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CHAPITRE VIII

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La convention franco-bolge de 'J887 avait assigné comme, limite à la France la rive droite de TOubanghi depuis son confluent avec le Congo jusqu'à sa source. C'est par cette voie de rOubanglii, dont nul encore ne soupçonnait l'importance, que nos explorateurs ont pénétré dans l'Afrique centrale el démesurément augmenté nos possessions. D'une part ils ont cherché à relier par le lac Tchad le Congo à l'Afrique nigérienne et saharienne, de l'autre à se rapprocher de la vallée du Nil. De là un double courant de conquête pacifique qu'il importe de résumer, non seulement à cause du retentissement de certaines expéditions, mais aussi parce que nos nouveaux domaines sont sans doute réservés à de hautes destinées.

Un premier explorateui', Musy, avait été tué el dévoré par les cannibales Bantous, quand il avait cherché à fonder un poste sur rOubanghi, au pied des rapides du Zango, à Banghi (1888). Deux ans plus tard, en 1890-91, un jeune et brillant voyageur, Crampel, soutenu par de hardis lieutenants, Nebout, Biscarrat

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cl LauzièiT, reconstitua ce premier poste, et remonta i'OuIjanglii. II constata que son cours était embarrassé de rapides, mais qu'on pouvait utiliser les rivières qui débouclicnt sur sa rive droite. Il l'éussit en elTet à passer dans le bassin du Chary, et entra en relation avec Snoussi, sultan du Dar-Rounga, petit Étal musulman vassal du Ouadaï. La région était alors parcourue ou plutôt infestée par un chasseur d'esclaves, un certain Rabali, qui, sous couleur de patriotisme, exerçait son fructueux commerce. Rabali. qui voulait s'emparer des armes perfectionnées des Français, fit tomber Crampel dans une embuscade et l'assassina traîtreusement (5 avril). Nebout, resté seul, ne put que rallier les débris de l'expédition, et rentra àRanghi, puis à Rrazzaville.

Dybowsky se chargea de venger Crampel. Il arriva rapidement à l'endroit où avait eu lieu le massacre, et ordonna de fusiller deux indigènes qu'on lui désigna, peut-être à la légère, comme complices du meurtre. Reprenant ensuite les projets de son prédécesseur, il fonda deux postes aux Onaddas et sur la Kemo, mais, épuisé par la maladie, et apprenant qu'on lui envoyait des renforts, il quitta l'Oubanghi et rentra en France. En somme, ces deux premiers explorateurs n'avaient que reconnu le pays et posé des jalons pour une future colonisation.

Maistrc, accompagné de Clozcl, Brunache, Briquez de Béhagle, et de Mezières, parvint jusqu'au pays à peu près désert qui sépare les bassins du Congo et du Tchad. Il s'y engagea malgré le mauvais vouloir des indigènes, les farouches Mandjas, et les féroces Ouia-Ouias et Aouakas, et arriva enfin dans un pays beaucoup plus civilisé, la vallée du Grinbinghi et celle du Logou, affluents du Chary. Il ne put, il est vrai, atteindre le lac Tchad, mais il parcourut l'immense région qui s'étend jusqu'au grand lac, assura à la France par des traités la possession, ou plutôt le protectorat, des territoires parcourus jusqu'à Lamé, tout près du Camei'oun allemand. C'étaient de grands résultats, et rapidement obtenus (1892-94).

Une quatrième mission, commandée par Gentil, et en sous-ordre par Huntzbuchler, Pi ins, Le Bihan, etc., compléta celte œuvre si bien préparée (189o). Gentil commença par créer plusieurs postes à Krébedjé, au Gribingiii, sur la Nouro, etc., réussit à conduire jusqu'au lac Tchad un petit bateau à vapeur, le Léon Blot, et

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soumit au protectorat de la France les deux États du Baghlrmi et (lu Dar-Kounga. C'était une immense région, fertile, peuplée, qui s'ouvrait ainsi à nos colons et à nos négociants.

Dès le retour de Gentil (1897), une nouvelle mission était confiée à Bretonnct (sept. 18!)8). 11 devait protéger le Bagliirnii contre les incursions de Rabali, et, si possible, créer des relations entre le Kanem et le Ouadaï. Une mission commerciale était confiée à Béhagle et Bonnel de Mezières (mars 4899) et Gentil repartait pour l'Oubanghi afin d'organiser nos nouveaux territoires (févriei- 1899).

Pendant (jue nos explorateurs prenaient ainsi l'Oubanghi comme base de leurs opérations vers le Tcliad et le Soudan Central, d'autres missions étendaient notre domaine dans la direction du Nil.

Les Belges n'avaient pas fidèlement exécuté la convention de 1887. Ils avaient augmenté leur territoire, à nos dépens, dans le haut Oubanghi et y avaient fondé des stations, surtout à Yakoma, au confluent de l'Ouelli et du Mbomow. Le lieutenant Hanolet essayait même de nous couper la roule du Tcbad, pendant que son collègue de la Kéthulle envabissait le Dar Fertit, que Prévez s'établissait dans le Baiu- el-Ghazal, et le capitaine Kherkoven atteignait le Nil à Ouadelaï. Il n'était que temps d'arrêter nos entreprenants voisins. Dès 1890 Gaillard avait été envoyé pour fonder de nouvelles stations à Mobaye et aux Abiras, mais les indigènes, travaillés par les agents belges, se montraient hostiles à nos étaldisscments. Ils avaient même massacré de Poumeyrac, un des lieutenants de Liotard, nommé en 1892 gouverneur de l'Oubanghi. La situation devenait critique. Liotard fut secouru à temps par le jeune duc d'Uzès, et vengea la mort de Poumeyrac, mais les Belges continuaient à ne tenir aucun compte de nos protestations, et envoyaient renforts sur renforts.

A ce moment l'Angleterre, toujours jalouse des progrès de la France, se rapprocha de la Belgi(iue et signa avec le roi Lé'opold II un traité par lequel elle partageait avec lui le Bar el Gbazal, et prenait à bail, le long de la frontière orientale du Congo, une bande de territoire, large de 25 kilomètres, qui permettait d'unir ses possessions australes à ses colonies nilotiques. La France ne pouvait se prêter à de pareils arrangements. Elle protesta avec énergie. L'Allemagne appuya nos revendications.

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Des nôgocialions s'engagèrent. Elles ahoiilirent au Irailé du 14 août 1804, par lequel la Belgique abrogeait la cession de la bande do 2o kilomètres, et signait avec la France un traité de frontières qui nous attribuait toute la vallée de l'Oubanghi et la ( crête de partage des eaux des bassins du Congo et du ^'il.

Restait à prendre possession des nouveaux territoires. Éncrgiqucment aidé par les capitaines Decazes, Vcrmot, Ditte et [loltinger, Liotard reprit aux Belges les stations usurpées, signa des traités de protectorat avec toutes les tribus nègres, comprises sous le nom générique de Niams-Niams, et s'étendit mênu; jusqu'à Tambourah, dans la haute vallée du Soueh, c'est-à-dire dans le bassin du Nil.

Comme les forces dont disposait Liolard devenaient insuffisantes, le gouvernement se décida, en janvier 1890, à lui envoyer une colonne de renfort. Elle était commandée par le capitaine Marcbanil, déjà connu par ses voyages au Soudan, par les capitaines Baralier, Germain, Mangin, les lieutenants Fouquc et Largeau, l'enseigne Dyé, le docteur Émily et l'interprète Landeroin. Parti de Loango en juillet 1896, et longtemps retardé dans le bas Congo, Marchand n'arriva à Banghi qu'en mars 1897. Il y reçut de Liotard l'ordre de prendre la route de Tambourah et de la Soueh pour atteindre le Bahr cI-Ghazal. Il obéit malgré la crainte (pie lui inspirait la région marécageuse qu'il allait avoir à franchir, et, par une résolution hardie, chercha à transporter de rOubanghi dans le Nil toute sa llottille de ravitaillement. Tantôt prenant la route de terre sur des rouleaux où les embarcations étaient tirées à la corde avec des fatigues inouïes, tantôt utilisant les biefs navigables, la petite colonne, après deux mois de travail, arriva le 10 scpteml)re au confinent de la Méré et du Bokou, seulement à 70 kilomètres de Tainliourah, c'est-à-dire de la vallée du Nil. C'était le point extrême de la navigation dans les eaux congolaises, et on se trouvait à 3330 kilomètres de Brazza\ille. Il n'y avait plus qu'à déterminer le point de départ des eaux niloliques, et à ouvrir une route entre ces deux points.

Marchand n'bésita pas. Il franchit la ligne de partage des eaux, s'engagea sur la Soueh, afduent du Bain* cl-Ghazal, et descendit celte rivière jusqu'à son confluent. Après avoir ainsi préparé la voie, il revint au débarcadère de la Méré et ordonna de transporter la flottille, pièce par pièce, jusqu'à l'embarcadère de

Kodjalc sur la Soueh. Ce gigantesque travail dura doux. mois. Un milliei' d'indigènes et tous les tirailleurs de l'escorte y furent employés. On réussit eniin à atteindre Kodjalé, où l'on étalilit aussitôt un arsenal de réparation et un marché de ravitaillement. On prit possession de Koutchouck-Ali, qui devint Fort-Desaix, et, après avoir ainsi assuré la base d'opération, on entra en relations avec les nègres Dinkas ou Diours, qui acceptèrent volontiers le protectorat de la France (nov, 1897).

Il était indispensable d'assurer à la France la possession d'un point sur le Nil, non seulement comme débouché comni^ . cial, mais aussi comme position stratégique permettant de donner la main à notre allié le négus d'Abyssinie. Le capitaine Baraticr, chargé de reconnaître les voies fluviales, traversa avec beaucoup de difficultés le pays marécageux où filtrent les eaux dont la réunion forme le Bahr cl-Ghazal, et annonça que parla Soueh, on pouvait arriverau Nil et spécialement au point de Fachoda, ancien poste égyptien sur la rive gauche du fleuve, en aval de son confluent avec le So])at. Marchand donna aussitôt le signal de la marche en avant (mai 1898).

Au mois de juillet, et après avoir établi sur son chemin deux nouveaux postes, Marchand arrivait à Fachoda et s'établissait solidement sur les ruines de l'ancien fort égyptien. C'était le moment où le sirdar Kitchener, avec une armée anglo-égyptienne, écrasait h Ondurman les Mahdistes. Les Anglais, dans tout l'enivrement de ce triomphe, qui consacrait leur domination africaine, apprirent avec une véritable exaspération l'arrivée des Français à Fachoda. Leur amour-propre souffrait d'avoir été prévenus, et leurs projets d'avenir étaient bouleversés. Kitchener courut à Fachoda, eut avec le capitaine Marchand une entrevue d'ailleurs courtoise, et, sur le refus de ce dernier d'évacuer la place, fit arborer le drapeau anglo-égyptien sur un point voisin du poste français (20 sept. 1898). Marchand, qui, dans l'intervalle, avait repoussé une attaque des Mahdistes, ne pouvait renoncer aux bénéfices de l'occupation sans les ordres de son gouvernement, et il prit une attitude si résolue que Kitchener revint au Caire.

Ce fut alors dans toute l'Angleterre comme une explosion do rtueur patriotique. On se prépara ouvertement à la guerre, et tous les vaisseaux de la flotte britannique se disposèrent à se ruer contre la France. Nous n'étions pas à ce moment en état de lutter

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contre rAnglclcrrc. Nos arsenaux élaient à peu près vides, nos vaisseaux disperses, et nos colonies sans défense. Au lieu de s'obstiner à garder un poste, glorieusement conquis, mais diflicile à protéger, la France se décida à donner l'ordre d'évacuer Faclioda. Marchand ohéit non sans peine et revint par l'Abyssinie à Djibouti, puis à Toulon. L'accueil triomphal qu'il a partout reçu en France l'a sans doute consolé de sa déception. D'ailleurs 1(! dernier mot n'est pas encore dit.

La glorieuse enli eprisc de Marchand nous a déjà valu quelques compensations. A la suite des négociations entamées entre la France et l'Angleterre, un traité de partage a été signé entre les deux nations (21 mars 1899). Nous renonçons au Bahr el- Ghazal et aux postes déjà établis dans le bassin du Nil, mais la ligne de frontière définitive est fixée au partage des eaux du Congo et du Tchad d'un côté, du Nil de l'autre, et à la limite du Ouadaï, qui reste à la France, et du Darfour, qui est attribué à l'Angleterre. Ce n'est donc plus une mince bande de terrain autour du Tchad, mais une vaste région, le Baghirmi, le Kanem, le Ouadaï, qui devient française. Nos communications entre le Congo-Oubanghi et le Niger, Sahara, Algérie sont assurées. Notre empire africain forme dorénavant un tout homogène et bien équilibré de tous côtés, défendu par de bonnes frontières. Enfin nous avons la libre navigation du Nil, et nous pourrons utiUser quand nous le voudrons, le débouché de la grande artère égyptienne.

En résumé, nous occupons un immense territoire de 1700 kilomètres de longueur de l'est à l'ouest, de 900 du nord au sud, qui comprend à l'estles pays Niams-Niams etDar-Fertît, au centre le pays entre Oubanghi et Chari, au nord le Dar-Rounga et le Ouadaï, au nord-ouest le Baghirmi et le Kanem, à l'ouest les petits États de Laï, de Lami, etc.

Au point de vue physique ces territoires se partagent en deux régions naturelles, Oubanghi et Tchad, qui, pour le moment (août 1899), sont réunies, et dépendent du gouverneur résidant à Brazzaville, La période d'expansion est maintenant achevée. Comment mettrons-nous en valeur ce nouveau domaine, quand et comment triompherons-nous du nouveau Samory, de ce traitant féroce, Rabah, qui nous a voué une haine inexpiable? C'est le secret de l'avenir.

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