ACTE 1, SCÈNE VI
blanc et du noir; où la défiance devient une passion, l’envie un système, et la vanité un gouffre; où l’illusion s’abîme dans le trou du souffleur avec le dernier mot de la pièce; un monde qui n’aime pas ses amis, et qui réalise chaque jour ce trait du Diable boiteux : « Nous nous embrassâmes, uous devînmes les meilleurs amis, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels. »
MAURICE
C’est donc le théâtre qui est venu ?...
ROSIER
On trouve dans ce monde de l’esprit, de l’abandon, de la coquetterie, des semblants de luxe et d’elégance, des travaux qui sont des plaisirs , des plaisirs qui sont des études, des miroirs enchantés, des baisers au porteur, aes billets doux... de banque... des clefs qui sont des passe-partout..., des jardins où nul fruit n’est défendu, des boudoirs machinés qui sont de petits théâtres de société, des ceintures dorées qui tombent toutes seules... Et d’un boutde la comédie à l’autre, toutes les aristocraties parisiennes, l’argent, l’amour, la littérature, les beaux-arts, la gloire, le génie, aux pieds de quelques femmes... qui ne sont pas toujours la jeunesse et la beauté. Maurice, vous plaît-il que je vous présente à ce beau monde ?
MAURICE
Vous êtes bien bon, mais... je n’ai pas l’habitude de ce monde là... Je ne le connais pas et n’ai point envie de le connaître.
ROSIER
Vous avez tort... l’occasion était superbe... un spectacle varié... Les trois jolis masques de la comédie : les femmes de théâtre, les actrices et les comédiennes.
MAURICE
Il me semble que c’est la même chose.
ROSIER
' Vous n’y êtes pas, naïfl Les femmes de théâtre sont d’aimables créatures qui font de la scène un moyen de succès pour leur personne; elles n’apprennent pas leurs rôles : elles apprennent leurs robes. D’ordinaire, elles se nomment Marguerite, Virginie, Amanda, Gabrielle, etc., etc. C’est la comédie du calendrier!... Ces femmes-là, mon cher, portent des bijoux éclatants, des toilettes incroyables, des chapeaux fabuleux; mais il y a dans ce luxe, dans cet éclat, quelque chose qui trahit les efforts du travestissement. Elles ont des serviteurs élégamment déguisés; mais ces gens-là ont toujours l’air d’être les amis ou les parents de leurs maîtresses. Elles ont des meubles magnifiques; mais ce mobilier ressemble à une décoration, et l’on craint de le voir disparaître au premier coup de sifflet du machiniste. Elles ont une voilure et des chevaux; mais cet équipage appartient un peu à tout le monde : il y a du fiacre au fond de cet equipage-là !.. Enfin...
MAURICE
Rosier, est-ce que vous voulez me dégoûter du théâtre ?
ROSIER
Du tout! Je veux que vous vous en amusiez... Elles sont là, mon ami, elles vous amuseront... Quatre femmes do théâtre!.. Je me trompe, elles ne sont que trois: la quatrième est mademoiselle Juliette Gaudin, que nous avons vue jouer il y a quelques jours. Celle-là, du moins, est une actrice: elle a quelque chose, l’entrain, l’éclat, le talent du diable! Elle aime les rôles qu’on lui confie... et les rôles qu’on ne lui confie pas. Quand elle s’en avise, elle a du succès.
MAURICE
Et la vraie comédienne, celle qui ne doit être ni une femme de théâtre, ni même une actrice... ou est-elle donc?
ROSIER
Elle est peut-être en ce moment sur le chemin de platanes qui mène de Chatou à Croissy : cette comédienne se nomme Fernande.
MAURICE , troublé.
Mademoiselle Fernande !
ROSIER
Vous la connaissez?
MAURICE
Je l’ai vue jouer quelquefois.
ROSIER
En voilà une qui aime le théâtre pour le théâtre... elle en a la passion et l’enthousiasme! Elle a vingt ans, elle paraît en avoir seize... l’âge d’une jeune fille... la figure d’une enfant... le talent d’une grande artiste!.. Le lendemain de son début, elle était déjà célèbre. Celle-là, Dieu merci, n’a pas d’enseigne galante; c’est une vraie femme, une vraie comédienne, qui n’a pas cloué un Amour empaillé au-dessus de sa porte.
MAURICE
Mon ami, est-ce que vous êtes amoureux de mademoiselle Fernande ?
ROSIER
Oh ! jeune homme... trop jeune! soyez tranquille ; je n’aimerai jamais à l’ombre des coulisses, (u lire sa montre.) Une heure; je crois que ces dames veulent pêcher a la ligne. Allons à la pêche, Maurice; je suis sûr que vous prendrez quelque chose... Restez, et vous verrez Fernande.
MAURICE
La présence do mademoiselle Fernande ne me rassure pas. J’as-