PRISE DE BAC-NINH
cette plaine, entre les collines de la ville, les fuyards du Dap-Cau, et ceux que la colonne Brière de llsle vient de chasser de Truong-Son, mêlés dans le plus complet désordre, essayent de rentrer à Tabri des fortifications de la place par la porte de Chine.
Toute la brigade escalade les crêtes, culbutant les derniers Chinois. Maolenl Maolen! En avant ! En avant!
Une peur, une panique effroyable, s'emparent des ennemis. Ils agitent encore une fois devant leurs retranchements leurs longs étendards blancs, rouges, noirs, comme une convulsion finale de leur courage, piiis ils descendent, véritable torrent humain, la dernière hauteur, que nous occupons quelques minutes après.
Le général de Négrier juge d'un coup d'œil la situation. Les canons, traînés à bras, sont mis en position sur un mamelon à 1,800 mètres des remparts, et alors, sous le commandement du capitaine de Saxcé, ganté de blanc comme pourlebal, commence le bombardement de la place.
Une terrible canonnade couvre la porte de Chine, nos projectiles éclatent au milieu des groupes de fuyards, pénètrent dans la terre des retranchements, crèvent le mur de soutènement de la porte du nord, allument quelques incendies dans la rue des Chinois, et détruisent des magasins dans la citadelle.
Affolées et incapables de se reformer, les misérables bandes chinoises, se voyant le chemin coupé, renoncent à pénétrer dans Bac-Ninh et s'enfuient à travers champs dans la direction de la route de Hanoï, d'où elles passent sur Ja*route de Taï-Nguyen. Voyant la déroute de leurs compagnons, les défenseurs de la ciiadelle et des redoutes les rejoignent à toutes jambes.
Sur la route de Lang-Son, leurs files s'allongent en un long fourmillement noirâtre tranchant sur la teinte
pâle des rizières Les feux de Tartillerie, d'une régularité de polygone, font de larges (rouées dans ces rangs désordonnés de fuyards apeurés.
A six heures, nos canons se taisent, las de tirer sans riposte; aux furieuses attaques de notre artillerie, aux éclats du tonnerre succède un silence sinistre; au même instant les premiers soldats de la légion et des compagnies de débarquement tournent la barricade en terre percée d'embrasures^ qui est placée devant la porte nord de la ville, que le sous-lieutenant Maquart, de la légion, fait enfoncer à coups de crosse.
Sur les battants, écorchés par les éclats d'obus et piqués par les trous de balles, sont encore collées djs affiches du gouverneur du Kouang-Si,
Nos soldats avancent rapidement, sans hésitation. On cherche le chemin de la citadelle ; toutefois cet abandon extraordinaire de la ville parait suspect.
N'est-ce pas une ruse de l'ennemi? Que cache ce silence, ce vide que l'on a devant soi? Et alors les histoires de dynamite, de mines préparées par les Chinois, reviennent à l'esprit, mais on ne recule pas ; on marche seulement avec circonspection, sondant le terrain, fouillant dans la demi-obscurité du jour qui tombe. On a suivi la rue qui part de la porte. C'est la me des Chinois, longue, étroite, trois ou quatre mètres de large à peine, avec une petite chaussée en briques d'un mètre dans le miUeu; des deux côtés des petites maisons en planches, recouvertes d'un toit en paille: quelquesunes, crevées par les obus, ont pris feu; la plupart, pillées par les fuyards, laissent couler sur le trottoir, par leurs cloisons éventrées, des avalanches de débris que l'on piétine en passant ? L'acre puanteur des incendies se mêle à la fade odeur mielleuse qui s'échappe des habitations annamites.
PRISE DE BAC-NINH il
De nombreux cadavres, étalés sur le dos le long de la obaussée, montrent l'uni forme des troupes du Kouang-Si, jaquette bleue avec écusson et parements écarlates Tous ces cadavres sont aussitôt dépouillés de leur longue tresse de cheveux, curiosité peu ragoûtante, mais fort recherchée dans le corps expéditionnaire. Nos soldats isolent les foyers d'incendie, et défoncent les portes des maisons fermées pour s'assurer de la disparition de l'ennemi. La citadelle est à droite, on le sait, il faut y aller; mais cette rue n'a pas d'issue de ce côté.
Il fait presque nuit, et une petite pluie fine, serrée, vous single la figure, vous aveugle, et jette un voile devant vous. Enfin, après un parcours de deux "cents mètres dans ce boyau, on découvre une ruelle à droite, puis un grand espace.
La citadelle est là, entourée d'un large fossé plein d'eau. Traverser le pont de pierre, en dos d'âne, et la porte en briques rouges que surmonte un mirador avec deux étages de toits recourbés, est l'affaire d'un instant.
Le jeune Victor Siard. âgé de 22 ans, matelot à bord de l'aviso la Trombe, hisse le drapeau tricolore à la place du pavillon chinois sur la tour élancée de la citadelle ennemie.
Ce jeune marin, natif de Sisteron, a déjà été blessé à la cuisse gauche, dans la triste affaire où fut tué le brave commandant Rivière.
La nuit est venue.
On laisse les bandes chinoises à leur déroute, dans l'impossiblité où l'on est de les atteindre, au milieu do l'obscurité. Une partie de la brigade seulement entre dans la place: le reste bivouaque sur les hauteurs.
Le général de Négrier avec son brillant chef d'état-
*î LE GÉNÉRAL DE NÉGRIER
major le capitaine d'artillerie Fortoul, qui, pendant ces journées, a été un modèle d'énergie, et M, Guibal, son officier d'ordonnanoe, prend toutes ses dispositions contre un retour peu probable des Chinois, et fait fortement garder les positions et les bastions. Les troupes, harassées, s'endorment, car elîes ont marché et combattu sans trêve, depuis cinq heures du matin.
Cette nuit-là, nous dormons, on peut le dire, sur un volcan. L'ennemi, dans le but de faire sauter la citadelle, a disposé d'énormes approvisionnements de poudre, un peu partout, dans les magasins, dans les cagnas. Notre brusque entrée a empêché la réalisation de ce projet, mais le danger est grand pour nous. Il suffit d'une étincelle, d'une allumette jetée au hasard, pour mettre le feu à une de ces misérables masures, et pour le commaniquer à un des nombreux paniers de poudre cachés par l'ennemi.
La nuit, toutefois, se passe heureusement sans incident, sauf plusieurs coups de feu tirés par nos sentinelles .sur des rôdeurs chinois qui incendient deux maisons en dehors des murs.
Au petit jour on fouille partout et l'on s'empresse de noyer la plus grande partie des approvisionnements réunis par l'ennemi.
En dehors de la rue des Chinois par laquelle nous sommes entrés, la citadelle est entourée, à une distance de cinquante mètres des remparts, d'une rangée de petites maisons, où tout a été bouleversé par les soldats chinois.
Les lits sont en l'air; gisent épars des débris de vêtements, de livres, de tasses, des baguettes pour les repas, des sièges, des toiles brisées, des lambeaux d'éloiïe, et tout cela sale, en haillons. Par-dessus le tout, une odeur. mélangée de musc et de thé et s'amal-
gantant avec celle du renferoaé qui sort de toutes ces habitations, Boircies, humides, prend à la gorge; on a hâte de quitter cette atmosphère. Par-ci, par-là, on rencontre une petite pagode où sont encore conservés quelques vases précieux, quelques cuivres restés là par miracle.
Ce que nos soldats recherchent surtout, ce sont les objets ayant appartenu aux Chinois. Lès chapeaux de mandarin, espèces de toque noire surmontées d'une petite boule en ivoire, et derrière lesquelles pendent deux petites queues de loutres, ont beaucoup de succès, Ils sont très rares. On ramasse les vestes des réguliers chinois, des tam-tams en cuivre; très cotés aussi les parasols des mandarins.
Dans la citadelle, les magasins se trouvent du côté de la porte ouest; un mur entoure ce quartier, qui est immense. Ces magasins sont de longs bâtiments en bois, de construction très ancienne. Ils ont 150 mètres de longueur sur 15 de large. Il y a aussi six grands magasins, et plusieurs autres de dimension moindre. L'un de ces magasins contient du riz en quantité.
Les mesures de distribution sont encore là, à la porte, et près de l'entrée : la boîte d'encre de chine ouverte et les pinceaux humides de l'employé chargé du service, posés à côté des livres de comptabilité et de contrôle, indiquent assez avec quelle précipitation l'abandon de la place a eu lieu^
Dans d'autres magasins, ce sont des costumes tout neufs, entassés en piles, des fusils vieux, neufs, de tous les modèles, y compris les fusils de remparts, des munitions, des balles, poudre, dans des sacs tressés en bambou. Un autre magasin semble avoir été le lieu où les produits de l'impôt ont été réunis. Il y a des barres de fer, du sel, des morceaux de cuivre en grande quantité.
It •£ GËNËRAL DE NÉGRIER
Dans 1b cour de la pagode royale, au toit garni d'énormes chimères, ancienne demeure du vice-roi, et où le général de Négrier a établi son quartier, sont rangés une batterie de canons Krupp et une mitrailleuse Christophe, le col recouvert d'une laque noir luisante, !cs bords relevés de rouge incarnat. Contre les tronc des pins qui forment une allée aux lignes sévères, sont appuyés, 5 demi-déployés, une trentaine d'étendards des couleurs les plus vanses, immenses pièces de soie que cerne une bordure dentelée et que blasonneot des caractères indiquant le corps auquel ils appartenaient. Le pavillon particulier du gouverneur du Rouang-Si est au milieu, isolé des autres, comme le principal trophée.
Otllcier d'ordonii.vici
A midi, le général Millot, suivi de ses généraux et de tout son état-major, entre dans Bac-Ninb, au son des tambours et des clairons ; toutes les troupes sont sous les armes.
Tout l'honneur de cette brillante campagne de quatre jours revient au jeune général de Négrier. Les soldats, pleins d'enthousiasme pour leur «nef, l'ont surnomma le général Maolen, du mot annamite dont on se sert pour presser les gens; « Fais vile, va vite, maolen, maolen, I u