MONTCALM
Ce fut au milieu du mois de mai 1759 que la flotte anglaise parut devant Québec. Composée de vingtdeux vaisseaux de ligne, de trente frégates et d'une multitude de vaisseaux de charge, elle portait dix mille hommes de troupes de débarquement que Pitt avait placés sous les ordres d'un général de vingt-deux ans, plein de talent, James WolfF. Le célèbre Gook était parmi les officiers de marine qui servaient à bord de la flotte anglaise qui avait mouillé devant la capitale de la Nouvelle-France.
Québec était à cette époque et est restée une place militaire de premier rang. Elle est située, comme on le sait, au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles, sur le penchant d'un promontoire appelé Cap-Diamant. Sa vieille enceinte bastionnée, ses maisons généralement mal bâties, ses rues mal pavées, courtes, étroites, qui courent irrégulièrement et sans ordre, lui donnent un cachet d'antiquité qui rappelle les vieilles cités européennes. Puissamment défendue par la nature, Québec ne l'était pas moins par ses murailles hautes et massives, par ses tours et surtout par sa citadelle, dont les ouvrages immenses excitent l'admiration de tous les
étrangers. La rade de Québec est sûre, commode, et assez vaste pour abriter une flotte nombreuse composée de navires du plus gros tonnage. Voici la poétique description que fait M. de Bonnechose du Québec de 1759 que Montcalm a défendu avec tant d'héroïsme et si peu de succès hélas ! « Quand on a franchi le cap Tourmente, puis la grande île d'Orléans, un gigantesque rocher de granit et d'ardoise s'élançant de la rive septentrionale semble barrer le fleuve Saint-Laurent. Au pied et sur la cime de ce roc apparaît, sous les rayons d'un soleil de juin, un étonnant assemblage de clochers en branle, de batteries en feu, d'esplanades verdoyantes, d'arbres séculaires, de dômes et de toits métalliques, réfléchissant la lumière comme autant de miroirs; ville couronnée par une citadelle aux bastions à pic, que domine à son tour un cap de mille pieds de hauteur, sortant tout droit du fleuve. Eblouissant tableau, qui se reflète dans Tonde d'un bassin assez immense pour contenir cent vaisseaux de ligne à cent vingt lieues delà mer. C'était la capitale de la Nouvelle-France. »
Wolfl'ne pouvait songer à faire le blocus de Québec et à prendre la ville par la famine. Du côté de la terre Bougainville avec trois mille hommes surveillait tous les mouvements des Anglais et gardait les communications de Québec. Le général anglais convint avec le chef de la flotte, l'amiral Saunders, d'écraser la ville sous une pluie de feu. Pendant deux mois les batteries anglaises établies en face de Québec, à la pointe Lévis, bombardèrent et incendièrent Québec, qui bientôt ne fut plus qu'un amas de ruines. Aucun des habitants ne songea pourtant à prononcer le mot de capitulation.
Cependant l'hiver approchait. L'amiral Saunders, ne voulant pas attendre l'époque où sa flotte serait enveloppée par les glaces dans les eaux du Saint-Laurent, parlait de levejr l'ancre et de remettre le siège à l'année suivante. Il fallait battre en retraite ou donner l'assaut.
Mais comment donner l'assaut ? comment escalader les gigantesques falaises, dentelées à pic, bien fortifiées, du haut desquelles les postes français surveillent tous les mouvements des Anglais?
WolfT eut une inspiration de génie. Dans la soirée du 12 septembre 1759 il remonta le Saint-Laurent avec une partie de la flotte anglaise portant cinq mille soldats et vint s'établir devant le cap Rouge, à trois lieues au-dessus de Québec. Bougainville, informé de ce mouvement des Anglais, 'vint se poster au cap Rouge en face de leurs navires, afin de s'opposer à toute tentative de débarquement.
Mais ce n'était pas au cap Rouge que voulait débarquer Wolfl*. L'opération qu'il venait d'accomplir était une feinte. Son intention était de pénétrer à la faveur d'une surprise dans Québec môme.
Dès que les ténèbres furent descendues sur le fleuve, Wolff embarqua ses cinq mille hommes sur des chalands et des chaloupes et se laissa aller au cours de l'eau jusqu'à la baie de Foulon. Là s'ouvre un sentier étroit et escarpé qui mène au plateau de Québec. Là trois cents hommes pourraient, comme les Spartiates aux Thermopyles, arrêter une armée de cent mille soldats. C'est là pourtant que Wolff débarque au milieu de la nuit. Il comptait sur la négligence des Français, qui ne devaient pas supposer que leurs ennemis les attaqueraient par le côté le plus
impraticable de Québec et qui sans doute ne veillaient pas avec beaucoup d'attention. Il ne se trompait pas.
Suspendus pour ainsi dire entre le ciel et la terre, les soldats anglais escaladèrent dans l'obscurité la plus profonde et sans faire de bruit, le sentier à pic qui mène au sommet. Les soldats français qui gardaient l'entrée du sentier du côté de Québec, dans le premier moment de surprise, se défendirent mal. Ils furent égorgés ou désarmés. Et bientôt les cinq mille hommes de Wolff se trouvèrent rassemblés derrière Québec.
Montcalm, averti de ce qui se passe, réunit toutes ses troupes disponibles et accourt en toute hâte pour, rejeter les Anglais dans le Saint-Laurent. Les soldats de WolfT Tattendaient rangés en bataille dans la plaine d'Abraham. Le jeune général anglais avait le pressentiment de la victoire qui devait couronner son audacieux coup de main ; il avait aussi le pressentiment du sort qui l'attendait. Pendant la nuit, quand debout dans sa chaloupe il se dirigeait vers la baie du Foulon, on l'entendit réciter le chef-d'œuvre élégiaque de Thomas Gray, qui se termine par ces mots: « Le chemin de la gloire ne conduit qu'au tombeau ». Et au moment où les premières balles françaises tuaient autour de lui quelques-uns de ses soldats, il murmura les vers de Virgile :
.... Si tu fata aspera rumpas,
Ta Marccîlus eris. Mauibus date lilia pleiiia.
Comme Montcalm, son rival et son émule de gloire, WolfT s'était nourri de la lecture des anciens. Cv.^ plaines qui entourent Québec virent tomber dans la môme journée, à la fleur de l'âge, deux héros qui
auraient fait une aussi brillante figure dans une académie qu'à la tête d'une armée.
« On se fusilla longtemps, dit dans sa relation le major Joannès. Enfin vers dix heures, M. le marquis de Montcalm, voyant l'ennemi se grossir de plus en plus et quelques pièces de canon qui tiraient, jugea à propos de ne pas leur laisser le temps de se fortifier davantage et donna le signal pour charger l'ennemi. Les troupes s'élancèrent avec beaucoup de légèreté ainsi que les Canadiens. »
Malheureusement les canons anglais écrasèrent de leur feu les miliciens du Canada qui formaient la droite de l'armée française. Ces braves gens, excellents soldats quand ils se battaient dans les forêts de la Nouvelle France et derrière les remparts de leurs villes, n'étaient pas armés ni organisés de manière à tenir tête en rase campagne à des troupes régulières, supérieures en nombre. D'ailleurs ils n'étaient armés, comme nous l'avons dit, que de fusils de chasse dont beaucoup étaient en mauvais état. Ils plièrent sous le feu des Anglais, la confusion se mit parmi eux. Ils se réfugièrent, pour pouvoir reformer leurs rangs, derrière un petit bouquet de bois situé à quelque distance.
Les cinq bataillons de soldats de l'armée régulière, que commandait Montcalm et qui composaient l'aile gauche, se trouvèrent isolés et pour ainsi dire en l'air, par suite de la retraite des miliciens du Canada. C'est le moment psychologique de la bataille.WolfTle comprend : il accable les bataillons français sous quatre décharges successives et s'élance à la tête des Anglais pour charger à la baïonnette. Une mêlée furieuse s'engage. On se bat homme contre homme, poitrine contre
poitrine. Ce n'est plus un combat, c'est un égorgement. Wolff est frappé de trois balles; Tune lui brise le poignet ; les deux autres entrent dans la poitrine. De son côté Montcalm reçoit cinq blessures :
En le voyant chanceler sur son cheval, ses soldats découragés se replièrent. Wolff, au moment où ses yeux se voilaient des ombres de la mort, vit les Français reculer : « Ils fuient, dit-il, je meurs content. »
Montcalm, que ses grenadiers avaient entraîné, rentra à cheval dans Québec, perdant tout son sang par ses cinq blessures. Celle qu'il avait reçue dans les reins, en essayant de rallier ses soldats sous le feu, était mortelle. Avant d'expirer il trouva la force de prendre la plume pour demander à Wolff, qu'il croyait encore vivant, de traiter les Canadiens avec humanité : « Général, lui écrivit-il, l'humanité des Anglais me rassure sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'avaient inspirés. Qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur. » Il mourut deux heures après Wolff. La plaine d'Abraham avait, dans cette journée du 14 septembre, bu largement le sang gaulois comme le sang anglo-saxon. Deux mille hommes étaient restés de part et d'autre sur le champ de bataille, et parmi eux, outre les deux généraux en chef, presque tous les offlciers supérieurs anglais et français.
Montcalm fut enseveli dans l'égHse du couvent des Ursulines, la seule église de Québec qui ne fût qu'à moitié détruite par les projecliles lancés pendant deux mois par la flotte anglaise. Son corps fut déposé dans l'excavation formée par l'explosion d'une bombe anglaise. Sa tête fut conservée dans une châsse.
Le gouvernement do Louis XV ne songea point à honorer la mémoire de Montcalm enfaisdntlranspor-
ter ses cendres en France Les fêle» de Yer'iailles li pi éoccupaient beaucoup plu' que les faits d'arme
68 LES COLOJSIES PERDUES.
dont le Canada avait été le théâtre. En revanche, le peuple du Canada et les sauvages des Grands-Lacs et des bords de TOhio gardèrent religieusement le souvenir du héros français qui avait excité leur admiration par son courage et son génie, et qui s'était attiré leur amour par sa générosité et par la bonté de son cœur. Au moment de la guerre d'Amérique, quand les troupes françaises se présentèrent dans le Nouveau- Monde pour délivrer de la domination britannique les compatriotes de Washington, elles reçurent des témoignages d'attachement de plusieurs hordes de sauvages. Ces peuplades de Peaux-Rouges connaissaient toutes l'histoire de Montcalm et demandaient aux officiers français des nouvelles de la famille du « grand chef » tombé dans les champs d'Abraham en défendant Québec : « Si son fils n'a point de service, disaient-ils, nous le mettrons à notre tête. » Il y avait alors vingt ans que Montcalm était mort. Quoi de plus frappant que ce témoignage d'admiration et de respect pour la mémoire du général français venant de ces Indiens aux mœurs primitives?
En 1827, le comte de Dalhousie, gouverneur des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale, eut la noble idée de bâtir un monument en l'honneur de Montcalm et de WolfT, ces deux vaillants soldats qui avaient vécu de la même vie et qui, en combattant l'un contre l'autre, avaient été frappés de la même mort. Il convoqua au château Saint-Louis, à Québec, une assemblée des notables de la ville, qui nomma un comité chargé d'accomplir l'œuvre qu'il avait méditée. Bientôt après le monument fut construit. C'est un obélisque de pierre de vingt-deux mètres de hauteur qui s'élève dans le jardin public
de Québec dominant toute la rade Sur la farade principale on lit cette inscnption Leur valpur a
causé' leur mort 1 histoire les a entourt^s d une même renommée la po-^ténté leur a donné ce mo-
70 LES COLONIES PEItDUES.
nument. Morlem virlus, Oommunem famam Aisloria, Monummtum poskritaa dédit. Et sur les deux faces latérales sont écrits les noms des deux illustre;^ guerriers. MoNTCALM WoLFF. Hanihi» date lilia plenis comme disait ce dernier quelques heures avant de mourir, le matin du 17 septembre 1759.
Plus tard, en 1831, on grava dans l'église des Ursulines au-dessus de l'endroit où avaient été déposés les restes de Montcalm, cette épitaphe : « Honneur à Montcalm. Le destin en le privant de la victoire l'a récompensé par une mort glorieuse, »
Dans le Canada tout entier, le nom de Montcalm est aussi connu et plus universellement respecté que l'est chez nous le nom des plus populaires parmi nos généraux de la première République et du premier Empire. Montcalm est la gloire du Canada, comme Washington a été la gloire des Etats-Unis d'Amérique,