MAURICE, ROSIER
Au lever de la toile, Maurice et Rosier sont assis dans une causeuse ; Rosier ruine.)
ROSIER
Ainsi, mon cher Maurice, voilà qui est bien décidé, Fernande a pour toujours quitté le théâtre?
MAURICE
Oui, Dieu merci, pour toujours. Vous avez assisté, il y a deux mois, à la dernière représentation de mademoiselle Fernande.
ROSIER
Elle n’a point cédé à votre influence, à votre jalousie?
MAURICE
Fernande a renoncé au théâtre volontairement, librement. D’abord, j’ai eu peur d’un sacritîce qui aurait coûté bien cher à ma conscience, un sacrifice que je n’aurais jamais accepté. Mais elle me rassura bien vite : ello se sentait fatiguée du théâtre; elle connaissait le public et le succès: « Il faut, me disait-elle, renoncer à l’un au moment où il vous applaudit le plus, et à l’autre au . moment où il réussit le mieux. »
• ROSIER
C’est peut-être vrai.
MAURICE
De ce jour, Fernande voulut quitter son bel appartement de la rue Grétry ; elle renvoya deux domestiques; elle vendit le superflu trop brillant de son mobilier; elle a tâché d’arranger modestement sa vie pour elle et pour moi.
ROSIER
Et depuis, Fernande ne s’est souvenue de rien?
MAURICE
De rien. Pas un souvenir, pas un regret.
ROSIER
Elle est heureuse?
MAURICE
Vous l’avez vue il y a un instant...
ROSIER
Oui, elle riait beaucoup... (a pan.) Elle riait trop! (Haut.) Eh bien, mon cher Maurice, votre roman est tout à fait nouveau... au théâtre. Je gage qu’il n’v en a pas deux exemplaires dans Paris. Vous avez trouve derrière un portant de coulisse, à la lueur d’un quinquet, une comédienne assez dévouée pour renoncer à la vie d’artiste, assez amoureuse pour venir chanter avec vous sans public un opéra-comique à deux personnages. C’est merveilleux... et surtout très-heureux, car, vous avez beau dire, vous n’auriez jamais épousé une comédienne.
MAURICE
Oui, je peux l’avouer aujourd’hui, en voyant ma Fernande se débarrasser de tout ce qui pourrait nous rappeler la comédie. Ce soir, vous serez témoin de son dernier adieu aux frivolités et aux mascarades du théâtre ; vous la verrez vendre , au profit des pauvres, ses faux diamants, ses bijoux, ses costumes, tous ces mensonges que son talent faisait étinceler sur la scène... Et le jour où le théâtre tout entier aura disparu, morceau par morceau... ce jourlà, monsieur Maurice Delvigne épousera une femme distinguée, une femme d’élite qui se nomme mademoiselle Fernande.
ROSIER
Ma foi, Maurice, il y a des folies qui tenteraient un sage... un sage tel que moi.