‹ Les combats du Général de Négrier au TonkinChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

COMBAT DE KEROl

/.". g^nftcïl lie Négrier. — Sa carrière militaire, — Au Tonkin. — La marche sur Bac-Nloh. — Allaque de KéroL — A travers les rizières. — Les pavillons ennemis. — l.e bajitèmc du feu de la

LE géjsërâl d£ Négrier

ligne. — Un ordre bien exécuté. — Le colonel Duchesne. — La charge. — Prise de Kérof. — Les fusiliers marins. — Passage d'un arroyo par l'enseigne Olineri. — Prise du fort du Dap-Cau. — L'enseigne de Marliave et le quartier-maitre Morel.

Pendant les opérations militaires si nombreuses de la campagne du Tonkin, un nom vient d'acquérir, parmi nos soldats et notre public, une popularité qui rappelle celle de nos vaillants héros d'Afrique, de Crimée et d'Italie.

C'est celui du général de Négrier, le plus jeune de nos officiers généraux. Né à Belfort en 1839, il était capitaine à vingt-neuf ans et colonel à quarante. Il est de taille moyenne, mais mince et bien prise, les traits du visage sont fins, l'œil bleu très vif, plein d'énergie et de décision; l'ensemble est d'une grande distinction. Aussi bon marcheur que solide cavalier, d'une activité proverbiale, il se montre partout ne cherchant qu'à électriser ses troupes et à forcer le succès ; aussi est-il adoré du soldat. En 1870, on le trouve capitaine au 2® bataillon de chasseurs à pied; il est blessé à Saint-Privat.

Transporté dans Metz, il échappe le 3 novembre, traversant à cheval et en tenue les hgnes allemandes. Deux uhlans l'arrêtent, lui demandent s'il est porteur d'une autorisation régulière pour s'éloigner ainsi de la place. De Négrier présente à l'un deux son billet d'hôpital, mais pendant que celui-ci en prend lecture, il saisit un pistolet et casse la tête du cavalier prussien. L'autre s'enfuit au galop.

L'héroïque capitaine gagne alors la Belgique et se présente à l'armée du Nord, où le général Faidherbe lui confie le commandement d'un bataillon de chasseurs.

Au combat de Villiers-Brotonneux, un coup de feu l'atteint au bras gauche; à l'affaire de Vermant, qui

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précède la bataille de Saint-Quentin, il est frappé par un éclat d'obus : à chaque combat une blessure.

En 1879, il devient colonel de la légion étrangère, et, en 1881, contribue puissamment à la répression de la révolte du Sud oranais, et en récompense reçoit, en 1883, les étoiles de général de brigade.

En février 1884, le jeune général débarque auTonkin et reçoit presque aussitôt le commandement de l'une des deux brigades qui doivent opérer contre Bac-Ninh, où Chinois et Pavillons-Noirs se sont réfugiés a{Nrès la prise de Sontay.

Le 12 mars, pendant que la brigade Brière de l'Isle, avec les turcos et l'infanterie de marine, attaque les cinq hauteurs de Truong-Son, la brigade de Négrier, composée de la légion étrangère, de trois bataillons d'infanterie de ligne, et des fusiliers marins du commandant Laguerre, quitte Do-Son à six heures du matin. Après une fausse attaque du 2® bataillon de la légion étrangère, sur Lach-Buoï, nos troupes se dirigent sur le village chrétien de Keroï, dont elles aperçoivent de loin l'église : le clocher est donné comme objectif. La flottille appuie ce mouvement.

Le général de Négrier, sachant l'ennemi embusqué derrière la haie de bambous qui, sur un front de plus d'un kilomètre, sert de défense au village de Keroï. donne Tordre au 1^' bataillon de la légion étrangère (commandant Hutin), et au bataillon du 143® (commandant Farrel), de se porter en avant, en tirailleurs, et d'ouvrir le feu à 250 mètres seulement de la ligne chinoise.

Le lieutenant-colonel Duchesne, de la légion étrangère, dirige le mouvement.

La chaîne des tirailleurs s'avance dans la rizière, les hommes dans l'eau jusqu'au genou, s'envasant pro-

fcwdément. Le soleii br&le implacable. Pas un soufilc d'air. Aui jambes des troupiers les sangsues avides qui pullulent dans ces eaux stagnantes, plaquent des taches de sang.

Nos tirailleurs sont encore à 500 mètres du point oi' ils doivent ouvrir le feu, quand, derrière la haie, so lèvent, k un signal donné, une multitude deceséaormes pavillons multicolores, que les Fils du Ciel agitent aussi

bien pour exciter leur courage que pour effrayer l'ennemi. Un éclair sillonne l'espace, puis un nuage de fumée blanche, et un formidable coup de feu de mousqueterie s'ouvre simultanément sur toute la ligne faisant bien des vides dans nos rangs.

C'est, pour la plupart de ceus qui sont li, le baptême du feu. tous ces jeunes soldats donnent à cet instant un exemple de discipline qui ferait honneur aux troupes les plus aguerries. L'ordre a été donné de n'ouvrir le feu qu'à 250 mètres. Sans répondre un seul coup de feu, ils avancent avec autant de régularité, de sangfroid et de précision que sur un champ de manœuvres. Leurs chefs les ont tellement dans la main qu'ils subis-

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sent sans riposter et sans broncher la fusillade qui les décime. Les vieux officiers sont émerveillés. C'est qu'il faut moins de discipline et d'esprit militaire pour attaquer que pour essuyer, sans y répondre, le feu de Tennemi. Souvent, à de telles heures, la voix des chefs est impuissante à contenir l'ardeur des subordonnés.

— J'ai vu le moment, disait quelques heures après un caporal du 143®, où mon fusil allait partir tout seul dans mes doigts.

Ces braves enfants marchent stoïqùes sous le feu sans brûler une amorce. Ce n'est qu'à la distance prescrite par le général et au commandement des officiers qu'ils ouvrent le feu. Leur élan est admirable.

Le colonel Duchesne, qui précède la première ligne des tirailleurs, se retourne vers ses hommes, et, se dressant sur ses étriers, le sabre haut; — A la baïonnette! crie-t-il. La charge rententit fièreet ardente. Un immense hourrah des soldats y répond. Les 250 mètres qui les séparent des Chinois sont franchis d'un entrain endiablé, au pas de course, dans la rizière dont l'eau rejaillit en éclaboussures boueuses. La haie est emportée à la baïonnette. Le capitaine Bolgert, de la légion étrangère, et le lieutenant Lecomte, du 143® de ligne, escaladent le talus les premiers. Une lutte corps à corps, meurtrière, sans pitié, s'engage dans le village de Keroï. Trois cents Chinois y trouvent la mort. Nous perdonslà, de notre côté une trentaine d'hommes.

Le général de Négrier, à la vue de c^tte furia toute française, ne peut s'empêcher de s'écrier ;

— Avec de pareilles troupes, nous pouvons regarder sans crainte par-delà la trouée des Vosges !

Bientôt la brigade se remet en marche en suivant la digue duSong-Cau.

Les trois compagnies de débarquement prenneni

l'aTantrgarde bous les ordres de M. de Besiimont, capitaine de frégate.

Vers deux heures, M. Olivieri, enseigne de vaisseau

du Bayard, qui est en tite de la colonne avec soixante

fusiliers-marins, est accueilli par une vive fusillade.

Une bande de Chinois est embusquée derrière une

forte palissade protégée par un fossé.

Cet ouvrage est situé près d'une pagode isolée, en avant des premiers forts de Bac-Ninh.

Un arroyo, large d'une trentaine de mètres, sépare les Chinois de nos troupes. Par bonheur une petite passerelle très étroite, sans rampe ni parapet, reste debout. Le feu de l'ennemi la balaye complètement.

N'importe, nos marins doivent enlever l'ouvrage, ils l'enlèveront.

Prenant avec lui huit hommes, M. Olivieri part au pas de course, arriveà la passerelle etla traverse, suivi à la file indienne par ses mathurins.

L'arroyo franchi, nos neuf volontaires vont avec la plus grande audace s'embusquer en tirailleurs à cent mètres seulement de la palissade et, s'abritant derrière quelques broussailles, ouvrent le feu sur les Chinois. . ^ Ceux-ci rispoatent

avec leurs armes à répétition. Le casque blanc de M. Olivieri leur sert de point de mire.Deuxballes en- ' lèventlehautdecette coiffure. Voyant cela, L'enseigna olivieri à Dap-cau. l'enseigne plante en

terre son bâton et place au haut son casque. L'ennemi continue à tirer avec rage sur cette malheureuse coiffure, qui n'en peut mais et est bientôt trouée coouQ?

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une écumoire, aux. grands éclats de rire des matelots.

Pendant que l'attention de l'ennemi est entièrement concentrée sur ce point, le détachement qui est resté sur l'autre rive traverse le pont en rampant et va rejoindre M. Olivieri et ses huit hommes. Tous alors se lèvent et partent au pas de course sur la palissade, que les Chinois terrifiés abandonnent au plus vite.

Pendant ce temps la compagnie du capitaine Gignous, du 23® de ligne, enlève Xuan-Hoa.

L'artillerie se met alors en batterie près de l'arroyo et couvre de projectiles le fort de Dap-Cau, position mer» veilleuse sur les bords du Song-Cau, et qui, entre les mains d'une armée européenne, serait imprenable.

Nos marins, lancés sur les talons des fuyards, entrent dans Dap-Cau, où ils ne trouvent plus personne. Un fort avec une demi-lune domine ce village et commande la route de Chine. Ils s'élancent à l'assaut, essuient une décharge de petits canons de cuivre et de fusils de remparts qui n'atteignent personne, et pénètrent d'un côté pendant que les défenseurs se sauvent de l'autre.

M. Charles de Marliave, enseigne de vaisseau, emporté par son brillant courage, entre le premier dans le fort, suivi de près par le quartier-maître Morel, et y planté sur l'épaulement le pavillon tricolore.

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