égoïsme de la métropole, qui a entendu ne faire des colonies qu'un simple débouché d'articles manufacturés, on a longtemps préféré ces cultures aux cultures alimentaires, c'est-à-dire qu'on a recherché le superflu avant d'être assuré du nécessaire. Ces réserves une fois faites, énumérons les principales de ces cultures industrielles. On peut en compter jusqu'à six : cannes à sucre^ rocou, cotonnier, café, cacao^ épices. L'introduction de la canne à sucre remonte aux premiers âges de la colonie. Cultivée d'abord dans les hautes terres, elle a trouvé de meilleures conditions dans les basses terres. Comme le capital nécessaire à l'installation d'une sucrerie est considérable, et que les capitaux et le crédit ont toujours manqué à la Guyane, le nombre de ces établissements est fort restreint. En 1726, on en comptait vingt; en 1837, seulement quarantequatre, et ce fut l'apogée. Il n'en reste plus aujourd'hui qu'une quinzaine, et ils végètent. Telle usine de la Réunion produit à elle seule autant et plus que toutes les sucreries guyanaises.
Le rocouyer, qui croit spontanément à Cayenne, est devenu le rival heureux de'la canne à sucre. Les indigènes extrayaient de son fruit une pâle tinctoriale rouge, dont les vertus trouvèrent en Europe un prompt débouché. En 1863, 985 hectares étaient plantés en rocouyers.
Le coton, plus encore que le rocouyer, a été l'objet des prédilections administratives. Quand les pays producteurs étaient
encore peu nombreux et que la concurrence des États-Unis n'écrasait pas les autres marchés, le coton guyanais était fort recherché. On espéra un moment que cette faveur reprendrait, lorsque la guerre de sécession ferma les ports américains. Mais ce fut peine perdue. Le coton n'a pas réussi, soit que les espèces qu'on voulait acclimater fussent mauvaises, soit que les cultivateurs n'aient pas donné de soins assez minutieux.
Le café, importé de Surinam en 1716, croît à merveille dans les terres hautes. Les colons lui préfèrent néanmoins le cacaoyer, qui forme dans ^intérieur du pays de véritables bois, entre en. plein rapport à sept ou huit ans, et dure une quarantaine d'années.
Les arbres à épices ont joui d'une faveur inégale. Le muscadier, le cannellier et le poivrier ont successivement décliné, et ne sont plus cultivés aujourd'hui que par exception. Reste le giroflier : le Lyonnais Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon, passe pour avoir dérobé aux Hollandais ce précieux arbuste. Les premières plantations furent faites au milieu des montagnes incultes de la Gabrielle. On voulait en effet le soustraire aux recherches des Hollandais. Peu à peu, le giroflier s'acclimata en Guyane. Sur la fin de l'Empire et dans les premières années de la Restauration, il rapporta des sommes importantes à ceux qui le cultivaient. La beauté et la vigueur de ces arbres indiquent suffisamment qu'il ne faudrait que des bras pour que la Guyane fournît de clous de girofle tous les marchés européens. Le cannellier, introduit à la Guyane en 1772, rivaliserait facilement avec le giroflier. C'est un arbre fort vivace. Toutes les terres et toutes les expositions lui conviennent; et pourtant il n'est pas considéré à Cayenne comme article d'exportation. On s'explique peu cette injuste défaveur. Les racines du cannellier produisent par la distillation un camphre excellent. Les vieux troncs fournissent des nœuds résineux, qui ont l'odeur du bois de rose et peuvent être employés avantageusement par l'ébéniste. Les feuilles donnent une essence estimée des parfumeurs. L'eau distillée des fleurs ranime les esprits, et la décoction des fruits donne une cire très recherchée. Ces avantages permettent d'espérer que bientôt le cannellier sera cultivé autrement que par exception. Nous devons une mention spéciale aux matières oléagineuses, dont
les principales sont le ricin, le patarwa, le sésamej et surtout les carapas. Dans le district de Cachipour, les carapas, tombés à terre à l'époque de la maturation, forment, sur une étendue de plusieurs kilomètres, une couche épaisse d'un décimètre. Cette huile peut servir au graissage des machines et à la fabrication des savons.
En résumé, la Guyane ne réalise pas à l'heure actuelle l'idéal d'une colonie agricole. Heureusement, il lui reste une source, encore mal exploitée, mais qui paraît inépuisable, de richesses : ce sont ses forêts. Sur ce sol largement chauffé par le soleil et fortement détrempé poussent et se développent tous les arbres de la création. Les côtes et les rivières où monte l'eau salée sont couvertes de palétuviers. A peu de distance du littoral paraissent les nombreuses variétés de palmiers : cocotier, chou-palmiste, dattier, paripou et maripa, qui donnent une alimentation végétale, et hache, qui produit de gros vers, que les nègres font frire ou bouillir. Après la zone des palétuviers et celle des palmiers commencent les forêts proprement dites, qui s'étendent jusque dans les profondeurs encore inconnues du continent. La Guyane n'est à vrai dire qu'une immense forêt, qui présente quelques éclaircies cultivées; mais l'exploitation de ces trésors est malaisée, car les routes font défaut, ce qui entraîne la cherté des transports et des ravitaillements; de plus, les essences sont confondues, au lieu d'être groupées par espèces et par genres : en sorte que, pour abattre un arbre, il faut également détruire ceux qui l'entourent. Enfin TÉtat, au lieu d'encourager les bûcherons, a cru devoir limiter leurs permis à trois ans ou cinq ans. Aussi les capitalistes ne se hasardent-ils pas à créer des chantiers, auxquels ils devraient trop vite renoncer. Malgré ces imperfections et ces entraves, les forêts de la Guyane sont tellement riches que tous ceux de nos colons qui ont sérieusement voulu les exploiter y ont trouvé plus que leur compte.
11 est difficile d'énumérèr tous les bois précieux que produit la Guyane. En 1866, le ministère de la marine en a publié un catalogue fort complet. En 1872, un colon, M. Chaton, dans une brochure intitulée VAvenir de la Guyane^ compte quatorze essences de première qualité, et quarante-quatre de seconde pour la charpente et la construction. Quelques-uns de ces
arbres sont d'une dureté qui les recommande pour les traverses de chemins de fer ou les constructions maritimes. On commence à les entasser à fond de cale des navires, où ils forment un lest excellent. Parmi les essences les plus répandues, on peut citer Tangélique, le bois de fer, Vébène, le gaïac, le sassafras, Vacajou et toutes les variétés du cèdre.
Sans parler des grandes ressources que les forêts guyanaises présentent à nos ports, elles produisent, en outre, des bois dont les couleurs vives et variées offrent les nuances les plus recherchées. Ces bois, au nombre de dix ou douze {ébène, boco^saUné rougdy satiné jamet, maria congoy moucheté^ etc.), sont connus sous le nom générique de bois de couleur. Ce sont les transportés qui les ont fait connaître et apprécier. Aussi bien on a pu admirer, à nos diverses Expositions, les échantillons de ces bois, dont les teintes parcouraient la gamme presque entière des couleurs. Ils conviennent aux travaux les plus délicats d'ébénisterie, de tabletterie et de menuiserie.
A l'industrie forestière se rattachent quelques autres industries, qui pourront prendre un grand développement : résineSf gommes^ aromates^ etc. La sève de balata rivalise déjà avec le caoutchouc et la gutta-percha, dont elle a les propriétés combinées. Le quinquina, trouvé par La Condamine sur la rive droite de TAmazone, dans des forêts qui ressemblent à celles de la Guyane, existe probablement dans ces dernières, où Ton récolte déjà la salsepareille et Thuile de carapa.
11 nous reste à énumérer les produits du règne minéral. Jusqu'à présent, le plus précieux de tous les métaux, Vor^ a seul été sérieusement recherché à la Guyane. Les profondeurs inconnues et mystérieuses de Tintérieur recèlent peut-être de» trésors. En 1700, le marquis de Férolle avait rapporté en France deux quintaux de minerai d'argent, qu'il avait trouvée 80 lieues de Cayenne. Il en fit faire Tessai à Paris et constata qu'ils rendaient 40 0/0. Cette découverte resta stérile. Personne ne s'aventura sur les traces de Taudacieux explorateur. On ne retrouvera sans doute cette mine d'argent que lorsque le pays sera peuplé. On sait aussi qu'il existe à la Guyane des mines abondantes de fer, et il faut espérer qu'on rencontrera, à mesure qu'on pénétrera dans l'intérieur des terres, la topaze et le diamant. En 1798, un certain Jacquemin écrivait qu'il
avait ramassé des calcédoines dans TOyapock et le Maroni, et du grenat dans le Sinnamary. Mais toutes ces mines sont encore inexploitées et , d'ici à longtemps, resteront stériles. Un seul métal fait exception : Tor. Attachons-nous donc à l'or, et étudions les placersguyanais.
Depuis longtemps, les tribus indiennes croyaient à Texistence des mines d'or. Cette croyance avait même revêtu la forme mythique de l'Eldorado, et à plusieurs reprises des aventuriers partirent à la recherche de ces mines. Parmi les tentatives infructueuses faites dans ce but, il faut citer celles des Jésuites Grillet et Béchamel, qui pénètrent fort avant dans l'intérieur, mais sans rien trouver. Ces insuccès répétés découragèrent les Français; mais les indigènes faisaient de temps en temps quelques échanges de pépites avec les établissements de la côte. De plus, deux savants illustres, Buiïon et Humboldt affirmaient l'existence de Tor en Guyane, attendu qu'il en existait tout à Tentour dans des contrées identiques comme constitution géologique. Malgré les apports des Indiens, et les prévisions de BufTon et Humboldt, l'or n'avait pas encore été rencontré par un colon, lorsque, en 1819, un Indien portugais, nommé Paoline, qui avait vécu longtemps au Brésil et y avait appris la manière de récolter la poudre d'or, prétendit qu'il avait trouvé des parcelles d'or dans le haut Approuague, et s'offrit à conduire les Français à un gisement du précieux métal. Il communiqua sa conviction et son ardeur au commandant du quartier, Félix Couy, qui vint à son aide. Quelques mois plus tard, le premier placer de la colonie était fondé. Paoline mourut à l'hôpital, soigné aux frais de la ville de Gayenne, et Félix Couy périt assassiné. Telle fut la triste fin des deux inventeurs de la future fortune de la colonie. A partir de cette époque, les entreprises de mines se multiplièrent. On constata sur plusieurs points la présence de Tor; mais presque toutes les entreprises particulières échouèrent. En 1856 fut constituée, au capital de vingt millions, la Compagnie de l'Approuague. De 1857 à 1860, les quatre placers d'Aicoupaïé, Madeleine, Chicdagona et Connamaré produisirent 179,209 grammes; mais l'activité du début se ralentit bien vite, et la Compagnie fut bientôt obligée de laisser son œuvre inachevée. Les placers de la Compagnie d'Approuague, après avoir appartenu à un financier parisien, ont
été récemment concédés à une seconde Compagnie, celle du Mataroni, qui a résolument repris les travaux abandonnés. Sur les terrains délaissés, on récolte jusqu'à 70,000 francs d'or par mois, et cette somme sera prochainement augmentée par l'introduction de travailleurs hindous . La production n'était en 1863 que de 132 kilogrammes : elle s'est élevée en 1872 à 726 kilogrammes, sans parler de l'or non déclaré et passé en fraude, qu'on évalue au quart. Du Maroni àTOyapock,. toutes les rivières roulent de l'or. Ce sont comme les artères par lesquelles, tout en recherchant les gisements aurifères, l'homme s'avance au cœur du pays.
On affirme que les placers guyanais seraient mortels aux pionniers européens et multiplieraient les catastrophes qui ont discrédité la colonie. Il est vrai que les ouvriers de race blanche supportent mal le travail sous ce brûlant climat ; mais on peut toujours les utiliser comme surveillants. Le gros des ateliers se compose d'émigrants hindous, engagés pour une période déterminée. Ils sont intelligents et dociles, et ces qualités compensent la vigueur qui leur fait défaut. « Au lendemain d'un désastre national, écrit avec raison l'ingénieur en chef du Mataroni, M. de La Bouglise, alors que le souvenir est encore vivant de l'énorme indemnité de guerre qu'un impitoyable ennemi nous a imposée, enlevant à notre pays une partie de sa réserve métallique, pour emplir des caisses d'autant plus avides qu'elles étaient plus pauvres, n'est-il pas consolant de penser qu'il existe au delà des mers une terre française qui porte dans son flanc l'or dont on fait les milliards? »
Ce qui augmente pour nous l'importance de cette question aurifère, c'est que l'histoire démontre que, partout où les métaux précieux ont été librement exploités, s'est rapidement développée une société agricole. Dans l'antiquité, les région» explorées par les Phéniciens et les Carthaginois furent initiées à la civilisation par ces ancêtres de nos chercheurs d'or. La Californie et l'AustraUe n'étaient, il y a une vingtaine d'années,, que des régions stériles. Dès qu'on y signala la présence de l'or, des nuées d'immigrants se ruèrent vers ces régions favorisées. A peine les nécessités de l'alimentation eurent-elles amené d'autres travaux que ceux des mines qu'on comprit que les véritables trésors étaient non pas trouvés par le mineur^
mais créés par l'agriculteur ; voici que la Californie et l'Australie sont devenues des centres de production de premier ordre. A la richesse minière, toujours aléatoire, a succédé la richesse agricole, toujours sûre et solide. N'en sera-t-il pas de môme pour la Guyane, et n'avons-nous pas le droit d'affirmer que les placers aurifères annoncent une ère de progrès et d'amélioration dans une région jusqu'alors bien éprouvée?