I. — Géographie historique
La Cochinchine française est, après rAlgérie et la Tunisie, la plus importante de nos possessions d'outre-mer. Par son admirable position géographique, par les ressources pour ainsi dire inépuisables de son sol et les qualités de ses habitants, elle semble appelée à un magnifique avenir. Puisque notre bonne fortune nous a conduits dans une région où nous pouvons rapidement et sûrement retrouver ce que nous avons perdu, espérons que les malheurs du passé seront le garant de l'avenir et qu'on ne
Liiî «AiiX»MES FRA^ÇA:^i:^ (Mmen plas en dêrêiOD nos entier - f gnant que noss ne noos éuUissoas - poar en essayer i» aucrs.
On appdleJfaEcie-CicàùKMae et |Uas exadementGochindiiiie françabe fai |iaitie oneaule de fai péninsule iDdo<hinotse, celle qfne baignait les eau du Piadfiqne. La Gochinchine bKsaÀt jadis iiartse de reai|Hre d 4»— , nn des quatre Etais q[ni se partagent Flndo-diine. Des as provinoes qui la compaGaient, le trais premières fiaient anceKàs à la fïanoe en Idôi et les troÊ deniKfes en fi<€^,à iasoitede guerr?? de nêgmàatîotts doitt void lliKtoîre lësnnièe :
L'empire d'Annam n'a longtemps été qu ùiie aependance de la Gbine; il ne s'i^ affranchi de sa dominalîoa qu'au ooraniencement du xr^ «àède. Ce Ait Lê-Loi, fondateur de la dyiia^ie de Lè, qui opéra cetie lëvoltttion en 14^8. Le |iaTs alar> halàtê par le Annamites n'était antre que le Tongkiog de nos jonr=; il ^étendûtdans le sod jieqn'à la chaîne de montagnes SBtoèe an nord de Hué. Veïs te milieu du xn* âède. les Annamites conquirent la contrée à laqudk Hué sert de capitale. An XTiF et au sxn^ sîède, ils s'anparèrent de la Cochinehine et soumirent le C^mbod^ à lenr protecloraL Peu à pen ils devenaient redontaldes et moiaçaîent de s'étendre sur la prequlle indo-cfaÛM^e tout «atiète. Le Sîam, la firmanie, la Chine e!!?'même repectaient leur autonomie.
: T^ . à la fin du xnuF siède que la Fiance entra directe- .atioas avec l'empire d'Annam. Elle n'f avait été - 7 ptrêenlée que par ses mi^onnaires et ses manjrs. Depuis quelques années, pluâeuis prétendants se di^utaient le trône,et la guerre eÎTile était comme en permanoice. L'héritier légitime, Ijia-long, chassé du trdne, eat alors la pensée de recourir à la France , dont il amit entendu lanter la pnêsance par un de nos compatriotes, le mi^onnaîre Georges Pigneau de Béhaine, nommé par le Saîal-^êge en ITTO érè^ue d'Adian. 1^ de Bdiaine, qui espérait à la fois cooTertir an catholicisme le ^nce dépossédé et rattacher à la France par le liens de la leconnaissance, lui proposa de partir lû-même, arec soo fils aîné, pour négocier cette alliance. Louis XVI r^nait alors. Ce sonierain s'occupait activement de la question coloniale. Kon seulement il donnait tons se soins à réoiganisa'la marine
LA CUCIIINCHINE FIiANÇAl-:E m
el à augmenter nos possessions d'oulre-mer, mais encore il s'intéressait directement aux expéditions et aux navigations contemporaines : parfois même il en traçait le plan. Aussi accueillit-il avec empressement le prince impérial d'Annam et l'éTéque d'Adran. Il comprenait les avantages commerciaux et politiques que procurerait à la France une station ou an établissement dans les mers orientales. Peut-être même songeait-il, dès la première heure, à refaire en Indo-Chine cet empire franco-indien qui avait échappé à son grand père Louis XV. Les négociations lurent donc menées avec rapidité, et, le 18 avril 1787, un traité d'alliance oQ'ensive et défensiTe était signé à Versailles entre la France et l'Annam. Ce traité concédait a notre pays certains avantages territoriaux. Nous acquérions en toute souveraineté la baie de Tourane et ses dépendances, ainsi que l'île de Poulo-Candor. De plus, nos vaisseaux étaient admis sans payer de droits d'entrée, à l'exclusion des autres marines européennes, et nos négociants avaient le droit de libre circulation. Enfin la religion chrétienne était autorisée. De son côté , le roi de France s'engageait à seconder l'empereur dans tous ses efïorts pour rentrer en possession de son irôoe et lui promettait un secours effectif de dix frégates, 1450 fantassins , 200 artilleurs et des canons en quantité suffisante. Il était également stipulé que les deux souverains se soutiendraient réciproquement, en cas de guerre, dans les mers de l'extrême Orient.
Ce traité, qui pouvait modilier à notre profit la politique européenne dans ces lointaines régions, ne fut jamais exécuté. La Révolution en fit une lettre morte. Pourtant l'escadre française promise partit avec Févêque d Adran. Le gouverneur de Puitdichérv , de Convvay, devait commander Fexpédiiion; mais, inQuencé par une femme su^t-ecte, dont l'évèque n'avait pas ménagé la vanité, il fît échouer Fentreprise. Mgr de Béliaine, sans se déceurager, fréta à P jndichéry deux navires de commerce, qu'il chargea de munitions de guerre, et s'y embarqua avec quelques officiers français et un certain nombre de volontaires de la colonie. L'lii?toire a conservé les noms de quelques-uns d'entre eux : Dayot, Ûilivier, Vannier. Le Brun, Chaigneau, etc. L'arrivée des Français eut un immense retentissement dans tout l Annam. La renommée, du reste fondée sur le mérite réel de nos
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compatriotes, donna une force nouvelle au parti de l'empereur. Gia-long put organiser une armée et une flotte. Des régiments furent dressés à la discipline et aux manœuvres européennes, des navires de guerre construits, et plusieurs citadelles élevées. Quand nosolficiers lui eurent ainsi donné le moyen de rentrer en campagne, Gia-long prit Saigon, briila la flotte ennemie dans le havre de Qui-nhon, conquit Huéenl'QG et le Tongking en 180:2. Peu à peu, l'empire d'Annam se reconstitua. Gia-long récompensa les services de ses auxiliaires français en les élevant à la dignité de mandarin, et en les comblant d'honneurs et de richesses. L'évèque d'Adran resta son ami et son confident jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1799. Bien que la reconnaissance ne soit pas la vertu favorite des Annamites, Gia-long parut le rrgretter sincèrement. On lui fit des funéraii'e-; magnifiques, on l'enterra dans un jardin qu'il avait cultivé lui-même, et on lui éleva un monument qui subsiste encore, près de Saigon. Ce mausolée a été préservé par la mémoire qu'il consacrait, et cela même au plus fort de nos guerres contre l'empereur Tu-duc.
Malgré les services incontestables à lui rendus par ceux de nos compatriotes qui l'aidèrent à conquérir et à reconstituer son royaume, malgré le traité qui le liait à la France, Gia-long n'avait pas la mémoire du cœur. En 1818, une frégate française, la Cybèle, fut envoyée à Tourane par Louis XVIII, sous les ordres du comte de Kergariou , pour essayer de nouer de nouvelles relations avec Gya-long. Ce prince reçut avec honneur notre envoyé, mais ne parut pas se souvenir du traité de 1787, et sembla même mécontent de ces allusions à un engagement lointain. Il avait autrefois usé de la France; mais, comme il n'en avait plus besoin, il ne tenait plus à se lier avec elle. Quelques mois plus tard, le 2S janvier 1820, il mourait, en laissant la réputation d'un des meilleurs souverains de l'Annam.
Son iils et successeur Minh-man régna de 1820 àlSil. Ilétait fort intelligent, énergique, poète à ses heures, mais défiaiitet perfide. Connue il craignait l'esprit envahisseur des Européens, il chercha d'abord à les éloigner, puis finit par leur interdire, sons peine de mort, l'entrée de l'Annam. Chaigneaux et Vannier, les deux seuls officiers qui avaienlsurvécu parmi les anciens compygnons de Monseigneur d'Adran, se voyant systématique-
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ment mis de côté, et exclus des fonctions auxquelles ils avaient droit, revinrent en Franceen 182o. Débarrassé de leur présence, Minli-in;in leva le mas(]ue et se déclara ouvertement persécuteur des chrétiens. Dès 1833, un de nos missionnaires, MgrGagelin, mourait étranglé; en 1837 périssait l'abbé Gornay, en 1838 les abbés Jaccard et Boué. Quelques missionnaires espagnols, les Pères Delgado, Heiiarès et Fernandez, partageaient le sort de nos compatriotes. Un grand nombre d'Annamites, clercs ou laïques, mouraient également pour la délénse de la foi, aprè.s avoir souflert les plus atroces tortures. L'Eglise Annamite recevait ainsi son baptême sanglant et taisait preuve d'une vitalité et d'un courage dignes des premiers siècles chrétiens.
Thieùtri, tils et successeur de Minh-man, régna de 1841 à 1847. Il n'aimait pas les Européens plus que son père, mais craignait de se compromettre; aussi, en 1843, rendil-il l;i liberté à cinq missionnaires français, captifs à Hué, grâce à l'intervention du capitaine Lévèque, et, en 1843, à Mgr Lel'ebre. évêque d'isauropolis, sur les réclamations de l'amiral Cécile; mais, en 1847, il se montra moins facile et opposa aux demandes de MM. Lapierre et Rigault de Genouilly un refus absolu. Il essaya môme de les surprendre traîtreusement dans la baie de Tourane. Nos officiers étaient sur leurs gardes. Une bataille s'engagea, et la flotte annamite fut détruite. Ce lut notre première intervention dans l'Annam. L'empereur Thieùtri. pour se venger, publia un nouvel édit, qui condamnait à mort tous les Européens. On revêtait, paraît-il, des mannequins de l'uniforme français, et ils étaient fusillés sans pitié. L'empereur, dans sa rage, allait jusqu'à briser tous les objets de provenance française qu'il avait dans son palais.
Son fils et successeur, Tu-duc, continua les traditions paternelles. Il détestait les Européens, et la persécution contre les chrétiens recommença avec autant de violence que sous le règne de Minh-man. En 18ol Schœffer, et en 1852 Bonnard, deux missionnaires, étaient décapités. Les têtes de leurs collègues étaient mises à prix pour la somme de 3,000 francs, et les Annamites qui leur donnaient asile subissaient la peine capitale. Le gouvernement français finit par s'inquiéter de ces persécutions et résolut d'intervenir. En 1856, il envoya M. de Monligny à la cour de Hué pour y présenter
nos réclamations. On a prétendu que l'Empereur Napoléon 111 cherchait alors un prétexte pour entrer hardiment dans les voies de la colonisation et qu'il songeait à s'emparer de Madagascar, de la Gochinchine et même de la Corée. Trop heureux notre pays si telles eussent été les intentions de l'Empereiii ! Certes mieux aurait valu tourner les forces et l'énergie de France vers ces contrées splendides que se heurter à l ini^ratitude italienne ou à la brutalité allemande! L'Empereur se contenta d'envoyer un seul vaisseau, le Câlinât, dans la baie de Tourane. Après avoir subi des avanies de toute nature, le commandant de ce navire fut obligé, pour soutenir l'honneur du drapeau, de descendre à terre avec une compagnie de marins. Il prit les forts qui dominent Tourane, noya les poudres qui y étaient en dépôt et encloua soixante pièces de canon; mais il ne pouvait se maintenir sur les positions conquises, et dut revenir en France. En 1856 comme en 1847, notre intervention n'avait été qu'un coup de force, destiné à prouver aux Annamites que nous leur étions supérieurs en courage, en discipline et en instruments de guerre, mais qui n'amenait aucun résultat sérieux, puisque nous étions forcés d'abandonner nos conquêtes. Aussi les Annamites ne nous redoutaient pas. « Vous aboyez comme des chiens, disaient-ils, et vous fuyez comme des chèvres. »
La conséquence immédiate de cette nouvelle retraite de la France fut un redoublement de persécutions contre les chrétiens. Deux évêques, Mgrs Diaz et Garcia San Pedro, furent décapités, et un grand nombre de chrétiens indigènes, prêtres ou laïques, tombèrent victimes de la haine du gouvernement annamite. Tant de sang versé réclamait vengeance. La France et l'Espagne résolurent cette fois d'unir leurs efforts. Le patriolisnje, l'humanité, la religion, et plus encore les vues commerciales et colonisatrices déterminèrent Napoléon III et la reine Isabelle à entreprendre une expédition sérieuse. Un ministre de la royauté de 1830 écrivait dans les instructions officielles d'une de nos entreprises maritimes : « Il ne convient pas que la Fiance soit absente d'une si grande partie du monde oîi déjà les autres nations de l'Europe ont pris pied. Il ne faut pas que, en cas d'avanies, nos bâtiments ne puissent se réparer que dans la colonie portugaise de Macao, dans le port anglais
LA COCIIINCIIINE FRANÇAISE 'il3 de Hongkong, ou dans l'arsenal espagnol de Tavite. » Le ministre prévoyant ne réclamait pour la France qu'un port de retiige. Les circonstances ont voulu que nous ayons mis la main sur un véritable empire. Ce n est certes pas nous qui nous en plaindrons.
Les forces franco-espagnoles, sous le commandement suprême de l'amiral Rigault de Genouilly, se disposèrent à attaquer l'Annam. Tourane tomba de nouveau entre nos mains le 1"^' septembre 4858; mais le commandant français ne crut pas devoir marcher immédiatement contre la capitale Hué. C'eût été pourtant le moyen de terminer promptement la campngne, surtout avec des Asiatiques. 11 préféra se maintenir a Tourane, et, toutes les fois que les Annamites essayèrent de le déliusqiier de cette position, il leur infligea de sanglants désastres. Tourane n'était pourtant pas une position bien avantageuse, même au point de vue commercial : sans doute elle commandait la capitale et surveillait toute la côte, mais le pays était insalubre et les communications difficiles. Il existait, au sud, uae autre oosition plus avantaf^euse, Saigon, bâtie sur un des bras du delta que projette le Mékong, avant de se jeter à la mer. L'amiral Rigault de Genouilly s'en empara (17 février 1859) et y établit une forte garnison. On lui conseillait également d'envahir le Tongkii)g et de profiter des germes de mécontentement qui existaient dans cette province contre la dynastie régnante, mais il n'avait que peu de forces à sa disposition, et de graves événements se préparaient en Asie : non seulement il renonça à toute intervention dans le Tongking, mais encore évacua Tourane, où les fièvres décimaient nos troupes, et concentra toutes les forces françaises à Saigon.
Ces hésitations et cette évacuation enhardirent les Annamites, qui, d'ailleurs, étaient persuadés que les barbares de l'Occident, légers de caractère, sans esprit de suite et sans consistance, découragés par l'insalubrité du climat et par la maladie, finiraient par retourner en Europe. L'empereur Tu-duc eut grand soin de représenter à ses sujets l'évacuation de Tourane comme un grand succès remporté par ses troupes, et leur annonça qu'il ne restait plus qu'à jeter à la mer une poignée d'aventuriers. En môme temps, et pour donner à la lutte un
caractère religieux, il redoubla de rigueur contre'ies chrétiens, qu'il affectait de représenter coninoe des traîtres et des espions. Les événements faillirent lui donner raison. On était alors en 1861. D'accord avec l'Angleterre, la France soutenait contre le gigantesque empire chinois une lutte formidable, et non seulement n'avait envoyé aucun renfort à la petite armée qui opérait alors contre l'Annam, mais encore lui avait enlevé tous les contingents disponibles. Nos forces étaient réduites à sept cents hommes environ, et sans nul espoir d'être augmentées avant la fin de la guerre chinoise. L'empereur Tu-duc, qui connaissait et leur petit nombre et leur détresse, résolut d'en profiter pour les exterminer, et lança contre Saigon son meilleur général, Nguyen-tri-Phuong, et sa plus nombreuse armée. La situation devenait critique. Les Annamites de Saigon, bien qu'ils affectassent la neutralité la plus absolue, songeaient à ménager la colère de leur futur vainqueur et se disposaient à nous trahir. Les Chinois et les autres Asiatiques arrivés depuis peu dans cette ville pour y jouir de la sécurité que la orotection de notre drapeau assurait au commerce, ne nous connaissaient pas assez pour nous accorder leurs sympathies, et, s'ils ne nous trahissaient pas encore, au moins étaient ils tout disposés à la défection. Par bonheur,les sept cents marins ou soldats qui composaient la garnison de Saigon étaient des braves, et leur commandant, le capitaine Dariès, les animait de son ardeur. Tous étaient déterminés à pousser la résistance jusqu'à ses dernières limites et à mourir plutôt que de se rendre.
Saigon est bâtie sur le Donnai, un des bras du Mékong, ou plutôt fleuve à part, qui prend sa source dans le nord, mais est rattaché au Mékong par de nombreux canaux. Ces canaux, dont les uns sont naturels et les autres creusés par la main de l'homme, portent le nom spécial diarroyos. Les deux plus importants sont celui de Y Avalanche au nord, et Varroyo Chinois au sud. C'est dans l'espace compris entre ces deux arroyos et un des coudes du Donnai que se trouve Saigon. En 1791, le colonel Ollivier, un des compagnons de l'évêque d'Adran, avait fortifié Saigon, et, en 1837, les Annamites avaient encore augmenté ces fortifications en construisant une citadelle; mais elles parurent insuffisantes à nos soldats, qui occupèrent, en
LA COCIIINCIIINE FRANÇAISE '«IT) avant de la place, une ligne délensive, dite des pagodes, parce que ces temples turent convertis en redoutes. Celte ligne, marquée à l'ouest par la pagode des Mares et à l'est par la pagode des Clochetons, s'étendait de la citadelle de Saigon au village de Cai-mai, parallèlement à l'arroyo de l'Avalanche. Contre cette ligne devaient se briser tous les elïorts des Annamites.
Bien que la région qui s'étend autour de Saigon se développe en une immense plaine sans accident de terrain, formée comme elle l'est par les alluvions de tous les cours d'eau indochinois, il est peu de pays aussi diliicile pour les manœuvres d'une armée. Gela tient au peu de consistance du sol, et surtout au grand nombre des arroyos. « Quand on les voit pour la première fois, qu'on essaye de rompre leurs bordures d'épines et de lange, qu'on se sent disparaître dans la vase, qu'on est déchiré au visage, réduit à l'impuissance par des herbes molles et fortes qui s'enroulent et se nouent d'ellesmêmes, on se demande comment on pourra déjouer les attaques et la surprise d'un ennemi qui brave tous ces obstacles. » Aussi, pour triompher de pareils obstacles, et pour résister en outre à un soleil torride, à des exhalaisons malsaines et à l'éloignement du pays natal, était-il besoin d'hommes fortement trempés.
Les Annamites étaient en effet de redoutables ennemis. Ils ne ressemblent pas aux autres Asiatiques. Ils ont du ressort et de l'énergie. Ils ont sur le courage et sur la manière dont il se transmet une abominable superstition. Un de leurs chefs, réputé pour sa bravoure, est-il tué, ils lui ouvrent la poitrine, lui arrachent le cœur et le dévorent tout palpitant; alors ils vont en avant, rien ne les arrête plus. D'ailleurs les leçons que nous leurs avons données depuis un siècle et l'enseignement de nos officiers avaient porté leurs fruits. Ils étaient bien armés, bien commandés, habitués à la discipline, et très suffisamment exercés. Depuis que bon nombre d'entre eux sont devenus nos sujets, ils ont fait preuve de qualités militaires incontestables. Ainsi s'expliquent l'acharnement de la lutte et les dangers très réels que coururent nos soldats. Le lieutenant de Tu-duc, N'guyen, savait qu'il lui serait fort difficile de s'emparer par un coup de main de Saigon. Il résolut de nous bloquer. Il ordonna d'immenses travaux de fortification dans
la vaste plaine qui s étend au nord de Saigon et qu'on appelle la plaine des Tombeaux. Dans le petit village de Ki-hod, il improvisa un vaste camp retranché, défendu par de lormidables batteries, et s'empara de toutes les routes. Du grand corps de Ki-lioâ partaient comme autant de bras, qui étoutlaient et r éduisaient à l'impuissance la garnison de Saigon. Il était fort dilficile à nos hommes de dépasser la ligne des pagodes, car ils tombaient aussitôt dans une embuscade. Leur patience s'usait dans celte lutte contre un ennemi invisible. S'ils avaient essayé d'aborder de front les lignes de Ki-lioà, ils se seraient heurtés contre des obstacles accumulés. Les Annamites s'étaient servis des tiges et des touffes épineuses du bambou, pour enfoncer des pieux pointus dans des trous à loup, pour faire des chevaux de frise et des ijarrières, et pour couronner toute l'enceinte d'un buisson épineux.
Pendant plusieurs mois, les hostilités se bornèrent à des surprises et à des escarmouches. Nos hommes étaient incapables de tenter une attaque des lignes de Ki-hoâ, et on eiit dit que les Annamites, avant de se lancer contre Saigon, •■•oulaient mettre de leur côté toutes les chances de réussite. Pendant une nuit pluvieuse et obscure, ils se décidèrent à attaquer le fort des Clochetons, mais essuyèrent des pertes énoi mes. D'autres attaques n'eurent pas plus de succès. Nos pauvres soldats étaient néanmoins en trop petit nombre ; ils étaient trop harassés de fatigue, et auraient fini par succomber, si l'heureux succès de la guerre entreprise contre la Chine n'eiît enfin permis de leur amener des renforts considérables. Cette petite garnison de Saigon, isolée, presque abandonnée, a bien mérité de la patrie : c'est à elle que nous devons la consei'vation de la Cochinchine, et que nous devrons peut-être notre futur empire d'Orient.
L'amiral Gharner, le commandant en chef des forces françaises dans les mers orientales, arriva à Saigon le 2 lévrier ^^^6L Il amenait avec lui près de 3000 hommes, rompus à toutes les fatigues, éprouvés et alfinés par la laborieuse campagne de Chme, dignes de combattre aux côtés des braves de Saigon. Les olliciers surtout se faisaient remarquer par un ensemble de qualités rarement réunies dans un corps expéditionnaire. Depuis plusieurs années, ils n'avaient pas revu la France. Sensi-
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bles à la gloire, à l'honneur d'augmcMiter leur réputalion, ils l'ormaient une admirable réunion uiilitaiie. Un chef pouvait s'appuyer avec conliance sur de tels hommes.
Le jour même où l'amiral Gharner débarquait à Saigon, il recevait le capitaine Dariès et le colonel espagnol Paianca y Guttierez, qui, depuis un ati, dirigeaient la défense de la place, leur prodiguait les éloges qu'Us niérilaient, et s'entendait avec eux pour prendre résolument l'offensive et disperser l'armée Annamite. Voici le plan qu'on adopta : Pendant que la flottille, sur la droite, remontera la rivière de Saigon en culbutant les obstacles accumulés par l'ennemi, détruira les barrages, réduira les forts, et dominera le cours supérieur du fleuve, au centre, la ligne des pagodes, munie d'une puissante artillerie, maintiendra l'ennemi dans l'impuissance, et, à gauche, le corps expédilioiHiaire, partant de Gai-mai, qui devient sa base d'opérations, prendra à revers les lignes de Ki-hoâ et, se rapprochant de la rivière de Saigon et de la flotte, fermera presque complètement l'ctau qui doit écraser l'ennemi. Dès lors, l'armée Annamite n'aura plus d'autie alternative que d'accepter une unie décisive ou d'être en un seul coup écrasée et dispersée. Le plan était habile. Il fut exécuté avec énergie et nous assura la victoire.
Le 24 février 1861, à quatre heures du matin, le mouvement se dessina. Pendant que l'artillerie de la ligne des pagodes, renforcée par les grosses pièces de marine que les matelots avaient hissées à grand'peine jusque sur les parapets, ouvrait le feu et inquiétait l'ennemi, l'amiral Page, chargé du commandement de la flotte, remontait 'e Donnai, en réduisant au silence les batteries ennemies, i'amiral Gharner partait de Caimaï et commençait une audacieuse marche de flanc , contre Ki-hoâ. A mille mètres environ de l'ennemi, nos pièces rayées entrèrent en ligne contre les redoutes annamites. Pendant ce combat d'artillerie, les troupes à pied prolongèrent le revers de l'ennemi, et sur le soir, vinrent camper sur sa ligne de retraite. C'était un premier succès.
Le lendemain 25, s'engagea la bataille décisive. Trois colonnes d'assaut furent formées. Gomme la plaine ne présentait aucun abri , il fallut s'avancer à découvert. L'artillerie annamite, bien dirigée, nous fit d'abord éprouver des pertes cruelles. De
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plus, quand nous approchâmes des remparts, comme les Annamites avaient, creusé jusqu'à cinq lignes de trous à loup , dissimulés par de légers clayonnages, et sur lesquels l'herbe avait poussé, plusieurs de nos soldats y tombèrent et se blessèrent sur les t'ers de lance qui les garnissaient. Malgré ces obstacles, ils pénétrèrent de trois côtés à la lois dans les lignes et réussirent à s'y maintenir. 150 canons, 2000 fusils, beaucoup de vieilies armes et des munitions tombèrent entre nos mains; mais nous limes peu de prisonniers, car nous étions dépourvus de cavalerie, et l'ennemi se retirait en bon ordre. Si nous avions eu à notre disposition seulement quelques escadrons de cavalerie l'armée annamite tout entière tombait entre nos mains, car, si les Annamites se dissimulent quand il y a des obstacles, des fourr s, ou, pour employer l'expression locale, des brousses, dans l'iniiiieiise plaine nue qui s'étend de Saigon jusqu'au delà de Tong-Kein et d'Hoc-mâi. quarante cavaliers auraient sul'li pour les ramasser par centaines.
i,L- succès n'en éiaii pas moins éclatant. Les imposantes for- Ulications de Ki-boâ nous appartenaient, Saigon était déga.L^r-, l,i province tout entière reconnaissait notre autorité, et les deux villes voisines, Bien-boa et Mytho, étaient directement menacées. Enfin l'armée Annamite, désorganisée, à demi rompue, perdait la confiance qui l'avait jusqu'alors animée.
L'amiral Chaîner résolut de profiler de cette victoire pour s'emparer de Mytho, principal centre commercial de la Basse Cochincliine, dont la possession devait assurer ses derrières et donner à la France un pays d'une prodigieuse fertilité. Mytho est sur le grand bras du Mékong, au débouché de plusieurs routes ou canaux que les Annamites avaient coupés par des batteries ou comblés par de grosses jonques remplies de pierres et de vase. Pour s'avancer jusqu'au cœur de la place, il fallait triompher de ces obstacles accumulés, et cela dans un pays malsain et à travers une population hostile. L'amiral Gharner chargea le commandant Bourdais de déblayer le terrain. Ce dei iiier s'acquitta de sa diificile mission avec une rare intrépidité. Il s'ouvrit un chemin à travers les arroyos, et approchait de Mytho, quand il fut emporté par un boulet. Ses soldats le vengèrent en s'emparant de la place (12 avril 1861).
La double victoire de Ki-hoâ et de Mytho eut un retentisse-
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ment cxtiaoï dinaire dans toute rindo-Cliino. Les Annamites en ruieiit comme frappes de stupeur. Ils avaient tellement vanté leurs succès que leur défaite n'en paraissait que plus désastreuse. Des bandes de brigands s'étaient répandues dans les deux provinces conquises, qui semblaient menacées d'une véritable dissolution sociale. L'amiral pensa qu'il fallait momentanément borner la conquête, à moins de ruiner le territoire conquis. D'ailleurs l'épuisement des troupes, décimées par le choléra et la lièvre, et la saison de l'hivernage, qui transforme pendant six mois le pays en marécage, lui imposaient la nécessité de s'arrêter. Il suspendit donc les opérations de guerre et organisa le territoire des deux provinces conquises. Quelques semaines après, il retournait en France, après avoir transmis ses pouvoirs à l'amiral Bonnard.
Les Aimamiles n'avaient pas encore renoncé à la lutte. Pendant la saison des pluies, ils se réorganisèrent à Bien-hoâ, au nord de Saigon, et parurent disposés à reprendre les hostilités. Le nouveau commandant en chef accepta le défi, et, le 15 décembre 1861, rentra en campagne; quelques jours plus tard, le camp retranché, les batteries et les barrages étaient enlevés ou détruits. Les Annamites abandonnaient la citadelle de Bien-hoâ, qui tombait en notre pouvoir avec un matériel de guerre considérable, et une troisième province était annexée. Le générai N guyen se résigna à l'évacuer, mais en laissant de son passage un terrible souvenir. Gomme il se défiait des chrétiens indigènes et de leurs sympathies pour la France, il avait parqué tous ceux de la province dans des enclos entourés de matières combustibles auxquelles il fit mettre le feu. Plusieurs centaines d'infortunés furent ainsi brûlés vifs. Quelques jours plus tard, nos soldats recueillaient encore des femmes et des enfants qui avaient pu s'échapper des mains de leurs barbares compatriotes. Cette atroce exécution fut pour nous plus utile qu'une victoire. Non seulement tous les chrétiens se rallièrent franchement à nous, mais encore tous les indifférents, et ils étaient nombreux, se prononcèrent contre ces impitoyables rigueurs et devinrent nos partisans. Qii courant favorable d'opinion s'établit en notre faveur, et les habitants des trois provinces conquises s'habituèrent avec plaisir à la pensée de rester soumis à la France.
Depuis quelque temps, en etïet, des négociations étaient ouvertes. L'empereur Tu-duc, contoiidu dans son orgueil par ces défaites répétées, commençait à comprendre que la résistance était diflicile, et que mieux valait pour lui traiter sérieusement. Le 5 juin 1862 fut conclue entre ses ambassadeurs et l'amiral Boiinard une convention par laquelle étaient cédées à la France en toute propriété les trois provinces de Saigon, Bienhoâ et Mytho, ainsi que l'île de Poulo-Condor, et une indemnité de guerre de vingt millions était stipulée en faveur des alliés.
A ne considérer que les apparences, ce traité * était pour nous fort avantageux, puisqu'il nous assurait la possession d'un teri itoire fertile. En réalité, ce n'était qu'une trêve passagère. Nous n'avions en effet conquis que la moitié de la Gochinohiiie. Les trois provinces de Ha-tien, Ghaudoc et Vinli-long restaient en dehors de notre action % et, comme le traité de 18o2 réservait le libre passage sur nos possessions pour les agents, les préfets et les barques annamites, notre territoire ne formait, à vrai dire, qu'une enclave dans l'empire d'Annam. Des bandits ou des rebelles pouvaient nous attaquer presque impunément, assurés de trouver en quelques licures un asile cliez leurs compatriotes, grâce aux arroyos qui relient entre eux les bras du Mékong et que nous ne possédions pas encore. La cour de Hué semblait rester fidèle aux clauses du traité; elle payait même assez exactement aux échéances convenues l'indemnité de guerre; mais elle travaillait sourdement à notre expulsion. Les mandarins encourageaient la résistance à nos ordres et semaient partout des doutes sur la prolongation de notre occupation. Notre attitude, il est vrai, les encou-
1 . Avant la ratification du traité, il nous avait fallu réprimer quelques iniurreo tion^, entre antres ce'Ie que fomenlait, à Gocona, un aycnt secitt de Tu-duc, le mauilarin Quan-dinh. (Février 1861-1^; ),
2. Proclamation de l'amiral La Grandière : « Les trois provinces de lî Basse-Cocliiucliine qui sont restées soumises à la dominalion annamite, n'ont ce.-^ié d'ôtre le refuge de tous les mèconlenls, de tous les agilaleurs, de tous les ennemis de noire autorité. J'ai été plusieurs fois dans la nécessité d'appeler l'attention des représentants du gouvernement aniiamilé sur les embarras qu'ils me créaient, sur la voie dangereuse dans laquelle ils s'engageaient en accordant une tolérance coupable et peut-être des encouragements tacites à ces incorrigibles fauteurs de désordre. Mes représenlalions n'ont amené que des réponses éxasives que j'ai dii considérer comuie un aveu d'impuissance ou comme un refus de me satisfaire. »
LA COCHINCHINE FRANÇAISE iJl
rageait pcut-ôtre à répandre ces bruits, car il lut un moment question à Paris de garder Saigon comme un simple comptoir commercial et de rétrocéder aux Annamites la plus grande partie de leurs anciens territoires. Le conseil des ministres se serait même prononcé dans ce sens, et notre consul à Bangkok partit, en janvier 1864, muni des pleins pouvoirs du ministre des all'aires étrangères pour négocier avec la cour de Hué la rétrocession des trois provinces. Par bonheur, un de nos ministres, aussi bien servi par son patriotisme que par ses con> naissances spéciales, l'honorable M. Duruy, réussit à persuader l'Empereur de la nécessité de conserver la Cochinchine. Napoléon III, auquel répugnait cet abandon, lança aussitôt un contre-ordre, qui arriva le 21 juillet au soir devant Hué, la veille du jour fixé pour l'entrevue entre notre plénipotentiaire et l'empereur Tu-duc. La Cochinchine restait terre Irançaise.
Le successeur de Bonnard, l'amiral de La Grandière, par sa terme attitude, assura l'avenir compromis de la colonie. Ce l'ut lui qui, par son économie, on pourrait dire son avarice, par la surveillance qu'il exerça sur tous les services, fit voir que la possession de la Basse-Gochinchine n'était pas aussi onéreuse qu'on l'avait cru, mais il eut à lutter, et sérieusement. Ce fut lui encore qui, pour mettre un terme aux perpétuelles insurrections qui désolaient le pays, résolut de s'emparer des trois provinces de l'ouest. Il venait d'imposer au roi de Cambodge le protectorat de la France et avait de la sorte couvert notre frontière du nord; mais à l'ouest nous prêtions encore le flanc. L'amiral, qui avait résolu de neutraliser la funeste influence des mandarins de ces trois povinces, fit savoir à leur chef suprême, au mandarin Fan-tan-giang, qu'il interviendrait à la première occasion. Cette occasion se présenta bientôt. Au commencement de la saison des pluies, à peu près vers la fin du mois d'avril, les travaux agricoles sont d'ordinaire suspendus en Cochinchine, et les agitateurs peuvent facilement trouver des recrues dans cette masse d'hommes inoccupés. En effet, au mois de mai 1867, à date fixe et pour ainsi dire prévue, éclata une insurrection générale. Nos troupes étaient toutes disposées à entrer en campagne. Elles avaient hâte d'assurer à la colonie des jours prospères, en mettant un terme à ces dévastations périodiques, aui annulaient les forces productives
de ce beau pays : aussi reçurent-elles avec empressement le
signal du départ.
L'expédition lut menée avec vigueur. Le 19 juin 1867, nos canonnières paraissaient devant Vin-long et investissaient la place. « Les habitants, plus curieux qu'effrayés, étaient groupés sur les rives du fleuve. Aucune résistance ne fut faite à notre entrée dans la citadelle restée ouverte. Bientôt après, le gouverneur Phan-tan-giang, accompagné de mandarins militaires et civils, sortit de la place et vint à bord de VOndine, où llotlai le pavillon du vice-amiral La Giandière. Si petit que fût le cadre, l'entrevue empruntait aux circonstances une certaim; solennité, car Phan-tan-giatig nous afjpoiiait la soumission d'une population de plus de 500,000 àuies. Dans une allocution courte et digne, il recommanda" les provinces à la clémence du vainqueur, et, après avoir fait ses réserves pour les propriétés particulières de l'État, revint à terre pour que toute l'administration et les armes nous fussent remises sans lutte et sans tromperie, »
Le 21, nous prenions Ckaudoc, et le 24 Hatien, chefs-lieux des deux autres provinces. En moins d'une semaine, les principaux marchés, les villages et les centres importants étaient occupés sans difficulté. L'annexion se fit sans tirer un coup de fusil, et le gros de nos troupes regagna Saigon, laissant des garnisons aux points stratégiques. Les habitants ne bougèrent pas; ils s'accoutumèrent tout de suite à notre domination, car nous leur apportions, comme cadeau de bienvenue, l'abolition des douanes intérieures et de plusieurs impôts iniques. Aussi bien la plupart d'entre eux étaient fort heureux d'être débarrassés de la tyrannie aimamite. La guerre et les brigandages, dont la région était le théâtre depuis quelques années, commençaient à leur peser. Ils espéraient que l'administration française, tout en maintenant la paix publique, assurerait leur sécurité. Ils.se résignèrent donc à leur nouveau sort. Piian-tan-giang. l'ex-gouverneur, n'aurait pas mieux demandé que de suivie leur exemple, mais il ne voulut pas avoir l'air d'avoir vendu son pays. Pour que sa mémoire restât sans tache aux yeux de ses concitoyens et de son empereur, il résolut de périr et se laissa mourir de faim, ou bien il s'empoisonna avec de l'opium. Arrivé à la dernière
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limite de l'épuisement, il fit venir les siens, leur recommanda de considérer la France comme leur yraie patrie et s'éteignit. D'it[)rès une autre version, il se serait empoisonné. Get'te mort simple et digne termina noblement une carrière honorable. Phan-tan-giang avait éncrgiquement lutté contre nous, et son dernier acte fut un sacrifice pour sauver son honneur et l'existence de plusieurs milliers de ses concitoyens.
L'annexion des trois provinces de Hatien, Ghaudoc et Vinhlong doublait l'étendue de notre territoire et lui donnait de meilleures frontières. Ainsi ([ue l'écrivait le journal de la colonie, le Courrier de Saigon : « Cette conquête pacifique nous fait atteindre nos frontières naturelles, nous établit dans une forte position destinée à dominer le golfe de Sium, nous constitue dans les meilleures conditions de défense, et nous permet de nous livrer, sans crainte d'être inquiétés par des voisins turbulents, à toutes les améliorations nécessaires pour développer les richesses et faire fructifier les germes de fécondité inépuisables de son sol : nous ne serons plus troublés dans cetle tâche, dont la réussite n'est pas douteuse et promet avant peu à la France la possession paisible et fructueuse de l'une des plus belles colonies du monde. » C'est en effet de cette époque seulement que la Cochinchine française a conquis sa véritable situation dans le monde de l'extrême Orient. Ce n'est pas seulement pour nous agrandir que nous avons annexé ces trois provinces, c'est plus encore pour conquérir un gage de sécurité et occuper le foyer d'insurrections incessantes fomentées contre notre autorité et nos droits : conditions excellentes pour l'avenir et la prospérité de la jeune colonie. Telle est pourtant l'indifférence française en matière coloniale que cette annexion, faite en quelques jours, sans perte d'hommes ni dépenses sérieuses, a passé presque inaperçue. Nous sommes pourtant les maîtres d'un territoire qui représente le huitième de la superficie totale de la France, et dont la fécondité ia|i('clle celle des deltas que forment les grands fleuves à leur embouchure. Près de deux millions de sujets reconnaissent noire autorité. La colonie contribue déjà, pour sa bonne part, au payement de nos impôts, et même donne un excédant de recettes au budget général. En 1883, une septième province, celle de Binh-Thuan, au nord-
est de nos possessions actuelles, avait été annexée. Elle augmen tait notre territoire et assurait la sécurité de nos frontières : mais elle vient d'être rétrocédée à l'Annam.