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V. — Le territoire contesté

La frontière qui séparera la Guyane française du Brésil au sud et au sud-ouest est encore indécise. La France prétend qu'elle doit avoir pour limites à l'ouest le Rio Negro et le Rio Branco,

au sud l'Amazone. Le Brésil s'oppose à ces prétentions, et revendique tout le territoire compris entre l'Amazone et l'Oyapock. Or il s'agit d'une région d'environ 450 000 kilomètres carrés, qui renlenne plusieurs cantons fort riches et immédiatement utilisables par les blancs : on les nomme les Prairies, Savanes ou Gainpos. Ces prairies sont situées dans des endroits élevés et bien aérés. Le travailleur européen pourrait, sans préjudice pour sa santé, s'y livrer à l'élève du bétail, à la culture du tabac, du calé, du cacao, ou à l'exploitation des forêts. Gomme l'installation ne nécessite ni défrichements, ni déboisements, ni travaux pénibles, il pourrait tout de suite s'acclimater et faire souche, sans s'exposer à une forte mortalité. De là l'importance relative de ce territoire, de là les compétitions diplomatiques, qui ont fait de ce problème géographique un véritable imbroglio.

En \116, au traite d'Utrecht, il avait été conveiui que- la France renoncerait, en faveur du Portugal, aux terres dites du Cap- Nord, situées entre l'Amazone et la rivière Vincent-Pinçon. La navigation de l'Amazone et les deux rives du fleuve appartiendraient au Portugal, et la rivière Pinçon ou lapock servirait de limite aux deux pays. Or le traité n'assignait nullement la position exacte de la rivière Pinçon. « C'est l'Amazone, alfirmèrent les Français. — C'est l'Oyapock », ripostèrent les Portugais. Aussitôt conflit, et même conflit armé.

Eu 1736, après de longs pourparlers, une première convention nous laissa la libre pratique des terres situées au nord de l'Amazone, et porta oiliciellement notre frontière au sud de la rivière de Carapapou, qui débouche dans l'Océan près de l'île de Alaraca. Les Portugais ayant, lors des guerres de la Révolution, ravagé et conquis nos établissements jusqu'à l'Oyapock, une nouvelle convention, en 1794, ramena notre frontière jusqu'à laCarsevenne. En 1801, par la paix de Badajoz, Bonaparte impo>u aux Portugais une frontière plus méridionale, la rivière Araguary. Un an plus tard, en 1801, par le traité de Madrid, il la reporta plus bas encore, à l'Amazone même. Mais tous ces accords devaient rester lettre morte, comme le fut encore le contrat de 1817. Il avait été convenu à cette date que la frontière provisoire serait flxée à l'Oyapock du cap Orange, sous condition d'une délimilAtion ultérieure de la frontière du sud. Le contrat n'ayant pas ét i appliqué par le Brésil, héritier des droits du Por-

tugal, la France repi'it toutes ses revendications et réclama tout In pays jusqu'à l'Amazone.

Ce fut alors comme une passe d'armes diplomatique entre né^^ociatenrs et savants français et brésiliens. Du côté de la France Larue, Saint-Amand, Gouvray de Beauregaid, d'Avezac, Warden, Waikenaër, et du côté du Brésil Arauio de Silva, Uruguay et Itajuba luttèrent à coups de protocoles et de citations. Le débat s'envenima, mais ne fut pas tranché. En 4853, le Brésil nous offrit comme limite la rivière Garsevenne, mais la France réclamait la rivière Tartarougal. Les Brésiliens occupèrent aussitôt le territoire qui leur aurait été assigné, si la convention avait été signée, et la France laissa faire, mais en ne laissant périmer aucun de ses droits. Les négociations ont été reprises en 1862, en 1883 et en 1887. Le problème est toujours pendant. Ce sont les habitants du territoire contesté qui sans doute se chargeront de le résoudre.

En eflèt, pendant toutes ces contestations, la contrée en litige s'éiait peuplée d'Indiens, de métis et d'émigratits européens, surtout de Français. A peu près abandonnés à eux-mêmes, les habitants avaient constitué six capitaineries, trois à l'intérieur, Rucaoua, Gouripi et Ouassa, et trois sur la côte, Gounani, iMapa et Chicapour. Ils avaient peu à peu développé les richesses du sol, et commencé l'élève du bétail et l'exploitation des produits spontanés de la forêt, caoutchouc, cacao, salsepareille, piaçaby. Un courant commercial se développait de jour en jour, et des sentiments nouveaux d'indépendance, de vagues aspirations à la nationalité, commençaient à agiter les esprits. Bien que pariant la langue portugaise, tous les babitants du territoire contesté comprennent le français, et c'est vers la France que les portent leurs sympathies et leurs traditions. En 4883, M. Goudreau, celui de nos compatriotes qui a le mieux étudié cet étrange pays, auquel il a donné le nom d'Amazonie, se trouvait à Counani. Le capitaine le plus influent de la région, Raymond de Macède, lui présenta une pétition à l'effet d'obtenir enfui des administrateurs français. M. Goudreau eut beau faire remarquer qu'il n'était qu'un collectionneur d'insectes et d'oiseaux; on le promena de capitainerie en capitainerie, et il fut partout fêté connue un envoyé de la Fiance, mais en le priant de ne pas oublier que, depuis vin^t-cinq ans, c'était pour la quatrième

fois (Hi'on priait ainsi la France d'annexer purement et simplement le territoire contesté. « Si le gouvernement français ne veut pas s'occuper de nous, ajoutaient ces amis de la France, eh bien, nous nous déclarerons indépendants! »

En ellet, ne pouvant être ni Brésiliens, ni Français, les habitants de l'Amazonie se sont conslilués en Républlipie de Counani. Ils choisirent même comme président de la nouvelle République un très honorable publiciste, un Parisien, M. Jules Gros, connu par diverses publications sur la Guyane, mais qui ne s'aîl(!ndait probablement pas à cet excès d'Iionneur. Cette aventure s'est terminée en vaudeville. Le nouveau pi-ésident, qui s'était pris très au sérieux, et même avait fondé un ordre de chevalerie, l'étoile du Counani, fut destitué par ses propres ministres. Le Brésil, prenant au tragique une manifestation plus amusante que dangereuse, a vivement protesté et la France ne s'est pas décidée à soutenir ces compatriotes de fraîche date. Plus que jamais le territoire contesté resta donc en litige. A partir do 1890, par suite de la découverte de riches gisements aurifères, la question passa subitement à l'état aigu. Des bandits brésiliens, commandés par un certain Cabrai, molestèrent les colons français et assassinèrent même un parlementaire, le capitaine Lunier. Justement indigné le gouvernement français menaça de trancher le différend en envoyant des troupes à Counani. Le Brésil demanda l'arbitrage du président de la République helvétique. Il est probable que le jugement sera rendu à la tin de l'année 1899. La Guyane française, alors seulement, aura ses limites délinitives.

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