‹ Les colonies françaises (volume 2)Chapitre 5 sur 60 · II. — Géographie physique · texte numérisé non relu

II. — Géographie physique

Notre colonie du Sénégal n'a pas de limites fixes, sauf à l'ouest, où l'Atlantique lui sert de frontière naturelle. A l'est se dresse un massif montagneux qui n'a pas encore de nom, mais que Jomard proposait d'appeler les Alpes africaines. Nous sommes arrivés au pied de ce massif; nous l'avons même franchi; mais, comme nous ne sommes pas encore les maîtres incontestés de la région qui le sépare de l'Océan, nous sommes forcés de dire que notre colonie aura sans doute un jour pour limite, dans la direction de l'est, ces Alpes africaines. Au nord s'étendent les sables brûlants et les populations maures, au sud les forêts équatoriales et les populations nègres; mais où commence et où finit notre domination, nul encore ne peut le déterminer avec précision. Le noyau central de la colonie a été Saint-Louis, à l'embouchure du Sénégal : elle s'étend aujourd'hui, au nord, dans la direction du Maroc, jusqu'au cap Blanc ; à Test, au delà de Médine dans le haut cours du fleuve ; au sud enfin, par postes intermittents, jusqu'à l'embouchure de la Mellacorée. Seulement le territoire compris entre ces points extrêmes, Saint-Louis et Médine, le cap Blanc et la Mellacorée, ne nous appartient pas tout entier ; nous y avons seulement échelonné des postes, centres futurs de colonisation. Voici les principaux, le long du fleuve : Merinaghen, Richard Toll, Dagana, Podor, Saldéy Matam, Bakel^ Médine y Senoudébou et Keniéba, Une zone littorale de deux lieues de large a été acquise de Gandiole à Dakar^ en face de Gorée. A partir de ce point jusqu'à la rivière de Saloum, cette zone s'élargit jusqu'à une profondeur de

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six lieues, avec les postes de Rufisque et Portudual. Plus loin, il n'y a que des comptoirs épars en territoire indigène, dont les plus importants sont ceux de Carabane et Sedhiou^ dans la vallée de la Casaraance. Telle est notre colonie actuelle, c'est-à-dire qu'il est impossible de fixer ses limites et d'évaluer sa superficie.

Môme incertitude pour la géographie physique proprement dite. Bien que traversé à diverses reprises par nos officiers et nos négociants, le massif montagneux d'où sort le Sénégal n'est encore connu que par endroits. Deux des contreforts qui se détachent de la chaîne ont été plus souvent visités : le premier, le Tamba-Oura, sépare le Sénégal du premier de ses affluents, la Falémé. C'est un système de montagnes à crête continue, qui parait avoir été coupée dans sa longueur par un plan vertical, et dont la partie antérieure s'est éboulée. La pente du talus ainsi formé étant au moins dans le rapport de trois de hauteur sur deux de base, la montagne est généralement inaccessible. Il existe en France un système analogue, le massif de la Grande-Chartreuse, qui, depuis le mont Granier, près de Ghambéry, jusqu'au Casque de Néron, près de Grenoble, affecte également la forme d'un talus presque vertical. Un seul défilé traverse le Tamba-Oura. On le nomme le Kourondaba ou Porte des roches. Ses flancs ressemblent à des murailles construites de main d'homme; les étages supérieurs surplombent les premiers, et les blocs qui se sont détachés encombrent le fond de la gorge et la rendent peu praticable. Le second contrefort est celui des monts Tongue^ qui sépare la Falémé de la Gambie.

Le plus important des fleuves qui descendent de ce massif est le SénégaL Ce n'est pas seulement son nom qu'il donne à la colonie, mais aussi la vie et la fortune. Depuis sa source jusqu'à son embouchure, dans un cours de plus de 1,600 kilomètres, il détermine en grande partie « les caractères physiques et même les conditions sociales du pays qu'il traverse. C'est lui en effet qui forme la grande ligne de séparation entre les deux races principales d'indigènes, les Maures sur la rive droite, les noirs sur la rive gauche. Pour les Européens, il est la seule voie de transport de leurs marchandises, qui courraient de graves risques à circuler par terre. Dans cette admirable

alliance des forces de la nature et des besoins de rbomme, tout %ient du fleuTe ou s'y rattache : le sol, la culture, le commerce, les mœurs, la misère et la richesse, la paix et la guerre. Cette harmonie doit toujours être présente à l'esprit de quiconque veut comprendre l'histoire du Sén^l. Elle seule en donne le clef. » (Duval, Colonies françaiseSy p. 29.) Deux fortes rivières, le Bafing et le Bakoy^ se réunissent à Bafoulabé pour former le Sénégal. Le fleuve coule d'abord du sud au nord dans une région montagneuse et descend par plusieurs cataractes, dont les plus célèbres sont celles de Goulna et du Félou. A Gouïna, sur une largeur de plus de 400 mètres, le fleuve sVchappe tout à coup du terrain qui manque à la masse de ses eaux, et la nappe tombe en bouillonnant à 50 mètres de profondeur, a Pendant les hautes eaux la chute a une largeur double, et sa hauteur, sur la rive gauche, atteint soixante mètres. En effet, sur cette rive, de larges tablettes, d'un grès très-fln, d'un mètre d'épaisseur, s'avancent sur Tabîme en formant un plan horizontal élevé de 10 mètres au-dessus du niveau supérieur de l'eau. Comme rien ne les soutient, il semble qu'en s'y aventurant on s'expose à rouler avec elles dans le gouffre du bassin inférieur. » {Tour du monde, 1861, p. 47.) Aux abords de la cataracte se trouvent des trous, en forme d'entonnoirs, dans lesquels l'eau s'engouffre en tourbillonnant. On pourrait les comparer aux yeux de la Yalserine, non loin de fiellegarde, dans le département de l'Ain. La cascade de Gouïna demande à ne pas être examinée en détail, car son aspect est régulier, et, d'un seul regard, on peut en embrasser Tensemble. La cascade du Félou, au contraire, est remarquable par ses bizarres découpures et ses singuliers appendices. On dirait une série de pyramides coniques, terminées par des calottes sphériques dont la base est baignée par les eaux. Après cette seconde chute, le Sénégal change brusquement de direction et va du sud-est au nord-ouest jusqu'à la mer, à travers un pays de plaines. A Saldé, un des bras du fleuve, le Doué, forme une longue île de 150 kilomètres de longueur, Vîle à Morfil ou des Eléphants, Dans la partie intérieure de son cours, il se partage en plusieurs bras qu'on désigne sous le nom particulier de marigots. Arrivé tout près

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de la mer, il est arrêté par une digue étroite de sable, coule alors vers le sud, se divise en deux larges bras, au milieu desquels est Saint-Louis, et finit, au-dessus de cette ville, en formant une barre mobile qui gêne beaucoup la navigation.

Le passage de cette barre est un jeu pour les bateaux à vapeur; mais, de janvier à mars, il est d'une extrême difficulté pour tous les navires à voiles, et parfois des bâtiments séjournent plusieurs mois sans pouvoir pénétrer dans le fleuve. Des allèges viennent alors les décharger et leur apporter des marchandises de retour. Il existe à Saint-Louis une corporation de pilotes, ou plutôt de piroguiers chargés de ce service. Chaque matin, ils vont sonder la barre, armés de longues gafl'es avec lesquelles ils interrogent le terrain. Si la barre est belle, les pirogues sont lancées à Teau; quand elle est mauvaise et qu'il faut rentrer à tout prix, les piroguiers ont besoin de toute leur audace et aussi de beaucoup de présence d*esprit. Us savent le moment précis où ils pourront confier leur esquif à une lame. Une fois engagés dans le brisant, ils font volte-face et attendent, au bas du plan incliné formé par la vague, qu'une nouvelle chance se produise. Ils font, en se dépla« çant sans cesse, contre-poids à la lame, et parviennent ainsi à se maintenir en équilibre.

Le matelot du fleuve, qui porte le nom particulier de laptot^ est un type aussi curieux que le piroguier de la barre. Jamais il ne s'aventure sur la mer. Il préfère les eaux tranquilles. C'est un rameur infatigable : il s'aide de la voile quand le vent est favorable, ou marche à la cordelle quand les berges du fleuve le lui permettent. La navigation du Sénégal n'est pas en effet toujours facile. Comme presque tous les fleuves qui prennent leurs sources dans le voisinage de l'équateur, il est sujet à des crues périodiques. La crue a lieu de juillet à novembre. Elle se fait avec une étonnante rapidité. En quelques semaines, les endroits qui n'étaient plus navigables off'rent jusqu'à 8 et 10 mètres de fond. Comme il y a peu de courants et que le lit du fleuve a une pente à peine sensible, le trop-plein des eaux se déverse dans les plaines environnantes, qu'il transforme en lacs immenses. De décembre à Juin, les eaux ne cessent de baisser. Le fleuve est pourtant navigable encore jusqu^à 200 kilomètres de son embouchure. Nos ingénieurs

cherchent à améliorer son cours en faisant sauter des rochers qui l'obstruent, ou en brisant la force de certains remous; mais il reste encore bien à faire avant que le Sénégal ressemble à nos fleuves européens, si corrects, si réguliers, même dans leurs fureurs.

Le Sénégal reçoit plusieurs affluents. Voici les principaux : à droite, le Baoulé ou fiaoulima, grossi du Kokoro. Le Baoulé pourrait être regardé comme le vrai fleuve; mais les géographes l'ont traité avec la même injustice que la Saône à regard du Rhône, ou le Missouri à l'égard du Mississipi. Le Baoulé est la future artère de notre commerce avec l'Afrique intérieure; c'est par cette vallée que passera un jour ou l'autre le canal ou la voie ferrée qui reliera directement le Sénégal au Niger, Saint-Louis à Tombouctou. Sur la même rive, nous signalerons le grand lac Cayor, relié au fleuve par la marigot de Sokam. Il se remplit à l'époque des crues, et, pendant la saison sèche, rend au Sénégal, comme jadis le lac Mœris au Nil, le superflu de ses eaux. Sur la rive opposée, le Sénégal est grossi de la Falémé, qui vient du Fouta-Djalon, et arrose une contrée fertile. C'est là que s'établiront tôt ou tard des colonies agricoles, heureuses de rencontrer un sol fécond et le plus admirable des climats : humidité tempérée par le soleil. Sur la même rive, le grand lac Panié-Foulj relié au fleuve par le marigot de la Tawé, semble correspondre au lac Gayor. Aussi bien tout n'est-il pas admirablement combiné et avec des proportions harmoniques? Suivons la courbe gracieuse du fleuve : la Falémé et le Baoulé le rejoignent symétriquement, et les deux lacs Cayor et Panié-Foul forment à l'est de Saint-Louis comme deux mers intérieures, qui prolongent l'Océan. On dirait un chêne de la forêt qui s'épanouit librement à Tair et dresse fièrement au ciel ses bras noueux et ses rameaux entrelacés.

Les autres fleuves qui arrosent notre colonie sont moins importants. Nous citerons parmi eux la Gambie, la Casamance^ qui n'est qu'une dérivation de la Gambie, avec laquelle elle communique, croit-on, par le marigot de Songrodon. Elle présente à son embouchure un vaste estuaire et les dilficultés d'une barre. En entrant dans le fleuve, on se croirait dans une vaste baie; mais peu à peu les rives se forment, et on distingue le cours du fleuve. La rive est parfois coupée par l'entrée de

grands marigots, qui permettent d'aller trafiquer assez loin dans l'intérieur du pays. La Gasamance est peu profonde; il faut suivre, sans s'en écarter, les passes et les chenaux indiqués simplement par quelques branches plantées de loin en loin, et ne s'avancer que la sonde à la main ; aussi les bateaux envasent-ils souvent. Viennent ensuite le Rio CacheOy le Rio Geba et le Rio Grande, qui appartiennent au Portugal, le Rio Numzy véritable golfe ou plutôt fiord, qui reçoit à dix lieues dans les terres la SiquilenUi et sert de collecteur aux eaux qui s'écoulent du Fouta-Djalon; le Rio Pongo, qui longtemps a servi de centre au commerce des marchands d'esclaves, car six entrées ou baies leur permettaient de se soustraire aux recherches des vaisseaux; enfin la Mellacorée^ cours d'eau important, sur les rives duquel le commerce des arachides est très développé. A la suite de guerres intestines, les naturels viennent de se donner volontairement à la France. G^est la plus récente et la plus lointaine de nos possessions sénégalaises. ATexception du Sénégal, l'hydrographie de ces fleuves est encore imparfaite. Les pilotes y sont inhabiles et les naufrages fréquents.

La côte peut se diviser en deux grandes sections. Du cap Blanc au cap Vert, elle forme, du nord-est au sud-ouest, un arc de cercle rentrant, et du cap Vert à l'embouchure de la Mellacorée elle est au contraire inclinée du nord-ouest au sud-est. Dans la première section, la côte, presque droite, bordée dans toute son étendue par une chaîne de dunes, et au large par un grand banc de sable, le banc à'Arguin, ne présente que deux ports, Portendick et Saint-Louis. L'aspect en est monotone. Quelques arbustes rabougris la couvrent d'une végétation, que la poussière du désert rend grisâtre. A partir du cap Vert, et déjà même depuis Saint-Louis, a cessé la chaîne des dunes. La côte, pourtant, n'est pas encore très rocheuse. Elle est bordée par des palétuviers sur les branches desquels se développe tout un monde de zoophy tes. Bientôt les collines apparaissent : elles sont de formation volcanique, et les laves éparses sur toute cette étendue de terrain prouvent que ce coin de terre a été bouleversé par les feux souterrains. Les pentes des collines sont tapissées de baobabs gigantesques, qui ne revêtent que pendant Tété leur magnifique verdure. On arrive à Gorée, rocher aride dominant une rade superbe, où les navires trouvent pendant

huit mois de l'année, de novembre à juillet, une mer toujours calme. Non loin de Gorée grandissent Dakar et Rufisque. Plus au sud, et toujours en suivant la côte, de nombreux fleuves forment à leurs estuaires des baies magnifiques, qui seront certainement utilisées un jour ou l'autre.

Le climat du Sénégal passe pour très mauvais et mérite sa réputation, bien qu^elle soit exagérée. On distingue deux saisons dans le pays : la saison sèche et la saison pluvieuse. La première commence en octobre pour se terminer en juin. Les brises de terre et de mer alternent alors sur les côtes; mais en janvier jusqu'à la fln de mars commence à souffler un vent de terre sec et brûlant, qui prend le nom d'harmattan. Ce vent est si violent que les oiseaux de terre sont fréquemment poussés au large et cherchent un refuge sur les mâts des navires qui ne sont pas trop éloignés. Une poussière rougeâtre couvre les voiles et le gréement des navires qui longent le rivage. A terre, les écorces des arbres se fendillent, et la sève coule. C'est pourtant la saison la plus favorable aux Européens, qui peuvent, au moins une partie de la journée, affronter sans danger les rayons du soleil, surtout dans le bas fleuve, où se font sentir les brises de mer saines et fortitiantes. Vers juillet commence la saison des pluies et des orages ou tornades. Ces tornades ne durent pas longtemps, trois heures à peine, mais elles se renouvellent tous les jours. C'est la saison funeste aux Européens et même aux indigènes. Tout le pays qui, pendant sept mois, a été brûlé par un soleil torride, est alors inondé. Quoique la température moyenne soit moins élevée que dans la saison sèche (33° au lieu de 40"), l'Européen en souffre, car la chaleur est humide, l'air lourd et le soleil pénétrant. Alors apparaissent les fièvres, les accès pernicieux, les maladies de la bile et du foie , surtout dans la haute région du fleuve. Les colons qui ne quittent pas le littoral en sont, à moins d'imprudences, généralement exempts. Le Sénégal n*est donc pas, comme on l'a trop souvent écrit, la patrie de la fièvre. Il nous faut renoncer au préjugé d'après lequel les Européens qui débarquent sur ses rives se condamnent aux souffrances quotidiennes d'une température torride ou aux dangers d'une insolation. Ce n'est certes pas un Eden, mais ce n'est pas non plus une terre maudite.

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