L'ARCHIPEL NÉO-CALÉDONIEN
extrôme sévérité. C'est à Kanala, loin de tout contact avec leurs camarades, (|u'ils lurent relégués. Quant aux autres, et ils constituent la majorité des transportés, ce sont des hommes faibles, accessibles à toutes les impressions, de véritables enfants qui ont besoin de tuteurs. Souvent ils n'ont failli que dans une heure d'entraînement et sont sincères dans leur désir de réhabilitation. Il est bon de les relever à leurs propres yeux par tous les moyens. Aussi a-t-on substitué au costume du bagne un uniforme, qui n'est autre que celui des agriculteurs dans la région tropicale. On leur accorde, à titre de récompense, l'exercice de certains droits civils. Ceux qui se sont rendus dignes d'indulgence par leur bonne conduite sont admis dans les ateliers de l'État. Quelques-uns sont même placés en liberté provisoire chez l'habitant. Il en est même qui deviennent propriétaires. C'est une sage mesure de précaution prise par l'admiTiistration, non pas seulement parce que la propriété attachera le transporté à sa nouvelle patrie quand il sera libéré, mais surtout parce qu'il lui serait à peu près impossible de se créer ailleurs des ressources. Le libéré voudraii-il en effet rentrer en France? En vertu du préjugé qui continue son châtiment, il sera repoussé des ateliers. Veut-il rester dans la colonie et travailler pour le compte d'autrui? Les planteurs sont encore peu nombreux ; ils vivent isolés et hésitent à admettre dans leur familiarité d'anciens condamnés. Tout libéré repentant n'a donc qu'une chose à faire : obtenir une concession de terrain, et travailler pour son propre compte. L'administration lui vient en aide. Tout célibataire recevra deux hectares de terrain, quatre s'il est marié, six s'il a plus de deux enfants. On lui prêtera des instruments, on lui fournira les éléments de sa basse- cour et de son troupeau, on lui continuera même pendant quelque temps sa ration de vivres. Plusieurs libérés ont compris les avantages de cette vie nouvelle. Ils se sont réunis en groupes plus ou moins nombreux, et, comme il leur est permis de faire venir leurs femmes ou de se marier, quelques villages se sont formés. Le principal agent de réhabilitation a encore été la vie de famille. L'État l'a si bien compris qu'il s'est constitué en agence matrimoniale. Un grand nombre de mariages entre libérés a déjà été conclu sous ses auspices; et, bien que le passé des conjoints
laissât iDeaucoup à désirer, presque tous ont été heureux. Pi d'une femme condamnée pour infanticide est devenue bonne mère de famille. On cite môme un couple fort amoureux, dont le mari avait été l'assassin de sa première femme, et la femme de son premier mari ! «
Au point de vue social, l'œuvre tentée par la France est de tous points excellente. Travail, propriété, famille, ce sont là en effet les éléments constitutifs de toute régénération. Au point de vue des intérêts coloniaux de notre pays, cette œuvre est-elle également utile? Nous n'oserions l'affirmer. L'émigration libre peut seule faire prospérer une colonie. Or les colons libres ne sont pas encore très nombreux. On n'en compte guère que 4000, et ils sont très mal disposés à l'égard des transportés, même quand ils sont libérés. Ils ne veulent pas les engager comme travailleurs , et préfèrent à leurs services ceux des Néo-Hébridais. Le 9 juin 1882, la chambre de commerce de Nouméa s'exprimait en ces termes : « Il est de notoriété publique que les libérés ont donné, de tout temps, des preuves telles de mauvais vouloir et d'insubordination que ceux qui trouvent actuellement à s'employer constituent l'infime minorité. » 11 y a donc antagonisme entre les intérêts des colons et les désirs du gouvernement d'utiliser les services des libérés. Cet antagonisme a été poussé si loin qu'on a proposé de scinder la colonie en deux zones distinctes, Tune, libre et honnête, qui renfermerait les colons, l'autre où seraient parqués les criminels sous la surveillance de l'administration pénitentiaire. D'un côté le pays libre, de l'autre le bagne : mais est-il possible de juxtaposer ainsi des honnêtes gens à des galériens, et n'est-il pas à craindre que les colons libres ne se dégoûtent promptement de ce voisinage compromettant, et que la Nouvelle-Calédonie ne devienne purement et simplement le réceptacle des déclassés et des bandits que la métropole rejette de son sein? Sans parler du mauvais renom que fait à la France dans tout le Pacifi(|ue la concentration de tous ces malfaiteurs, il est certain que la Nouvelle-Calédonie ne peut se développer, si l'on persiste à la considérer comme un vaste établissement pénal.
Quel serait le remède? Supprimer la transportation : mais le gouvernement hésite à prendre cette grave détermination, et, pendant ce temps, la colonie végète^NDUs possédons pourtant
L'ARCHIPEL NÉO-CALÉDONIEN 555 depuis 1773 dans l'océan Austral, sous le 49° et le 50° parallèle, un archipel, celui de Kergiielen, où il serait possiijle de laire des essais d'habitation et de culture. Le climat sans doute est Iroid, mais supportable, à peu près celui de l'Islande et des îles AJaiouines. Le sol est humide, mais présente des garanties certaines pour l'élevage du bétail et certaines cultures maraîchères. Ou y trouve de la tourbe. La chasse et la pêche présentent des ressources à peu près inépuisables. En résumé, il serait possible d'établir aux îles de Kergueien un lieu de transportation : ce ne serait pas un Eden : mais les transportés ont-ils le droit d'être dilliciles? La Nouvelle-Calédonie, débarrassée de cet impur élément de la transportation, pourrait dès lors se développer, et la France aurait une colonie de plus.
Telle était la situation de l'Archipel, lorsque de funestes événements, qui sont encore présents à toutes les mémoires, augmentèrent dans des proportions considérables la popukiion des transportés. Après les déplorables scènes qui signalèrent le sinistre mois de mai 1871, plusieurs milliers d'insurgés, pris les armes à la main, furent condamnés à la transportation temporaire ou perpétuelle. On a beaucoup parlé des rigueurs et même des sévices dont furent et seraient encore victimes ces transportés calédoniens. Il se peut que quelques surveillants aient exagéré la sévérité de leur mandat; mais, en général, les transportés ont été convenablement traités. La surveillance 1 leur égard a même été souvent bien lâche, bien peu étroite, puisque bon nombre d'entre eux ont réussi à s'échapper. Ceux que l'on avait condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée furent renfermés dans la presqu'île Ducos à quatre kilomètres de Nouméa. Les autres furent cantonnés dans l'île des Pins et à Maréa. Tous ceux d'entre eux qui, par leur bonne conduite et leur sincère repentir, méritèrent l'indulgence de l'administration, furent répartis dans l île. S'ils marniestaient l'intention de devenir des colons sérieux et d'oublier, dans une vie de travail, leurs folles chimères, on leur accordait des concessions de terrain. Les déportés politiques ont été depuis amuisliés et la plupart d'entre eux sont rentrés en France.
On comptait en 1896 27,238 indigènes, et leur nombre décroît d'année en année, 13,038 individus de la population libre, dont 1,S06 militaires, et 10,757 individus de la population
5dG les colonies FRANÇAISES
pénale, doiil 4,G9o libérés et 6,062 relégués. Tels sont les éléments disparates dont se compose aujourd'hui la population de l'archipel néo-calédonien. Gomme la colonisation ne date que d'hier, il est dilhcile de prévoir ce qu'elle deviendra. Nos vrais auxiliaires seront les travailleurs libres, ceux qui vou- Avonl retrouver au loin et sons la protection de notre drapeau leur loyer souillé par la conquête étrangère, ou bien encore ceux qui, librement et honnêtement, porteront dans cette France nouvelle notre génie national. Si ce grand mouvement d'expansion coloniale renaissait, certes le dernier mot ne serait pas dit sur la grandeur de la race française en ce monde!
A ces possessions de la France en Océanie il convient de joindre l'archipel de Kerguelen, dont nous avons parlé plus haut, le rocher Glipperton et l'archipel des Nouvelles-Hébrides.
Le rocher Glipperton est situé par 10° IT latitude nord et 111° 30' long. 0. de Paris. G'est un îlot désert, défendu par une ceinture de coraux, au travers de laquelle s'ouvrent deux passes, conduisant à un port intérieur qu'il serait facile d'améliorer. A l'entrée de la passe sud-est se dresse un monticule rocheux de 12 mètres de hauteur, emplacement de choix pour un phare de première grandeur. Quelques collines s'élèvent dans l'îlot, où il serait aisé d'établir des dépôts de charbon et d'approvisionnements.
Ge qui fait l'importance de Glipperton, c'est qu'il se dresse devant l'ouverture de Panama, et nous assure un port de relâche indispensable, quand le canal interocéanique s'ouvrira entre les deux Amériques. Ge n'est qu'un rocher minuscule, perdu dans l'immensité du Pacifique, mais Gibraltar et Périm ne sont aussi que des rochers. Espérons que le gouvernement, prévenu à temps, ne se laissera pas devancer par des rivaux plus instruits et moins négligents, et que le drapeau français flottera bientôt sur une nouvelle colonie française.
Les deux archipels des Nouvelles-Hébrides et des îles Salomon ont été colonisés par des Français.
Ils font géographiquement partie de la Nouvelle-Calédonie, à tel point que les mêmes secousses volcaniques sont ressenties
L'ARCHIPEL NÉO-CALÉDONIEN r-ôT également dans les deux archipels. Nous y avons en outre des intérêts, considérables engagés depuis (juelques années. Les chefs indigènes ont à diverses reprises demandé au gouvernement français de prononcer leur annexion. Tout donc, traditions, intérêts, nécessités topographiques et commerciales, tout impose l'annexion à la France de ces arcliipels.
L'Angleterre a protesté. Des négociations sont engagées. 11 ne nous appartient pas de nous prononcer sur cette question, entrée aujourd'hui dans le domaine diplomatique.
TABLE DES MATIÈRES