‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 37 sur 88 · IA GALISSONNIÈRE · texte numérisé non relu

IA GALISSONNIÈRE

resse redoutable en même temps qu'une ville de commerce. Cette cité est protégée par le fort de York- Redoubt, qui est armé d’une formidable artillerie. De

tous côtés, sur les rives escarpées qui défendent l'ap. proche de la ville, les Anglais ont établi des batteries. La citadelle s'élève à 250 pieds au-dessus de la ville,et deux régiments de ligne, sans compter les troupes de l'artillerie et du génie, sont en garnison d’une manière constante à Halifax. C'est pour les Anglais le Gibraltar du Nouveau-Monde. La Nouvelle-Écosse est bien cultivée et abonde en ravissants paysages. C'est là qu'est la vallée d’Annapolis, où, pour nous servir d’une expression de Joseph Howe, « vous pouvez chevaucher pendant 50 milles sous un berceau de pommiers en fleurs ». La Nouvelle-Écosse a une superficie de 21,700 mètres carrés ; le Nouveau-Brunswick en a 27,300 et l'île du Prince-Édouard en a un peu plus de 2,000.

Les deux dernières colonies britanniques de l’Amérique du Nord, la Colombie britannique et l’île de Vancouver, sont encore, on peut dire, à l'état d’enfance. Leur superficie n’est pas exactement connue et leur population, composée d'éléments très divers, s'élève à une cinquantaine de mille âmes. Les provinces maritimes du Dominion sur le Pacifique sont évidemment destinées à un grand développement commercial. Mais tout y est encore à faire.

Nous avons décrit, aussi complètement que nous l’a permis le cadre restreint de cet ouvrage, la situation actuelle du Dominion du Canada, de ce vaste empire qui est aussi étendu que celui des États-Unis, bien que sa population soit dix fois moins nombreuse. Une partie de l'immense territoire canadien est frappé de stérilité par le froid. Mais les terres cultivables n'en présentent pas moins une immense superficie et sont susceptibles, d'après les calculs les plus modérés,

de nourrir plus de cent millions d'hommes. Les moyens de communication naturels sont aussi faciles qu'aux États-Unis, et les moyens de communication artificiels, les chemins de fer, vont y prendrele même développement. C’est une grande nation arrivée maintenant à l’âge viril qui occupe l'espace compris entre l'Atlantique, la baie d'Hudson, le Pacifique et la ligne des lacs américains, c’est-à-dire, en réalité, entre quatre mers.

Le développement de cette nation canadienne doit d'autant plus nous intéresser que c’est la France qui a commencé son éducation et que les éléments françcais figurent toujours au premier rang dans sa composition. Dans la province de Québec, il y a quatorze - cent mille wabitants d'origine française, peut-être même davantage, contre à peine cent mille habitants d'origine anglaise, irlandaise ou écossaise. L'Ontario, sur ses. 1,850,000 habitants, ne compte que 100,000 Canadiens français ; les provinces maritimes del’Atlantique en renferment 125,000 sur une population totale de 900,000 âmes. Les deux éléments se partagent le Manitoba. Dans le Nord-Ouest, les colons sont, en majorité, des métis issus des unions des Français du Canada avec des femmes indiennes En résumé, l'’élément français doit compter pour 1,700,000 âmes dans la population totale du Dominion. La race française, si peu féconde en Europe, est très prolifique au Canada. Dans la province de Québec, les familles de six enfants sont nombreuses, celles de dix enfants ne sont pas rares. Nulle part la transplantation des Français n’a aussi bien réussi que dans cette Amérique du Nord qui forme aujourd'hui un des plus beaux fleurons de la couronne britannique.

Devant les résultats si considérables qu'ils ont déjà obtenus, les Canadiens sont pleins d’espérances sur l'avenir qui leur est réservé. Ils voient leur pays appelé à jouer un grand rôle non-seulement économique, mais même politique dans le Nouveau-Monde. Ces espoirs .paraissent n'avoir rien de chimérique, quand on songe à la rapidité de l'accroissement du : Canada dans cette dernière période. Dans un siècle, si la progression actuelle continue, il y aura dans le Dominion cinquante millions d'hommes, dont vingt millions au moins d'origine française ; et nous ne comptons pas le contingent que pourrait fournir l'émigration européenne, si elle se détournait en partie des États-Unis pour se porter vers le Canada.

Il y a un demi-siècle, on eût pu penser que ce grand État finirait par se laisser absorber par les États-Unis et ne formerait plus qu’une fraction, importante il est vrai, de la nation américaine. Mais aujourd'hui le Canada se sent assez fort pour aspirer à avoir son autonomie et son existence propre.quandil coupera le câble qui le retient à l'Angleterre Il y a un parti annexionniste dans l'Ontario qui, entouré par les grands lacs est par cette voie en communications fréquentes et continues avec les États-Unis Mais ce parti diminue de jour en jour d'influence. Lord Dufferin exprimait, sous une forme humoristique, les véritables sentiments des Canadiens vis-à-vis des Américains des États-Unis, quand il disait dans un grand banquet donné à Winipeg : « Le Canada aime et admire les États-Unis, mais de cette affection amicale, franche, qu’une jeune fille qui est tout cœur éprouve pour quelque gros cousin hardi, tout frais émoulu de l’école, surabondant de goûts matériels et bon enfant : la jeune fille sait que

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ledit cousin est plus fort qu'elle, qu’il a de meilleurs muscles, qu'il a des sous plein son porte-monnaie,

LAMOTYE FIQUET.

qu'il peut fumer force cigares et flâner de çà de là sur les places publiques avec plus d’ostentation que ne lui permettent, à elle, les convenances de sa position. Elle l'admire pour son embonpoint, sa force. et sa

prospérité. Elle l'aime et rit elle-même de l'amitié affectueuse, loyale, qu'il lui témoigne, en même temps que de ses airs protecteurs. Mais elle ne pense pas à un sentiment plus tendre et à des relations plus intimes, et l’image du corpulent cousin ne vient pas un seul instant troubler ses méditations virginales ».

Les noms de vaillants hommes de mer, doués en même temps de toutes les qualités d'administration, brillent, dans l'histoire du Canada français, bien peu d'années même avant sa perte définitive. Parmi eux, il est impossible de ne pas rappeler La Galissonnière, qui avait tant fait pour l'organisation de la colonie; et qui, en 1745, avec des forces inférieures, sans autres secours qu'une escadre décimée par les maladies, repoussa les Anglais de la Nouvelle-France. Dans la même année, paraît, pour la première fois, le nom d'un vaillant marin, Lamotte-Piquet, qui, tout jeune encore, sauve, dans une traversée du Canada en Francc, la Renommée dont le commandement lui fut cédé par Kersaint grièvement blessé, après avoir lutté successivement contre deux frégates anglaises et un vaisseau de ligne de 70 canons.

Le Canada ne peut plus songer à se fondre dans les États-Unis. Sa destinée est de fonder une grande puissance rivale de la confédération américaine. Les Canadiens n'ignorent point d’ailleurs qu'au moment opportun, ils obtiendront de l'Angleterre leur indépendance, sans avoir besoin de faire appel à la force, comme jadis les compatriotes de Washington. Et c'est justement le désir de préserver cette future indépendance qui contribue, pour une très forte part, à retenir les Canadiens sous l’autorité intelligente et libérale de l'Angleterre. |

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