ACTE II, SCÈNE XII
sourires. Oh! archet de Nessus, que de fois tu as déchiré mes pauvres mains! Pendant les entr’actes, je quitte mon orchestre et j’erre comme une âme en peine dans les coulisses. Je l’aborde, mais elle me défend de lui adresser la parole, dans l’intérêt de son avenir; alors, mes bons amis, je cause avec le régisseur, avec le pompier, pour me donner une contenance, vous comprenez? Quelquefois elle me permet de lui apporter un verre d’eau sucrée, pour rafraîchir son diamant... c’est ainsi qu’elle appelle sa voix... Et j'ai l’air d’un garçon de théâtre ou d’un garçon de café !
FERNANDE
Tout a une fin, cependant! Un peu plus tôt, un peu plus tard, voilà îe spectacle qui se termine, et votre femme qui vous revient?
FRIVOLIN.
Quand le spectacle est terminé, elle m’attend dans le foyer des artistes...
A la bonne heure !
FRIVOLIN.
Pour me dire qu’elle me permet de rentrer sans elle... elle me rejoindra tout à l’heure. Je rentre seul; je me promène dans ma chambre... et j’écoute le bruit de chaque voiture... et puis je me couche... et je ne m’endors pas ! Enfin, à deux heures, à trois heures, on referme la porte cocnère, on monte, on sonne... c’est ma femme !... D’où vient-elle? qu’a-t-elle fait loin de moi? Elle me répond qu’il est trop tard pour me répondre... voilà sa réponse... Et mon bonheur recommence le lendemain !
FERNANDE
Voyons, Frivolin, vous avez beau dire et vous plaindre ; il y a de bonnes heures dans votre ménage, j’en suis sûre.
FRIVOLIN.
Jamais! je fais le tour du cadran avec les mêmes aiguilles... des aiguilles qui me piquent à chaque minute. Je ne suis d’aucun passe-temps, d’aucune fête avec elle... üne fois, jo no sais comment, par extraordinaire... elle voulait peut-être me jouer un mauvais tour... on nous invita tous les deux à dîner chez un grand seigneur de la finance... un Mécène ! Tous les petits honneurs du repas furent pour Juliette. Elle était placée à la droite du maître. Un domestique m’avait fait filer de couvert en couvert jusqu’au bout de la table. On prodiguait à ma femme les compliments, les adorations et les fleurs du surtout. Moi, on ne me donnait qu’à manger... Je mangeais dans mon coin, entre deux convives qui avaient l'air de ne pas m’avoir vu... et de temps en temps je souriais aux domestiques! Du reste, on fut content de moi... car, après
le dîner, j’entendis le maître de la maison qui disait à un de ses amis : «Cette petite Juliette est charmante; quant à son mari, il comprend sa position. » (Frivolin se lève violemment.) Ma position ! eh bien, oui ! voilà ma position dans le monde : je suis le mari d’une comédienne !
FERNANDE
Calmez-vous, Frivolin; tout cela changera, il faut l’espérer...
FRIVOLIN.
Non pas! Et je l’aime pourtant! elle me rend fou! Je vais me remettre à la chercher, je vais recommencer ma pauvre vie de tous les jours... et cela durera tant qu’il y aura une âme dans mon violon !
'Frivolin sort. Maurice et Fernande le suivent un instant des yeux.)