CHAPITRE III
SAI\T-I>IEKKE ET IlIIQUELO:\
BIBLIOGRAPHIE
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Nous ne possédons plus, dans l'Amérique du Nord, que doux îlots sans importance; mais ce sont les derniers vestiges d'une imposante et souvent glorieuse domination. Si petites qu elles soient, les îles de Saint-Pierre et Miquelon méritent donc un pieux hommage de patriotisme.
Les Français débarquèrent de bonne heure dans l'Amérique du Nord. Si même on en croit de respectables traditions, ils auraient, bien avant Christophe Colomb, entrevu la côte aniéricaine. A nos pêcheurs basques et bretons reviendrait cet honneur. Dès le moyen âge, ils furent en elTet les premiers et longtemps les seuls à poursuivre les baleines, qui fréquentaient alors le golfe de Gascogne. A la suite de ces monstres blessés, ils n'hésitaient pas à se lancer dans l'Océan, et c'est ainsi qu'ils furent conduits presque sans s'en douter sur la côte du nouveau continent. Des historiens leur accordent
même riionncur, qu'ils revendiquent vivement, d'avoir les premiers abordé à Terre-Neuve, au Labrador, au golfe de Saint-Laurent et en Acadie. Comme cette découverte ne reçut aucune publicité et ne profita ni à la science ni à la navigation, nous ne la mentionnons qu'à titre de curiosité historique. C'est seulement au xvr siècle, sous le règne de François I", que commencent avec Jacques Cartier et Robcrval les navigations connues et la prise de possession officielle. Nous n'avons pas à faire ici l'iiisloire de la colonie qui porta le nom glorieux de Nouvelle-France, non pas que le sujet manque d'intérêt, bien au contraire; mais cet admirable pays ne nous appartient plus, et nous nous sommes imposé la règle de ne nous occuper que des colonies actuelles. Qu'il nous suffise de rappeler que nous avons possédé en Amérique toute la région qui s'étend de la frontière actuelle des États-Unis jusqu'au pôle, et de l'Atlantique au Pacifique. L'Angleterre a été notre héiitière. En 1713, au traité d'Utrecht, elle nous ariaciia l'Acadie et Terre-Neuve. En 1763, après la déplorable guerre de Sept Ans, elle nous enleva le Canada proprement dit et toutes ses dépendances, à l'exception des îlots de Saint-Pierre et Miquelon, au sud de Terre-Neuve, dernier asile des vaincus qui voudraient rester fidèles au drapeau national. Ces îlots, pris par les Anglais lors de la guerre d'indépendance des États- Unis, rendus en 1783 par la paix de Versailles, repris au début de la Révolution et gardés jusqu'à la fin de l'Empire, furent enfin restitués à la France par les traités de 1815. Nous les avons conservés depuis.
Nous conservons également le droit exclusif de pécher et de sécher la morue sur la côte nord et la côte ouest de Terre- Neuve, depuis le cap Saint-Jean jusqu'au cap de Raye. C'est ce qu'on nomme le French Shore, ou Côte Française. Ce droit foimcllement établi par la paix d'Utrecht en 1713 et confirmé par la paix de Versailles en 1783 et les traités de Vienne en 1815, nous a été contesté. La population terre-neuvienne a beaucoup augmenté dans ces parages, et les traités lui interdisaient non seulement tout établissement permanent sur la côte mais même la résidence en dehors du temps de la pêche. Cet étrange condominium de la France et de l'Angleterre ne pouvait aboutir qu'à de désagréables revendications. Dès l'année 1881
des m'-gocialions ont été entamées entre les deux pays : soutenues avec mauvaise foi d'un côté, avec un entêtement inopportun de l'autre, elle n'ont pas encore abouti. Cette question ii'rilaiile sera sans doute tranchée quel(|ue jour non par le canon, mais [)ar (pielque arbitrage international.
Sniiif-Picrre a sept kilomètres et demi dans sa plus grande 1 u-geur. Sa superficie est de 2,G00 hectares. Le sol est presque entièrement granitique, inculte et stérile. Pas de rivières, mai? de sini[iles ruisseaux. Hérissée de montagnes abruptes, qu'on ne peut escalader sans danger et dans le creux desquelles se trouvent quelques étangs poissonneux, cette île présente, vue du large, l'aspect d'une niasse noire, bordée de hautes falaises et battue par une mer furieuse. Les côtes sont escarpées et, pour ainsi dire, inabordables. De Saint-Pierre dépendent les cinq îlots du Grana-Culomhier, de VUe Verte, de ['île aux Chiens, de l'île aux V'iinqueurs et de Vîle aux Pigeons. Miquelon, autrefois divisée en deux par un canal, que les envasements de la mer ont comblé depuis 1783, présente une plus grande étendue de territoire, 18,423 hectares. Le sol est également granitique et les côtes dangereuses. Ces deux îles peuvent être considérées comme improductives. L'hiver prolongé et rigoureux qui y règne ne permet pas aux cultures de s'y développer. Saint-Pierre n'a que des broussailles épaisses et rampantes; ses arbres les plus élevés ne dépassent pas trois mètres. Miquelon possède quelques plaines et des pâturages propres au bétail ; mais ses landes sont stériles. Dans ces îles, l'âpreté du climat est causée par les vents et les courants polaires plniôt que par la position géographique. Saint-Pierre et Miquelon sont en effet sous la même latitude que la Normandie et la Picardie ; mais nos deux provinces doivent la douceur de leur température au Guli-Slream, dont les dernières ondulations viennent mourir sur leurs côtes, tandis que nos colonies américaines reçoivent constamment et directement les assauts du froid boréal. Certes l'homme aurait à tout jamais fui ces lieux désolés, et nos îlots de Saint- Pierre et de Miquelon ne seraient que des rochers anonymes, si l'on n'avait découvert dans leur voisinage une véritable mine précieuse, d'autant plus précieuse qu'elle se renouvelle incessamment : c'est le grand banc de Terre-Neuve.
D'ordinaii'o, un banc est une étendue de sable plus ou moins couverte d'eau; mais le banc de Terre-Neuve est tout à fait sous-marin. A des profondeurs considérables, mais qui pourtant ne dépassent guère 160 mètres, existent des alluvions vaseuses, archipel invisible qui ne se révèle au navigateur que par la teinte plus claire, l'agitation et la fraîcheur des eaux. On les nomme les bancs de Terre-Neuve. On en compte trois principaux, le Grand-Banc, le Ba7ic-à-Vert et les Banqucaux, et deux secondaires, le Banc-Jacquet et le Bonnet-Flamand. Le Grand- Banc atteint une longueur de 500 kilomètres sur 360 de large; sa profondeur moyenne est de 30 à 4S mètres. 11 est comme coupé en deux par un vaste sillon nommé la Fosse. Tous ces bancs, qui sans doute sont des alluvions vaseuses formées par le Gulf-Stream, servent d'asile ou plutôt de patrie à d'innombiables légions de poissons. C'est là que foisonne surtout la morue, soit qu'elle y dépose son frai, soit qu'elle s'y rende après l'avoir confié aux algues du rivage. « Aux dernières semaines d'avril, elle abandonne ses stations inconnues d'hiver et vient chercher sa nourriture sur le Grand-Banc. On y assiste, pendant tout l'été, à une fermentation tumultueuse de vie animale, qui se prolonge en traînées mouvantes le long des îles voisines et du continent, jusqu'à ce que, de nouveau, l'hiver les refoule dans le fond des mers ou dans les régions polaires et équatoriales jusqu'au printemps prochain. »
Pendant des milliers d'années, les hommes ignorèrent ces évolutions périodiques. Ce furent nos Basques qui, poursuivant la baleine, trouvèrent par hasard le banc de Terre Neuve et furent les premiers à remarquer l'abondance extraordinaire des morues. Dès lors les expéditions se succédèrent. Quand on apprit que ces eaux possédaient et reproduisaient une richesse toujours nouvelle, les peuples s'y rendirent à l'envi. Deux surtout, les Anglais et les Français, se signalèrent par leur ardeur. Sur les grèves encore désertes de Terre-Neuve, ils étalèrent et séchèrent les trésors de la mer. Les épaisses forêts qui garnissaient alors l'intérieur de l'île leur fournirent le bois nécessaire aux vaisseaux, aux habitations et au chauffage. Dès lors, à travers toutes les vicissitudes politiques, cette île et ses dépendances n'ont pas cessé d'être le principal marché producteur de cet aliment humble, mais utile. Sans doute on trouve ailleurs de la morue, au large de l'Islande par exemple,
sur le banc d'Arguin près de noire Sénégal, sur les côtes d'Ecosse et de Norvège, autour des Fcroë et des Shetland, et mémo sur le Dogger Bank, à égale dislance de rAngielerre, du Danemark et de la Hollande; mais Terre-Neuve a conservé sa supériorité, probablement parce que nulle part ailleurs le poisson n'est péché, préparé et expédié au loin par une flotte commerciale aussi nombreuse.
La grande pêche est une industrie spéciale qui s'implanta de bonne heure dans une vingtaine de nos ports de l'Océan. Ce ne sont pas les plus considérables par leur mouvement commercial : ainsi Bordeaux, Nantes et le Havre n'y prennent qu'une petite part. On dirait que ces grandes cités maritimes, dans leur fierté, abandonnent à leurs sœurs plus modestes ces professions plus utiles que brillantes. Quant aux ports de la Méditerranée, aucun d'eux, à l'exception de Cette et quelquefois de Marseille, n'envoie de navires aux bancs de Terre-Neuve. Parmi nos riverains de l'Océan qui s'adonnent à cette pèche, le premier rang a longtemps appartenu aux Basques. Ils ne connaissaient pas de rivaux. Ce fut à leur école que s'instruisirent les Anglais et les Hollandais. Jusqu'au xv!!*" siècle dura leur supériorité. Saint-Jean-de-Luz était alors une florissante cité, dont les négociants et les armateurs étaient connus par la hardiesse et le bonheur constant de leurs opérations. La mer, en un jour de fureur, c'était en 1765, brisa les rochers qui défendaient l'entrée du port et assaillit la ville. La décadence commença et ne s'arrêta plus. Bayonne a recueilli en partie l'héritage de Saint-Jean-de-Luz, mais les beaux jours de splendeur ont disparu. Néanmoins le goût des Basques pour la mer et la grande pêche a persisté. Ce sont toujours d'intrépides marins; entreprenants, sobres, obéissants, ils se laissent peut-être trop facilement décourager. La morue est pour eux une cause de fortune inépuisable. A tel de leurs villages elle rapporte chacpie année plusieurs centaines de raille francs; mais l'argent reste peu dans le pays. ï\ paraîtrait que les Basquaises aiment le plaisir et la toilette, et, parfois, dissipent par avance dans leurs profusions le gain de leurs maris.
Les Bretons viennent après les Basques. Actifs et résolus, très soumis dans le service, de sang-froid dans le danger, ils ont toujours été de bons marins : malheureusement ils ne sont
pas sobres, et rinflucnce pernicieuse de l'alcool leur enlève et) partie leurs qualités natives. Une douzaine de ports bretons, Saint-Biieuc, Paiinpol, Binic, surtout Saint-Malo et Saint-Servan, s'occupent activement de la grande pôcbe. Le nom du plusieurs ports, baies et îlots, sur les côtes de la grande île, lémoig-ne encore des explorations des navigateurs bretons.
La Normandie compte aussi sur la Manche divers ports qui expédient à Terre-Neuve, Dieppe, Fécamp, et surtout Granville. Les Normands sont de solides matelots, à toute é()reuve au moment du danger, mais nullement sobres, fort enclins à se plaindre, et difticiles à manier quand ils sont à terre. Ce sont leurs ancêtres qui s'aventurèrent les premiers dans les voyages au long cours et prirent une part si active à la colonisation du Canada.
Tous ces marins, quelles que soient leurs qualités, sont encore dépassés par les Flamands, race unique au monde, et qui serait parfaite, si l'abus des liqueurs ne compromettait trop souvent leur subordination. Nous ne les citons ici que pour mémoire, attendu que Gravelines et Dunkerque, les deux principaux ports do. la région flamande, dirigent leurs navires surtout vers l'Islande.
Hors de France, toute une population, française également, s';i donne aussi à la grande pêche. Ce sont les habitants de Saint-Pierre et Miîiuelon. Issus de l'amilles originaires du pays Basque, de Bretagne et de Normandie, leurs ancêtres s'étaient établis en Acadie. Ils furent abandonnés par Louis XIV et par son successeur, et brutalement chassés de leurs foyers par l'Angleterre. Le poète américain Longfellow a chanté leur exode dans son touchant poème d'Evangelina. Efi 1764, ils se réfugièrent à Saint-Pierre et Miquelon. Gomme ces îles tombèrent à deux reprises entre les mains des Anglais, plutôt que de céder ils revinrent en France. Réintégrés en 1815, et protégés directement par la Restauration, ils commencent à croire à leur installation définitive, mais ils trahissent encore quelque inquiétude sur la permanence de leur séjour par leur goût tout spécial pour les maisons de bois et les campements provisoires.
Cette énergique et vaillante population est aujourd'hui dans l'aisance. Les Acadiens de Saint -Pierre et Miquelon sont,
comme jadis leurs ancêtres, simples, honnêtes, hospitaliers, durs au travail et courageux. Ils s'aventurent sur les bancs avec des bateaux à peine pontés, et môme des chaloupes. Bien que l'air des îles soit pur, la population n'augmente que lentement. Elle était, en '1871, de 4,750 âmes. En 1874, elle no comptait encore que 4,8iG âmes et 0,300 en 1895. Cette lenteur dans l'accroissement tient sans doute au grand nombre des accidents de mer, et aux fatigues d'un métier qui épuise vite les constitutions les plus robustes.
Maintenant que nous connaissons les riverains de l'Océan qui prennent part à la grande pêche, voyons-les à l'œuvre, et suivons-les dans leurs campagnes. Celte expression n'est que trop juste, car ces campagnes sont souvent meurtrières.
Un armateur s'est-il décidé à expédier un navire aux bancs, il confie d'ordinaire au capitaine qu'il a choisi le soin de recruter son équipage. Ce dernier réunit, autant que faire se peut, des hommes du même pays, ou du moins de la même province. Les contrats d'engagement, fixés par des règles séculaires, stipulent toujours, outre la nourriture, un minimum de salaire qui est payé avant l'embarquement et une part éventuelle dans les produits de la pêche. Ces avances varient en moyenne de 100 à 200 francs. La part de pêche est fixée à un cinquième pour l'équipage, et se répartit en autant de lots qu'il y a d'hommes. On estime, en général, que le lot de chaque matelot varie entre 800 et 1200 francs. Ceux d'entre eux qui sont rangés et économes rapportent en France la plus grosse part de cette somme; mais la plupart d'entre eux la dépensent lollement. Il est tel de ces matelots qui revient au pays avec 6 ou 8 Irancs d'économie, et après six mois de navigation. Le métier de pêcheur aux bancs est donc rude et peu lucratif; pourtant ceux qui l'ont pratiqué n'y renoncent jamais. Leurs enfants et leurs petits-enfants s'y dévouent également. Aussi n'y a-t-il pas en France de meilleuis matelots. Ils le savent au reste, et le disent avec un naît orgueil. Il faut les voir à terre, quand ils marchent les mains dans leurs poches, tout gonflés du sentiment de leur importance. Leurs costumes atteignent les dei nières limites du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu'à mi cuisse, des chausses de toile ou de laine, des camisoles de toutes couleurs, des cravates immenses ou pl-itôt
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des pièces d'éloOe serrées autour du cou, des bounets de laine, et, sortant de ces guenilles, de larges mains, des visages basanés et de longues barbes. Tel est l'aspect du pêcheur des bancs. Pour que rien ne manque à la ressemblance, prenez cet lion)me et roulez-le, avec son équipement, dans la graisse et dans l'huile de poisson. S'il n'était pas huileux et rauce, ce ne serait pas un vrai pèciieur.
L'équipage du navire est donc rassemblé, les contrats signés, les provisions faites. Le jour du départ était jadis fixé par un arrêté du ministre de la marine : 1" mars pour les navires qui se rendaient au Grand-Banc, 1" avril pour ceux qui allaieat dans les mers d'Islande, 1^"' mai pour ceux qui péchaient sur la eôle de Terre-Neuve, où la banquise de glace est plus lente à se londre. Aujourd'hui, les départs sont libres. Les capitaines peuvent partir quand bon leur semble, et ils profitent de cette liberté pour se bâter d'arriver les premiers, alin de retenir les meilleures grèves et les bons endroits. A Granville et dans quelques autres ports, l'usage a prévalu de partir tous ensemble à la môme heure. Les matelots sont alors suivis jusque sur le quai d'embarquement par leurs familles. Un prêtre donne la bénédiction. Tous s'agenouillent à la fois, et, à un signal donné par un coup de canon, la flottille s'avance au large, portée par le jusant de marée. Quand les dernières voiles ont disparu à l'horizon, les femmes avec leurs enfants rentrent tristement au logis. Combien d'entre elles en effet resteront veuves et chargées d'or[)lielins I
La traversée de France aux bancs est périlleuse, car, dans ces huit cents lieues de mer, on traverse "une région parcourue par des glaces errantes et couvertes de brouillards. Le séjour sur les bancs est plus dangereux encore. Môrne en plein été, les bruines y sont parfois si épaisses qu'on n'y voit [)as d'une extrémité à l'autre des navires, fort exposés à s'égarer ou à s'aborder. Pour prévenir les abordages, il est nécessaire que la cloche ou une corne résonne sans relâche, et encore les sinistres sont-ils fréquents. En 18i6 sept bâtiments furent submergés par un môme coup de vent. Corps et biens, tout périt. C'est surtout quand souffle le vent du pôle que le danger augmente. La pluie tombe alors et se convertit vite eu neige. Pour peu que le froid continue, cette neige devient du poudrin. Le pou-
SAINT-PII-niRE ET MIQUELON oiS
drin tombe par louibillons, fui et dru comme du sable. Il s'inlroJuit par les moindres ouvertures. Il suffit d'une feule à une porte, d'un carreau mal joint à une tenôtre pour qu'il pénètre dans une maison et s'accumule en tas. Le séjour sur les bancs n'est donc ni agréable ni sûr.
Tous les navires ont un droit égal à l'entier domaine despôcbes; pourtant une longue trailiiion a créé des liabitudes dont on ne s'écarte guère. Ainsi Bayonne et Bordeaux n'arment que pour le Grand-Banc; Saint-Servan, Saint-Malo, Granvillc, Fécamp et Dieppe expédient à la côte de Terre-Neuve et an Grand- Banc. Les autres ports ne fréquentent que Terre- Neuve. Quant aux stations particulières dans d'autres régions, liberté absolue. II y a de bonnes et de mauvaises cliances Tel capitaine a rencontré un fond productif l'année précédente, qui est déçu dans ses espéiances, quand il revient l'exploiter l'année suivante. Dans cette Californie maritime, on rencontre des placers abondants tout à côté de terrains improductifs.
Les procédés de pêche varient suivant les stations. Au Grand- Banc, comme le navir'e doit rester stationnaire pendant plusieurs semaines, il jette une ancre et détache des chaloupes, qui se mettent isolément en quête du poisson. Chacune de ces chaloupes laisse tomber deux lignes qui se fixent au fond par un grappin et supportent 5 à 6,000 hameçons. Le lendemain, on relève ces lignes et on porte le butin à bord. A Terre- Neuve, les navires restent au mouillage et envoient au large chaque malin des chaloupes faire la pêche d'après divers procédés, dont les plus usités sont la seine et la ligne à la main. La morue se presse parfois autour de la barque en troupes si serrées, qu'on peut la faucher, c'est-à-dire l'atteindre au moyen de lignes armées de crocs. Quels que soient les procédés, les résultats sont extraordinaires. 11 semblerait, depuis les siècles que dure cette pèche, que la morue ait disparu ou du moins scit devenue rare; mais sa fécondité est effrayante. N'a-t-on pas compté 9,340 000 œufs dans le ventre d'un seul aninial? Si le plus grand nombre de ces œufs n'était privé de la laite féconde du niàie ou détruit par divers accidents, la morue en peu d'années aurait comblé l'Océan. Par bonheur, il est impossible de trouver un animal plus stupide et moins défiant. L'js morues se pressent autour de l'appât et attendent leur
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tour, pour ainsi dire, afin d'èire enlevées. Elles luttent presque ciiuc elles pour se donner à l'homme, car on a remarqué (jue les plus grosses étaient toujours prises au début de la saison.
La saison de la pêclie dure du aviil au i"^' octobre. Elle se divise en trois périodes d'après le poisson employé en guise d'appât. Dans la première, d'avril à mai, on se sert du hareng^ qui paraît à celle époque en quantités innombrables sur les bancs. Quand passe le capelan, de juin à juillet, commence la seconde saison. Le capelan est un petit poisson qui descend des mers du Nord, poursuivi par des morues, lesquelles sont à leur tour chassées par de plus grosses espèces. Les capelans se répandent en masses tellement épaisses dans toutes les mers ■voisines de Terre-Neuve, que parfois le fiot les rejette et les accumule sur les grèves. C'est le grand moment de la pêche. Les mondes, affriandées et comme enivrées, se précipitent sur ces bandes de capelans et dévorent avec gloutonnerie l'apiiât que leur lancent les matelots. La troisième période, qui dure d'avril à octobre, est celle de Vencornet. Le produit des deux premières périodes, après une préparation préalable en mer, est transporté à Saint-Pierre et Miquelon, où la dessiccation se termine sur les grèves bien aérées des îles. Le produit de la troisième, celle de l'encornet, entassé sur le navire, forme ce qu'on appelle la morue verte, qui est rapportée en France, partie pour une consommation immédiate, partie pour être séchée et réexportée.
Après être sortie de Teau, la morue subit diverses préparalions. On commence par la décoller, c'est-à-dire par lui couper la tête. Puis on l'habille, c'esi-à-dire qu'on l'ouvre, qu'on la vide et qu'on la fend en deux. D'autres mains la saupoudrent de sel et l'empilent en tas. Celte opération du salage se lait de diverses façons. Tantôt on se contente de couvrir au hasard le poisson de pelletées de sel, tatitùt on applique le sel en plus petites quantités, mais avec plus de soin, principalement le long de l'épine dorsale. Le labeur est alors incessant. Il dure tant que dure le poisson. Jour et nuit, quelque temps qu'il fasse, le matelot est sur le pont, presque toujours mouillé jusqu'aux os, couvert d'huile et de sang, respirant une o leur inlecte, entouré de débris iinmondes et travaillant sans relâche. Aussi bien il ne recule jamais devant la besogne. L'esprit de
SAINT-PIRRRE ET MIQUELON 3>5 corps le veut ainsi. Associé aux prolits et aux pertes, il travaille pour Uii-mûme et ne se plaint jamais de la fatigue. Il réserve ses doléances pour la nourriture ou le coinmandeinent.
Ainsi se connportent les pécheurs sur les bancs. A Terre- Neuve et aux îles, le labeur est moins rude. Le navire en effet reste toujours en communication avec la côte , ou bien au mouillage dans un bon port, ou bien prés d'une grève choisie par le capitaine. En ce cas, chaque matin les chaloupes se détachent du navire, mais n'y rapportent pas leur butin. Elles le déposent sur la grève, où des travailleurs spéciaux lui (ont subir les opérations que nous connaissons déjà. Ces tiavailleurs sont de simples ouvriers, engagés pour un temps déterminé. On les nomme des graviers, du mot grève prononcé à la normande. On les affuble du sobriquet de peltais, à cause de leur pacifique étendage de peaux de morues. Leurs fonctions se bornent à recevoir le poisson, que leur apportent les pêcheurs, à le décoller, à l'ouvrir, à mettre à part les foies pour en extraire l'huile, à étendre les chairs entre deux couches de sel, enfin à les dessécher sur les grèves.
Les deux endroits où s'opère la dessiccation se nomment les chauffants et les vigneaux. Un chauflaut, ou échafaud, est une cabane de bois sur pilotis, moitié dans Teau, moitié sur terre, ouverte à tous les vents. Une partie du plancher est à clairevoie, et c'est dans cette partie que sont rangés les établis, où l'on décolle la morue. Les chauffauts répandent une odeur infecte, car l'atmosphère y est constamment chaigée de vapeurs ammoniacales, et, comme les graviers sont peu délicats, ils ne songent guère à se débarrasser des débris de poisson, à moitié pourris, qui, peu à peu, s'accumulent autour de leurs ateliers. On pourrait fabriquer avec ces détritus un engrais aussi ferlilisateur que le guano. On commence à bâtir des usines pour recueillir cet engrais animal. A l'entrée du détroit de Belle-Isle, il en existe une qui fournit chaque année 8 à 10,000 tonnes d'engrais. Si l'on ramassait, au lieu de les jeter à la mer, les 7S0,000 tonneaux de poisson, qu'il serait difficile de convertir en engrais, on récolterait au moins la moitié de ce que produisent en guano les îles Chinchas. Il faut voir les graviers, le couteau à la main, taillant, dépeçant, airachant, et prenant de grandes précautions pour ne pas se piquer, car
la moindre lésion deviendrait tout de suite fort grave. Quant aux vigneaux, ce sont de longues tables de branchages mobiles, qu'on peut incliner dans tous les sens et sur lesquelles on étend les morues.
La morue ainsi préparée sert surtout à l'alimentation. Par goût, par raison ou par morlification, nous avons tous mangé et nous mangerons encore de la morue. Pour se rendre un compte exact de l'importance de cet utile aliment, il faut songer aux capitaux mis en circulation par cette pêche : nourriture et salaire des équipages, matériaux pour la construction et l'armement des navires, sel pour la conservation des mornes, transactions qui se rattachent à ce commerce. On a le droit de raffirmcr, la morue entretient une partie de l'activité du littoral français. Cette pêche en elTet occupe annuellement près de 600 navires, jaugeant 80,000 tonneaux. La production totale varie entre 33 et 40 millions de kilogrammes, d'une valeur de 14 à 16 millions de francs. En 1872, le mouvement commercial s'est élevé à la somme de 20,337,000 francs. Nous sommes pourtant dans des conditions bien défavorables pour réussir dans cette branche de production. A vrai dire, nos pêcheurs ne peuvent plus se soutenir qu'à force de primes. La loi du 22 juillet 1851, prorogée à diverses reprises, accorde une allocation de 50 francs par homme, une de 12 à 20 francs par quintal métrique de morue exportée, et une de 20 par quintal de rogue : près de 4 millions par an de primes d'encouragement. C'est pourtant nous qui fournissons encore de morues non pas seulement les' ports français, mais l'Italie, la Grèce, le Levant et l'Algérie. L'Espagne et le Portugal ne nous échappent pas. Sur la côte occidentale d'Afrique, nous fournissons le Sénégal, et, dans la mer des Indes, les Mascareigues. Le marché des Antilies nous est ouvert. La morue pénètre même, sous pavillon français, jusqu'en Chili et au Pérou. On raconte qu'un jour Colbert avait à sa table un enseigne de vaisseau qui se [ilaignait du trop grand nombre des jours d'abstinence prescrits par l'Église calholiiiue. « Cette observation, répondit le ministre, est fort déplacée dans la bouche d'un olticier de marine, car vous paraissez ignorer (|ue, sans lesjours maigres, tomberaient les pêcheries, séminaires naturels de nos matelots. »
Ce n'est point là le seul usage de la morue. Elle donne à riiointnt! d'autres profliiils utiles. Les œufs, que l'on désigne sous le nom particulier de rogue, servent aux pêcheurs normands et bretons d'ajjpât pour la pôche de la sardine. Les huiles extraites du l'oie ont acquis pour le traitement de diverses maladies une vogue que ne justille pas toujoius la pureté des produits. Voici comment on iabrique cette huile. On construit un cageot, sorte de cône renversé en planches, qui peut avoir deux à trois mètres de côté. Le Ion;! est à claire-voie, et domine une large cuve enfoncée en terre. C'est dans le cageot qu'on verse les foies pour les faire fermenter. L'huile découle de la claire-voie dans la cuve, où on la recueille ensuite pour l'enfermer dans des barils. On distingue trois sortes d'huiles de foie, la blanche, la blonde et la brune. Les deux dernières, obletuies par fermentation dans le cageot, sont très inférieures comme qualité et comme prix. L'huile blanche est préparée avec des foies frais, chauffés à la vapeur dans des cuves à double fond.
Après la chair salée, la rogne et le foie, nous mentionnerons encore la drache, qui est au foie et à l'huile ce que le marc est au raisin et au vin. La morue sert aussi dans les îles de monnaie de compte, les cinquante kilos étant estimés vingt francs. Le commerce s'accommode de cette vieille habitude, que répudie l'économie politique. Si jamais on frappe une moimaie aux îles de Saint- Pierre et Miquelon, elle devra porter l'empreinte de ce poisson, qui les a enrichies.
Le dernier, mais non pas le moindre des avantages de cette pêche, c'est qu'elle forme une race de matelots incomparables. Dans tous les ports de pêche, dès l'âge de douze ans, Tenliant monte à bord des navires en qualité de mousse. A seize ans, il passe novice. A vingt ans, on l'enrôle sur les bâtiments de l'État, où il acquiert les qualités qui lui manquaient encore, le sentiment de la discipline et du devoir. Après trois ans de service public, il se marie, puis s'engage de nouveau. Vers l'âge de trente ans, c'est un des hommes les mieux trempes de la société, également propre à toutes les navigations, unissant la fougue au sang-froid, sachant attaquer et résister. Il est rude, parfois brutal, mais toujours serviable et compatissant. Quand souffle la lemiêtc, ou qu'un de ses camarades
328 LES COLONIES FRAiNÇAISES
est en danger, il oubliera, pour voler à son secours, toutes les jalousies de langue, de race et de province. Aussi bien le gouvernement apprécie si complètement les services de ces vigoureux pêcheurs, qu'il leur assure, en cas d'infirmité ou de vieillesse, une petite pension mensuelle. Jamais récompense ne fut si bien méritée. Depuis que la perte de ses meilleures colonies a enlevé à la Fiance les éléments principaux de sa navigation, on ne saurait imaginer un meilleur moyen de conserver et de renouveler incessamment une des sources de noire prospérité nationale.
Telle est la pêche de la morue, soit au Grand-Banc, soit aux îles Saint-Pierre et Miquelon. Ces deux postes sont comme le point d'appui de toutes les expéditions au Grand-Banc, qui viennent y faire leurs provisions d'appâts, renouveler leurs vivres, réparer leurs avaries, et déposer le produit des deux premières pèches. C'est encore à Saint-Pierre que viennent emmagasiner leurs récoltes les navires qui fréquentent Terre- Neuve, et à qui tout établissement sédentaire sur l'île est interdit. C'est enfin de là que partent, pendant huit ou neuf mois de l'année, des navires pour les colonies françaises et les divers marchés américains. Saint-Pierre est donc le complément nécessaire de tout notre système de pêches. Sa rade est sûre : elle peut contenir jusqu'à quarante grands bâtiments. Dans son port, ou barrachois, mouillent à l'aise plus de cent navires de commerce. Au fort de l'été, il n'est pas rare d'y voir entassés et pressés bord à bord plus de trois cents navires. Une division navale, composée de trois ou quatre bâtiments, se rend chaque année dans ces parages pour protéger les pêcheurs, veiller à l'exécution des règlements, et prévenir tout conflit avec les voisins et rivaux. Saint-Pierre sert de quartier général à cette petite escadre. C'est aussi le centre de l'administration coloniale. Nos divisions navales des Antilles, attirées par la salubrité du climat, viennent parfois y chercher un refuge contre les fièvres tropicales. En dehors des fonctionnaires amenés à Saint-Pierre par les nécessités du service, il n'existe dans ces îles que deux classes d'habitants, les pêcheurs et les négociants. Dans la morte saison, les uns et les autres ne savent trop comment passer le temps. Mais, aux piemières brises printanières , les pêcheurs disposent leurs aj^rès et les négo-
SAINT-PIERRE ET MIQUELON ciants leurs approvisionnements. Quand paraissent à l'horizon les premières voiles françaises, elles sont saluées par des cris de joie. Les rues se peuplent, les magasins se rouvrent, les cabarets retenti.'^scnt de cliants joyeux. Bientôt l'animation est à son comble. Plus do 10,000 matelots se pressent et se coudoient. Les négociants les attendent à la porte de leurs magasins et abusent de leur naïveté pour leur proposer et leur laire accepter des marchés extravagants. Les pécheurs îBordent à l'appât du marchand avec plus de facilité encore que la morue à leurs propres lignes, et se débarrassent avec une singulière facilité de cet argent, qu'ils n'ont gigné qu'avec tant de peine.
En résumé, pour donner à Saint-Pierre et IVliquelon leur nom véritable, ce sont de grandes fabriques de morue, mais des fabriques qui assurent à l'alimentation publique de sérieuses ressources, au commerce et à l'Etat des matelots d'élite, à l'industi'ie des produits variés. On prétend que la grande pèche est aujourd'hui en décadence. Elle est au moins beaucoup trop négligée. Les Anglais et les Américains nous font une concurrence désastreuse. En 1865, les Etats-Unis avaient gagné à cette pêche S7,2S4,440 francs et les Anglais5448S,000 francs. Eu 1876, les produits avaient presque doublé. Nous, au contraire, nous restons stationnaires. En 1876 le commerce avec la Fiance n'atteignait que le chiffre de 9,427,896 francs, et il s'élevait péniblement, l'année suivante, jusqu'à 11,400,866 francs. Les résultats étaient meilleurs en 1884. La valeur des marchandises importées était de 12,692,425 et celle des marchandises exportées de 16,639,^^24. En 1894 les importations atteignaient un total de 6,749,514 et les exportations de 9,400,403. Cette décadence est pour la France un véritable malheur, car elle ne doit rester indilTcrcnte à rien de ce qui peut affermir la liberté de l'Océan et la prospérité nationale.